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Article de revue

Travail social et créativité

Pages 105 à 120

Citer cet article


  • Jung, C.
(2002). Travail social et créativité. Pensée plurielle, no 4(1), 105-120. https://doi.org/10.3917/pp.004.0105.

  • Jung, Christian.
« Travail social et créativité ». Pensée plurielle, 2002/1 no 4, 2002. p.105-120. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2002-1-page-105?lang=fr.

  • JUNG, Christian,
2002. Travail social et créativité. Pensée plurielle, 2002/1 no 4, p.105-120. DOI : 10.3917/pp.004.0105. URL : https://shs.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2002-1-page-105?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pp.004.0105


Notes

  • [1]
    Deschamps, I., Le travail social écartelé - Pour un chemin praticable entre l’aide et le con- trôle, Faculté de Droit des Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix et Éditions Vies Ouvrières, Bruxelles, 1994.
  • [2]
    ibidem.
  • [3]
    ibidem.
  • [4]
    Rocher, G., Introduction à la sociologie générale – 1. L’Action sociale,Editions HMH, 1968, p.
  • [5]
    Fustier, M., Pratique de la créativité, Paris, Edition ESF - Entreprise Moderne d’Édition et Librairies Techniques, 1988, p. 15.
  • [6]
    ibidem, p.17.
  • [7]
    Oberlé, D., Créativité et jeu dramatique, Paris, Psychologie sociale, 1989, p. 12.
  • [8]
    ACCS & MOC, préf. Piqué, C., Regards croisés sur l’Education Permanente, Bruxelles, Éditions Evo, 1996.p. 96.
  • [9]
    Schoonbrodt, R., « Espaces publics et éducation populaire », in Éducation permanente et cultures populaires,N°16, Revue de la Direction d’Administration de la Jeunesse et de l’Éducation perma- nente, p. 46.
  • [10]
    ibidem, p. 96.
  • [11]
    Quinet, P., Pion, M., Parlons-en : les Centres d’expression et de Créativité,D.A.J.E.P., Bruxelles, Communau
  • [12]
    Ibidem.
  • [13]
    Ibidem.
  • [14]
    Touraine, A., Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992, p. 242.
  • [15]
    Tap, P., La société Pygmalion ? Intégration sociale et réalisation de la personne, Paris, Éditions Bordas, 1988, p. 53.
  • [16]
    Touraine, A., Pourrons-nous vivre ensemble ?, Paris, Éditions Fayard, 1997, p. 80.
  • [17]
    Fustier, M.,1988, op. cit., p. 7.
  • [18]
    Barreyre, J.-Y., et al., Dictionnaire critique d’action sociale, Paris, Bayard collections, 1995, pp. 333- 334.
  • [19]
    ibidem, pp. 206-207.
  • [20]
    Verhelst, T., « La dynamique culturelle dans le développement », in Culture et Développement, Bruxelles, Revue du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement, N°23, novembre 1995, p. 4.
  • [21]
    Stoffels, M.-Gh., Le Quart-Monde en Belgique,Annales Cardijn, N°6, Louvain-la-Neuve, 1989, p.108.
  • [22]
    ibidem, p. 108.
  • [23]
    ACCS & MOC, préf. Piqué C., 1996, op. cit. pp. 83-84.
  • [24]
    Freire, P., Pédagogie des opprimés, suivi de Conscientisation et Révolution, Paris, Petite collection Maspéro, 1974, p. 51.
  • [25]
    ibidem, p. 52.
  • [26]
    Voyé, L., Sociologie, construction du monde– , Bruxelles, De Boeck & Larcier, 1998, p. 124..
  • [27]
    Freire, P . op. cit., p. 62

1 Parler de créativité en travail social semble toucher au domaine de l’absurde, voir même de l’illusoire. Comment les travailleurs sociaux, amenés à intervenir dans un secteur bien défini, auprès de populations souvent hétérogènes, peuvent-ils convenablement faire leur travail souvent si difficile en liant contraintes institutionnelles, contacts relationnels avec la population-cible de leur intervention, et créativité ?

2 Quelques-uns se demanderont même ce qu’il s’agit de créer. Dans leur travail quotidien, se déroulant souvent de manière automatique et récurrente, la créativité semble un «luxe », un surplus, une banalisation routinière dans la pratique professionnelle d’un travailleur social, parfois même inopportune et rébarbative. Être créatif ? Mais être créatif pourquoi, pour quoi, pour qui et comment ?

3 Se poser ces quelques questions sur la créativité en travail social, c’est s’interroger, en tant que travailleur social, sur la construction de la réalité et donc également sur son environnement social, politique et économique. C’est aussi essayer de comprendre le contexte de son champ d’action et d’intervention, de développer une conscience de ses pratiques et de se positionner de façon critique par rapport aux conceptions traversant notre société danslaquelle et pour laquelle le travailleur social est censé intervenir. C’est en fait essayer de comprendre la légitimité du travail social dans tout ce qu’il peut représenter, avec ses ouvertures et ses limites propres.

4 Les quelques lignes qui suivent sont essentiellement destinées à montrer que la créativité et le travail social ne sont point deux entités séparées l’une de l’autre, mais peuvent et doivent faire l’objet d’une combinaison originale et dynamique.

