De quoi l’inclusion est-elle le nom ?
- Par David Puaud
Pages 25 à 36
Citer cet article
- PUAUD, David,
- Puaud, David.
- Puaud, D.
https://doi.org/10.3917/pp.049.0025
Citer cet article
- Puaud, D.
- Puaud, David.
- PUAUD, David,
https://doi.org/10.3917/pp.049.0025
Notes
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[1]
Le terme nudge peut se traduire littéralement par « pousser quelqu’un du coude », « le conduire à réaliser un acte qu’il n’avait pas forcément prévu au préalable ». Ce concept, appliqué aux problèmes de santé publique et au travail social, a été notamment élaboré par Richard Thaler et Cass Sunstein (2008).
-
[2]
G. Chamayou stipule à ce sujet : « L’intérêt de ce type de texte est de livrer, avec une puérilité navrante doublée d’un cynisme absolu, des petits concentrés de pouvoir. […] L’espoir, en analysant ces objets spécifiques, est aussi de parvenir à y déceler, indirectement, des stratégies de pouvoir à portée plus générale, exposées là sous forme épurée et de ce fait plus facilement discernables, mais que l’on retrouvera ailleurs, de façon peut-être plus diffuse, à des échelles différentes et dans d’autres sphères » (Chamayou, 2012, p. 40).
« Charité bien ordonnée commence par soi-même. »
Introduction
1Cet article vise à interroger de quoi l’inclusion est le nom. En effet, ce mot s’est imposé ces dernières années dans le langage politique et institutionnel. Cependant, ce terme, venu du monde anglo-saxon, en relation notamment avec les politiques liées à l’inclusion d’élèves mais également d’individus en situation de vulnérabilité, questionne les raisons morales de son émergence.
2Ces dernières années, en tant que praticien-chercheur et formateur-chercheur en travail social, j’ai pu constater la prédominance de l’utilisation de cette notion d’inclusion sociale dans le secteur médico-social, notamment à la place des notions d’insertion et/ou d’intégration. Dans nombre de services, cette notion d’inclusion rime avec la notion de projet, d’empowerment, mais également de compétences, autant de notions globales visant à susciter l’auto-entrepreneuriat des usagers par eux-mêmes.
3En ce sens, j’ai pu constater sur le terrain que le processus d’inclusion en jeu, notamment de jeunes en situation de marginalité, mobilise de nombreuses notions et concepts sous-jacents importants à décrypter pour saisir de quoi l’inclusion est le nom.
4Il s’agit ici dans une première partie de définir ce que sous-tend le terme inclusion sociale. Puis dans une seconde partie d’étudier, en acte à partir d’un travail de terrain mené entre 2005 et 2014 en tant qu’éducateur en prévention spécialisé, comment ce processus d’inclusion est mis au travail.
1 – L’inclusion comme indéfinition
5Le terme inclusion est devenu ces dernières années une catégorie à part entière caractérisée par la figure de l’individu « inclus ». Auparavant, le mot inclusion se définissait prioritairement par le résultat d’une action : « l’état d’une chose incluse naturellement ou accidentellement dans une autre ». L’étymologie du terme inclusion nous renvoie à sa source latine in-cludere : fermer. À un niveau historique, selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales, la première occurrence du terme inclusion nous amène à considérer le fait que la notion a eu un sens proche du terme réclusion (Dialogue Grégoire, 1200, p. 144, 2).
6N. Luhmann caractérise l’inclusion sociale comme la somme des rapports entre les individus et les systèmes sociaux (2011). Quant à A. Sen : « l’inclusion sociale est caractérisée par l’expérience sociale largement partagée et la participation active d’une société, par l’égalité généralisée des possibilités et des chances de la vie qui s’offrent aux gens sur le plan individuel, et par l’atteinte d’un niveau de bien-être élémentaire pour tous les citoyens » (2001).
7Il nous semble que le terme d’inclusion relève avant tout d’une indéfinition. L’hypothèse est que l’émergence récente de ce terme en tant que catégorie sociale correspond avant tout à la réinvention d’une « technologie positive du pouvoir » (Foucault, 1999, p. 44).
