La Torah sortira du signifiant
Un entretien avec Pierre Israël Trigano à l'occasion de la parution de L'Inconscient de la Bible
- Par Ariane Callot
Pages 249 à 260
Citer cet article
- CALLOT, Ariane,
- Callot, Ariane.
- Callot, A.
https://doi.org/10.3917/parde.052.0249
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- Callot, Ariane.
- CALLOT, Ariane,
https://doi.org/10.3917/parde.052.0249
L’Inconscient de la Bible (Pierre Israël Trigano, en collaboration avec Agnès Vincent). Tome 1 – Le Dieu hébreu, 240 p. Tome 2 – Matière et humanité, 304 p. Tome 3 – Chute et rédemption, 320 p. Tome 4 – L’avènement de la féminité, 276 p. Tome 5 – Peuple, Torah, Évangile, 340 p. Tome 6 – La révolution hébraïque. Réel éditions, collection « Relectures » [1]
1Pierre Israël Trigano, vous avez 59 ans. Vous êtes docteur en philosophie, vous avez créé avec Agnès Vincent l’École du Rêve et des Profondeurs qui propose une lecture et une pratique renouvelées de la psychanalyse des profondeurs de Carl Gustav Jung. Vous animez des séminaires de relecture de la Bible hébraïque et vous avez écrit plusieurs livres sur la psychanalyse de Jung, la Bible hébraïque et le Nouveau Testament [2]. Vous êtes actuellement en train de publier à Réel éditions un ouvrage immense qui comportera sept tomes au titre étrange : L’inconscient de la Bible. Vous en avez déjà publié cinq à espaces rapprochés et les deux derniers devraient être édités dans les mois qui viennent. En vous lisant, on a l’impression que c’est votre « opus », l’œuvre impérative et pressée de votre âme ?
2Disons que c’est l’œuvre cristallisant une trentaine d’années de chemin intérieur dans les spiritualités juive et chrétienne et de recherches théoriques dans le domaine des sciences humaines. Éditer cette œuvre, oui, cela atténue très certainement la pression de l’âme ! J’ai l’impression que c’est le bon moment pour l’éditer, en cette heure d’une crise radicale de la civilisation occidentale, de la désaffection du rationalisme de la modernité, et de la menace de l’intégrisme ou du fondamentalisme. Je cherche à reformuler par ma relecture de la Bible une expérience de la transcendance qui ne renie pas pour autant l’apport de la modernité, et notamment, c’est un paradoxe, sa critique de la religion et son désir de révolution.
3Qu’entendez-vous par « l’inconscient de la Bible » ?
4Il n’est pas question de la Bible en grec ou en français, mais de la Bible dans son original hébraïque. L’idée est simple. Je montre que le texte biblique en hébreu contient en réserve une information bien plus ample et radicale que celle lue depuis 2 000 ans, aussi bien par la Synagogue que par l’Église ou même la critique biblique universitaire. Une telle information est restée dans l’inconscient du texte jusqu’à aujourd’hui. Mais précisément, cette information n’est lisible et concevable que pour notre génération aujourd’hui, dont le point de vue a été élargi et préparé par toutes les révolutions théoriques de la modernité : la découverte de l’inconscient par la psychanalyse, la critique radicale de l’aliénation sociale de l’être humain par le marxisme, le questionnement sur le sens de la féminité, dans le sillage du mouvement féministe, la révolution scientifique de la physique quantique également, qui nous affranchit d’un matérialisme étriqué. Mais pour que l’information nouvelle soit délivrée, il est également nécessaire que toutes ces révolutions théoriques soient elles-mêmes en retour « alchimisées » par le point de vue herméneutique de la tradition hébraïque, notamment de la kabbale.
5Pouvez-vous donner un exemple qui illustre votre pensée ?
