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Les anthropologues et la Révolution nationale (1940-1944)

Pages 55 à 66

Citer cet article


  • Grimoult, C.
(2012). Les anthropologues et la Révolution nationale (1940-1944) Parlement[s], Revue d'histoire politique, 18(2), 55-66. https://doi.org/10.3917/parl.018.0055.

  • Grimoult, Cédric.
« Les anthropologues et la Révolution nationale (1940-1944) ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2012/2 n° 18, 2012. p.55-66. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements1-2012-2-page-55?lang=fr.

  • GRIMOULT, Cédric,
2012. Les anthropologues et la Révolution nationale (1940-1944) Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2012/2 n° 18, p.55-66. DOI : 10.3917/parl.018.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements1-2012-2-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl.018.0055


Notes

  • [1]
    Pour plus de détails, consulter Cédric Grimoult, Sciences et politique en France de Descartes à la révolte des chercheurs, Paris, Ellipses, 2008.
  • [2]
    Nicolas Chevassus-au-Louis, Savants sous l’Occupation. Enquête sur la vie scientifique française entre 1940 et 1944, Paris, Seuil, 2004.
  • [3]
    Louis-Félix Henneguy, « Rôle de l’Allemagne dans l’évolution des sciences biologiques », Revue scientifique, 27 fév.- 6 mars 1915, p. 73.
  • [4]
    Dr Chauffard, « La guerre et la santé de la race », Revue scientifique, 16-23 janv. 1915, p. 23.
  • [5]
    Par opposition au monogénisme, qui admet que les humains dérivent d’une population initiale unique, le polygénisme considère que les groupes ou races de notre espèce seraient issus d’évolutions parallèles à partir d’ancêtres distincts. Dépassé dans son acception stricte, le polygénisme reste une source d’inspiration pour les paléoanthropologues contemporains, dont les modèles admettent des périodes de séparation des populations pré-humaines et humaines au cours de l’histoire de notre lignée.
  • [6]
    Thomas Lindemann, Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914, Paris, Économica et Institut de stratégie comparée, 2001.
  • [7]
    Ces biologistes ont montré qu’il existait un support spécifique moléculaire de l’hérédité, ou matériel héréditaire, ultérieurement identifié avec l’ADN, contrairement à ce que postulaient d’autres auteurs – en particulier les néolamarckistes – qui pensaient que l’hérédité était en quelque sorte diffuse au sein des tissus et des corps vivants.
  • [8]
    Jean-Marc Bernardini, Le darwinisme social en France (1859-1918). Fascination et rejet d’une idéologie, Paris, CNRS Éditions, 1997, p. 62.
  • [9]
    Ce Prix est attribué pour sa méthode de suture des vaisseaux sanguins, qui permet des progrès thérapeutiques en cas d’amputation et de transplantation d’organes, notamment. Cette nouvelle technique n’entretient pas de rapport direct avec ses idées eugénistes.
  • [10]
    Alexis Carrel, L’Homme cet inconnu, Paris, Plon, 1935, p. 362.
  • [11]
    Alain Drouard, Alexis Carrel (1873-1944) : de la mémoire à l’histoire, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 156.
  • [12]
    Ibidem, p. 199-236.
  • [13]
    Harry W. Paul, « Sciences », dans Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, t. 3, Sensibilités, Paris, Gallimard, 1993, p. 636.
  • [14]
    Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 30.
  • [15]
    Franck Thénard-Duvivier (dir.), Hygiène et santé en Europe de la fin du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Ellipses, 2012.
  • [16]
    Denis Buican, Histoire de la génétique et de l’évolutionnisme en France, Paris, PUF, 1984.
  • [17]
    Alain Drouard, L’eugénisme en questions : l’exemple de l’eugénisme français, Paris, Ellipses, 1999.
  • [18]
    Max Lafont, L’extermination douce : la mort de 40 000 malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques sous le régime de Vichy, Latresne, Bord de l’eau, 1987.
  • [19]
    Isabelle von Bueltzinsloewen, « Les “Aliénés” morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°76, oct.-déc. 2002, p. 99-115.
  • [20]
    Alain Georges Leduc, Roger Vailland (1907-1965). Un homme encombrant, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 207, en note.
  • [21]
    Marc Knobel, « Montandon (George) », dans Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, 1996, p. 803.
  • [22]
    Benoît Massin, « L’anthropologie raciale comme fondement de la science politique. Vacher de Lapouge et l’échec de l’“anthroposociologie” en France (1886-1936) », dans Claude Blanckaert (dir.), Les politiques de l’anthropologie. Discours et pratiques en France (1860-1940), Paris, L’Harmattan, 2001, p. 271.
  • [23]
    Georges Vacher de Lapouge, Race et milieu social. Essais d’anthropologie, Paris, Marcel Rivière, 1909, p. VII.
  • [24]
    George L. Mosse, Les racines intellectuelles du Troisième Reich. La crise de l’idéologie allemande, Paris, Seuil, « Points », 2008 (1e éd. en langue originale : 1968), p. 181.
  • [25]
    Pierre-André Taguieff (dir.), L’antisémitisme de plume, 1940-1944, études et documents, Berg international, 1999.
  • [26]
    Pierre-André Taguieff, La judéophobie des modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 200.
  • [27]
    C’est ainsi que l’on nomme les applications pratiques issues des théories eugénistes.
  • [28]
    Cf. Laurent Joly, Vichy dans la « Solution finale ». Histoire du commissariat général aux Questions juives (1941-1944), Paris, Grasset, 2006.
  • [29]
    Claude Singer, « L’échec du cours antisémite d’Henri Labroue à la Sorbonne (1940-1944) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 1993, n°39, p. 3-9.
  • [30]
    Anne Carol, Histoire de l’eugénisme en France. Les médecins et la procréation, XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1995, p. 284.
  • [31]
    Jean-Marc Bernardini, Le darwinisme social en France, op. cit., p. 32.

