Article de revue

La gauche parlementaire française face à la loi de trois ans (1913)

Pages 67 à 89

Citer cet article


  • Niess, A.
(2017). La gauche parlementaire française face à la loi de trois ans (1913) Parlement[s], Revue d'histoire politique, 26(2), 67-89. https://doi.org/10.3917/parl2.026.0067.

  • Niess, Alexandre.
« La gauche parlementaire française face à la loi de trois ans (1913) ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2017/2 N° 26, 2017. p.67-89. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements-2017-2-page-67?lang=fr.

  • NIESS, Alexandre,
2017. La gauche parlementaire française face à la loi de trois ans (1913) Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2017/2 N° 26, p.67-89. DOI : 10.3917/parl2.026.0067. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements-2017-2-page-67?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl2.026.0067


Notes

  • [1]
    Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 16 mai 1913, p. 1417.
  • [2]
    Voir dans ce même numéro, l’article de Nicolas Pitsos « La résolution pacifique de la question d’Orient devant le Parlement français (1897-1913) ».
  • [3]
    Le Temps, 23 avril 1913.
  • [4]
    Graphique de l’auteur. Ces « listes électorales des membres des groupes remises au président de la Chambre le 15 mai 1913, en exécution de l’article 11ter du règlement » nous servent de base de référence quant à la composition de l’assemblée pour les discussions autour de la loi des trois ans. Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 16 mai 1913, p. 1416-1417.
  • [5]
    Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 16 mai 1913, p. 1414.
  • [6]
    Idem, p. 1417.
  • [7]
    Voir dans ce numéro, l’article de Jean-Michel Guieu, « Des parlementaires au service de la paix. Le Groupe parlementaire français de l’arbitrage international (1903-1914) ».
  • [8]
    Nous avons souligné, dans ce passage, les éléments qui nous servent d’éléments de mesure.
  • [9]
    Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 16 mai 1913, p. 1402.
  • [10]
    Idem, 11 juin 1913, p. 1822.
  • [11]
    Idem, 4 juin 1913, p. 1687.
  • [12]
    Idem, 11 juin 1913, p. 1821. Intervention de Flaminius Raiberti.
  • [13]
    Idem, p. 1823.
  • [14]
    Idem, p. 1822-1823.
  • [15]
    Idem, p. 1823.
  • [16]
    Idem, p. 1825.
  • [17]
    Idem, 4 juin 1913, p. 1680.
  • [18]
    Idem, p. 1685.
  • [19]
    Idem, 11 juin 1913, p. 1815.
  • [20]
    Idem, 3 juin 1913, p. 1653.
  • [21]
    Idem, 4 juin 1913, p. 1676.
  • [22]
    Idem, 4 juin 1913, p. 1677.
  • [23]
    Sur cette question : Fabre Rémi, « Un exemple de pacifisme juridique. Théodore Ruyssane et le mouvement « La Paix par le Droit » (1884-1950) », Vingtième Siècle, n° 39, 1993, p. 38-54. Guieu Jean-Michel, « Les apôtres français de l’ « esprit de Genève ». Les militants pour la Société des Nations dans la première moitié du xxe siècle », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 21, 2005. Nicault Catherine, « Léon Bourgeois, militant de la Paix (1899-1918) », in Niess Alexandre, Vaïsse Maurice, Léon Bourgeois. Du solidarisme à la Société des Nations, Langres, Guéniot/ARPEGE, 2006, p. 43-72.
  • [24]
    Fabre Rémi, op. cit.
  • [25]
    Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 10 juin 1913, p. 1795.
  • [26]
    Idem, 10 juin 1913, p. 1797.
  • [27]
    Idem, 17 juin 1913, p. 1946.
  • [28]
    Debaune, Deschanel, Doussaud, Fabre, Grodet, Lagrosillière, Mairat, Maison, Nouhaud, Périer, Raynaud et Veysseyre.
  • [29]
    Bonnail, Chabert, Chanoz, Chapuis, Delafosse, Delcassé, Gasparin, de Kerguézec, Maître, Marquet, Milliaux, Muteau, Paris, Meunier, Pélisse, Perreau-Pradier, Ribière, Ruau, Sarraut, Viard.
  • [30]
    Voir dans ce numéro, l’article de Marie-Michèle Doucet, « Les femmes pacifistes et les parlementaires français : l’exemple du projet de loi Paul-Boncour de 1927 ».
  • [31]
    Appel aux femmes françaises du 2 août 1914.
  • [32]
    Fabre Rémi, Les pacifismes avant 1914, BNF, Exposition « Été 1914. Les derniers jours de l’ancien monde », dossier en ligne : expositions.bnf.fr/guerre14.
  • [33]
    Ibid.

1En 1913, l’adoption de la loi qui prévoit l’allongement de la durée du service national de deux à trois ans s’effectue dans un double contexte de politique intérieure et de situation internationale tendu.

2En France, le 17 janvier 1913, Raymond Poincaré est élu par le Parlement aux fonctions de Président de la République à la suite d’Armand Fallières. Raymond Poincaré prend ses fonctions le 18 février et le nouveau chef d’État reconduit Aristide Briand comme Président du Conseil. Celui-ci est renversé le 18 mars et est remplacé le 22 mars par Louis Barthou qui forme un gouvernement de coalition. Entre-temps, le 6 mars, le projet de loi sur l’allongement de la durée du service militaire a été déposé. Ce projet a donc été élaboré et soumis sous la conduite d’Aristide Briand (Parti républicain socialiste) et de son ministre de la Guerre, Eugène Étienne (Gauche démocratique – centre gauche), puis défendu devant le Parlement par Louis Barthou (Parti républicain démocratique – centre gauche mais inscrit pendant la discussion sur la loi des trois ans au groupe de la gauche radicale  [1]) et son ministre de la Guerre – toujours Eugène Étienne.

3Le dépôt du projet de loi, sa discussion et son adoption se font dans un contexte international agité et surtout en Europe à la suite des guerres balkaniques  [2] – qui pour être périphériques n’en demeurent pas moins dangereuses à cause du réveil des nationalités (roumaine, bulgare, serbe, bosniaque, etc.), du système des alliances et des oppositions croisées entre la Russie, l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman pour accroître leur influence sur les Balkans. Cette situation de poudrière de l’Europe est reconnue par tous, comme le souligne – non sans humour – la couverture de L’Épatant du 12 juin 1913, qui met en avant une Aventure des Pieds-Nickelés intitulée « Y’a du monde aux Balkans… ».