6Prenons le Tétragramme, le nom en quatre lettres YHWH (yod, hé, va, hé) qui révèle l’essence ineffable de Dieu. Les traditions juive et chrétienne, mais aussi la critique biblique universitaire, ont approché ce nom comme un signifié, c’est-à-dire selon son sens tel qu’il est défini par la culture ambiante : l’Éternel, le Seigneur, le Dieu patriarcal tout-puissant qui apparaît, tour à tour, selon les spiritualités différentes, comme un dieu d’amour où de sévérité radicalement transcendant, extérieur à la vie humaine. Sur le plan du signifié tout a été dit de ce nom, et d’ailleurs de l’ensemble de la Bible, et tout est, il faut bien le dire, plutôt dévalué et en perte d’intensité.
7Mais j’affirme qu’il y a une autre révélation du nom divin qui est en attente d’être lue depuis l’origine de la Torah : celle qui passe par son signifiant, c’est-à-dire par l’agencement subtil de ses lettres et de ses mots. En hébreu, le mot ot qui désigne la lettre hébraïque signifie également « miracle ». Il y a un miracle dans cette langue biblique, en effet, et ce miracle est celui du signifiant. Plus que dans toute autre langue, le signifiant hébraïque, à savoir la lettre et le mot, est en lui-même porteur d’une source intarissable de sens qui révolutionnent le signifié sédimenté par toutes les générations passées.
8Ainsi les lettres en hébreu sont-elles aussi des mots qui ont un sens, et la lettre yod qui initialise le Tétragramme signifie « la puissance » et symbolise dans la culture biblique le genre masculin (yoda’a veut dire « connaître », « pénétrer ») le genre qui est celui de la puissance d’affirmation et d’action.
9Les trois autres lettres du Tétragramme composent le mot HaVaH qui signifie la vie (ou plus exactement, le vivre), le désir. Nous découvrons dès lors dans le signifiant (inconscient jusqu’à aujourd’hui) du Tétragramme cette révélation de son essence qui est particulièrement adéquate pour l’homme d’aujourd’hui : la puissance du vivre, la puissance du désir d’être qu’est la vie. Définition qui pourrait toucher même un athée convaincu et aider à dépasser l’opposition stérile entre traditionnalistes et modernistes. S’il est puissance de vie, c’est la puissance à l’origine de l’univers et qui m’anime de l’intérieur de moi-même en même temps qu’il anime tous les autres êtres. Ce n’est plus un dieu extérieur, mais il est ma vie, mon souffle, l’être véritable des hommes.
10On peut encore aller plus loin dans la contemplation du Tétragramme. Le mot HaVaH est de genre féminin en hébreu, et se caractérise par une présence redoublée et donc insistante de la lettre hé qui sert à désigner la féminité en hébreu et symbolise en ce sens l’ouverture (à l’autre). Le nom fondamental du Dieu d’Israël se révèle dès lors comme puissance de la féminité, c’est-à-dire masculin qui voue sa puissance à la réalisation de la féminité : puissance qui ne s’affirme pas elle-même en boucle mais qui veut l’affirmation et la mise en acte de l’ouverture féminine à l’autre, de la relation, de l’amour.
11Ce résultat n’est pas fortuit ou isolé. Je montre dans ce cycle d’ouvrages que le signifiant de la Torah subvertit systématiquement la représentation patriarcale de Dieu qui domine dans les cultures traditionnelles juive et chrétienne. Contrairement à ce que dit Françoise Gange [3], YHWH, le « dieu du judaïsme » ne se caractérise pas par la haine de la féminité et des femmes. Mais il n’est pas pour autant, comme l’affirment certains ethnologues, un dieu matriarcal ou une « déesse-mère », dont on oublie toujours qu’elle se caractérise essentiellement par des attributs phalliques redoutables (dont le fameux « serpent »). Il est un masculin encore pour une bonne part inédit, venant en subversion du masculin dominant dans la culture humaine. Celui-ci est puissance d’affirmation de lui-même, de l’identité, alors que le masculin divin est puissance de féminité, puissance qui se réalise en accueillant profondément l’autre, l’étranger.