1Le régime de Vichy porte un intérêt particulier à la recherche scientifique – visant surtout la recherche appliquée plutôt que la science fondamentale – en liaison étroite à la fois avec la pénurie régnant en France pendant la Seconde Guerre mondiale et l’idéal technocratique animant une partie de ses dirigeants [1]. Directement concernés par l’idéologie réactionnaire du régime, les anthropologues français se divisent à cette époque. Paul Rivet, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, fondateur du musée de l’Homme, et aussi cofondateur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) en mars 1934, s’oppose à Pétain dans une lettre ouverte du 14 juin 1940, ce qui lui vaut d’être destitué [2]. Il rejoint le réseau de résistance du musée de l’Homme, animé notamment par Boris Vildé et Germaine Tillon. Mais d’autres anthropologues, jusqu’ici plutôt marginalisés par la communauté scientifique, tentent de s’imposer dans le paysage institutionnel, avec l’appui des autorités politiques. La Révolution nationale entend ainsi susciter une révolution scientifique, laquelle correspond en réalité à l’émergence d’une idéologie réactionnaire, tendant à légitimer le racisme et un certain eugénisme.

Les précédents : dérives racistes des anthropologues de 1870 et 1914

2L’essor de l’anthropologie raciste et antisémite en France ne s’explique pas uniquement par le contexte du régime de Vichy, mais doit être compris dans un contexte plus large, marqué surtout par le nationalisme exacerbé à l’époque des grands conflits européens.

3Dès 1871, en réponse à ses collègues allemands qui interprètent la défaite de la France en termes raciaux, Armand de Quatrefages (1810-1892), membre de l’Académie des sciences et professeur d’anthropologie et d’ethnographie au Muséum national d’histoire naturelle, publie un essai outrancier intitulé La race prussienne. Bien qu’il rejette clairement une conception raciale de la nation, caractérisée selon lui par un mélange – qu’il considère équilibré – d’apports divers, Quatrefages attribue les comportements barbares des troupes prussiennes à leurs origines finnoises, c’est-à-dire aux caractères primitifs, pour ne pas dire préhistoriques, de leurs ascendants directs. La confusion qu’il réalise entre séparation biologique et inégalité culturelle se fonde encore, chez Quatrefages, sur un modèle fixiste, dans la mesure où il rejette l’évolutionnisme de Darwin. Mais les naturalistes européens ne tardent pas à transposer cette théorie scientifique dans leurs combats idéologiques, assimilant les cosmogonies et les techniques des populations extra-européennes à des stades plus ou moins avancés sur l’échelle de perfection supposée menant à l’homme blanc européen, qui se considère comme civilisé. Ce type de présentation rassemble les membres de l’École d’anthropologie, fondée en 1875 par Quatrefages, Paul Broca et Louis-Adolphe Bertillon, qu’ils soient fixistes ou évolutionnistes.

