Christian Baechler, L’Allemagne de Weimar, 1919 - 1933, Paris, Fayard, 2007, 484 p.
- Par Nicolas Patin
Pages 168d à 181d
Citer cet article
- PATIN, Nicolas,
- Patin, Nicolas.
- Patin, N.
https://doi.org/10.3917/parl.010.0168d
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https://doi.org/10.3917/parl.010.0168d
1 L’histoire de la RDA passionne, le régime nazi continue d’attirer nombre de chercheurs : l’histoire de la République de Weimar, elle, semble peu à peu s’assoupir du côté français. Les synthèses traduites ne manquent pourtant pas, et on peut citer récemment l’Histoire de l’Allemagne de Heinrich August Winkler [2000], qui consacre 140 pages de son histoire contemporaine à Weimar, l’ouvrage de Horst Möller [2005] ou l’essai essentiel de Detlev Peukert [1995]. Mais pour la production française, mise à part la somme de Jean Solchany [2003] qui fait le point sur de nombreux débats, un certain vide demeure. C’est ce vide que comble avec succès la synthèse de Christain Baechler. Grâce à un ouvrage épais, rédigé aussi bien pour les chercheurs que pour le grand public, il propose une vision récente et très documentée du régime de l’entre-deux-guerres allemand.
2 L’ouvrage s’organise autour de trois grands temps : la fondation de la République, sa contestation et sa consolidation, sa crise, enfin. On s’attendrait donc à une chronologie traditionnelle, mais Christian Baechler y introduit une présentation de l’Allemagne en 1914, ainsi que la Première Guerre mondiale, ce qui permet de poser avec bonheur un cadre large, et de pondérer l’importance du conflit mondial, pour réintégrer Weimar dans le temps long. L’ouvrage suit ensuite un plan plus classique, découpant la République selon des stances connues, crise d’après-guerre, “âge d’or”, crise finale et chute du régime. L’objectif de l’ouvrage est clair, énoncé dans une courte introduction : « … démontrer que […] la démocratie n’était pas condamnée dès l’origine » (p. 12). Car si une période historique est bien déchirée par l’anachronisme et la téléologie, c’est Weimar, qui débute souvent le 30 janvier 1933, voire le 8 mai 1945, plutôt qu’en 1919, toujours perçue comme un échec, jamais autonome.
3 L’auteur arrive largement à réintégrer Weimar dans une “normalité”, notamment par l’arsenal très solide de ces catégories d’analyse, qui ne laissent de côté, ni les aspects économiques, essentiels pour comprendre la crise inflationniste de 1923 et la crise économique de 1929-1932, ni les aspects culturels ; la circulation est fluide entre une analyse politique ample, qu’elle concerne les partis, le Gouvernement ou le fonctionnement constitutionnel, ou la politique extérieure, et un contexte social qui n’est jamais négligé, rappelant les forces en présence, les mouvements crées par la modernisation rapide de la société wilhelminienne. L’auteur s’appuie sur les mouvements historiographiques les plus récents. Il montre tout d’abord que l’une des causes de la faiblesse du parlementarisme allemand tient au fait que Bismarck a joué la carte de la démocratisation avant celle de la parlementarisation, vidant ainsi l’institution d’une part de son autorité, le Reichstag allemand représentant plus les dissensions d’une Nation encore très morcelée, plutôt qu’il ne les rassemblait dans une unité. C. Baechler montre aussi l’influence des groupes de pression, qu’on a tendance à oublier dans la complexité des partis politiques, notamment les groupements agrariens, ainsi que l’effet déstabilisant des référendums d’initiative populaire sur le pouvoir, thème jusqu’alors peu abordé. De la même manière, l’ouvrage réévalue, en parfaite résonance avec l’historiographie récente, la position de certains partis politiques dans la crise de la République : la DNVP, le parti national-allemand, est ainsi longuement analysé, car on a maintenant montré la responsabilité essentielle du parti dans la crise, par la politique irrationnelle et radicale de Hugenberg, son dirigeant. Le Zentrum, souvent oublié, trouve une place de choix. L’ouvrage intègre aussi les résultats récents concernant