12Le Dieu hébreu désire advenir et se réaliser dans sa création et sa façon à lui d’advenir est de refonder celle-ci sur la base de la féminité, de l’ouverture dans l’être. Tel est le projet encore largement inédit et inouï qui se révèle à nous par le signifiant hébreu de la Bible.
13Il aurait été impossible de faire cette lecture avant l’invention de la psychanalyse, qui nous a appris à rencontrer l’inconscient dans le signifiant, ni avant le féminisme qui nous a fait prendre conscience de l’importance de la féminité jusqu’ici censurée par la logique du masculin en inflation.
14J’ai été passionnée par le développement de ces thèmes, notamment dans le tome 1, « Le Dieu hébreu », et le tome 4 « L’avènement de la féminité ». Mais avant d’en venir à la question de la féminité, vous développez une conception de Dieu comme subversion de l’identité.
15Dans le tome 1, je pars de la vision mystique du « tsimtsoum » ou retrait divin à l’origine de la création que développe la tradition de la kabbale depuis Rabbi Isaac Louria, et je la lis notamment à partir de l’école hassidique. Selon cette vision, Dieu se retire pour laisser place à sa création comme autre que lui. Mais il est stupide de s’imaginer qu’il se retire dans un ailleurs puisqu’il est le tout. En fait, je comprends qu’il se retire en tant qu’identité, pour se faire la présence de l’autre de lui-même, par amour fou. Il se retire en tant que lui-même, ipséité, pour se faire l’autre de lui-même en tous les êtres. Je découvre dans cette vision la « science de la subversion divine » de notre monde aliéné, structuré sur l’identité.
16Eïn sof, le Dieu origine de l’univers est une expression que l’on traduit traditionnellement par le « sans fin », mais que l’on pourrait comprendre profondément comme le « néant d’identité » ou le « néant d’être ». Le néant, aïn, est un nom que la kabbale donne au divin : il se constitue néant pour lui-même et être pour les autres. Il ne s’enferme en aucune identité. Il est animé par la passion de l’altérité et de la différence. Telle est son essence véritable qui est implosion de tout essentialisme : il n’est lui-même qu’en se faisant de manière incessante présence de l’autre de lui-même. Ce qui signifie qu’il me constitue pleinement de sa présence dans ma singularité. Il me confère sa présence dans son être qui est accueil de l’autre, tout en constituant au même moment la présence de tous les autres, de tout l’univers, dans leurs singularités respectives. Mais en moi, il ne se réduit jamais à mon identité, étant l’autre de toute identité à tout jamais. Étant l’être véritable, il impose à mon être une ouverture à l’autre incessante. Il est la différence absolue qui se différencie sans cesse elle-même dans tous les êtres qu’il constitue, à travers eux et malgré eux.
17Vous vous revendiquez du monisme de la kabbale.
18Oui. Il est l’Un, l’Être de tous les êtres, le seul réel, mais non d’une unité abstraite devant qui le multiple serait irréel et il ne vise pas annuler celui-ci (comme certaines voies orientales le préconisent) puisqu’il lui confère sa présence, sa réalité de manière incessante. Ce qui implique d’abandonner la conception classique de la transcendance, à savoir celle qui, en opposition à l’immanence, pose un Dieu extérieur à sa créature, puisqu’il est la présence intime de toute chose. Il est donc le plus intérieur à moi-même. Il ne se réduit cependant pas à l’immanence, car cette présence que je suis profondément en lui ne m’appartient pas, n’est pas la propriété privée de mon moi. Elle est la puissance de vie qui travaille à subvertir mon identité, elle m’ouvre sur l’autre et sur tous les autres qu’elle constitue aussi, non pour me réduire à eux, mais pour m’enrichir de leurs différences sans cesse, pour me différencier à leur contact. Les rencontres sont alchimiques et créent un épanouissement de différenciations incessantes dans tous les sens. Il est mon être, certes, mais mon être comme autre de mon identité, ouverture à tous les autres. Ainsi la transcendance divine doit-elle désormais être conçue comme intérieure. Elle est de l’intérieur de moi-même, ce qui vient transcender mon identité pour me mettre en relation à l’autre. Dès lors la religion est dépassée et devient psychologie, car c’est de l’intérieur de ma psyché que je le rencontre.