4En outre, et peut-être surtout – dans le cadre de l’objet d’étude qui nous intéresse ici –, les tensions franco-allemandes sont nombreuses depuis le coup d’Agadir de 1911. Les situations potentiellement conflictuelles et dangereuses se multiplient au cours du mois d’avril 1913. Le 3, un Zeppelin IV allemand se pose en catastrophe sur le Champ de Mars à Lunéville et la presse française s’empresse d’accuser l’Allemagne de l’utiliser pour faire de l’espionnage. Le 22 avril, un biplan allemand se pose à Arracourt (village frontalier de Meurthe-et-Moselle) et Le Temps signale l’incident :

5

Enfin voici que ce matin un biplan militaire allemand, monté par des officiers, est venu atterrir sur notre territoire à Arracourt. En vérité, c’est un peu trop. À l’heure où nous écrivons, on ne signale aucun incident, et c’est fort heureux. Mais s’il en était survenu, à qui la faute ? Notre correspondant de Nancy, dans une dépêche qu’on trouvera plus loin, nous signale l’état d’esprit des populations de la frontière. Ces populations ont lu les journaux allemands qui les traitent de lâches, de canailles, de sauvages de l’Afrique centrale et dénoncent notre pays comme le ruisseau de l’Europe. Il serait excessif de supposer que ces aménités leur aient été agréables. Or c’est le moment qu’on choisit pour leur infliger, coup sur coup, la vue de l’uniforme allemand dans des conditions sinon suspectes, du moins très anormales. C’est là jouer avec le feu  [3].

6À chaque fois, l’incident diplomatique est proche, d’autant que la nervosité française est renforcée par l’adoption d’une loi militaire allemande datée de février 1911 – qui fait passer l’armée d’active à près de 525 300 hommes – et d’une loi additive de mai 1912 – qui augmente l’effectif de 29 000 hommes supplémentaires.

7Ajoutons à cela le contexte global des trente années précédentes, marquées, en France, par le développement d’une intense propagande scolaire qui insiste largement sur le mythe des provinces perdues, par la création des bataillons scolaires entre 1882 et 1892, puis le tir scolaire à compter de 1893, et enfin par l’émergence rapide et importante des associations patriotiques de tir et de gymnastique.

8Ce double contexte conduit à l’adoption, par le Conseil supérieur de la guerre, le 4 mars 1913, du principe du « service de trois ans strictement et rigoureusement égal pour tous, sans aucune dispense ». Le 6 mars, le projet est déposé devant la Commission de l’Armée de la Chambre des Députés. Dès son origine, le projet divise, particulièrement à gauche, dont le pacifisme de certaines familles est mis à l’épreuve. Pour mettre en lumière ces divisions, nous nous sommes attachés à analyser scrupuleusement les débats parlementaires qui eurent lieu à la Chambre lors de la discussion générale autour de ce projet de loi entre le 15 mai et le 17 juin 1913, en écartant les discussions plus techniques que politiciennes se déroulant jusqu’au 19 juillet lors de la présentation et du vote des différents articles de la loi.

9Comment les gauches, traditionnellement traversées par des courants pacifistes puissants, se positionnent-elles dans ce débat clivant ? Face aux menaces diverses et à la probabilité grandissante d’un conflit – circonscrit ou généralisé –, les discours pacifistes portés par des hommes issus de la gauche parlementaire sont-ils audibles ? Les gauches parlementaires françaises s’appuient sur des conceptions et des traditions idéologiques très différentes ; et, en 1913, si elles dominent à la Chambre, elles n’ont pas toutes ni le même poids, ni la même audience. Ces gauches confrontent alors leurs ressorts idéologiques et leurs positionnements pacifistes par l’intermédiaire de ce débat sur l’allongement de la durée du service militaire, cherchent à convaincre les partisans des autres groupes parlementaires de gauche en usant d’éloquence ; même si finalement, les discours en faveur de la paix sont bien peu présents, le risque de guerre prenant très nettement le pas.

Les Gauches à la Chambre en 1913

10Avant d’aborder le positionnement de ces différentes gauches dans le débat, il faut revenir sur leur définition même et leur poids politique au Parlement – et tout particulièrement au sein de la Chambre des Députés où, depuis 1910, des groupes politiques y sont officiellement recensés. La composition des groupes parlementaires est déposée devant le bureau de la Chambre le 15 mai 1913.

Figure 1. Répartition par groupe selon les listes électorales établies au 15 mai 1913  [4]

Description de l'image par IA : Diagram circulaire montrant la répartition des électeurs par groupes politiques.

Figure 1. Répartition par groupe selon les listes électorales établies au 15 mai 1913  [4]

11Au sein de cette chambre basse, la gauche est importante en nombre mais est divisée en une très large palette de sensibilités différentes, des socialistes (à l’extrême-gauche) à certains membres de l’Union Républicaine (centre-gauche). Ensemble, elles représentent 69 % des députés français élus en mai 1913. Pour dépasser le traditionnel clivage gauche/droite, il est possible de considérer le spectre politique par le biais de familles qui, au sein de cette gauche, coexistent, collaborent parfois, s’affrontent souvent. Elles révèlent des accointances idéologiques évidentes, mais également des clivages de fond assez importants ; c’est pourquoi, nous pouvons considérer qu’il existe en réalité trois gauches. D’abord une extrême-gauche, ou pour mieux dire, une gauche socialiste. Celle-ci occupe 103 sièges (17,7 % du total des députés et 25,56 % des forces de gauche) et son leader charismatique est Jean Jaurès. Ensuite, une gauche radicale représentée par 259 députés (32,9 % des sièges et 47,63 % des forces de gauche) avec une multitude de chefs de file tels que Georges Clemenceau, Gaston Doumergue, Léon Bourgeois, etc. Enfin, un centre-gauche dominé par le parti républicain et démocratique (PRD) dont sont issus le chef de l’État et le chef du gouvernement, Louis Barthou. Ce centre-gauche dispose de 18,49 % des sièges à la Chambre et représente 26,80 % des forces de gauche. Cependant, il existe de fortes porosités entre chacune de ces familles en cours de construction et en perpétuelle recomposition, même s’il est évident que le paysage politique français est alors marqué par la présence d’une gauche très plurielle. La preuve étant que dès le 15 mai une ligne de fracture traverse le parti républicain, radical et radical-socialiste entre ceux entrés au gouvernement et donc porteurs, de fait, du projet de loi, et certains opposants au projet issus des rangs du premier parti de France, celui sans lequel aucune coalition gouvernementale ne tient et n’est possible. Cet élément constitue, bien évidemment, l’un des signes de la fragilité et de l’instabilité gouvernementale du système politique parlementaire français sous la IIIRépublique. Ainsi, Henry Franklin-Bouillon intervient-il le 15 mai 1913 pour reconnaître cette fracture :

12

M. Jaurès a fait allusion aux anciens radicaux devenus ministres. Je désire, en mon nom personnel et au nom d’un grand nombre de mes amis apporter une précision que nous jugeons indispensable parce que nous tenons essentiellement à répudier toute solidarité avec ceux qui sont à l’heure actuelle au pouvoir  [5].