5 Le travail social, c’est-à-dire cette «forme instituée de l’aide que peuvent se porter les humains entre eux... »[1] , se présente «comme un mélange de force et de faiblesse sociale-historique. Il est fort parce qu’il présente une effectivité indéniable aux plans intersubjectif et local ; il est faible parce qu’il dépend entièrement de pensées, de décisions et de moyens qui s’élaborent, s’octroient et se maintiennent en dehors de lui »[2] . Considéré comme appareil idéologique de l’État, le travail social peut se donner des finalités bien déterminées ; du point de vue politique, il peut ou bien maintenir et reproduire le rapport social inégalitaire ou bien apporter la liberté ; du point de vue idéologique, il peut devenir transmetteur de valeurs morales et de codes de conduites ; du point de vue éthique, il peut promouvoir plus d’humanité par acte d’amour. Le travail social n’est en ce sens jamais neutre, car il opère, à travers son discours, sa pratique et son rapport à l’Autre-aidé, une représentation et une reproduction de la réalité et des rapports de force qui traversent nos sociétés.

6 Nous pouvons ainsi retenir que le travail social, champ «régulateur » et intermédiaire entre le politique et l’économique, assure «une inculcation idéologique, favorisant l’intériorisation des discours légitimateurs de l’ordre établi et devient ainsi porteur d’une signification politique capitale [...]. Cet enjeu devient d’autant plus important que le champ de (re)socialisation, le champ de transmission symbolique est laissé libre par les mutations et la perte de légitimité que connaissent les producteurs traditionnels d’idéologie ainsi que les instances classiques de socialisation (famille, église, école, armée)[3] » .

7 Réguler, c’est alors intervenir à la place de ces instances classiques faisant défaut en vue de porter des réponses à quelque chose. La pratique d’aide que présuppose le travail social, trouve son origine dans le constat d’une souffrance, de quelque chose qui devrait être, mais qui n’est plus ou qui est moins. Partant de ce simple constat de non-être, le travailleur social peut également porter un jugement de valeur sur l’origine de la souffrance elle-même et, plus loin, sur la responsabilité de cette souffrance.

8 Poser la question du «qui est responsable ? », constitue alors une première ouverture du travailleur social vers ce que nous allons voir ci-après, c’est-à-dire la créativité.

Des obstacles à la créativité

9 Au préalable, il s’agit de souligner que la créativité présuppose toujours un changement dans la vie de celui qui pose un acte créateur. De ce fait, il paraît souvent difficile pour certaines personnes de concevoir que le changement puisse avoir une place plus ou moins importante dans leur vie. C’est ainsi que certains s’opposent plus ou moins inconsciemment à d’éventuels changements qui peuvent s’opérer dans leur vie de tous les jours, que cela touche au domaine de la vie privée ou de la vie publique. À ce propos, il s’agit de souligner que l’Homme se sent assez vite installé dans une position d’existence confortable, intériorisant sans difficulté des mécanismes de comportement et d’attitudes, répétitifs et, de ce fait, jugés comme normaux. Mais nous réalisons que le «normal » n’existe seulement qu’à partir de celui qui porte un jugement, faisant allusion à des valeurs bien subjectives. Le mot-même «normal » renvoie à la «norme», qui elle n’est rien d’autre que l’expression de l’adaptation et de la conformité de l’homme à des règles établies et cela suite à la socialisation que le milieu lui fait subir. « L’adaptation d’une personne à son environnement social veut dire [...] que cette personne a suffisamment intériorisé les modèles, les valeurs et les symboles de son milieu, qu’elle les a assez intégrés à la structure de sa personnalité, pour aisément communiquer et communier avec les membres des collectivités auxquelles elle participe, fonctionner avec eux et au milieu d’eux, en sorte qu’on puisse dire d’elle qu’elle appartient à ces collectivités. Dès lors, pour qu’il y ait adaptation à un milieu social, il faut que toutes les personnes formant ce milieu aient entre elles un certain dénominateur commun, c’est-à-dire des normes, modèles, valeurs et symboles qui soient partagées par tous, leur permettant de participer aux mêmes identités collectives »[4]. Guy Rocher parle même d’une «standardisation » et d’une «uniformisation des conduites ». Devient alors «a-normal » ce qui provoque la perte du connu, de l’état habituel des choses qui entourent l’individu et de ses repères si longuement construits, si profondément intériorisés et emmagasinés.

10 Afin d’éclaircir davantage le concept de «créativité », nous allons nous attarder, dans un premier temps, sur les obstacles auxquels celle-ci se heurte inlassablement. Nous observerons qu’il existe différents types d’obstacles qui peuvent faire défaut à la créativité de l’être humain et qui, à des degrés différents, soulignent sa résistance au changement.

11 1. Comme premier obstacle à la créativité, nous pouvons citer celui de l’influence de la tradition et des «modèles » anciens dans lesquels l’individu est plongé dès sa naissance. Ce n’est qu’au fur et à mesure qu’il développe une sensibilité plus ou moins consciente de l’influence de ces modèles sur son être. Le(s) modèle(s) de société (variant d’une société à une autre bien évidemment) est / sont basé(s) sur et trouve(nt) ses/ leurs racines dans la tradition ancestrale. Nous avons, à travers l’histoire, intériorisé des habitudes et un modèle culturel dominant qui façonnent inconsciemment notre manière de penser. Le passé est considéré de cette manière comme quelque chose de sacré qu’il ne s’agit point de remettre en question, car c’est ce que l’on fait depuis toujours. Il s’agit ainsi de ne point remettre en question les acquis du passé.

12 2. L’oppression des «autorités » se présente comme un deuxième obstacle à la créativité. Nous vivons dans une société où des «théories régnantes » et des modèles dominants sont à l’ordre du jour, qui gouvernent nos vies comme des vérités absolues. La remise en question de ces remparts puissants devient quasi impossible et leurs inventeurs s’opposent souvent avec une violence décourageante à celui qui les remplacera. « T out créateur, tout inventeur, a eu à lutter contre ceux qui [...] ont acquis l’autorité dans leur domaine, scientifique, politique, religieux, artistique même »[5] .