8Selon lui, au XVIIIe siècle, l’Occident a substitué, en termes de modèles de contrôle des individus, celui de « l’exclusion du lépreux » à celui « l’inclusion du pestiféré » (Foucault, 1999, p. 41). Les termes de lépreux et de pestiféré correspondent, selon le philosophe, à des figures. L’inclusion de l’« anormal » nécessite de le fixer territorialement, de l’établir administrativement, « […] de donner son lieu, d’assigner des places, de définir des présences, et de présences quadrillées. Non pas rejet, mais inclusion. […] Individualisation, par conséquent, division et subdivision du pouvoir, qui arrive jusqu’à rejoindre le grain fin de l’individualité […] Enfin, vous voyez qu’il ne s’agit pas d’un marquage définitif d’une partie de la population ; il s’agit de l’examen perpétuel d’un champ de régularité, à l’intérieur duquel on va jauger sans arrêt chaque individu pour savoir s’il est bien conforme à la règle […] » (Foucault, 1999, pp. 41-45).
9Pour inclure ces « anormaux », M. Foucault indique qu’il y a nécessité pour l’État de développer des technologies de pouvoir faites d’observation, de formation, de savoir en somme : « […] un pouvoir qui n’agit pas par exclusion, mais plutôt par inclusion serrée et analytique des éléments. Un pouvoir qui n’agit pas par la séparation en grosses masses confuses, mais par distribution selon des individualités différentielles » (Foucault, 1999, p. 45).
10En février 2013, le conseiller d’État à l’Élysée T. Tuot remit au Premier ministre J.-M. Ayrault un rapport sur les politiques d’intégration et d’immigration intitulé : « La grande nation : pour une société inclusive ». L’ancien juge délégué de la reconduite à la frontière proposait de remplacer entre autres le mot « intégration » par « inclusion ». T. Tuot déclarait : « Je propose d’aller vers une société inclusive, dans laquelle personne ne serait sur les marges, ni surtout de l’autre côté des marges. […] La dimension étrangère ne serait pas niée, mais elle ne serait plus la variable explicative majeure des difficultés sociales. Le chemin pour y parvenir pourrait être ce que les Américains appellent l’empowerment, que j’ai traduit par “mise en capacité” » (Tuot, 2013).
2 – Une société inclusive
2.1 – La production de soi
11L’« empowerment » se définit par le fait qu’un individu s’approprie ou se réapproprie son pouvoir personnel. Cette notion est apparue au XIXe siècle, désignant « à la fois un état et une action, celle de donner du pouvoir. […] À l’époque, l’action désignée renvoie à l’impulsion d’une puissance supérieure, étatique ou religieuse » (Être citant Bacqué et Biewener, 2013). Le concept d’empowerment fut également développé dans les années 1970 par des mouvements sociaux, notamment féministes, pour qualifier une mobilisation de la société civile visant à se réapproprier des droits sociaux et civiques. Cependant, au début des années 1980, de manière parallèle, ce terme fut également repris dans le secteur du « management d’entreprises » « […] dont les tenants invoquent eux-mêmes l’autonomie et la responsabilisation des individus, mais cette fois pour justifier les coupes dans les budgets sociaux. » (ibid.).
12Depuis plusieurs années, cette notion est également utilisée dans le secteur médico-social. Les professionnels encouragent la « mise en capacité » des usagers, les « aident » à mobiliser leurs ressources personnelles pour s’insérer, par exemple socio-professionnellement. Cependant, cette idée s’avère à double tranchant, car pour ceux qui ne répondent pas aux sollicitations, à la valorisation des travailleurs médico-sociaux, l’empowerment peut se métamorphoser alors en un outil de contrôle social et/ou de stigmatisation.
13Le principe de la proactivité est étroitement lié au processus d’inclusion sociale de personnes en situation de marginalité (Martin, 1983). Pour s’inclure, ce dernier doit se mobiliser en participant, en développant des compétences spécifiques. L’objectif de l’individu « proactif » est de maximiser les bénéfices d’une situation, de se prendre en responsabilité sans chercher de causes extérieures quant aux causes de son état, en rapport à sa situation.