les mythes fondateurs de Weimar, comme la Dolchstosslegende, la « légende du coup de poignard dans le dos », ou encore les « mensonges de la culpabilité allemande dans la guerre », qui ont empoisonné la vie politique républicaine. Le livre donne l’impression de ne rien oublier, que ce soit les fondements culturels de la République, la puissance du problème fédéral, la place de la religion, ou encore des analyses peut-être plus fines sur la crise économique de 1929, et notamment la dissection des mécanismes de la crise financière et bancaire de 1931. Gustav Stresemann flotte comme une figure tutélaire sur l’analyse, ce qui est compréhensible, car l’auteur a écrit une biographie du ministre des Affaires étrangères en 1996. Il ne prend cependant pas une place excessive, et le rôle des différents acteurs est toujours équilibré, mettant en lumière des personnalités quelque peu négligées, comme Ebert, Hugenberg, Schleicher, ou encore Seeckt, Curtius, Stegerwald, Stinnes, Kaas…
4 Une telle synthèse est donc une gageure, et il est inutile de souligner ce dont elle ne parle pas, car les manques sont toujours motivés, très souvent justifiés. Cependant, l’ouvrage laisse de côté quelques aspects importants. S’il insiste sur la « légende du coup de poignard dans le dos », il se centre sur son élaboration, peu sur sa réception, et donc sur son effet réel. De la même manière, une des idées directrices de l’ouvrage est la nostalgie d’une Volksgemeinschaft, une communauté unie du peuple allemand. L’idée revient à maintes reprises, mais n’est jamais développée en tant que telle. De même, l’idée de “pessimisme” allemand est un leitmotiv, mais ne trouve une place autonome que rarement. Dans la constellation des personnages évoqués, deux posent problèmes : Hindenburg est le grand absent de cette synthèse. Horst Möller, dans la réedition de son livre [2005] lui accordait pourtant une place structurante : le président n’a pas subi l’évolution du régime, mais en a été un acteur essentiel. Heinrich Brüning, s’il est très présent dans l’ouvrage, est présenté au sein d’une problématique (a-t-il été le “fossoyeur” de la République ?) qui polarise sa description à outrance. Enfin, l’ouvrage n’évite pas un problème propre de l’histoire de cette période : à force de ne pas vouloir tomber dans la téléologie, la tentation est forte pour tout chercheur écrivant sur Weimar d’accentuer la “normalité” de la République. La partie traditionnelle concernant les années 1924-1929 tient souvent ce rôle, notamment les aspects culturels, mais l’auteur montre bien que la modernité weimarienne a aussi été un facteur déstabilisateur. L’âge d’or n’en était pas vraiment un, si ce n’est dans une reconstruction a posteriori qui voulait opposer la réussite culturelle à l’échec politique. Cela n’empêche pas l’ouvrage de manquer en partie son objectif : outre le fait que C. Baechler, dans sa présentation de l’Allemagne avant 1914, sélectionne des tendances qui préfigurent surtout la crise, et non le fonctionnement normal de la République, la description de la montée du nazisme occupe une place très faible : une page pour le putsch de Munich de 1923, quinze pages au total sur le mouvement en lui-même. La synthèse ne peut pas tout dire, mais Hitler est presque absent, et même si le parti nazi représente, il faut le rappeler, une force politique presque négligeable en 1928, on ne peut pas comprendre la chute du régime sans celle de la force politique qui y a travaillé activement pendant quatorze ans, avec succès sur les dernières années. Weimar n’était pas condamné. Mais pour le comprendre, il faut aussi percevoir profondément les logiques du mouvement politique qui l’a miné, aussi bien que les facteurs de long terme. Ce n’était peut-être pas le propos de ce livre, et il sera donc utile de le compléter par d’autres lectures. Mais l’ampleur du traitement, la précision des faits sélectionnés, la variété des méthodologies, feront que ses lectures seront peu nombreuses, car l’ouvrage de Christian Baechler se suffit en grande partie à lui-même.
5 Nicolas Patin