13 3. Les traces de l’éducation, elles aussi, nous «hantent » toute notre vie. Les individus subissent les systèmes de valeur et de comportement de leur éducation, sans souvent s’en rendre compte. Celle-ci façonne nos manières de percevoir et de juger notre environnement. Cette «enculturation » (ou est-ce plutôt une «acculturation » ?) est certes indispensable à la participation sociale, mais elle se présente souvent aussi comme un obstacle à la rencontre de l’autre, immobilisant toute mise en question du cadre de référence.

14 4. Chaque époque produit ses modes, que ce soit en matière de vêtements ou en manière de penser. Et il est souvent difficile d’aller à l’encontre de ces «courants » intellectuels dominants. Toutefois celui qui s’y oppose ou qui ne s’y conforme pas, recueille tous les désagréments d’une réprobation générale qui peut aller de l’indifférence au ridicule ou même parfois à l’hostilité. On subit la «pression de la conformité » où il devient difficile de remettre en cause les concepts dominants, les idées à la mode. Conformité, pensée dominante et stéréotypes deviennent ainsi les maîtres-mots.

15 5. Et puis il y a encore cette résistance personnelle au changement qui fait que l’être humain a un sentiment très fort d’identité personnelle et se définit par ses opinions, ses appartenances, sa relation personnelle à l’environnement, qu’il soit spatial, temporel, psychologique, social ou culturel. Tout bouleversement, tout élément venant perturber cet équilibre et ces repères durement construits, provoque un sentiment de dépersonnalisation et de crise plus au moins angoissant auquel il réagit par des mécanismes de défense.

16 6. Finalement, nous pouvons retenir que nous vivons dans un monde dominé par la «ratio » où notre intellect cherche à quantifier le réel : « la Raison élimine l’inconnu et l’original pour le ramener à du connu, elle unifie le réel comme elle unifie la connaissance »[6].Tout ce qui nous entoure est analysé scientifiquement par des chiffres et des calculs basés sur des règles préétablies. La Raison se présente ainsi comme un facteur de stérilisation des idées neuves qui apparaissent très souvent comme «farfelues », «absurdes » et « déraisonnables ». La créativité s’oppose ainsi directement à la Raison, car dévoilant une puissance irrationnelle et se servant de données irrationnelles.

17 venons donc de voir que les obstacles à notre créativité ne manquent guère et qu’ils sont profondément ancrés en nous. Conformité, tradition, éducation et identité personnelle, pour ne citer que quelques-uns, sont des facteurs intervenant chez l’être humain dans sa résistance au changement et donc à sa créativité.

La créativité

18 Avant d’engager toute réflexion, il s’agit de bien délimiter le concept de «créativité » et d’en donner une définition qui puisse nous aider à voir plus clair.

19 Retenons que la créativité est «la capacité de proposer des réponses nouvelles à des situations existantes ou des réponses appropriées à des situations nouvelles »[7].

20 Nous constatons que les concepts de créativité et de création gravitent tous les deux autour de la notion de « nouveauté » qu’il s’agit tout de même de relativiser. Le «nouveau » est ainsi toujours quelque chose de subjectif, d’individuel, car est nouveau ce qui est nouveau pour l’individu, c’est-à-dire quelque chose qui est différent de ce que la personne a déjà vu, perçu, vécu ou de ce qu’elle connaît déjà.

21 La création de quelque chose de nouveau n’est donc pas neutre ; elle n’existe pas à partir de rien, mais s’inscrit dans et dépend toujours du contexte socio-économique et socioculturel de la personne qui est amenée à poser un acte créateur. Celui-ci est la mise en pratique d’un certain nombre de représentations que la personne a du monde et de sa réalité. C’est sa façon de voir, de regarder, de sentir... les choses, ou bien exprimé autrement, sa manière de ne pas voir, de ne pas regarder, de ne pas sentir... les choses.

22 Il s’agit également de comprendre que la créativité n’a pas de sens en terme de valeur matérielle, elle n’est pas du domaine de l’«avoir » (comme l’on possède une œuvre d’art par exemple). Mais c’est avant tout une valeur fondamentale, humaine, émotionnelle (qui surgit des sentiments, des sens) et existentielle qui vient de l’«être » et qui est tout d’abord un acte profond de soi-même comme «sujet », permettant en même temps l’ouverture à l’autre qui est également «sujet ».

23 La créativité ici n’a rien à voir non plus avec l’intelligence ou le quotient intellectuel de l’individu. Ces derniers sont plutôt la capacité de penser de façon logique et correcte, mettant l’accent sur la pensée convergente, c’est-à-dire un processus logique pour aboutir à une solution, une conclusion, une réponse qui est considérée comme unique. Contrairement à la pensée convergente, on retrouve la pensée divergente qui est la recherche de plusieurs solutions, où la diversité des réponses est à chercher chez le sujet lui-même, fondement de la créativité qui n’est pas une, mais multiple. Elle puise son essence dans la personne elle-même qui est à la fois corps et âme, raison et sens, apollinien et dionysiaque.

24 La créativité sera donc plutôt...

... l’expression de soi

25 Car elle est tout, mais pas silence, et s’inscrit donc clairement dans le registre de la communication. Que ce soit avec soi-même ou avec autrui, le sujet a toujours un message à faire passer; même derrière le silence se cachent des tentatives de parole. La créativité emprunte ainsi son énergie aux sentiments les plus divers qui sont ancrés dans le sujet. C’est lui sa source première ; son histoire, son vécu, son passé lui servent de modèles et ses possibilités sont illimitées.