4Ce pamphlet de Quatrefages reste isolé et ne trouve guère d’écho dans son époque, mais il constitue un précédent par lequel des savants français répondent à leurs homologues allemands sur le terrain de l’idéologie raciale. Tandis que la rivalité entre les deux pays conduit au divorce croissant des communautés scientifiques entre 1870 et 1914, la mobilisation idéologique des chercheurs atteint son paroxysme pendant la Grande Guerre.

5Dès 1915, de nombreux savants français entendent répondre collectivement à l’« Appel des 93 intellectuels allemands aux nations civilisées ». Au côté d’articles plus mesurés, quelques dérives pavent le chemin d’un racisme d’État. Dans Le Figaro, Yves Delage, professeur de zoologie à la Sorbonne et membre de l’Académie des sciences, prétend ainsi établir l’« Histoire naturelle du Doctus bochensis (olim. germanicus) variété mal connue de l’espèce Homo sapiens ». Le zoologiste Louis-Félix Henneguy (1850-1915), professeur d’embryologie comparée au Collège de France et membre de l’Académie de médecine, écrit aussi :

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« De longtemps, il sera impossible aux savants des peuples civilisés d’avoir des rapports avec les représentants de cette fausse culture teutonne, qui n’est qu’un vernis superficiel dissimulant la mentalité de leurs ancêtres les Goths, les Vandales et autres hordes barbares qui n’ont pu, malgré leurs atrocités, faire disparaître les civilisations hellénique et latine. » [3]

7Le docteur Chauffard, membre de l’Académie de médecine, fait même l’apologie de la guerre en des termes typiques du darwinisme social pourtant discrédité en France :

8

« … à côté des morts et des blessés, des malades, il restera le plus grand nombre, ceux qui échappent à tous les dangers et demeurent indemnes. Ceux-là reviendront endurcis, plus résistants qu’ils n’étaient avant, et de cette rude épreuve, ils sortiront meilleurs, ennoblis et mûris, aussi énergiquement trempés au physique qu’au moral. » [4]

9De tels exemples semblent rares, explicables par des mouvements de colère, car la conception anthropologique dominante en France rejette vigoureusement le racisme biologique, au nom d’une conception politique de la nation, telle que vantée par Ernest Renan dans son célèbre discours de 1882 et que l’on peut dès lors considérer comme la doctrine officielle de la IIIe République. Cela reste toujours valable à la veille de la Seconde Guerre mondiale, pour des anthropologues comme Paul Rivet et Jacques Millot notamment. Mais plusieurs auteurs manifestent leur sympathie avec les vues racistes, dont Étienne Patte (1891-1987), paléontologue et préhistorien, professeur de géologie à la Faculté des sciences de Poitiers, Georges Montandon (1879-1944 ?), médecin suisse naturalisé français en 1936, professeur d’ethnologie à l’École d’anthropologie, ou encore René Martial (1873-1955), chargé de cours – sur « l’anthropobiologie des races » – à la Faculté de médecine de Paris depuis 1938. Ces auteurs justifient leurs conceptions par des assemblages hétéroclites d’idées périmées, telles que le polygénisme [5] – une conception selon laquelle les différentes populations humaines auraient des origines séparées – ou les thèses de Gobineau, réimportées d’Allemagne car elles n’avaient guère séduit les spécialistes français, tout comme le darwinisme social revisité par les nationalistes völkisch dominants outre-Rhin depuis 1890 [6]. À cela s’ajoutent aussi quelques idées plus récentes. Ainsi René Martial croit-il fonder sa thèse inégalitaire sur le système sanguin, l’un des rares facteurs biologiques dont le déterminisme génétique est connu pour l’homme à cette époque. Il propose froidement d’éliminer les individus porteurs du groupe sanguin B, qu’il considère plus fréquent chez les Juifs et porteur « de la canaillerie et de la malfaisance ». À ces considérations se mêlent enfin quelques idées véritablement scientifiques, dont les théories de Mendel et de Morgan sur l’hérédité corpusculaire [7]. La synthèse élaborée par les anthropologues racistes mêle ainsi des éléments contradictoires en un « syncrétisme », écrit Jean-Marc Bernardini, qui « doit être assimilé à une fausse science ou pseudo-science » [8]. Leur crédibilité se trouve donc très réduite parmi la communauté scientifique, mais peut atteindre un public peu averti, surtout grâce au renfort de la presse.