Un débat qui anime les gauches

13Entre le 6 mars 1913 (date du dépôt du projet de loi devant la Chambre) et le 17 juin 1913 (vote d’ouverture de l’analyse des articles), ce projet de loi suscite 1 424 interventions portées par 133 députés identifiés, auxquelles il faut ajouter 82 interventions localisées dans l’hémicycle, sans que les scripteurs des débats n’aient eu la possibilité de noter le nom de l’orateur (40 à l’extrême-gauche, 8 à gauche, 2 au centre-gauche, 20 au centre, 6 au centre-droit et 6 à droite), et les 284 interventions émanant du président de l’Assemblée (129), du ministre de la Guerre Eugène Étienne (86), du président du Conseil Louis Barthou (57), du ministre des Finances Charles Dumont (PRD mais inscrit au groupe des républicains et radicaux-socialistes  [6] – 10).

Tableau 1. Députés, intervenants dans les débats et nombre d’interventions au sujet du projet de loi des trois ans (1913)

sièges détenus à la Chambre
(en %)
nombre d’intervenantsnombre d’interventions
Socialistes11,99 %32 (24,06 %)391 (27,46 %)
Républicains socialistes5,65 %7 (5,26 %)161 (11,31 %)
Radicaux-socialistes25,34 %25 (18,8 %)412 (28,93 %)
Gauche radicale19,01 %9 (6,77 %)59 (4,14 %)
Gauche démocratique12,67 %7 (5,26 %)80 (5,62 %)
Union républicaine5,82 %12 (9,02 %)72 (5,06 %)
Progressistes7,53 %16 (12,03 %)66 (4,63 %)
Action Libérale5,48 %9 (6,77 %)75 (5,27 %)
Droites3,25 %10 (7,52 %)76 (5,34 %)
Non inscrits3,25 %6 (4,51 %)32 (2,25 %)
Totaux100 %133 (100 %)1 424 (100 %)

Tableau 1. Députés, intervenants dans les débats et nombre d’interventions au sujet du projet de loi des trois ans (1913)

14L’analyse des débats montre un assez faible investissement dans le débat des députés des groupes parlementaires constituant la droite (Progressistes, Action Libérale, Droites). Ces députés sont au nombre de 95 (16,27 % des députés) et ils effectuent 217 interventions, soit 15,24 % de celles-ci. Les plus investis dans le débat étant les députés issus des Droites (3,25 % des députés mais 5,34 % des interventions). Les non-inscrits, qui constituent un groupe très faible à la Chambre (19 députés), se désintéressent amplement du sujet (4,51 % des orateurs et 2,25 % des interventions), principalement – nous le verrons par l’analyse du vote final – parce que ces hommes sont favorables au projet de loi.

15Ce sont donc les gauches qui animent le débat ; elles qui dominent très largement la Chambre et qui possèdent le pouvoir.

16Les députés issus de la gauche socialiste sont au nombre de 39 (29,32 %) à intervenir dans le débat et produisent 552 interventions (38,77 %) alors qu’ils sont nettement minoritaires (en termes de sièges) à la Chambre. Il y a donc une surreprésentation de la parole socialiste au Parlement au moment de la discussion générale autour de cette loi. Près de la moitié des députés socialistes élus (45,71 %) intervient dans le débat derrière quelques chefs de file : Jean Jaurès (96 interventions), Jean Colly (76), Albert Thomas (46) et Édouard Vaillant (43). De leur côté, les républicains socialistes sont peu nombreux à intervenir – sept seulement sur un groupe composé de 33 députés, mais ils interviennent beaucoup (161 fois, ce qui représente 11,31 % des interventions dans le débat) surtout par le biais de Victor Augagneur (128). À eux cinq, Jaurès, Colly, Thomas, Vaillant et Augagneur effectuent 70,47 % des interventions de la gauche socialiste et 27,31 % des interventions ayant eu lieu dans le débat. Cette famille politique est, dans son ensemble, opposée au projet de loi puisque ces députés sont également issus de l’opposition parlementaire. C’est également au sein de cette famille que le courant pacifiste a le plus d’audience.

17Les députés de la gauche radicale dominent le spectre politique (44,34 % des députés) mais ce n’est pas de leurs rangs que proviennent le plus d’orateurs (25,57 % contre 29,32 pour la gauche socialiste) ni les plus nombreuses interventions (471 soit 33,08 %). La gauche radicale-socialiste est bien évidemment divisée et partagée sur cette question comme nous l’avons montré ci-avant et c’est ce groupe qui anime le plus la parole de la gauche radicale (25 intervenants et 412 interventions, soit 28,93 % d’entre elles). Ceux qui interviennent le plus dans le débat sont Félix Chautemps (129), Louis Tissier (55), le président de la commission de l’armée René le Hérissé (48) et le rapporteur du projet de loi Henry Pâté (34). Ces quatre-là se partagent 64,56 % des interventions issues du groupe représentant le parti républicain, radical et radical-socialiste. De son côté, le groupe de la Gauche radicale (19 % des députés) intervient peu (9 intervenants pour 59 interventions) sauf par le biais d’Édouard Lachaud (34 interventions, soit 57,62 % de celles issues de son groupe), peut-être nommé porte-parole du groupe sur cette question puisque le président du groupe est alors Joseph Caillaux. Cette famille de la gauche radicale est également marquée par la présence en son sein de nombreux courants et hommes pacifistes (Léon Bourgeois, Joseph Caillaux, etc.)

18De son côté, le centre-gauche constitue une famille politique de taille à la Chambre (16,78 % des députés), majoritairement représentée par la gauche démocratique (12,67 % des députés). Elle participe cependant assez peu au débat (10,67 % des interventions dont 5,62 % pour la gauche démocratique). La gauche démocratique s’exprime avant tout par le biais de Joseph Reinach (43 interventions) et Georges Veillat (19) tandis que l’Union républicaine semble s’être trouvée un porte-parole en la personne de Flaminius Raiberti (39 interventions), lui qui est un assez récent transfuge du centre-droit et du groupe des progressistes. Ces trois-là représentent 66,44 % des prises de parole du centre-gauche. Là encore, cette famille politique est traversée par l’existence de courants pacifistes ou d’hommes reconnus comme tels, à l’instar de Paul d’Estournelles de Constant  [7].

19Le débat semble donc se concentrer autour de deux groupes parlementaires : celui uni des socialistes (11,97 % des députés, 24,06 % des orateurs dans la discussion et 27,46 % des interventions effectuées) et celui désuni des radicaux-socialistes (25,34 % des députés, 18,8 % des orateurs dans la discussion et 28,93 % des prises de parole sur le projet de loi).