26 La créativité parle de la vie, de la mort, du plaisir, de la douleur, du travail et donc des situations d’existence extrêmes en général. La créativité, c’est cette possibilité de dire ce que l’on a envie de dire. L’individu qui crée, est un voyageur qui se promène entre le monde du «spleen » et le monde de «l'idéal ». Tout commence avec un désir ou un besoin ; ressentir la nécessité de s’exprimer, vouloir se libérer de quelque chose devient le point de départ de tout acte créateur. L’expression créative devient ainsi un moyen d’aller plus loin que la réalité, permettant de dépasser ce qui existe déjà et d’imaginer ce qui peut être.

... un accomplissement personnel

27 La créativité est d’abord « épanouissement » individuel.

28 Le fait même de créer quelque chose, de poser un acte nouveau, permet de se découvrir en tant que «je » et de se développer comme Sujet. C’est pouvoir aussi rompre avec un quotidien chargé de souffrance et de mépris et répondre à ses passions. Il s’agit d’inventer et de prendre d’autres chemins qui mènent l’homme vers les désirs, les sens, le plaisir, l’imprévu, les aspirations, les rêves... L’épanouissement personnel permet aux individus et aux groupes de développer leur capacité à «être au monde », donc «à se réaliser intégralement, à prendre distance des rôles imposés, à choisir librement et à agir collectivement à la construction d’un monde qui garantisse cette liberté à tous »[8].

... une recherche de soi et la découverte de l’autre

29

« ... le destin personnel se forge au contact de l’autre différent »[9] .

30 En créant quelque chose de nouveau, l’Homme veut avant tout s’exprimer pour lui-même et dire ce qui le tourmente, ce qui l’obsède, ses plaisirs et ses peurs. En créant, il se pose des questions et tente d’apporter des réponses. Il est à la recherche du passé, vit au présent et regarde dans le futur ; il veut se donner une identité et se nommer soi. En créant, il se découvre des capacités et des potentialités, mais aussi des limites et des fragilités. Il est ainsi livré à lui-même pour tenter de répondre aux questions existentielles.

31 La créativité, en permettant de se trouver comme sujet, devient également un moyen d’entrer en contact avec l’autre, de découvrir l’autre qui est parmi nous (Alter ego), en nous, dans sa différence. C’est grâce au contact avec cet autre différent, que l’individu s’approprie une part du savoir et le partage, le transmet. Cette ouverture permet de nouer un dialogue, une solidarité, une confrontation avec d’autres êtres qui vivent dans les même conditions, qui vivent les mêmes problèmes ou qui veulent partager cette souffrance, cette histoire. L’expression du vécu comme «je » permet de s’interroger sur ses rêves, de les confronter aux aspirations collectives et à celles proposées par le modèle dominant dans la société.

32 C’est ainsi qu’en se cherchant soi, on découvre l’autre. La créativité permet ainsi une démarche collective pour mieux comprendre son environnement et y trouver des réponses individuelles et collectives.

33 Pour Alain Touraine, le concept de Sujet renvoie à l’idée d’«individu (ou groupe) libre, autonome, créatif, en relation avec d’autres, engagé individuellement et collectivement. Il fait place aux passions et aux émotions. Il se construit dans le conflit, la résistance et la lutte. Il se réalise comme acteur social »[10].

... une aptitude à renouveler le sens

34 « Innover, c’est remettre en question ce qui existe, ce qui constitue notre décor et nos outils de tous les jours »(Michel Hauptman)

35 L’urgence de la production et même de la surproduction semble aujourd’hui marquer le pas de notre société postindustrielle. « Le gros de la production, c’est la reproduction [car nous y consacrons un temps important de notre vie] ; de l ‘instinct de conservation (qui est la reproduction de soi) à la consommation (qui est la reproduction de l’autre), la reproduction est notre mode de vie. Elle est enseignée à l’école [et en famille] (reproduction de la société) et elle fonde l’industrie (reproduction des moyens de production). Par la reproduction, la société se consomme elle-même »[11].

36 La créativité nous permet d’échapper à la reproduction puisque c’est le lieu où l’individu recherche, expérimente et crée du sens nouveau. « La créativité échappe à la reproduction parce que la production a besoin de se renouveler »[12]. Elle est une conduite constante d’apprentissage, une formation sans fin, un cheminement vers plus d’autonomie et d’indépendance. Le sujet créatif cherche du sens et le renouvelle sans cesse. Il est amené à agir sur son milieu environnant et à se positionner par rapport à ce qui existe déjà. « Agir n’est pas réagir, mais c’est agir librement que de le faire en se situant, en disant qui l’on est et d’où l’on parle »[13]. Créer, c’est renouveler et redonner sans cesse du sens nouveau à soi et à son environnement car «... rien n’existe qui ne soit en train de se renouveler » (Bertolt Brecht).

... se forger une identité de Sujet

37

«Le sujet est la volonté d’un individu d’agir et d’être reconnu comme acteur»[14].
L’individu est Sujet lorsqu’il devient un acteur et un locuteur, qui dit «je », qui communique et qui produit. Tout individu peut de ce fait devenir sujet, acteur de son propre changement, de sa propre histoire et acquérir notamment à travers l’enracinement dans son histoire personnelle, la remémoration et le récit, une identité : « L’identisation est l’histoire complexe de la continuité de l’image de soi dans le changement, de l’instauration de représentations mentales et de l’actualisation continue d’identifications multiples, enrichissant ou appauvrissant, selon les cas, l’image de soi »[15].Mais le sujet est aussi et avant tout une tension vers un avenir. Il est une quête, une mise en perspective dans des relations aux autres et dans son rapport aux institutions.