14Cette notion laisse sous-entendre que les droits sociaux, l’aide sociale sont liés à la capacité de mobilisation de la personne, au fait de se « bouger ». L’objectif de la « pro-activité » est également au final que, pour s’inclure, l’individu marginalisé développe un véritable réseau d’interconnaissances, qu’il puisse mobiliser à tout moment en fonction des événements liés à sa vie personnelle, professionnelle.
15Ce dernier doit donc être en permanence connecté aux dernières nouveautés numériques, téléchargées en permanence de nouvelles ressources et modes d’emploi, des ensembles de plug-ins technologiques. Par exemple, une conseillère de la Mission locale reprocha à un jeune que j’accompagnais de ne pas avoir d’ordinateur ni de portable, notamment pour faire fonction de réveil. Quelques mois plus tard, ce dernier m’indiqua s’être procuré quatre réveils qu’il n’arrivait pas à actionner. Il me montra alors quatre appareils high tech dont effectivement la mise en route s’avérait plus que complexe, puis un portable « tactile » (dénué de forfait) qu’il ne maîtrisait pas faute de touches !
2.2 – La Nudge theory ou comment s’inclure
16À travers les conseils des travailleurs médico-sociaux à leurs « patients/usagers », ces derniers transmettent notamment des modes d’être au « monde ». Ces derniers, en suggérant des comportements, font agir les individus. En cela, ils forment des orientations, suscitent des dispositions face aux événements. Cette forme de « pouvoir discret » prolifère notamment à travers l’application de la théorie du « Nudge » [1] visant l’inclusion sociale des sujets aidés. La Nudge theory est une doctrine managériale inspirée des enseignements de l’« économie comportementale », elle tend par l’accompagnement social à orienter les conduites normées et l’environnement des bénéficiaires. Ces dix dernières années, cette méthode de gestion s’est vue appliquée (entre autres) à l’action médico-sociale dans le contexte français. Celle-ci tend à gouverner les intentions des individus « pris en charge » pas après pas. Chaque personne « aidée » réalise à travers l’application de ces orientations un « monitorage de soi-même », un contrôle réflexif continu, de « soi par soi » en s’imposant des règles, une « hygiène » de vie… En somme, il s’agit de transmettre à l’individu qu’il est responsable de son propre parcours de vie. Ce courant de pensée sous-entend que chacun et chacune d’entre nous a la capacité de répondre aux aléas et aux circonstances de la vie quotidienne, une capacité à s’entreprendre qui s’appelle la responsabilité. Cette vision s’apparente en fait à la manière que chaque individu a de répondre face à un problème donné. Autrement dit, la solution est liée à sa propre perception du problème donné, et donc à la réactivité des personnes. À chacun et chacune, dès lors, de s’auto-entreprendre, d’envisager une attitude face à un problème donné. Comme le signale Élisa Chelle, l’« administration du mérite » permet de gouverner les pauvres par la preuve : « Avec la théorie du gouvernement par la preuve, un palier est franchi. La démarche se veut unificatrice : entre secteur social, sanitaire et managérial » (Chelle, 2012, p. 249).
17Par exemple, une conseillère de la Mission locale inscrivit en haut du CV de J. Suot, un jeune que j’accompagnais, les qualificatifs : « rapide ; courageux ; fiable ». C’est également dans une logique identique que je pris un rendez-vous avec J. Suot à 9 heures du matin afin « qu’il puisse justifier d’un rythme de vie comme normal ». Ces « tests » me permirent ensuite d’estimer à un moment donné que J. Suot était dans « une dynamique d’inclusion. Il a de multiples projets qu’il formule et réalise des soins médicaux, il refait ses papiers d’identité, il est ponctuel aux rendez-vous, il se projette dans le temps. »
18Mais à d’autres moments du « suivi éducatif », j’indiquai que Josué ne s’était pas inscrit dans « une démarche active d’inclusion ». L’éducatrice PJJ alla un peu plus loin dans cette logique, en observant dans un rapport que J. Suot commençait alors « à s’apprivoiser ». Quelques semaines plus tard, j’écrivis également que J. Suot était dans un « désir d’autonomie et d’inclusion ».