Convaincre l’autre gauche par le discours

20L’objectif du débat parlementaire est bien évidemment d’exposer ses idées et de les défendre tout en tentant de persuader l’adversaire politique du bien-fondé de celles-ci. Dans cette discussion, les orateurs issus de la gauche vont donc chercher à convaincre l’autre gauche ; celle qui, a priori, ne partage pas son opinion sur la question de la loi des trois ans. Notre objectif est donc de savoir où se positionne le discours vis-à-vis de la ligne politique théorique du groupe parlementaire auquel appartient l’orateur. En clair, il nous faut savoir quel est le public visé et séduit par l’argumentation. Pour cela, nous pouvons nous appuyer sur les retranscriptions des débats effectuées par les greffiers qui introduisent les réactions spontanées de l’assemblée, les mouvements, applaudissements, exclamations… provenant des bancs. En témoigne l’intervention de Victor Augagneur, le 15 mai :

21

Devant les déclarations du Gouvernement, qui ne veut pas attendre même huit jours pour prendre une détermination aussi grave, qui se refuse à discuter la question au fond et qui veut la trancher par un moyen détourné (Exclamations au centre, à droite et sur divers bancs à gauche. — Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche)  [8] nous sommes obligés, nous, d’adopter une ligne de conduite différente de celle que nous aurions voulu suivre. Nous entendions discuter l’affaire d’une façon sérieuse (Nouvelles exclamations au centre et sur divers bancs), dans tous ses détails. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche). Eh bien, puisque le Gouvernement veut la bataille, nous l’acceptons, et je retire ma motion préjudicielle. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur quelques bancs à gauche)  [9].

22Ces insertions nous permettent ainsi de mesurer que Victor Augagneur, député issu des rangs des républicains-socialistes, appartenant ainsi à la gauche socialiste, s’adresse aux membres de son camp (« applaudissements à l’extrême-gauche ») et est approuvé par ceux-ci mais aussi par d’autres comme le soulignent les « applaudissements […] sur divers bancs à gauche » ou « quelques bancs à gauche » ; tandis qu’« au centre, à droite et sur divers bancs de la gauche » son discours soulève des « exclamations » de désapprobation. Même s’il est difficile de savoir précisément qui s’exclame et qui applaudit à gauche, cela nous permet au moins de savoir que Victor Augagneur « droitise » légèrement son discours pour être entendu par des forces situées plus au centre que la sienne et ainsi convaincre des membres de la gauche radicale. La méthode possède bien entendu ses lacunes propres, surtout lorsque les exclamations ou les mentions de « Très bien ! » (très nombreuses dans les retranscriptions) ne sont pas dirigées, c’est-à-dire qu’elles ne sont attachées à aucune partie précise de l’assemblée.

23Dans le cas de Victor Augagneur, il est évident que sa volonté première est de rallier à ses vues les députés de la gauche radicale, les plus proches de lui dans l’hémicycle, et dans une certaine mesure, idéologiquement. Parfois, certains députés tentent de persuader des membres d’une gauche bien plus éloignés idéologiquement ; c’est par exemple le cas de Flaminius Raiberti qui tente de séduire les socialistes et leur chef de file Jean Jaurès afin de s’opposer au texte de loi proposé en usant d’arguments sociaux et en utilisant une rhétorique – notamment celle de l’égalité – usuellement employée par eux.

24

M. Raiberti. […] Mais [la commission de l’armée] n’a pas le droit, tant qu’elle n’a pas employé le dernier homme que lui fournit le recrutement ou les engagements de nous proposer de procéder à des libérations anticipées, car ces ressources ne vous appartiennent pas, nous n’avons pas le droit d’en disposer. Elles appartiennent à la défense nationale. Il me semble donc que la commission a commis une erreur. Son système est contraire au principe de l’égalité ; le principe de l’égalité, c’est le fondement même de l’obligation militaire. Si l’on fait une brèche à l’égalité, le principe de l’obligation est ébranlé. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche.) Je sais bien, Messieurs, ce que deviennent sous les drapeaux des hommes pour qui la charge du service militaire est plus lourde que pour les autres.

25

M. Jaurès. Très bien !

26

M. Raiberti. Il est inadmissible qu’un homme que le devoir militaire appelle sous les drapeaux puisse se dire avec amertume qu’il est chez lui une mère, une sœur, une femme, un enfant peut être, qui, par son absence souffriront de la faim. L’État a le devoir strict de prendre à sa charge soit seul soit en s’entendant avec les départements et communes…

27

M. Jaurès. Très bien !

28

M. Raiberti… les familles nécessiteuses dont les membres sont sous les drapeaux. (Très bien ! Très bien ! À l’extrême gauche et sur divers bancs)  [10]

29Il n’est pas fréquent que les socialistes et les députés de l’Union républicaine se retrouvent sous le même étendard pour s’opposer à un texte proposé par la majorité radicale et Flaminius Raiberti s’y attèle. Tandis que de son côté, Joseph Reinach, autre représentant du centre-gauche mais cette fois issu des rangs de la gauche démocratique, interpelle les députés de la gauche radicale et les enjoint à ne pas voter contre la proposition gouvernementale comme le suggère la gauche socialiste lorsqu’il s’exclame :

30

Je me tourne vers mes amis de la gauche, je leur dis : les républicains ont la charge des destinées de la France. Qu’ils ne retombent pas dans les erreurs, qu’ils ne renouvellent pas les fautes commises, il y a quarante-six ans ! Nous, nous ne les commettrons pas  [11].

31Joseph Reinach tente ainsi de rallier à sa cause la gauche – sous-entendu la gauche radicale – en agitant le chiffon rouge de la loi Niel de 1867.

32Le graphique ci-dessous permet de voir si, en moyenne, le discours du député est apprécié, applaudi, souligné par les membres de sa famille politique (case blanche) ou au contraire s’il séduit, en moyenne, plutôt en dehors grâce à une « droitisation » du discours (gris foncé) ou une « gauchisation » de celui-ci (gris moyen). Ce graphique permet ainsi de savoir qui fait bouger les lignes politiques et en direction de qui, ou au contraire si les membres d’une même famille politique ont plutôt tendance à développer des discours autocentrés qui plaisent dans leur camp sans forcément chercher, en moyenne, à séduire au-delà de celui-ci. Pour les députés qui n’appartiennent à aucun groupe politique précis (les non-inscrits), ils s’adressent principalement aux centres, mais pour les autres, le graphique donne des indications assez précieuses.