38 La découverte de sa créativité fait que l’individu se construit sa subjectivité et son identité. ; il tente de s’approprier, par le biais de la créativité, une partie de cette histoire personnelle qui reste trop souvent déracinée et méconnue. Mais en même temps, le sujet se met en perspective, il se projette dans un avenir car il veut disposer de lui-même, reprendre ce que l’on a fait de lui, il veut prendre des initiatives et faire ses choix : « Le Sujet, plus encore que raison, est liberté, libération et refus »[16]. Il a besoin d’être cause, de se mettre à l’ouvrage (qui est une organisation d’opérations vers un but complexe) et de faire œuvre (qui est un ouvrage terminé et signé), lui permettant de construire et consolider une identité, de l’anticiper, l’ouvrir et l’enrichir grâce à la communication avec autrui.

39 La créativité est présente dans tout ce que l’homme touche, elle est une «variable » constante de la vie humaine. Chaque geste, chaque action devient ainsi synonyme de créativité, c’est la «vie » en puissance car tout ce que l’homme fait (et à quoi il est confronté), il doit le réinventer, le recréer à nouveau. Il doit trouver de nouvelles réponses, de nouvelles solutions à des problèmes connus ou inconnus, à des situations nouvelles.

40 Toute sa vie, l’être humain est amené à donner un sens à son existence, se créer des sens et il peut le réaliser en découvrant cette force créative qui est à la fois moyen et fin en soi. Cela devient une clé de la connaissance qui libère l’homme de la souffrance. « Le monde dans lequel nous entrons est tout entier (et toujours) à réinventer. [...]. L’homme même est à réinventer : comme si c’était à lui de se re-créer lui-même ! Dans ce monde, donc, notre créativité est la mesure de notre liberté »[17].

41 La créativité, ou bien l’acte de créer et d’inventer, fait bien partie de cette démarche dans laquelle l’individu cherche d’abord à se réapproprier son histoire, à exprimer ses sentiments, ses désirs, sa peur, pour ensuite les communiquer à son environnement, à la collectivité. C’est avant tout une démarche individuelle que chacun réalise pour soi ; le but étant de trouver son être, pour l’enrichir, pour accéder à l’émotion, à la plénitude et à un certain degré d’épanouissement. Il s’agit de partager le savoir, qui est le propre de chacun, avec la collectivité ; d’extérioriser son vécu, son histoire ; d’être capable de les communiquer au corps social tout en le sensibilisant.

42 Mais la créativité ne prend du sens que dans la mesure où l’individu, tout en s’interrogeant sur ses rêves et son identité, confronte ses aspirations avec les aspirations proposées par le modèle et les normes qui dominent sa société. Ce travail de réflexion sur le sens (c’est-à-dire l’orientation et la signification) des actes que l’Homme pose ou se voit capable de poser dans une société, est synonyme de créativité collective, de transformation, de création et d’innovation. Cela devient donc un «agir » sur la réalité à travers la créativité.

43 Dans notre démarche de vouloir comprendre ce qu’est la créativité, le concept d’ «innovation » va nous aider à voir plus clair.

L’innovation

44 « Innover » n’est pas la simple répétition ou la «copie » d’une action, c’est-à-dire «la compulsion qui pousse les individus ou des groupes à répéter, de situation en situation, de génération en génération, des événements pourtant désagréables, dangereux, parfois tragiques »[18].

45 Mais «innover », c’est «introduire du nouveau, produire du changement dans les conduites et les représentations, en proposant de nouveaux objets, de nouvelles méthodes ou techniques, de nouvelles visions, significations ou croyances »[19]. Il y a notamment innovation sociale lorsqu’un groupe ou un individu prend en charge un besoin social n’ayant pas encore trouvé de réponses acceptables ou efficaces.

46 tte innovation implique l’intervention de groupes minoritaires ou perçus comme minoritaires, désireux de rompre avec et de casser des pratiques conformistes et dominantes.

47 L’innovation devient ainsi le lieu de la créativité collective car elle doit se traduire en actes qui créent et recréent continuellement des nouveaux modes de vie (au niveau personnel, familial, professionnel ou politique). C’est en fait transformer fondamentalement les relations entre la société et les individus.

48 La créativité est, en conséquence de ce que nous venons de voir, au cœur même du processus de définition de la culture ; elle provoque et guide le changement, elle est changement. La création humaine se présente comme une manifestation de quelque chose de nouveau et se situe, à la fois, dans la rupture et la continuité avec un environnement et une tradition qui la nourrissent, alors qu’en même temps, elle les dépasse. On peut ainsi dire que l’homme n’est pas, mais il devient en se créant lui-même.

La culture comme pratique d’un code

49 La culture est la réponse de l’homme à la nature, qui elle n’est pas une création de l’homme. La culture résulte de l’activité humaine, de l’effort créateur des hommes pour transformer leur environnement et pour entrer en dialogue avec d’autres. Car face aux défis de la vie que lui impose son environnement, l’homme réfléchit et essaie d’y apporter des réponses. La culture apparaît comme un surplus que l’homme apporte à un monde qu’il n’a pas créé, comme le résultat d’un travail quotidien de réappropriation de son environnement. Il crée sa culture qui se présente comme une acquisition critique et systématique de l’expérience humaine et non pas comme la simple juxtaposition d’informations emmagasinées dans la mémoire et l’intelligence ou incorporées et encodées dans la totalité de l’être humain.

50 La culture n’est de ce fait pas envisagée ici comme un code, c’est-à-dire comme un ensemble de valeurs, de normes, de modèles et de références fixes et stables. Mais elle est justement à comprendre comme la «pratique de ce code », comme la pratique vivante des valeurs. Ces deux conceptions renvoient à deux visions différentes de l’homme et de la vie sociale ; la première met l’importance sur le caractère stable, figé et réifié de la culture, tandis que la deuxième considère les hommes comme sujets d’une pratique et producteurs de dynamismes et de changement.