L’Institut Carrel pour l’étude des populations humaines

10Alexis Carrel (1873-1944) est un nouveau venu dans ce milieu. Rendu disponible par sa mise à la retraite, ayant atteint la limite d’âge pour professer aux États-Unis, où il est installé depuis 1907, ce chirurgien de renommée mondiale, qui a obtenu le prix Nobel de médecine en 1912 [9], revient en France pour se mettre au service du régime de Vichy, comme il s’était mis au service de la France pendant la Grande Guerre. Proche de l’extrême-droite, membre du Parti populaire français, tandis que sa femme, Anne de la Motte, milite aux Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, il professe des idées eugénistes et technocratiques.

11Carrel refuse le poste de secrétaire d’État à la Santé qui lui est proposé par Laval, mais dirige la Fondation pour l’étude des problèmes humains, créée le 17 novembre 1941. Il y voit le moyen de réaliser son grand projet, tel qu’il l’avait exposé dès 1935 dans un livre à succès, L’Homme cet inconnu : remplacer les classes sociales par des catégories biologiques parfaitement adaptées au sein d’une société organique :

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« Il faut que chacun occupe sa place naturelle. Les peuples modernes peuvent se sauver par le développement des forts. Non par la protection des faibles. » [10]

13Car le docteur Carrel veut soigner la société, au nom du rêve scientiste qui offrirait aux gens instruits la direction des affaires publiques, précisé dans son cas par une « utopie biocratique » [11] visant à remplacer la démocratie par une méritocratie fondée sur les qualités biologiques, une aristocratie au sens étymologique du terme.

14Sa conception biosociale ne relève pas – comme il pourrait sembler à travers cette citation – d’un simple darwinisme social mâtiné d’eugénisme. Alain Drouard montre qu’elle emprunte au principe biologique, alors récemment découvert, d’homéostasie, c’est-à-dire d’équilibre dynamique maintenu grâce à l’interdépendance entre les parties de l’organisme. Carrel est aussi, et même surtout, un hygiéniste, attentif au rôle du milieu sur l’organisme vivant. Sa Fondation consacre d’ailleurs l’essentiel de ses fonds de recherche à des problèmes sanitaires classiques, en particulier ceux qui ont trait à la puériculture et à la lutte contre les « fléaux sociaux » : alcoolisme, tuberculose, syphilis [12].

15Grâce à un budget global de 40 millions de francs attribué par l’État malgré un contexte de restriction drastique – d’autant que cela représente un franc par Français et par an – la Fondation Carrel répartit plusieurs centaines de salariés en dix-neuf équipes divisées en six départements : biologie de la population, biotypologie, biologie de l’enfance et de l’adolescence, problèmes liés au travail, production et économie rurales, biosociologie. L’optique centrale de la Fondation pour l’étude des problèmes humains, en relation avec l’idéologie de son régent, vise à lutter contre la dégénérescence, « l’anémie du vieux sang gaulois ».

16Carrel n’étant guère raciste, la Fondation accorde un rôle important à l’immigration pour relever la natalité française, et reconnaît même l’intérêt du métissage par rapport aux problèmes de la consanguinité. Hostile à l’aryanisation, qui impliquerait une germanisation de la population française, Carrel se montre cependant occasionnellement antisémite. Il se révèle surtout constamment critique à l’égard de l’idéologie nazie. Comme l’écrit l’historien Harry Paul :

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« Bien que nombre de pères fondateurs des sciences sociales eussent formulé des plans pour le progrès, fait exploser des dogmes scientifiques, couvé des utopies, et même mené à bien d’impressionnants programmes de recherche, avec Carrel, nous voyons peut-être pour la première fois le savant et l’État idéologiquement compatibles planifier l’homme nouveau et l’ordre nouveau, en parfait accord avec la tradition scientifique occidentale, sans les aberrations ni les horreurs du programme nazi. » [13]

18C’est sans doute cette conformité avec une idéologie nataliste très consensuelle et répandue dans les groupes dirigeants, qui explique la survie de la Fondation Carrel après 1945. Elle est ainsi transformée après la guerre, sous l’instigation du professeur Robert Debré, en Institut national d’études démographiques (INED), dont la direction est confiée à Alfred Sauvy.