19D’où votre intérêt pour la psychanalyse spirituelle de Jung ?
20Oui. Hormis plusieurs aspects de lui que je suis amené à critiquer, ce que je découvre de fondamental dans sa psychanalyse, c’est l’expérience que la présence divine, ou Soi de l’Être, se trouve au cœur de l’inconscient, et qu’elle n’est pas le moi. Mais de ce cœur de l’inconscient (qui, paradoxalement est conscience), elle aide le moi à s’ouvrir à un processus de différenciation incessante qui est la vie même.
21Il y a un mystère, cependant. Vous dites que cette subversion divine de l’identité est contrecarrée. Et vous découvrez dans la Bible que, pendant tout un premier temps de la création, nommé par la tradition juive ha olam hazeh, « ce monde-ci », le Dieu-néant passe par un sacrifice originaire qui le fait apparaître comme « mort » au sein de ses créatures. Parlez-nous de ce sacrifice.
22On peut relire l’expression en quatre mots plutôt que trois (toujours la créativité remarquable du signifiant hébreu !) : ha olam ha zeh, « le monde de l’agneau ». Le néant d’identité commence paradoxalement par constituer les créatures en tant qu’identité, enfermées dans la matrice d’un programme identitaire qui se présente comme irréversible. Sa nature ne transparaît pas dans sa création au commencement. Il est dès lors, comme le dit l’Apocalypse de Jean, « l’agneau » divin immolé depuis le commencement du monde, et le monde apparaît comme le lieu de son sacrifice, qu’il assume par amour fou. L’identité le refoule. Elle est tautologique : moi, je suis moi, dit-elle, et pleine d’elle-même, elle exclut l’autre, toute possibilité de différenciation. Elle est matrice fermée qui retient prisonnière le possible de la naissance de l’être à l’autre. Mais de l’inconscient cependant, YHWH appelle et il pousse, il est pulsion de vie, pulsion de naissance, pulsion de différenciation incessante.
23Vous dites que dans la Bible, le Satan, ennemi de cette pulsion, symbolise la pesanteur des matrices identitaires, qui voudraient toujours se perpétuer comme irréversibles.
24Oui, je démontre que l’on peut lire dans son nom en hébreu (miracle du signifiant toujours !) l’expression « la naissance dénaturée ». Il mortifie l’expérience de l’altérité et « cloître », à l’intérieur des matrices identitaires, la féminité de l’être, sa capacité de s’ouvrir à l’autre, au nouveau, à la différence. D’où effectivement aussi l’oppression subie par les femmes au cours de l’histoire humaine, cloîtrées par le masculin aliéné.
25Mais en opposition à la figure satanique vient aussi le potentiel de l’expérience humaine sur la terre. Vous écrivez que la Bible enseigne la vocation divine de l’être humain ?
26En effet, la Bible, dans sa texture signifiante, est l’expression de l’humanisme divin. Dans l’être humain, le néant divin a le projet de transparaître à nouveau, de « ressusciter » au sein de sa création. L’être humain est en effet l’être qui, par l’aventure de la parole, peut se différencier sans cesse de son identité actuelle, devenir l’autre de lui-même par la rencontre alchimique de l’autre, l’accueil de l’étranger. Il est en capacité de laisser YHWH, la puissance de féminité, être son être véritable. Mais il est aussi le lieu d’un immense combat spirituel qui traverse toute l’histoire, car il est retenu par le Satan dans les matrices identitaires, continuation du règne animal en lui. L’humanité véritable est en lutte pour sa naissance. L’enjeu en est la réalisation de la création, ha olam haba, « le monde qui vient », selon la tradition juive, que l’on peut relire (miracle du signifiant hébreu !) ha olam oheb, « le monde de l’amour ».