51 Afin de clarifier un peu plus la notion de «culture », je tiens ici à renvoyer à la définition telle qu’elle est proposée par Thierry Verhelst qui souligne que «la culture est l’ensemble complexe de solutions qu’une communauté humaine hérite, adopte ou invente pour relever les défis de son environnement naturel et social »[20].

52 C’est à cette dernière définition que nous allons nous intéresser un peu plus, car elle renforce et souligne la recherche de l’individu vers plus d’authenticité subjective et de créativité qui peut être très enrichissante d’un point de vue personnel, mais qui doit, si elle veut devenir «culture », se transformer en une pratique. La culture est alors envisagée non pas comme un code rigide, mais comme une pratique vivante de ce code. C’est ce que nous allons voir.

53 Cette conception considère la culture comme quelque chose de vivant, de mobile que l’homme, au lieu d’y adhérer ou de l’appliquer aveuglement, renomme et recrée sans cesse. On refuse le caractère «prédéterminé » de la culture qui fait qu’elle n’est que simple adaptation à et adoption de valeurs, de normes et de références de l’homme et par l’homme pour s’intégrer dans son environnement. La culture, telle que l’envisage Paulo Freire, est «une pratique vivante de la transformation de la réalité »[21] et trouve ses racines dans la réalité même de l’homme ; c’est «l'homme actif dans le monde et avec le monde »[22] qui crée et recrée par sa présence et par ses actions du sens nouveau.

54 La culture est pour cette raison un processus dynamique qui renvoie à une interaction entre ce qui existe déjà (les représentations) et la pratique vivante (l’action), entre un produit et une production. Le produit devient significatif pour les individus car il les situe dans la société. Mais c’est surtout la production qui souligne le caractère dynamique des individus ou du groupe leur permettant de dépasser les représentations. « La culture n’est ni la connaissance ni l’érudition ; la culture est une attitude, une volonté de dépassement personnel total, de son corps, de son cœur, de son esprit, en vue de comprendre sa situation dans le monde et d’infléchir son destin ; c’est la prise de conscience du besoin de s’exprimer et la maîtrise du ou des moyens de cette expression ; c’est être Homme du terrain et non Homme des gradins, l’Homme du jeu et non l’Homme du spectacle. [...]. Le destin de l’Homme n’est pas de devenir l’esclave des choses qu’il convoite, ni des machines qui le contraignent, ni des professionnels qui lui préfabriquent ses plaisirs ; le destin de l’Homme est de se construire, de faire des choix, de se battre pour la réalisation de ses options »[23].

55 La créativité, vue sous cet angle, permet alors d’améliorer et même de dépasser le présent et de se projeter dans un avenir qui est construit par le sujet lui-même. La créativité est plus que la simple reproduction, elle est aussi bien épanouissement qu’ouverture au changement. L’individu se construit comme un acteur qui intervient dans son environnement ; il le modifie et le transforme.

56 Mais il ne reste pas tout seul dans cet acte, il doit s’ouvrir au groupe. C’est en construisant ensemble, en cherchant de nouvelles réponses collectivement que l’on a plus de pouvoir de surmonter les problèmes et de produire du changement. Il s’agit avant tout de rompre avec le «connu », avec la norme, avec l’habitude, avec ce qui existait déjà pour redonner un sens nouveau, le renouveler, le renommer. C’est une réponse individuelle de la personne à ses problèmes, et si elle veut déboucher sur la culture, alors la créativité doit s’ouvrir au groupe et devenir une réponse et une pratique collective des individus aux défis de leur environnement. Il ne suffit pas d’être créatif dans un secteur, mais il s’agit de partager cet acte de créativité avec un sujet collectif et de l’inscrire dans un système socio-politico-économique.

57 Analysé sous ce point de vue, la créativité se présente ainsi comme un acte de libération de l’homme où chacun possède en lui, quel que soit son niveau intellectuel ou son origine sociale, les ressources nécessaires pour accéder à cette dimension créatrice. Pour certains il suffit que ces potentialités cachées soient mises en «exploitation ».

58 À cet endroit il est important de souligner ce qui a été dit plus haut : si créer, c’est renouveler et redonner sans cesse du sens nouveau à soi et à son environnement, alors le travailleur social, indépendamment de la place qu’il occupe et de la place de laquelle il nous parle, doit se faire «producteur de sens ». Il est l’acteur qui est censé donner du sens à l’homme et à la société tout entière. Produire du sens ? Oui, mais lequel ? Mais tout simplement produire le sens que les individus se déterminent pour eux-mêmes. Donner du sens, ce n’est alors rien d’autre que de permettre à ces sujets (hommes et femmes) de trouver le sens qui a le plus de signification à leurs yeux et pour leur existence. Ce n’est pas imposer le sens comme une vérité absolue et une connaissance objective (de ce qui est bien ou mauvais pour la personne) que l’on détient et que l’on fait sortir du fond du tiroir lorsque l’on en a besoin. Mais c’est produire du sens là où l’autonomie et la force de produire du sens nouveau, de créer tout simplement, font défaut. En termes de codes, si «code » est cette relation que les hommes entretiennent avec leur environnement leur permettant de le dire et d’influer sur, alors le travailleur social n’est pas plus que le porteur du sens que les usagers doivent se définir pour eux-mêmes. Le travailleur social opère ainsi entre le symbolique et le technique. Il est en quelque sorte le signe qui rapproche les représentations véhiculées du monde des pratiques de son intervention ; il signale, il fait état de, il porte la parole (non pas la sienne) des sujets qu’il est amener à rencontrer.