19Mais Carrel est aussi membre du Conseil permanent d’hygiène sociale, institué par un décret du 30 décembre 1942, et qui se consacre surtout à des enquêtes statistiques. Ses réalisations restent majoritairement du domaine des recherches scientifiques, leurs traductions concrètes s’avérant insignifiantes, si ce n’est pour l’appui rétrospectif offert en faveur de la loi du 28 juillet 1942 créant la médecine du travail et de la loi du 16 décembre 1942 sur la création du certificat prénuptial.

Un eugénisme néolamarckiste ?

20Cette mesure, dite « loi pour la protection de la maternité et de la première enfance », vise officiellement « la sauvegarde physique et morale de la race » et devait initialement constituer le premier volet d’un programme plus vaste. Selon ce texte, les époux doivent présenter un certificat médical de moins d’un mois attestant – sans aucune autre indication, par respect du secret médical – qu’ils ont été examinés en vue du mariage. Cette loi vise seulement la responsabilisation des éventuels parents, puisqu’elle laisse aux conjoints la décision de se marier, quel que soit l’avis médical. D’ailleurs, en cas d’infraction, l’amende ne peut excéder cent francs, ce qui ne s’avère guère dissuasif. De plus, le médecin se trouve libre de mener l’examen à sa guise. La loi oblige aussi à deux visites médicales pendant la grossesse et à un suivi médical des enfants permis par le carnet de santé. Elle est complétée le 31 décembre 1942 par une loi concernant la prophylaxie des maladies vénériennes, laquelle prévoit des sanctions pénales contre les individus porteurs et refusant de se soigner ou se distinguant, telles les prostituées, par un « comportement à risque ». Un malade qui refuserait de se soigner ne peut théoriquement plus se marier.

21Cette législation répond-elle à une doctrine eugéniste ? Si oui, observons que l’intervention de l’État dans le domaine sanitaire reste très réduite, car elle ne permet pas d’immixtion majeure dans la vie privée des Français, en laissant aux médecins, ardents défenseurs du statut libéral de leur profession, le contrôle de la situation. Le « biopouvoir » qu’il tendrait à développer selon Michel Foucault [14] reste donc bien timide. La défaite de 1940 semble confirmer les médecins et les hommes politiques dans leur diagnostic d’une dégénérescence biologique de la population française et face au choc psychologique qu’il engendre, le gouvernement de Vichy se donne pour mission de « régénérer » la France. Mais l’idéologie des dirigeants du nouveau régime s’accorde mal avec un eugénisme sélectif, tel qu’il est mis en œuvre en Allemagne. L’eugénisme français reste fortement empreint d’hygiénisme, vantant fortement la gymnastique et la vie en plein air, loin des villes polluées, qui inquiètent aussi Pétain pour des raisons sociales. Le 11 août 1942, un décret rend obligatoire le contrôle médical scolaire, ce qui s’inscrit dans la logique de la puériculture et de la lutte contre la mortalité infantile, prolongeant ainsi une attention particulière portée à la famille par les gouvernements successifs depuis la fin du XIXe siècle [15].

22De même, la législation antialcoolique qui limite la publicité, la vente et la consommation publique de boissons alcoolisées appartient à cette conception hygiéniste et néolamarckiste visant la « sauvegarde de la race » par la transformation du milieu. En effet, tandis que les néodarwinistes ont montré que toute innovation évolutive apparaît d’abord au sein du patrimoine héréditaire, pour être éventuellement favorisée par la sélection naturelle, les néolamarckistes, largement dominants dans la communauté scientifique française [16], s’obstinent à soutenir l’hérédité des caractères acquis, autrement dit, que les habitudes des parents se traduisent par des modifications biologiques héréditaires, en dépit de son incapacité à rendre compte des faits produits par la génétique. D’où l’importance accordée par les médecins et les membres en vue des milieux académiques et universitaires, au milieu, terme compris dans le sens le plus large, à la famille, à l’éducation, au travail, afin de régénérer la population française. L’encouragement à la natalité et de vagues mesures d’eugénisme positif différencient donc clairement l’interventionnisme biologique de l’État français par rapport à ses voisins européens [17].