33Il montre ainsi très bien que la gauche socialiste développe un discours qui séduit fortement en son propre sein sans que les soutiens manifestes venant de l’extérieur soient très nombreux ; ou tout au moins, qu’ils ne sont pas suffisamment nombreux par rapport à ceux émis par ses propres membres pour que le discours moyen émis par les députés inscrits au groupe socialiste ou au groupe des républicains socialistes puisse être considéré comme favorisant une transgression des clivages ; et l’on peut ainsi donc dire que Jaurès est un socialiste qui parle aux socialistes. Cet élément confirme l’aspect plus unifié de la gauche socialiste face à la question de la loi des trois ans, mais cela n’empêche pas Victor Augagneur – issu des républicains socialistes – de chercher à convaincre la gauche radicale ; dans son groupe parlementaire, il est celui qui parle le plus souvent et aussi celui dont le discours est le plus élevé dans le graphique, sans pour autant dépasser, en moyenne, la frontière symbolique de sa famille. À l’inverse, les députés de la gauche radicale cherchent fréquemment à dépasser les frontières de leur propre famille pour gagner plus au centre (comme Messimy – ancien ministre de la Guerre – ou Méquillet) ou plus à gauche comme Bénazet ou Franklin-Bouillon. Dans cette famille politique, Félix Chautemps ou Louis Tissier (tous deux membres du groupe des républicains radicaux socialistes) s’opposent au projet de loi et sont très largement soutenus dans leur discours par les bancs de la gauche socialiste. Cet écartèlement de la famille radicale est lié au fait qu’une partie est porteuse du projet de loi étudié ici. Globalement, ceux qui « gauchisent » leur discours sont plutôt hostiles au projet tandis que ceux qui le recentrent y sont plutôt favorables ; cela n’empêche pas, par exemple, Adolphe Messimy de recentrer son discours tout en proposant « un contre-projet qui réduit la durée du service à trente mois et même au-dessous  [12] ». Il est intéressant de relever que les membres du gouvernement intervenant dans le débat sortent peu du cadre idéologique de leur propre famille – voire de leur propre groupe parlementaire – et délivrent, en moyenne, un discours qui sied prioritairement aux députés assis dans les rangs du groupe parlementaire auquel ils sont inscrits : Charles Dumont et Eugène Étienne semblant s’adresser chacun à leur propre famille politique, tandis que le président du Conseil Louis Barthou recueille volontiers les faveurs du centre. Il s’emploie donc à chercher de ce côté-là des alliés pour soutenir son projet de loi.

Figure 2. Qui fait bouger les lignes politiques ?

Description de l'image par IA : Carte politique avec des noms et des groupes politiques en nuances de gris et de noir.

Figure 2. Qui fait bouger les lignes politiques ?

34De leur côté, les députés du centre-gauche, tels Joseph Reinach, Flaminius Raiberti et plus encore François Deloncle, s’adressent aux députés situés à leur gauche, voire à leur extrême-gauche et semblent obtenir leur approbation. Ainsi Flaminius Raiberti n’est pas, par principe, opposé à la mise en place d’un service militaire de trois ans, au contraire, puisqu’il affirme « pour cela, nous n’avons qu’un moyen, c’est de voter le service de trois ans », que cela est « un devoir national  [13] » et « la solution la plus claire et la plus simple [serait] un article unique de loi : “l’article 32 de la loi du 29 mars est ainsi modifié : ‘Tout Français reconnu propre au service militaire fait partie de l’armée active pendant trois ans  [14].’ ” » Pourtant, selon Raiberti, « le projet de la commission est très intéressant, mais il ne modifie pas seulement la durée du service ; il contient une loi des cadres ; il contient une loi des dispositions sur le regroupement des officiers de complément qui trouverait mieux leur place dans une loi d’avancement ; il contient une loi d’assistance et enfin une loi sur les avantages pécuniaires à faire aux engagés et aux rengagés.  [15] » C’est pourquoi Flaminius Raiberti s’oppose au projet de loi défendu par le gouvernement Barthou. Et Raiberti de finalement soutenir que ce qui semble rapprocher le centre-gauche de la gauche socialiste est le reflet de leurs fractures sur le fond : « Vous verrez tout à l’heure, Monsieur Jaurès, que j’arrive au contre-pied de votre conclusion.  [16] »

35Après avoir montré comment certains députés cherchaient en dehors de leur propre famille politique l’approbation des députés de la Chambre, il convient de s’intéresser au contenu du discours et aux mots choisis par les députés.

Des mots pour le dire

36L’objectif de notre article n’est pas d’effectuer une analyse lexicométrique complète mais bien d’essayer de voir si, dans le cadre d’une discussion parlementaire portant sur l’allongement de la durée du service militaire, s’expriment des opinions ou des courants pacifistes. Cependant, essayons de voir comment s’organise le débat et quel est le champ lexical dominant entre les 15 mai et 17 juin 1913. Le compte-rendu in extenso recense 181 060 mots, soit un peu plus d’un million de signes.

37Les dix références les plus employées dans les débats concernent les notions d’« homme(s) » (949 fois), d’« année(s) » (948 fois), d’« armée(s) » (769 fois), de « législation » (703 fois), d’« Allemagne » (655 fois), de « nation(s) » (586 fois), d’« effectif(s) » (445 fois), de « service(s) » (419 fois), de « militaire(s) » (364 fois) et de « guerre(s) » (362 fois). De ces références récurrentes ressort donc le discours générique du débat portant sur l’évolution de la « législation » sur le « service militaire », en en augmentant le nombre des « années » afin d’augmenter en même temps les « effectifs » en « hommes » de l’« armée », pour défendre la « nation » en cas de « guerre » avec l’« Allemagne ». La guerre est donc un vocable apparaissant fréquemment dans les discussions portant sur la loi des trois ans ; qu’en est-il de la paix ? Si vis pacem para bellum dit la locution latine… et il semble bien que cet adage ait été au cœur des discussions autour de la loi des trois ans puisque la paix intervient peu.