27En quoi consiste le monde de l’amour ?
28Tout son mystère est contenu dans le nom divin Elohim, que l’on traduit « Dieu » dans la Bible. C’est un nom étrange car il est au pluriel. Quand il commande normalement un verbe au pluriel, on le traduit par « les dieux », « les idoles ». Mais quand il commande un verbe au singulier, alors on sait que c’est le Dieu-un d’Israël. Nous en concluons que l’Être de tous les êtres est une pluralité qui agit en unité, c’est-à-dire littéralement, une communauté. « YHWH est Elohim », nous dit la Bible, c’est-à-dire la communauté cosmique de toute la création. YHWH, l’autre de lui-même, constitue tous les êtres. Il est donc leur communauté véritable, Elohim. Il s’agit d’une communauté véritablement universelle dans laquelle les différences peuvent s’accueillir mutuellement sans se réduire, mais au contraire en se différenciant sans cesse au travers même de leur communion de vie. Elohim est en quelque sorte le « Nous » communautaire divin de la vie qui veut transparaître, se réaliser dans nos existences. Je montre dans mon tome 2, en m’appuyant sur les découvertes étonnantes de la physique quantique, en liaison avec les récits de la création dans la Bible et la kabbale, que ce « Nous » est déjà réalisé de toute éternité dans les soubassements cachés de la matière de l’univers. Mais il veut ressurgir dans l’expérience de la vie humaine sur la terre. L’humanité est appelée à se réaliser elle-même comme un Nous universel Elohim.
29D’où votre relecture étonnante du verset 26 de Genèse 1 : Elohim dit « faisons un homme à notre image et à notre ressemblance ».
30Je démontre que nous pouvons le relire (miracle du signifiant hébreu !) : « nous ferons (inexorablement) un être humain dans la figure du Nous, le plus possible forme du Nous ».
31Selon la Bible et la kabbale, l’être humain a une dimension théurgique et chamanique. Il a la vertu de pouvoir réharmoniser l’univers, à condition que l’humanité se réalise elle-même en « royaume d’Elohim », c’est-à-dire en « Nous », en communauté humaine universelle. Je le redis, non pas sur le mode d’un universel abstrait et unidimensionnel où tout le monde aurait la même identité, mais comme une multitude unitaire, « unimultidimensionnalité ».
32Votre démarche dans ces livres se déroule sans cesse en union des contraires. Elle repose à la fois sur une vision mystique de l’être humain dans sa fonction théurgique, et sur une approche quasi matérialiste, dirais-je, des conditions de sa réalisation historique. Il me semble que vous intégrez notamment le point de vue de Marx dans votre approche.
33En effet, pour Marx, l’être humain est dans son authenticité communauté universelle, et sa vision prophétique est préformée dans ce que j’appelle l’inconscient de la Bible. Je montre que nous trouvons dans la Bible (si on la lit à partir de la richesse du signifiant) une convergence étonnante avec la critique de l’aliénation sociale de l’être humain et la critique du capitalisme que l’on trouve chez Marx. On y trouve même une vision prophétique très pertinente d’un grand combat qui traverse l’histoire entre « la descendance de la femme » et « la descendance du serpent », qui s’apparente à la lutte des classes et qui s’achève en culminant avec la destruction révolutionnaire du capitalisme, l’entraide universelle, la mise en commun de toutes les ressources.
34Une révolution qui est donc également, dites-vous, l’avènement de la féminité. Dans votre tome 4, vous opérez une relecture révolutionnaire des trois premiers chapitres de la Genèse qui ont hélas souvent contribué dans l’histoire à inférioriser le féminin.