19Le terme « autonome » est dérivé de deux mots grecs : autos, soi-même, et nomos, loi. Il signifie celui qui se fait sa règle à soi-même. À l’origine, ce terme se situe plutôt du côté de l’insoumission et de la revendication à la liberté pour agir de son propre chef en opposition à une autorité extérieure. Cependant, la signification de ce terme a eu tendance à évoluer ces dernières décennies. Désormais, celui-ci fait indubitablement partie du langage institutionnel, notamment dans le champ du médico-social. En fait, derrière le terme se dessine l’idée que chacun et chacune d’entre nous doit devenir son propre entrepreneur. Il faut donc être l’agent de son propre changement, prendre des initiatives. L’injonction à l’autonomie sous-tend que la charge de l’insertion socioprofessionnelle de l’individu dépend uniquement de ses propres efforts entrepreneuriaux. Dans ces situations, fi du contexte socio-économique, des failles du système d’aides sociales.
20J’ai pu ainsi constater sur le terrain le fait que, bien souvent, les désirs d’autonomisation du jeune adulte en situation de marginalité se retrouvaient transformés en « chimères » de par l’énonciation des normes administratives. Par exemple, J. Suot se vit rétorquer par la conseillère de la Mission locale d’insertion : « Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs… » ; mais également par la conseillère de l’ ANPE : « Le problème, c’est que vous n’êtes pas employable tout de suite. Tu veux être peintre, c’est comme un gâteau, il faut faire la pâte, puis la cuisson avant de la manger ! » Le jeune adulte se confronta alors à la « discrépance entre les styles de communication selon les cultures et la distribution du pouvoir qui s’organise autour de marqueurs symboliques » (Bourgois, 1995, p. 172). Ces échecs répétés renvoyaient irrémédiablement J. Suot à sa propre responsabilité, à ses propres limites. La « cité par projet » selon L. Boltanski et È. Chiapello a notamment pour conséquence de favoriser un « grand partage » entre ceux qui disposent du « capital culturel » et des dispositions adéquates et les autres qui « tendent à disparaître sans laisser de trace » (1999, p. 159).
3 – Une violence « aseptisée »
21À la longue, j’ai pu constater chez des jeunes en situation de marginalité avancée, le fait que le processus d’aide proactif visant l’inclusion et l’autonomie peut être créateur de frustrations, pouvant laisser place à une « explosion » de ressentiments du fait de se ressentir mis à l’écart du monde des « inclus ». Il s’installe un double processus de mise au ban : déjà stigmatisé, je ne peux de même répondre aux mains « bienfaisantes » des professionnels. La peine est double, la faute irrémédiablement située du côté de l’individu : « On ne peut pas se substituer à tes comportements, tu fais vraiment preuve d’irresponsabilité. On va te rappeler à la réalité du monde du travail », stipula par exemple une conseillère de la MLI à J. Suot lorsqu’il ne se présenta pas un lundi matin chez un employeur où il devait réaliser un stage.
3.1 – Le manuel Kubark
22Durant la guerre froide, la CIA avait rédigé un manuel d’interrogatoire dont le nom de code était « Kubark » (Chamayou, 2012, pp. 5-49). Les responsables de la CIA avaient composé une pratique scientifique de l’interrogatoire liée à des enseignements issus de la psychologie expérimentale. Il s’agissait durant l’interrogatoire de substituer à la violence physique une forme de violence « douce » dite aseptisée. Pour arriver à leur fin, les interrogateurs de la CIA appliquent notamment la « stratégie du choc » de N. Klein appliquée à l’échelle individuelle. Différentes techniques furent mises au point : de la douleur auto-infligée à la menace de la violence physique jamais réalisée afin notamment d’« enrôler l’énergie des individus contre eux-mêmes » (Biderman, cité par Chamayou, 2012, p. 24).
23À travers ces techniques de « violence douce » mises en place par la CIA, j’ai pu observer sans comparaison directe, en « intensité basse », l’application de ces méthodes dans le secteur médico-social [2] renforçant (de manière plus ou moins consciente) l’assujettissement des individus « aidés ».