38C’est en tout cas ce que semble souligner Joseph Reinach lorsqu’il déclame :

39

Messieurs, de ce que l’instrument d’agression existe, faut-il conclure à l’intention d’une politique d’agression ? Je suis, pour ma part, profondément convaincu que le Chancelier de l’empire, M. de Bethmann-Hollweg a attesté, avec une égale véracité, la volonté pacifique de l’Allemagne et sa volonté de vaincre, en cas de guerre. Mais c’est précisément parce que, nous aussi, nous pouvons affirmer les mêmes volontés, de garder la paix et de vaincre en cas de guerre ; c’est parce que nous sommes également résolus à ne renouveler ni les fautes politiques qui ont conduit à la guerre de 1870, ni les fautes militaires qui ont conduit aux défaites de 1870, que nous avons pour premier devoir de nous rendre un compte exact des choses et de ne pas nous payer d’illusions et de mots. Il faut que nous regardions en face le danger, tout le danger qui pourrait, quel que soit notre amour de la paix, surgir inopinément devant nous. (Très bien ! très bien !)  [17]

40Ou encore, quand il cite Adolphe Thiers pour appuyer sa démonstration :

41

Et M. Thiers insiste : « Soyons très pacifiques, mais à la condition de ne pas cesser d’être très forts. » « Je crois même, dit-il, que nous serons d’autant plus pacifiques que nous serons plus forts. Les vrais politiques ne veulent pas réduire leur pays à dépendre de la sagesse d’autrui. Soyons forts et sages.  [18] »

42Si le mot « guerre » apparaît 499 fois – la référence explicite à celle-ci n’est comptabilisée que 362 fois, le reste concernant en fait la mention du « ministre de la guerre », de son ministère ou du « conseil supérieur de la guerre » – le mot « paix » de son côté, auquel ne se rattache ni ministère ni conseil supérieur pour la défendre, est utilisé 165 fois seulement ; ce mot correspond donc à 0,09 % des termes utilisés dans le débat contre 0,28 % pour le mot « guerre » tout en sachant que le mot le plus souvent prononcé correspond à 0,52 % des termes utilisés.

43En plus du substantif « guerre(s) », celui de « conflit(s) » est utilisé 12 fois et l’adjectif « guerrier(s) » l’est deux fois, tandis que « conflictuel(s) » n’est jamais employé. Du côté de la paix, le « pacifisme » n’apparaît jamais ; le terme (adjectif ou substantif) « pacifiste(s) » est employé cinq fois et celui de « pacifique(s) » treize fois.

44Dans ces échanges verbaux ou démonstrations, la guerre est employée dans un contexte particulier où apparaissent avant tout les notions de « temps de guerre » (21 fois), d’« Allemagne » (17 fois), d’« armée » (14 fois), de « Balkans » (14 fois), d’« Autriche » (8 fois), de « déclaration » (8 fois), de « changement » (8 fois), de « budget » (7 fois), d’« hommes » (7 fois), d’« école de guerre » (6 fois) et d’« effectif » (6 fois). De son côté, la paix semble se suffire à elle-même dans le discours et appelle peu de relations avec d’autres notions, en dehors de celles de « temps de paix » (74 fois) ou d’« effectif de paix » (8 fois).

45Vingt-quatre députés différents utilisent les vocables liés à la guerre ou à la paix lors de leurs interventions. Cinq sont issus du groupe socialiste (Jean Colly, Jean Jaurès, Camille Reboul, Albert-Thomas, Édouard Vaillant), un du groupe des républicains socialistes (Victor Augagneur), neuf du groupe des républicains radicaux socialistes (Félix Chautemps, Antoine Durafour, René Le Hérissé, Abel Lefèvre, Adolphe Messimy, Henry Paté, Gustave Pédoya, Amédée Thalamas et Louis Tissier), trois du groupe de la gauche radicale (Louis Barthou, Paul Bénazet et Édouard Lachaud), quatre du groupe de la gauche démocratique (Eugène Étienne, Joseph Patureau-Mirand, Joseph Reinach et Georges Veillat), un du groupe de l’union républicaine (Flaminius Raiberti) et un du groupe des droites (Émile Driant).

46Les députés issus de la gauche radicale utilisent 66 fois un vocable issu du registre de la guerre ou de la paix évoqué ci-dessus ; la gauche radicale 133 fois, le centre-gauche 268 fois et la droite une seule fois. Le commandant Émile Driant n’intervient, en effet, qu’une seule fois en utilisant le mot « guerre », dans le cadre d’un échange avec Victor Augagneur qu’il interrompt en disant : « Mais cet effort avait commencé avant la guerre balkanique ! (Bruit à l’extrême gauche.)  [19] »

47Celui qui utilise le plus grand nombre d’occurrences issues de ce champ lexical est Joseph Reinach ; avec 120 occurrences à lui seul, il est à l’origine de près du quart des utilisations. Il faut dire que, dans le même temps, Joseph Reinach fait non seulement partie de ceux qui interviennent le plus, mais également de ceux qui parlent le plus longuement : le plus disert dans le cadre du débat étant Félix Chautemps (21 032 mots, soit 11,61 % du débat et une moyenne de 163 mots par intervention) afin de démontrer l’ineptie du projet tandis que face à lui, Joseph Reinach semble parvenir à imposer plus longuement le développement de son discours puisque ses 18 866 mots (10,42 % du débat) se font dans le cadre d’interventions qui, en moyenne, comptent 483 mots. Les mots issus du champ lexical restreint de la guerre et de la paix correspondent donc à 0,64 % du discours de Reinach, mais le plus surprenant est que le registre de la guerre apparaît 74 fois seulement. Le rapport qui existe entre les utilisations des mots de la « guerre » et celles des mots de la « paix » s’établit à 1,61. Cela signifie que Reinach utilise 1,61 fois plus le registre de la guerre que celui de la paix ; seulement, serions-nous tentés d’écrire. Car, en effet, en moyenne dans le débat, ce rapport s’établit à 2,05. Cela signifie que Reinach, dans son discours, laisse plus de place, en moyenne, à la paix que les autres intervenants – ou tout au moins que la surreprésentation la guerre y est moins prononcée. Reinach n’est d’ailleurs pas le seul de son groupe politique à être dans cette situation. En moyenne, pour le groupe de la gauche démocratique, le rapport s’établit à 1,11 ; il est de 0,93 pour l’union républicaine où seul Flaminius Raiberti fait référence à ce champ lexical – montrant là une utilisation plus importante du registre de la paix que de celui de la guerre ; il est de 2,69 pour le groupe des républicains radicaux socialistes et de 3,03 pour la gauche socialiste. Ainsi, plus on s’éloigne de l’extrême-gauche, plus les références à la paix se font nombreuses alors qu’intuitivement nous aurions rapproché le discours pacifiste – et en conséquence l’emploi massif du champ lexical de la paix – à cette gauche socialiste dont le chef de file est Jean Jaurès. Celui-ci est d’ailleurs un cas assez atypique dans sa famille politique puisque le rapport qu’il utilise est de strictement 1,00. Il faut dire qu’il emploie assez peu ce champ lexical (6 fois au total). Dans la discussion générale qui nous intéresse ici, il est à souligner que Jaurès intervient beaucoup mais est économe de ses mots (4 009 mots prononcés seulement, soit 2,21 % de l’ensemble du débat, avec une moyenne de 41 mots par intervention), sans doute parce qu’il se réserve pour la présentation de son contre-projet, les 17 et 18 juin 1913.