35Je lis dans tous ces chapitres, la femme, ishah, en hébreu comme le symbole de l’archétype de la féminité dans l’être humain, à savoir sa capacité à s’ouvrir à l’autre, à accueillir l’étranger, le nouveau, à l’aimer, qu’il ne faut pas confondre, comme on le fait souvent, avec l’archétype de la maternité. L’humanité ne peut se réaliser en « monde de l’amour », et donc réaliser son être, que par cette dimension de la féminité. Et au travers de cette réalisation, YHWH ne peut donc lui-même se réaliser que par cet avènement de la féminité. Or, la Bible (si on la lit à partir du signifiant) nous enseigne qu’il y a eu un véritable « coup d’état ontologique ». Le masculin des matrices identitaires s’est en quelque approprié l’être humain et l’a réduit à lui seul. Le féminin a été réduit à l’état de « femelle », neqévah en hébreu. Mais le même mot prononcé neqouvah (miracle du signifiant hébreu !) signifie « la trouée, la maudite ». « Le Satan » a maudit l’ouverture. La conséquence en est que les femmes, icones physiques de la féminité, ont été massivement maltraitées au cours de l’histoire, et s’en sont vengées à notre époque, en s’appropriant le masculin, mais sans pour autant réintégrer leur féminité, en devenant « des hommes comme les autres ». Néqévah peut en effet également se lire noqévah, « la trouante, la maudissante » (miracle du signifiant hébreu !). Je montre au cours de cette relecture, que bien loin de maudire la féminité, comme on le lit habituellement, YHWH travaille au contraire, du fond de l’inconscient humain, à la relever. Il y a une stratégie divine de la subversion féminine du monde au cours de l’histoire.
36Vous parlez de « révolution hébraïque ». Ce sera notamment le thème de votre tome 6. Qu’entendez-vous par cette expression ?
37La culture dominante réduit hélas la dimension hébraïque à une ethnie et n’a aucune idée de son potentiel révolutionnaire. Or, le verbe ever signifie entre autres « subvertir », « transgresser » (l’ordre établi du monde). Le mot ivri, « hébreu », signifie essentiellement le passeur de frontières, celui qui subvertit les frontières des matrices identitaires pour vivre l’expérience de l’altérité. Le peuple juif a incarné dans l’histoire cette dimension hébraïque, et sa vocation est de la communiquer au monde, et d’appeler à la constitution d’un « peuple hébreu planétaire » qui se réunit d’entre toutes les nations pour subvertir toutes leurs frontières. Si l’on prend au sérieux les prophéties bibliques, cet appel sera lancé de Jérusalem.
38Qu’en est-il précisément de votre judéité, dans la mesure où vous êtes manifestement proche de la figure de Jésus, et que vous avez écrit sur le Nouveau Testament ?
39À la suite du théologien Claude Tresmontant, je démontre que le texte grec des Évangiles cache un texte hébreu latent, bien plus révolutionnaire que sa version apparente, et dans laquelle l’institution de l’Église ne se reconnaît pas. C’est un Jésus hébreu. Il est à craindre que par les juifs identitaires je sois accusé d’être « christianisant », et que par les chrétiens identitaires je sois rejeté comme « judaïsant ». Mais en recevant la Bible par le signifiant, tous les vieux schismes prennent un coup de vieux et la dimension hébraïque vient traverser toutes les frontières. J’ai choisi de rajouter mon prénom hébraïque Israël à mon prénom « chrétien » Pierre, pour montrer que je veux me situer au-delà de ces vielles blessures. Je me sens totalement juif, mais un juif du « signifiant ». Je suis fidèle aux mitsvot, mais d’une manière désarçonnante pour un religieux, car, comme je le montre dans mon tome 5, elles sont approchées non pas comme le signifié impératif de la loi, mais comme le signifiant de la subversion hébraïque du monde. Isaïe annonce que « la Torah sortira de Sion ». Or, on peut précisément traduire tsion dans un sens commun, par le mot « signifiant ». La Torah sera renouvelée par le signifiant.