23Une exception apparaît cependant avec « l’extermination douce » de près de 40 000 aliénés [18] – un chiffre réévalué depuis à 50 000 – laissés sans soins suffisants en 1941-1942. Max Lafont révèle que les psychiatres ont été accusés localement de détournement de fonds et de nourriture, mais à la différence de ce qui se passait à la même époque en Allemagne, ils auraient plutôt manifesté – il est vrai timidement – leur hostilité envers cette situation. Alertés par leurs services, les pouvoirs publics ont donné suite aux demandes de nourriture et de moyens de chauffage effectuées par les médecins seulement après une année. S’il n’y eut pas d’ordre d’extermination, une volonté eugénique hypocrite n’est donc pas à exclure, surtout si l’on envisage que les hôpitaux psychiatriques auraient pu recevoir les fonds destinés à la Fondation Carrel. Mais Isabelle von Bueltzinsloewen [19] a montré, dans le cas de l’hospice du Vinatier, près de Lyon, où 2 000 malades sont morts précocement, que la situation est rentrée dans l’ordre dès 1943 : l’administration aurait – seulement, si l’on ose dire – été lente à réagir. D’extermination programmée il ne saurait donc être question.

L’Institut d’anthroposociologie

24La Fondation pour l’étude des problèmes humains incarne sans doute l’idéologie dominante au sein des cercles dirigeants français. Au contraire, l’École d’anthropologie de Paris, en zone occupée, subit un fort tropisme allemand, qui parasite les consignes venant de Vichy. En 1941, elle accueille un cours sur les lois eugéniques allemandes, dispensé par Ottmar von Verschuer, généticien officiel du IIIe Reich et proche du docteur Mengele. Son Manuel d’eugénique et d’hérédité humaine est traduit en 1943 par Georges Mauger, directeur de L’ethnie française. Revue mensuelle de doctrine ethno-raciale et de vulgarisation scientifique, fondée deux ans auparavant par Georges Montadon. Ce dernier critique, en effet, la politique traditionaliste de Vichy et encourage la mise en place d’une législation autoritaire en ces domaines, sur le modèle de l’Allemagne nazie.

25D’abord communiste, Montandon développe un discours antisémite et injurieux extrêmement violent. Dès avant la guerre, il prône, lors d’une conférence à Bruxelles, la déportation des femmes juives après amputation de l’extrémité du nez [20]. À partir de novembre 1939, il utilise comme leitmotiv l’expression d’« ethnie putain », notamment dans son livre intitulé Comment reconnaître un Juif (1940), puis dans la revue antisémite L’Ethnie française. Sa réputation n’en reste pas moins très réduite au plan scientifique et particulièrement sulfureuse au plan judiciaire, étant donné ses condamnations pour injures et calomnies. Montandon s’enrichit pendant la guerre, notamment en vendant clandestinement des certificats de non-judaïté [21].

26Le 10 novembre 1942, le Commissariat central aux questions juives (CCQJ) crée une « Commission scientifique pour l’étude des questions de biologie raciale », forte de 20 membres. Elle est présidée par Claude Vacher de Lapouge (1886-1963), docteur en médecine et en droit, bibliothécaire en chef de l’Université de Caen [22]. Il est surtout connu comme étant le fils de Georges Vacher de Lapouge (1854-1936), maître à penser de l’eugénisme et du darwinisme racial, fondateur de l’anthroposociologie, une discipline qui « a pour objet l’étude des réactions réciproques de la race et du milieu social » [23]. Alors qu’il n’obtint pas de reconnaissance institutionnelle dans son pays d’origine, Georges Vacher de Lapouge fut « très admiré en Allemagne » [24].

27Moins de deux semaines après sa création, cette Commission de biologie raciale se transforme en Institut d’anthropo-sociologie, auquel sont reliés une Union française pour la défense de la race (janvier 1943) visant l’opinion et l’Institut d’études des questions juives et ethno-raciales (mars 1643), dirigé par Georges Montandon, à finalité officiellement scientifique. L’Institut d’anthropo-sociologie, dont René Martial est codirecteur [25], place ses membres à la Sorbonne : Henri Labroue enseigne l’« Histoire du judaïsme », Gérard Mauger – un disciple de Montandon [26] – donne des cours d’eugénique [27] et démographie, Arnaud Bernardini s’occupe de « généalogie sociale », Charles Laville intitule son cours « judéocratie » et Pierre Villemain nomme le sien « philosophie ethnoraciale ».