48Les dix-huit occurrences des termes « pacifique » et « pacifiste » sont assez symptomatiques du phénomène avec trois occurrences (Colly) pour le groupe socialiste, une (Augagneur) pour le groupe des républicains socialistes, deux (Durafour) pour le groupe des républicains radicaux socialistes, huit (Reinach et Veillat) pour celui de la gauche démocratique et quatre (Raiberti) pour l’union républicaine. Pourtant, si le centre-gauche s’empare du vocabulaire de la paix et du pacifisme, ce n’est en aucun cas pour défendre ardemment ces idées ou valeurs, bien au contraire. Les députés Reinach, Veillat ou Raiberti ironisent souvent autour de la paix ou des valeurs du pacifisme comme le montrent les réactions enregistrées par les greffiers lors de la prise de parole du républicain radical socialiste Félix Chautemps qui déclame :

49

J’ajoute que le chancelier lui-même a rappelé dernièrement à la tribune du Reichstag ces paroles de Bismarck : « Si la France attendait une déclaration de guerre de l’Allemagne, la paix serait éternelle. » (Rires ironiques au centre et à droite. — Mouvements divers.)  [20]

50Joseph Reinach souligne que l’espoir de paix n’est qu’illusoire dans le contexte géopolitique du temps :

51

La paix, pour presque tous les peuples, était la probabilité, équivalant à la certitude de l’avenir. Nous sommes entrés, au contraire, depuis plus de huit années, dans une ère toute différente, l’ère, si je puis dire, de la précarité de la paix ; et il n’y a plus un peuple de l’Europe qui ne soit obsédé par la pensée, je ne dis pas de la probabilité, mais de la possibilité d’une guerre générale sortant tout à coup, surgissant tout à coup d’un conflit local ou d’un incident inattendu. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche et au centre.)  [21]

52

Mais je dis, et je suis en droit de dire, et c’est à leur honneur, que cette loi de 1905 était la preuve manifeste, éclatante, de leur confiance, de la confiance générale des Chambres et du pays dans une longue paix. (Vifs applaudissements à gauche et à l’extrême gauche.) Cette confiance était si profonde, elle semblait si justifiée par les faits, les idées pacifistes avaient pris, en conséquence, un tel développement que les gouvernements et les Chambres ne se contentèrent pas de diminuer la durée du service militaire mais qu’ils diminuèrent en même temps l’ensemble des dépenses du ministère de la guerre. […] Seulement, Messieurs, la volonté pacifique des peuples et des gouvernements, si forte soit-elle, n’a pas encore suffi à régler inflexiblement le cours de l’histoire. La marche de l’histoire est déterminée aussi par d’autres facteurs, par d’autres influences, qui se manifestent quelquefois d’une manière inattendue, alors même qu’elles dépendent de causes anciennes et dont la sagesse commande de toujours prévoir l’intervention. (Très bien ! très bien ! au centre et sur divers bancs à gauche.)  [22]

53Veillat exhorte de son côté les pacifistes de la Chambre et de la société civile à ne pas se bercer d’illusions et il les encourage à soutenir et voter le projet de loi des trois ans. Selon lui, ce pacifisme ne peut suffire et il se positionne contre l’ensemble des parlementaires adeptes du pacifisme par le droit ou pacifisme juridique  [23] (ou encore juripacifisme  [24]), tels que Léon Bourgeois, Paul d’Estournelles de Constant, Ferdinand Buisson, etc.

54

Ah ! Messieurs les pacifistes se disent que cette menace allemande n’est pas à redouter, que la nation qui, à l’heure actuelle, se jetterait sur l’autre sans raison impérieuse, sans avoir épuisé tous les moyens de la diplomatie, déchaînerait une telle guerre, commettrait un tel crime qu’elle serait mise au ban des nations civilisées, qu’elle serait flétrie par les historiens de l’avenir et que par suite elle reculerait devant de pareilles conséquences. C’est une erreur : il existe encore une morale pour les individus, il n’existe pas de morale pour les nations. (Applaudissements au centre.)  [25]

55

Il ne suffirait pas à la France de proclamer son idéal républicain, démocratique et même socialiste pour ceux d’entre nous qui se rallient à cette doctrine ; il ne lui suffirait pas d’affirmer la droiture de ses intentions, de déclarer qu’elle est pacifiste – cela, qui donc l’ignore – il ne lui suffirait même pas d’avoir les sympathies du monde entier ; non cela ne nous protégerait pas. On peut avoir le droit pour soi, mais c’est un bouclier insuffisant. (Très bien ! très bien ! au centre.)  [26]

56Dans cette discussion autour de l’allongement de la durée du service militaire, en un temps troublé par des guerres périphériques mais néanmoins dangereuses, et où les tensions entre la France et l’Allemagne restent fortes, il apparaît que le discours pacifiste à la Chambre a bien des difficultés à s’exprimer et surtout à se faire entendre. Le seul moment d’éloquence pacifiste qui surgit au cœur de ce débat s’effectue le 16 juin 1913, pratiquement au moment de la clôture de la discussion générale autour du projet de loi, lorsque Jean Colly se lance dans une tirade pacifiste et une passe d’armes verbale avec Amédée Bienaimé (groupe des républicains progressistes, amiral mis en disponibilité depuis 1902), Henri Laniel (groupe de l’union républicaine, saint-cyrien rendu à la vie civile pour se consacrer à la politique), Joseph Patureau-Mirand (groupe de la gauche démocratique, avocat) et Maurice Binder (non-inscrit, avocat).

57

Je suis un adversaire résolu de toutes les armées, quelles qu’elles soient. Je suis un antimilitariste impénitent. Je dis : « À bas toutes les armées ! » […] Je suis un ami de la paix. Vous ne pouvez pas m’en faire grief. Du moment que l’on retire les couteaux qui sont entre les mains des enfants, de crainte qu’ils se blessent, on devrait retirer tous les fusils qui sont entre les mains des hommes, de crainte qu’ils s’entre-tuent. C’est une affirmation de ma part. […] Je voudrais, pour affirmer mes sentiments pacifiques, car je ne suis pas un pacifiste de pacotille, comme il y en a beaucoup, je voudrais qu’on brisât tous les fusils et qu’on fondit tous les canons.

58

M. l’amiral Bienaimé. Du monde entier ?

59

M. Colly. Oui, amiral, du monde entier. Quand je dis tous les fusils, tous les canons, je crois que je m’explique clairement : tous les fusils, tous les canons du monde entier.