3.2 – Le « principe de confusion »
24Ce principe énoncé dans le manuel Kubark tend principalement à « bouleverser les attentes et les réactions conditionnées de la personne interrogée. Elle est habituée à un monde qui fait sens, tout au moins pour elle ; un monde de continuité et de logiques, prévisible. Et elle s’y cramponne pour préserver son identité et da capacité de résistance » (Chamayou, 2012, p. 41). Dans une moindre mesure, il est possible de repérer quelques traits de ce principe au sein du modèle de la relation d’aide propre au secteur social. Il s’agit ici, par exemple, du fait que le travailleur social induise chez l’individu une confusion par rapport à ses attentes initiales pour lesquelles il est venu le voir. La confusion s’installe lorsque l’intervenant social rappelle à l’individu que son projet n’est pas « réaliste », qu’il lui est proposé d’autres pistes de métiers et formations différentes de sa demande initiale.
25Le principe de confusion se diffuse également à travers la mise en place par le travailleur social de marqueurs de temps et d’espace qui diffèrent des habitudes de l’individu « aidé ». Par exemple, à différentes reprises, J. Suot eut rendez-vous au JAP dans la ville de Poitiers (distante de trente kilomètres de Châtellerault) à 9 heures du matin. Sans moyen financier, ce dernier devait prendre le train, puis le bus afin de se rendre à son rendez-vous judiciaire. J. Suot fut également (p. 7) convoqué à la Mission locale à 8 h 30 du matin, où la conseillère lui proposa une formation à l’autre bout du département. Bien souvent, si l’individu se plaint de cette situation, l’intervenant social lui rappelle le « principe de réalité de la vie ordinaire ». Ce processus de déstabilisation, de remise en cause des schémas de fonctionnement peut également se dérouler lorsque les travailleurs sociaux utilisent un langage abscons fait de sigles propres au secteur social, difficilement compréhensible pour l’individu « aidé ». Ce dispositif discursif, linguistique, bouscule les attentes de l’usager qui n’ose dire dans certaines situations qu’il ne saisit pas le principe de tels dispositifs, les démarches à réaliser pour y parvenir. L’individu se retrouve « noyé » à la sortie de son rendez-vous avec un « tas » de documents qu’il ne peut démêler. Les multiples démarches administratives nécessitent que la personne se déplace dans différents lieux (CAF, Sécurité sociale, Impôts, Préfecture…), qui réclament des documents pour lesquels il est nécessaire également d’avoir une carte d’identité…
26Par exemple, je dus à de nombreuses reprises « expliquer » à J. Suot, qu’il devait à nouveau se réinscrire à Pôle-emploi du fait qu’il n’avait pas « pointé » le mois précédent. Après s’être réinscrit par voie téléphonique, il devait attendre de nouveau un rendez-vous physique dans l’objectif de valider son inscription. Cependant, je lui indiquai que ce rendez-vous, au final, n’était qu’un protocole dénué de sens puisqu’il serait réorienté, du fait de son âge, à la Mission locale : « La stratégie d’ Alice procède non pas seulement par désorientation du sujet, mais aussi par saturation de sa puissance informative. Face au non-sens dont on l’inonde, le faire s’égarer jusqu’à la folie dans une spirale d’hypothèses interprétatives aussi vaines qu’infinies ? Le laisser désespérément chercher à comprendre là où il n’y a en réalité rien d’autre à comprendre que le fait qu’il n’y a rien d’autre à comprendre ? » (Chamayou, 2012, p. 42).
27Le principe de confusion peut aussi être provoqué par l’infantilisation de l’individu, aidé par exemple de par des tutoiements intempestifs de la part des travailleurs sociaux, ou bien lorsque l’agent administratif demande sans cesse à l’individu de « prouver » sa situation ou de se « présenter » à la nouvelle stagiaire, de narrer ses « difficultés sociales », son « projet », et de justifier ses activités quotidiennes.