59 Il s’agit de se poser la question du rôle à assumer par le travailleur social : manipulateur (c’est-à-dire celui qui est porteur et défenseur de codes) des personnes manipulées (c’est-à-dire celles que le travail social essaie de faire rentrer dans ces codes, en inculquant) ou allié ? Le travailleur social devrait plutôt prendre la place de celui qui facilite le décodage et la compréhension des codes qui s’imposent à l’Homme, au lieu de les reproduire.

60 En reproduisant tout simplement, le travailleur social se fait manipulateur ; il enchaîne et se fait gardien d’une prison du non-entendement, d’aliénation et d’instrumentalisation des usagers. Il se fait ainsi manipulateur de l’être humain en général, car il le dégrade à l’état de simple objet et entretient une relation de sujet à objet, de maître à esclave, de dominant à dominé. Dans son œuvre La Pédagogie des opprimés, Paulo Freire nous montre, avec un respect profond pour l’être humain, quelle place l’Homme, ou celui qui se dit travailleur social, doit occuper dans la relation à l’Autre. Cette place n’étant pas plus qu’une place de simple Homme confronté à l’autre dans le monde.

Une pédagogie du dialogue et du partage

61 Le travail social, s’il est considéré comme instrument de domination symbolique, opère une reproduction / autoproduction des conditions de son intervention. Il ne fait que produire symboliquement davantage de misère qu’il est censé en combattre. Imaginons tout simplement un travail social se neutralisant lui-même en effaçant d’un coup de baguette magique toute cette misère du monde qui lui donne sa raison d’être... ! Mais au lieu d’y remédier, le travail social ne fait que gérer, soigner comme une plaie ouverte, adoucir cette misère du monde. Afin d’échapper à sa tragique existence, le travail social adopte un discours humaniste abstrait (en ignorant toute détermination matérielle), insistant sur la dignité humaine et accordant aux «bénéficiaires » des droits subjectifs leur permettant de se mettre soi-disant «debout ». En même temps, il insiste sur la responsabilité individuelle et n’hésite pas à instaurer dans la relation à l’autre un autoritarisme (par la pression morale) en vue d’adapter et de faire adhérer l’objet de son intervention à des valeurs dominantes, présentées comme universellement bonnes.

62 Paulo Freire nous invite à prendre un chemin tout à fait opposé. Il risque son pas dans une attitude de profonde Solidarité et de Dialogue en vue de cheminer vers une valeur absolue qui est la Liberté de l’Homme.

63 Il part du constat que les rapports humains, dans n’importe quelle société donnée, sont avant tout des rapports de forces, des rapports entre dominants et dominés, entre oppresseurs et opprimés, entre éducateurs et éduqués, entre ceux qui croient savoir et ceux qui croient ne rien savoir, entre ceux qui parlent et ceux qui ne font qu’écouter, entre sujets et objets. Les uns ont tendance à imposer leur système de représentations (valeurs, idées), de comportements, de pratiques, en vue de justifier l’ordre établi et d’assigner à chacun sa place selon leurs intérêts. La réalité ou l’ordre des choses, imposé par les uns et intériorisé par les autres, se présente ainsi comme une réalité déformée, non objective. C’est à travers des pratiques, une éducation, une inculcation symbolique que ce rapport de forces est maintenu et même renforcé.

64 Une éducation qui, selon Paulo Freire, se donne comme priorité l’accumulation des «dépôts » et la simple transmission d’un savoir stérile, finit par tuer le sens critique et le pouvoir créateur de l’Homme. Celui-ci ne se voit, en fin de compte, que profondément manipulé par celui qui donne le savoir et qui est porteur d’un système d’éducation qui procède d’options, d’images, d’une conception du monde, de certains modèles de pensées et d’action qu’on essaie de faire accepter comme meilleurs que d’autres.

65 C’est ce que Paulo Freire appelle une «éducation bancaire », c’est-à-dire une vision de «l'éducation » où «le «savoir » est une donation de ceux qui jugent qu’ils savent, à ceux qu’ils jugent ignorants[24] » . Elle devient l’acte par lequel on dépose, on transfère, on transmet des valeurs et des connaissances. Elle devient quasiment une «culture de silence » pour celui qui la subit et favorise la contradiction :

66

« [...]
- l’éducateur est celui qui éduque ; les élèves, ceux qui sont éduqués ;
- l’éducateur est celui qui sait ; les élèves, ceux qui ne savent pas ;
- l’éducateur est celui qui pense ; les élèves, ceux qui sont pensés ;
- l’éducateur est celui qui prononce la parole ; les élèves, ceux qui l’écoutent
docilement ;
- l’éducateur est celui qui discipline ; les élèves, ceux qui sont disciplinés ;
- l’éducateur est celui qui choisit et impose ses choix ; les élèves, ceux
obéissent aux prescriptions ;
- [...][25]» .

67 Cette éducation, vue dans le contexte d’un monde régi par des intérêts de groupes et de nations, déploie une pédagogie qui est mise au point pour faire accepter cette situation et garder le statu quo. Elle ne sert qu’à maintenir le dominé dans la conviction qu’il ne sait rien et que l’autre dominant est juge et garant de tout savoir. Cette pédagogie nie toute nécessité et importance du dialogue afin de faire émerger un savoir collectivement construit, basé sur le respect et la reconnaissance que l’autre est un partenaire potentiel. Le dialogue, moyen ultime, permet de se rendre compte que la réalité ne peut être construite que dans une attitude de respect et de responsabilité commune. C’est ainsi que l’éducateur est en même temps éduqué et vice versa. Les deux pensent le monde ensemble et deviennent conscients qu’ils sont sujets créateurs de réalités nouvelles.