60

M. Henri Laniel. Le moyen ?

61

M. Colly. Le moyen, c’est d’être sincèrement pacifiste. Ce n’est pas de crier : « vive la paix » et de s’armer jusqu’aux dents comme le font en ce moment les nations. […] Mais que m’importe. Ce n’est pas pour vous que je parle ; je parle pour le pays, je parle pour ceux qui partagent mes idées. […] Si aujourd’hui j’apparais à vos yeux comme un utopiste, quand je tiens ce langage, quand je dis que je voudrais voir fondre les canons du monde entier pour en couler une statue de la paix, assez haute pour être aperçue des hommes de tous les continents… (Applaudissements à l’extrême gauche. – Rires sur divers bancs).

62

M. Joseph Patureau-Mirand. Cela ne changerait rien. C’est la nature humaine qu’il faut changer. S’ils n’avaient plus de fusils, les hommes prendraient des triques…

63

M. Colly. ... si, dis-je, je tiens ce langage et si je puis apparaître comme un utopiste, l’avenir me donnera raison. D’autres hommes s’empareront de la déclaration d’aujourd’hui et diront : « Voilà un député qui a vu clair, qui a vu plus loin que ses contemporains. » (Rires au centre) je ne sais, Messieurs, si vos rires sont ironiques ou approbateurs, mais je considère, pour mon compte, que je tiens le langage de la raison. Je regrette de n’être pas compris.

64

À gauche. Vous êtes peut-être d’un siècle ou deux en avance  [27].

65La loi est assez facilement votée par 358 voix pour et 204 voix contre lors du scrutin du 19 juillet 1913 – douze députés n’ayant pas voté  [28] et vingt étant absents par congé  [29]. Le vote final montre bien la fracture qui existe au sein de cette gauche à ce sujet. Si le groupe du parti socialiste vote en bloc contre le projet de loi (en dehors de Joseph Lagrosillière qui ne participe pas au vote), le groupe des républicains socialistes est loin d’être aussi uni que pouvaient le laisser penser les prises de paroles lors des débats puisque sur les 33 députés du groupe, 23 (soit environ 70 %) votent contre le projet de loi dont Joseph Paul-Boncour  [30] et René Viviani – qui, devenu président du Conseil le 13 juin 1914, lancera ce fameux appel aux femmes françaises dans lequel il les exhorte à « remplace[r] sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille  [31] ». Mais sept (Candace, Frayssinet, Landry, Légitimus, Millerand, de Monzie et Paturet) votent pour, un est absent (de Kerguézec) et deux ne participent pas au vote (Doussaud et Grodet). Au sein du groupe des républicains radicaux socialistes, 85, dont Ferdinand Buisson, repoussent le projet de loi. Ils représentent donc 57,43 % du groupe et montrent son éclatement sur cette question, comme sur de très nombreuses autres – au point qu’il est réellement difficile de parler d’un véritable groupe parlementaire. Pour la gauche radicale, la fracture est moins nette. Certes, il existe au sein de ce groupe des opposants à la loi des trois ans, dont Joseph Caillaux, le président du groupe à la Chambre, mais les 21 récalcitrants ne représentent que 18,92 % du groupe. La gauche radicale vote donc massivement en faveur du projet de loi (Delcassé, Marquet, Perreau-Pradier et Ruau étant absents, Mairat ne participant pas au vote). Le centre gauche est lui très nettement favorable au projet in fine proposé, puisque sur les 74 députés du groupe de la gauche démocratique, trois (l’avocat sarthois Maurice Ajam, le docteur périgourdin Clément Clament et le bâtonnier bordelais Émile Constant) seulement votent contre.

66 

67Le discours pacifiste aura donc assez peu porté dans l’hémicycle et le maintien de la paix semble passer, une fois encore, par la prolifération des armes ou l’allongement de la durée du service militaire, confirmant le si vis pacem para bellum. Cette faible audience, voire l’inaudibilité, du discours pacifiste à la Chambre s’explique par une multitude de causes parmi lesquelles nous en retiendrons deux sans doute plus décisives pour cette analyse. D’abord, le pacifisme est un courant d’opinion finalement assez récent ; et le mot même n’aurait été utilisé pour la première fois dans ce sens qu’en 1901, lors du congrès international de la Paix de Glasgow, par le juriste français Émile Arnaud, président de la Ligue de la paix et de la liberté  [32]. Ensuite, s’« il est commode de rassembler sous l’étiquette de "pacifistes" tous ceux qui défendaient la paix et affirmaient leur intention de se mobiliser en cas de crise européenne pour empêcher que la guerre n’éclate, […] [les pacifistes] étaient loin en 1914 de faire l’objet d’un consensus et ne renvoyaient pas à une attitude uniforme, à une doctrine cohérente et unifiée. [33] » Aussi, les lignes de fracture qui existent au sein du mouvement pacifiste, partagé entre des visions juripacifiste, antimilitariste, anarcho-syndicaliste, entre autres, traversent aussi les familles de la gauche parlementaire française. Il apparaît donc que les partisans d’un « pacifisme intégral » sont peu présents et influents à la Chambre tandis que dominent des visions influencées par le juripacifisme qui accepte l’idée de l’usage de la légitime défense – et donc le recours aux armes – face à une violence injuste. Cela laisse entrouverte la porte à l’idée d’une « guerre du droit » dans un contexte où la Chambre évoque très souvent, dans les débats analysés, la possibilité d’une « guerre brusquée » déclenchée par une agression de l’Allemagne. Quand se présente le risque imminent de guerre, les lignes de fracture qui traversent les gauches parlementaires sont globalement demeurées les mêmes et peu nombreux sont ceux qui, comme Jean Jaurès dans son éditorial du 31 juillet 1914, proclament :

68

C’est à l’intelligence du peuple, c’est à sa pensée que nous devons aujourd’hui faire appel si nous voulons qu’il puisse rester maître de soi, refouler les paniques, dominer les énervements et surveiller la marche des hommes et des choses, pour écarter de la race humaine l’horreur de la guerre. Le péril est grand, mais il n’est pas invincible si nous voulons garder la clarté de l’esprit, la fermeté du vouloir, si nous savons avoir à la fois l’héroïsme de la patience et l’héroïsme de l’action.

69L’assassinat de Jaurès scelle, en quelque sorte, le sort de ces quelques parlementaires de l’extrême-gauche farouchement hostiles à la guerre puisque, dès le 4 août, le Président Raymond Poincaré fait appel à l’Union Sacrée devant la Chambre et le Sénat. Le même jour, les crédits de guerre sont votés à l’unanimité. Reste à savoir comment cette Union Sacrée peut-elle tenir et comment le courant pacifiste – dans la société civile, dans le cadre de l’engagement militaire des hommes et dans les organes politiques – peut-il se faire entendre en temps de guerre.


Mots-clés éditeurs : Chambre des députés, gauche, loi de trois ans, service militaire, Troisième République

Date de mise en ligne : 04/05/2017

https://doi.org/10.3917/parl2.026.0067