Article de revue

Note sur les dangers encourus par Lacépède pendant la Terreur, par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire

Pages 70 à 76

Citer cet article


  • Grimoult, C.
(2012). Note sur les dangers encourus par Lacépède pendant la Terreur, par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 18(2), 70-76. https://doi.org/10.3917/parl.018.0070.

  • Grimoult, Cédric.
« Note sur les dangers encourus par Lacépède pendant la Terreur, par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2012/2 n° 18, 2012. p.70-76. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements1-2012-2-page-70?lang=fr.

  • GRIMOULT, Cédric,
2012. Note sur les dangers encourus par Lacépède pendant la Terreur, par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2012/2 n° 18, p.70-76. DOI : 10.3917/parl.018.0070. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements1-2012-2-page-70?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl.018.0070


Notes

  • [1]
    Nous remercions la Commission des bibliothèques et archives de l’Institut de France, ainsi que sa présidente, Madame Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française, d’avoir autorisé la publication de ce document inédit. Nous remercions aussi Monsieur le Professeur François Gros et Madame Mireille Pastoureau, Conservateur général de cette institution, pour avoir facilité nos recherches à l’Institut de France.
  • [2]
    Pour plus de détails, consulter : Cédric Grimoult, Évolutionnisme et fixisme en France. Histoire d’un combat 1800-1882, Paris, CNRS Éditions, 1998.
  • [3]
    Il s’agit peut-être des assemblées des sections, qui organisent alors la vie des quartiers.
  • [4]
    Geoffroy Saint-Hilaire se trompe, car Lacépède fait partie des 24 membres que compte le Comité d’instruction publique, mis en place le 14 octobre 1791 par l’Assemblée Législative, dont Lacépède est membre et même président, du 28 novembre au 9 décembre 1791. Sous la Terreur, comme Condorcet qui fut le membre le plus influent de ce comité, Lacépède est devenu suspect aux yeux de certains sans-culottes.

1À notre connaissance, le manuscrit de quatre pages référencé MS 3209-4 conservé à la Bibliothèque de l’Institut de France n’a jamais été publié. L’anecdote qu’il présente ne se trouve ni dans les éloges académiques, ni dans la biographie qu’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire consacre à son père, bien que celle-ci fourmille de renseignements précis et de documents inédits. De même, nous ne savons pas dans quelles conditions Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) écrivit cette note, bien que sa conclusion semble indiquer que Bernard Germain comte de Lacépède (1756-1825) était encore en vie.

2Les deux hommes, zoologistes au Jardin du Roi devenu Muséum d’histoire naturelle en juin 1793, se connaissaient bien. Comme Daubenton, dont Geoffroy Saint-Hilaire était le protégé, Lacépède était un collaborateur de Buffon, le célèbre intendant du Jardin du Roi. Mais Lacépède se trouve compromis sous la Terreur, parce qu’il avait été député à l’Assemblée législative, et se retire à Leuville-sur-Orge, située à moins de trente kilomètres au sud de Paris.

3Pendant ces jours difficiles, Geoffroy Saint-Hilaire sauva un grand nombre de ses connaissances. Dans des conditions rocambolesques, il permit à René Hauÿ, fondateur de la cristallographie moderne, de s’évader de prison à la veille des massacres de septembre 1792. Il intervint au Comité de section en faveur de Daubenton, abrita le poète Roucher dans sa propre maison au Jardin du Roi, qui avait l’avantage de bénéficier d’un accès direct aux catacombes. La générosité de Geoffroy Saint-Hilaire devint proverbiale. Au cours de la Révolution de 1830, il abrita aussi quelques jours l’archevêque de Paris, Hyacinthe-Louis de Quélen.

4Le style de Geoffroy Saint-Hilaire apparaît particulièrement déficient, ce que l’on retrouve dans la plupart des autres manuscrits de sa main. Mais il devait être un brillant négociateur, par sa facilité à nouer des contacts et par l’intérêt qu’il portait aux relations humaines. Cette note montre aussi la passion qu’il déployait en faveur des causes qui lui tenaient à cœur et l’énergie avec laquelle il défendait ses amis.

5On appréciera aussi l’inversion sociale qui se produit à l’époque de la Terreur, un ouvrier acquérant du pouvoir tandis que le ci-devant noble se cache à la campagne. L’anecdote rappelle quelque comédie de Marivaux, surtout quand on prend en compte le raisonnement illogique du tailleur de pierre, qui apparaît plus sot que méchant. Le caractère du bon serviteur de Daubenton contraste aussi avec le « furieux » que Geoffroy Saint-Hilaire tente de raisonner.

6Ce document doit enfin être lu avec un esprit critique. S’il ne fait aucun doute que de nombreux drames individuels, pendant la Révolution, s’expliquent avant tout par des règlements de compte personnels, ce texte valorise implicitement l’ethos scientifique. À la plaidoirie de Geoffroy Saint-Hilaire en faveur d’un ami correspond l’arbitrage de Lacépède devenu juge de paix à la campagne. L’idéologie de son auteur, partagée par une grande partie de la communauté scientifique, semble appeler de ses voeux l’établissement d’un gouvernement des savants. Geoffroy Saint-Hilaire a espéré le voir réalisé sous le Consulat et l’Empire, quand il fut d’ailleurs pressenti pour devenir préfet. Mais il refusa cette charge pour se consacrer exclusivement à la science[2].