28De manière parallèle à ce dispositif linguistique se développe également dans l’action sociale toute une batterie d’outils numériques et de bases de données, contribuant aux fichages généralisés des individus perçus comme « indésirables ». Ces dispositifs informatiques provoquent également de la confusion. Toutes les administrations sont équipées d’un espace dédié à l’environnement numérique. Les démarches administratives ou liées à la recherche d’emploi devraient en être facilitées, mais c’est oublier qu’il existe une véritable fracture numérique dans notre pays et pas uniquement chez les « seniors ». Selon l’ Agence nationale des solidarités actives (ANSA), 57 % des Français ayant des revenus inférieurs à 900 € ne sont pas équipés d’Internet à domicile, contre 25 % de la population.
29L’ensemble de ces procédés répétitifs sont éminemment violents, car de fait cumulés au quotidien. Le risque pour le sujet aidé est de s’épuiser dans une tâche d’interprétation sans fin.
3.3 – Le principe de rétrécissement du monde
30Ce second principe peut être perçu comme consécutif au premier. En effet, au fur et à mesure du temps, si l’individu ne répond pas aux sollicitations-sollicitudes des intervenants sociaux, il peut se retrouver catégorisé comme ne souhaitant pas s’inclure socialement. Au fur et à mesure du temps, les travailleurs sociaux connaissent ces individus ayant fait le tour des « boutiques » et ne prennent plus dès lors en compte leur demande, les renvoyant de rendez-vous en rendez-vous, épuisant les capacités réactives du jeune au fur et à mesure du temps. De fait, de nombreux individus se retrouvent « grillés » auprès de nombreuses structures. En ce sens, l’accès aux droits et aux dispositifs d’aides sociales se rétrécit pour les personnes. Certains, ne pouvant même plus obtenir le moindre rendez-vous avec un travailleur social, sont renvoyés vers les responsables du service qui leur intiment de faire preuve de « moins d’arrogance ». D’autres sont catégorisés comme individus au potentiel violent, la police étant même parfois envoyée en renfort.
31Les logiques gestionnaires peuvent conduire les agents à devenir aigris, angoissés, à développer des conduites discriminantes. Nadir, un jeune adulte du quartier des Rondières, me raconta qu’il venait d’être condamné à 200 € d’amende par un tribunal de police pour « violences sur autrui n’ayant pas entraîné une incapacité totale de travail » à la suite d’une altercation avec un agent de la CAF. Durant un entretien, Nadir avait contesté le refus de la CAF de lui verser l’ Aide personnalisée au logement (APL) et avait souhaité récupérer son dossier. L’agent administratif avait refusé. Nadir saisit alors le dossier dans la main de la conseillère et le document se déchira, suscitant son opprobre. Nadir fit appel de cette condamnation. Il constata :
« Je fais peur. […] Je suis toujours intègre, le même, et ça ne plaît pas ! Ce n’est pas les 200 euros qui me gênent, mais c’est juste que j’aimerais discuter avec l’agent avec qui j’ai eu l’altercation, pour m’excuser. […] Il n’y avait personne à l’audience, je parlais au mur. […] Maintenant, quand je vais dans une administration, j’enlève ma sacoche, je passe du mode “racaille” au mode “normal” ! Mais quand même, tous les trois mois la CAF me demande des pièces administratives pour justifier de ma situation. Ils parlent entre eux […] Je suis fiché ! […]. »
33Ce principe de rétrécissement du monde est également induit par des décisions et des règlements administratifs à la limite de la légalité. Par exemple, un père de famille me narra le fait qu’il n’avait pas la possibilité de faire un prêt bancaire car la banque, de manière totalement arbitraire, avait décidé de ne pas accorder de crédit aux salariés de son entreprise qui risquait de réduire son activité quelques mois plus tard.
34La désaffiliation aux institutions administratives et sociales isole d’autant plus l’individu. La rupture avec le monde de l’« aide sociale » peut renforcer son sentiment de culpabilité. Cependant, la plupart du temps, les portes de la sphère socio-judiciaire ne sont jamais véritablement fermées. Comme le signale G. Chamayou, on ne fait pas que « couper du monde » l’individu, on lui en crée un autre, à l’étroit, où les marges de manœuvre sont beaucoup plus étroites, les démarches plus éprouvantes, les épreuves plus complexes, régulières : « un petit monde infernal et glauque, un théâtre d’ombres dans lequel on l’invite à jouer son rôle afin de mieux oublier qui il est… » (Chamayou, 2012, p. 43).