Les résistances face à l’anthroposociologie eugéniste et raciste

28Le cas de Labroue met clairement en lumière les forces qui s’opposent à cette pression des anthropologues racistes dans le milieu universitaire. Henri Labroue (1880-1964), deux fois docteur ès Lettres, avocat, militant à la Ligue des droits de l’homme, et deux fois député radical (en 1914 et 1928), ne devient manifestement antisémite que pendant la guerre. En avril 1941, il fonde un Institut d’études juives avant de solliciter le ministère de l’Éducation nationale. D’abord écarté, il obtient l’appui de Laval et de Louis Darquier de Pellepoix, qui succède à Xavier Vallat au CCQJ [28] en avril 1942, pour ouvrir en Sorbonne un cours libre intitulé « Histoire du judaïsme ». Labroue souhaite y montrer la longue tradition antisémite française, indépendante des idées allemandes. L’antijudaïsme, selon lui, n’est pas « un article d’importation », formule à laquelle fait écho Vacher de Lapouge en écrivant : « Le racisme est né de parents français. » Labroue reprend à son compte les injures vulgarisées par les auteurs racistes, mais se heurte à l’opposition des institutions universitaires, non consultées dans la création du cours, et des étudiants hostiles, qui perturbent gravement le cours inaugural puis boycottent les séances suivantes [29]. Labroue se rabat sur la presse collaborationniste et fait même des conférences à l’Université de Francfort.

29La France se démarque en effet fortement des pays anglo-saxons en ce qui concerne l’adhésion aux thèses eugénistes. Les médecins, qui constituent la majeure partie des spécialistes en anthropologie, restent attachés au libéralisme. Souvent catholiques, ils voient d’un mauvais œil l’immixtion de l’État dans le domaine de la santé, y compris la création du certificat prénuptial, qui fut la seule réalisation concrète du régime de Vichy dans le domaine de l’eugénisme – un eugénisme suffisamment modéré, pour que la Libération en conserve le dispositif. On peut ici rappeler les propos d’Anne Carol au sujet de l’échec antérieur de l’eugénisme :

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« Si les médecins en viennent peu à peu à refuser d’être les agents d’un certain eugénisme, c’est principalement pour deux raisons. D’abord, parce qu’il est, essentiellement, un eugénisme d’exclusion, qui s’oppose à la fois à leur déontologie et à leurs convictions personnelles, qu’elles soient solidaristes ou catholiques. Ensuite, parce qu’il est un eugénisme d’État, c’est-à-dire un eugénisme qui va à l’encontre de leur pratique libérale, met en péril leur liberté d’action, leurs revenus et leur prestige. » [30]

31L’idéologie sociale dominante chez les médecins et les anthropologues français reste très marquée par le solidarisme, peu compatible avec les idées darwiniennes de lutte pour la vie, mais proche de ce que Jean-Marc Bernardini nomme un « lamarckisme social » ou « néolamarckisme social », en insistant sur un fondement biologique qui reconnaît un rôle évolutif essentiel au milieu, plutôt qu’à la génétique, dans les déterminations du comportement humain [31].

32À ces facteurs bien connus s’ajoute le contexte particulier de la dénatalité française, qui inquiète les spécialistes de la population depuis la défaite de 1870. Alors que le trop-plein démographique des autres pays européens leur permet de se montrer sélectifs et d’envoyer les indésirables outre-Atlantique, la France doit réduire sa mortalité infantile en inventant, surtout pendant l’entre-deux-guerres, la puériculture, et aussi encourager la natalité, de manière d’ailleurs bien timide, au moyen des allocations familiales (1932). Le régime de Vichy s’inscrit dans cette politique par nécessité, car les prétentions sélectionnistes des anthropologues eugénistes et racistes ne conviennent pas au contexte national, mais copient simplement les idées à la mode en Allemagne, ce qui ne facilite nullement leur implantation en France : aryanisation rime avec germanisation.

33Le programme anthropologique de la Révolution nationale se trouve donc empêtré, dès le départ, dans de profondes contradictions. Mené par une poignée d’extrémistes maintenus à l’écart par la communauté scientifique, tiraillé entre le darwinisme social autoritaire qui a la faveur des Allemands et la tradition libérale et catholique des médecins français, discrédité par un eugénisme inapplicable dans le contexte de dépopulation et finalement divisé entre ses options sociopolitiques conservatrices d’une part, modernistes et technocratiques d’autre part, il ne put donner lieu qu’à des réalisations mineures, souvent réduites à des symboles, voire à de simples professions de foi.


Mots-clés éditeurs : anthropologie, darwinisme social, eugénisme, racisme, régime de Vichy

Date de mise en ligne : 28/03/2013

https://doi.org/10.3917/parl.018.0055