7

« un fait concernant M. de Lacépède
M. de Lacépède avait un valet de chambre intelligent vers 1791, 92 ; il en fit depuis son homme de confiance et son premier huissier à la gde chancellerie d’honneur. Celui-ci copiait son maître et prenait des opinions politiques.
M. de Lacépède étant membre de la 2e législature, demeurait au jardin du roi. Son valet de chambre allait alors voisiner, causer avec les domestiques de M. Daubenton. Chez celui-ci était une cuisinière du nom de Fanchon ramenée de Montbard : les 2 frères de cette cuisinière passaient volontiers les soirées avec leur sœur : l’un d’eux était un tailleur de pierre tout rangé, marié et très économe : il était de plus un grand politique. Les questions de l’état étaient débattues dans la cuisine de M. de Daubenton très vivement entre ce frère de Fanchon et le valet de chambre de M. de Lacépède. Celui-ci soutenait les opinions modérées de son maître et l’autre des opinions très exagérées : on s’échauffait d’autant mieux qu’on avait dans les domestiques des 2 maisons, alors un public qui distribuait la louange ou le blâme. Le frère de Fanchon s’en allait souvent battu par les forts raisonnements de son adversaire et quittait de bien mauvaise humeur.
Les événements de 1793 à 1794 firent de ce frère de Fanchon un homme puissant : il fut membre des comités de section, et président des assemblées [3]. Je fus un jour rencontré par cet homme, portant son tablier de travail, et ses outils de tailleur de pierre : voici notre conversation que j’abrège pour n’en donner que l’essentiel.
= tu es le successeur d’un grand gredin = de quel nom te sors tu = on n’en guillotine tous les jours de moins scélérats = mais que t’as fait Lacépède = oh tu le défends, tu serois donc son complice ; on peut penser à toi, après l’avoir fait expédier = mais qui es-tu = que t’importe ? j’ai dénoncé Lacépède, un des 21 (comité de constitution [4]) : on m’a demandé son adresse : j’ai dit qu’il était retiré du côté de Longjumeau : mais tu sais cette adresse et tu me la diras ; ou je te ferai pincer et traiter, à son lieu et place, de la bonne façon.
J’ai trouvé un biais et j’échappais à cette conversation mais quelques jours après, j’entrais à la section : je reconnus mon tailleur de pierres qui occupait le fauteuil du président : Henriot allait lui donner des avis : je m’aperçus que c’était un des puissants de l’époque et je songeai à la conversation que j’avais eu [sic] précédemment avec lui. Je m’informai qui il était et j’appris que c’était le frère de Fanchon : je m’ouvris de cela à M. Daubenton pour qu’il disposât sa cuisinière à calmer ce frère furieux. M. Daubenton me dit de m’entendre avec sa femme, d’aller dans ce [lieu ?] et de ne pas le compromettre. Fanchon était pleine de bonne volonté ; je m’abouchai avec le tailleur de pierre, et par tous les moyens alors en mon pouvoir, je le calmai : j’empêchai qu’il ne poursuivit son affreux dessein de trouver l’adresse de M. de Lacépède et de le dénoncer à Fouquier-Tinville : car c’était de cet homme qu’il menaçait. C’est dans ces communications que le frère de Fanchon m’apprit ce que j’ai rapporté plus haut des discussions politiques, qu’il avait eu [sic] en 1791 avec le valet de chambre de M. de Lacépède. Ainsi il avait logé dans son esprit de poursuivre sur M. de Lacépède les humiliations qu’il avait subies de la part du domestique de ce dernier, [ ?] qu’il pardonnait au valet, sur le motif que tel était le maître et tel était le valet, et que c’était la force intellectuelle du maître qui l’avait écrasé autrefois.
Avant d’avoir pris mon parti pour calmer notre furieux, j’avais imaginé d’aller prévenir M. de Lacépède du danger, et l’engager à changer de retraite. J’arrivai avec cette vue à Leuville près et par delà Linas. M. de Lacépède était occupé dans la plaine à mesurer un champ ; il y avait dispute entre des particuliers pour quelques raies de terre usurpées par des voisins. Il raccommodait ensemble des paysans qui l’appelaient leur ami et qui, le croyant le successeur de leur ancien homme d’affaires M. Jubé, parce qu’il était devenu le gendre, vivant familièrement avec lui : on l’appelait mon bon ami ; on le vantait comme infiniment plus savant (en affaires) que son beau père, et surtout comme un bien meilleur garçon.
Quand je m’aperçus de l’engouement qu’il avait fait naître à Leuville, je pensai qu’il ne pouvait être mieux caché que dans ce lieu : je me gardai de m’ouvrir sur ce que j’avais eu le projet de lui apprendre : je lui laissai la sécurité et il n’apprit jamais cette funeste conspiration contre sa vie, que j’eus par d’autres moyens et plus tard le bonheur d’étouffer.
M. [Mme] de Lacépède l’avait sçu par M. [Mme] de Daubenton ; ce que la première de ces dames garda par devers elle : mais avant de mourir, elle voulut m’en remercier. M. de Lacépède m’introduisit auprès d’elle sur sa demande : elle me fit un adieu très touchant et me recommanda quant à cela d’user de discrétion avec son mari = qu’il ne sache jamais qu’il avait un ennemi : j’ai tenu parole. »


Date de mise en ligne : 28/03/2013

https://doi.org/10.3917/parl.018.0070