68 Si on projette cette attitude fondamentale au travail social, alors ce dernier doit impérativement se considérer non pas comme un emprisonnement, mais plutôt comme un travail de libération, dans le sens d’une Aufklärung selon Kant, et d’une conscientisation quant à la nature profonde de nos sociétés, qui restent plus que jamais, même à un niveau global, des enjeux de classes et de domination. Karl Marx disait que «l'histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition »[26]. C’est avant tout cette confrontation des intérêts de classe et des violences symboliques imposées à certaines tranches de la population, que le travailleur social se doit, non pas de reproduire, mais de déchiffrer conjointement grâce à la relation.

69 C’est en quelque sorte ce rationalisme empirique, selon Pierre Bourdieu, ou cette réflexion-action,selon Paulo Freire, tirant son essence même du monde interactivement vécu (praxis) et construit, tout en se basant sur une analyse et une lecture critiques (logos) du monde qui nous entoure, qui doit pousser le travailleur social. À lui de tenir compte de cette dialectique et d’opérer un champ de manœuvres, sans jamais perdre de vue le sens (la finalité) même de son action ; c’est-à-dire porter les êtres humains sur le chemin de la liberté.

70 Pierre Bourdieu nous le rappelle si bien : « Si le sociologue a un rôle, ce serait plutôt de donner des armes que de donner des leçons ». Le travailleur social, lui aussi et à son niveau, ne doit-il pas se considérer comme celui qui donne les outils pour une compréhension meilleure de la réalité (celui qui fait savoir), au lieu de se donner comme fin la moralisation (celui qui sait) ? Et les dires de P. Verjans selon lesquels «le travailleur social n’est pas là pour combler les manques, mais bien pour creuser les désirs »,ne font que souligner cette attitude à adopter en travail social. Il s’agit tout simplement de chercher avec la personne ses besoins, ses désirs, de l’inciter à aller à l’intérieur d’elle-même pour découvrir par ses propres moyens la réponse à ses questions, ses problèmes, ses peurs... C’est l’acte fondateur de la notion de créativité qui devrait inciter le travailleur social à pousser l’Autre à devenir créatif lui-même.

71 Le travailleur social prend ici une place de coopérateur dans la recherche avec les personnes de leur créativité, qui va notamment permettre de travailler et d’agir sur ces représentations du monde, sur la «cassette » que les individus ont dans leur tête et qui leur donne une certaine image de la réalité. Ce qui veut dire que le travailleur social, en opérant pour un tel choix, ne peut rester neutre ; il doit se positionner clairement du côté des populations avec lesquelles il est amené à travailler. Ou bien il travaille ces représentations du monde (idéologies, normes, valeurs, etc.) et se positionne de manière critique par rapport à elles, ou bien il devient l’outil d’exécution de ces représentations et du système d’assistance. Le travailleur social sera donc plutôt comme celui qui «creuse les désirs » et qui stimule la créativité, c’est-à-dire qui fait en sorte que les personnes trouvent elles-mêmes des réponses nouvelles à des situations données.

72 Le travailleur social doit donc, pour reprendre ce qui a été dit tout au début, acquérir une conscience réflexive des innombrables représentations du monde dans lequel il est censé intervenir. Il doit également développer une compréhension critique de la société qui légitime son mandat ; il a besoin de se faire observateur des conditions politiques, idéologiques et économiques si intimement liées les unes aux autres.

73 Ce faisant, il fait preuve de plus de créativité que quiconque, car cette démarche nécessite un courage et un sens prononcé d’autoréflexion. Et ce faisant, il se fait lui-même, tout en permettant à l’Autre de devenir Acteur et non pas de rester simple Spectateur, de se construire comme Sujet et non pas de rester à l’état de simple Objet. Cette démarche présuppose donc que le travailleur social ne détient pas la légitimité de la connaissance de la réalité qui doit être partagée et construite par les individus. Cette dynamique relationnelle entre sujets égaux permet de construire une réalité reconnue par chacun. C’est ce moment partagé qui est producteur et porteur de sens. C’est ce que Jürgen Habermas appelle «le monde vécu intersubjectivement partagé » ; une interaction qui reconnaît à chacune des parties qu’elle est détentrice d’une connaissance particulière et valable. Chacun étant invité à remettre en question sa façon de voir et d’appréhender son environnement. Arriver à mettre en place un tel processus de communication et d’échange, favorise ce que Habermas appelle une «émancipation » réelle.

74 Le fait que le travailleur social soit invité à revoir sa position, à se demander s’il est l’unique détenteur de la légitimité du savoir, constitue une des finalités les plus «nobles» du travail social, car il ouvre à ce que nous avons essayé de souligner dans cet exposé, c’est-à-dire à la créativité en travail social. Créer (du sens) n’est donc rien d’autre que transformer, avecles hommes, cette réalité qui nous entoure et non transformer les hommes eux-mêmes. En même temps cela permet aux individus de se découvrir eux-mêmes créatifs.

75 Pour conclure, je tiens à renvoyer à cette phrase enthousiaste de Paulo Freire qui reprend en quelques mots cette attitude à adopter par les travailleurs sociaux réellement soucieux de vouloir, comme ils l’appellent, «mettre les personnes debout » : « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble, par l’intermédiaire du monde »[27].

76 La créativité ne paraît en ce sens jamais comme évidente ou assurée ; elle est une recherche constante de l’homme pour davantage de liberté. Cette quête ne s’improvise pas et s’accomplit conjointement avec l’autre.

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Date de mise en ligne : 01/10/2005

https://doi.org/10.3917/pp.004.0105