35Par ce mécanisme de rétrécissement du monde, il s’agit de circonscrire les mouvements de l’individu contrôlé, mais également de lui signifier qu’il ne peut agir de lui-même que dans un cadre de vie circonscrite « rapetissée » : « miniaturiser l’espace du pensable et, par voie de conséquence, aussi celui du réel » (Chamayou, 2012, p. 44). En somme, dans cet univers étriqué, des micro-faits sans aucune importance pour lui auparavant peuvent prendre des proportions considérables. Ce dernier peut focaliser sur l’attitude du travailleur social, son regard « discriminant », sa liaison avec la police. Ces pratiques infinitésimales prennent des proportions sans réelle mesure avec la situation dans un rapport fantasmatique de l’individu à l’institution sociale. Ils peuvent en venir, comme dans la situation de Nadir, à focaliser sur un agent social, un organisme auprès duquel il persiste à réaliser des démarches, à en trouver les failles. Les individus imaginent l’omnipotence de leurs maîtres en se référant à la « vie nue » qui est devenue la leur. Plus que de rétrécir le champ des possibles lié à leur inclusion socioprofessionnelle, ce principe de rétrécissement du monde favorise le développement des sentiments de peur et de frustration mêlées à de la rage contre le « système ». Cette technique de pouvoir favorise le repli de l’individu, restreint la pensée, l’action de ce dernier. En clair, l’individu se retrouve « capturé » au sein d’une toile étriquée dont tous les segments communiquent entre eux et qu’il se tisse lui-même.
3.4 – Le principe d’autoprédation
36Ce troisième principe est peut-être le plus subtil, une conséquence indirecte des deux autres. Dans tous les cas, il s’agit bien d’une sorte de violence « aseptisée » conduisant le sujet à exercer un contrôle réflexif continu, de « soi par soi », une sorte d’autosurveillance et d’autopunition du sujet par lui-même. La douleur « auto-infligée » a cela de subtil, c’est qu’elle travaille à la fragmentation de l’identité de la personne : « l’autoprédation correspond au procédé […] de l’autodouleur où l’on retourne le sujet contre lui-même “jusqu’à finalement en faire l’agent de sa propre défaite” » (Chamayou, 2012, p. 45).
37Une forme d’« autoprédation » assez constante dans l’action sociale est la perte des papiers administratifs, notamment les documents d’identité. De manière régulière, au moment de se rendre à des rendez-vous au sein de structures sociales, J. Suot m’annonçait qu’il venait à nouveau d’égarer sa carte d’identité et sa carte vitale et/ou l’ensemble de ses papiers administratifs.
38Les sollicitations multiples des éducateurs à faire des efforts le rendaient par moments apathique, sans volonté : « Tu parles trop ! », « Ça va trop vite ! », ai-je pu entendre. Le doute conjugué aux réflexions des travailleurs sociaux, juges et avocats lui ajoutait de la culpabilité. Pour reprendre P. Bourgois (2001), les professionnels se révélaient incapables de comprendre cet « engrenage du déclin » comme dans l’exemple cité par l’auteur de la réaction de l’avocat face à Primo suite à une audience au tribunal : « Quelle espèce de sombre connard tu fais ! C’est pas difficile de trouver un travail ! N’importe quel boulot à la manque ! Pour que je puisse dire au juge que tu es un bon gars. Nom de Dieu ! Tu comprends ce que je dis » (Bourgois, 2001, p. 166).
39La technique de l’autoprédation s’avère subtile, car l’individu ne détecte plus véritablement d’agresseur en face de lui, il se morfond sur lui-même. Cependant, l’individu a bien souvent conscience de ce mouvement mortifère, il tente même de le conjurer, comme le signala une psychologue de la PJJ : « J. Suot m’a interrogée sur l’origine de la contrainte, qu’il avait repérée en lui, à détruire ce que les premières mesures socio-judiciaires tentaient de mettre en place dans son intérêt par la voie de l’éducatif et des sanctions simples. »
40Le principe de l’autoprédation marche de pair avec celui de la culpabilisation. Au travailleur social de rappeler aux sujets que « son comportement ne va pas arranger les choses », qu’il n’est pas nécessaire de « s’autodétruire » ! Cependant, ces formulations et injonctions paradoxales renforcent la culpabilité de l’individu : « Ces procédés sont troublants, car ils s’attaquent aux formations subjectives par l’approfondissement des principes mêmes de la subjectivité. » (Chamayou, 2012, p. 45). Le sujet ne perçoit plus les conditions extérieures, la violence « objective » qui a pu renforcer son processus de marginalisation, le sujet ne trouve plus de ressources externes, l’individu tend à s’autodétruire avec sa propre subjectivité. En somme, « la meilleure arme contre la subjectivité est la subjectivité elle-même, capturée dans sa réflexivité » (Chamayou, 2012, p. 46).
41De manière globale, j’ai pu constater ces dernières années que la logique économique coercitive oscillant entre « récompense et sanction » tend à être remplacée par la mise en pratique du modèle de la « conditionnalité comportementale ». L’organisation pratique de ces politiques sociales conditionnelles se déroule à travers deux « machineries distinctes » : la première tend à filtrer les entrants, la seconde vise à suivre « l’accomplissement des conditions par les bénéficiaires » (Chelle, 2012, p. 117). Selon l’auteure, les mécanismes de la lutte contre la pauvreté fondés à partir de la « conditionnalité comportementale » s’accompagnent de la diffusion d’un ensemble de « savoirs pratiques » liés au processus d’une « autonomie institutionnalisée ». Celle-ci s’apparente à « une forme d’injonction paradoxale censée gouverner les pauvres pour qu’ils se gouvernent eux-mêmes » (Chelle, 2012, p. 147).
42En ce sens, les travailleurs sociaux agissent bien souvent en tant que « gardiens du seuil » (Goguel d’ Allondans, 2005) de l’inclusion sociale et de l’exclusion ; entre ceux qui font (ou vont faire) leurs preuves et les autres qui restent sur la touche, en attente de démarches prouvant leur volonté de devenir un membre de l’État reconnu par les administrations. Le travailleur social agit comme un passeur de frontières, au sens de pouvoir délimiter le « champ des possibles » des usagers. Il peut autant octroyer des droits de passage pour les usagers du service, les maintenir dans un « sas d’attente » ou bien les exclure des dispositifs au sens où « est exclu celui qui dépend des autres, mais dont personne ne dépend plus, qui n’est voulu par personne, qui n’est plus recherché, plus invité, qui, même si son carnet d’adresses est toujours rempli de noms, a disparu des carnets des autres » (Boltanski et Chiapello, 1999, p. 188.)
Conclusion
43Dans ses cours au Collège de France en 1972-1973 autour de la Société punitive, Michel Foucault indiquait que le processus d’exclusion qui agissait en termes de punition ou de sanction a été remplacé par celui de l’inclusion au sens d’un processus qui vise « un internement qui fixe à un processus de production ; ou à un processus de formation, de normalisation des producteurs » (2013, p. 223). En l’occurrence, l’inclusion s’opposerait à la marginalité entendue comme le fait de ne pas se mêler à la société ou de n’y être pas accepté.
44Alors, revenons au questionnement initial : de quoi l’inclusion est-elle le nom ? Je fais l’hypothèse ici que cette catégorie de l’inclusion perçue de manière positive dans nos sociétés contemporaines en relation étroite avec la sphère du monde salarial et consumériste permet d’atténuer les rapports de classe et la notion d’exploitation, notamment par l’entremise du monde du travail. En somme, la figure de l’inclus fait consensus au sens où elle permet d’uniformiser socialement et politiquement une population tout juste contrariée par quelques situations marginales contrôlées par l’agencement de la main droite et de la main gauche de l’État (Bourdieu, 1993, p. 221).
Bibliographie
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Mots-clés éditeurs : autonomie, conditionnalité comportementale, empowerment, inclusion
Date de mise en ligne : 17/09/2019
https://doi.org/10.3917/pp.049.0025