Article de revue

Autour du livre de Nelly Las, Voix juives dans le féminisme. Résonances françaises et anglo-américaines (éditions Honoré Champion, 2012)

Féminisme et judaïsme : entre confrontation et négociation

Pages 167 à 176

Citer cet article


  • Charbit, D.
(2012). Féminisme et judaïsme : entre confrontation et négociation. Pardès, 51(1), 167-176. https://doi.org/10.3917/parde.051.0167.

  • Charbit, Denis.
« Féminisme et judaïsme : entre confrontation et négociation ». Pardès, 2012/1 N° 51, 2012. p.167-176. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-pardes-2012-1-page-167?lang=fr.

  • CHARBIT, Denis,
2012. Féminisme et judaïsme : entre confrontation et négociation. Pardès, 2012/1 N° 51, p.167-176. DOI : 10.3917/parde.051.0167. URL : https://shs.cairn.info/revue-pardes-2012-1-page-167?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parde.051.0167


Pour Myriam, En hommage à sa résistance publique et intime et à l’espoir qui l’anime toujours.

1Le féminisme a deux orientations principales : l’une est pratique, l’autre théorique. La première consiste pour les femmes à mener un combat public dans le but de participer, à égalité avec les hommes, à la vie sociale, économique, culturelle et politique dont elles avaient été exclues, tout en renégociant parallèlement le partage des tâches au sein de la cellule familiale ; cette démarche, de nature réformiste, plus quantitative que qualitative, cherche à transformer la condition féminine par l’amélioration de son statut social. Moins soucieuse des résultats concrets obtenus sur le terrain, la seconde orientation se préoccupe de revisiter le monde à l’aune du prisme féministe pour contester les représentations hégémoniques qui ont prévalu et prévalent encore concernant les femmes. Dans l’ordre de l’action comme dans celui de la connaissance, le féminisme a introduit une révolution copernicienne qu’il importe de souligner. D’une part, il est un des rares mouvements sociaux de notre temps qui a remporté ses victoires et ses acquis sans violence. Partout dans le monde, des femmes s’organisent, se rassemblent, livrent combat sur combat pour conquérir leurs droits et leur liberté tout en excluant le recours au meurtre. D’autre part, après des siècles durant lesquels les religions, les systèmes philosophiques et les doctrines politiques ont défini le rôle et la place de la femme sans que jamais les hommes qui les avaient conçus ou interprétés n’aient daigné leur offrir la moindre réciprocité, le féminisme a renversé cette hiérarchie immuable. Avec le féminisme, ce sont des femmes désormais qui interrogent les religions, les philosophies et les idéologies en scrutant de près la place que celles-ci leur attribuent dans les textes et dans le réel. Ce travail systématique de déconstruction effectué par les femmes et pour les femmes érige les femmes en critère d’évaluation essentiel sinon exclusif : analysons, disent-elles en substance, ce qu’individus, groupes sociaux ou penseurs pensent de nous, examinons également comment ils nous traitent, et nous saurons tout de ce qu’ils sont. On peut estimer ce critère réducteur le féminisme le tient pour révélateur. En renversant les rôles, en endossant le pouvoir de juger les hommes, au lieu d’être toujours jugées par eux, les femmes s’affranchissent ainsi de leur condition de victime : elles accusent, elles dénoncent, elles contestent et rétablissent ainsi une maîtrise dans le champ théorique qui les situe en avance par rapport aux conquêtes, souvent plus lentes, obtenues sur le terrain. Les féministes se battent à armes égales, développent avec conviction une argumentation sophistiquée. Ce faisant, elles s’exposent à la critique dans les joutes qu’elles engagent.

2Après la première vague inaugurée en France par Simone de Beauvoir qui, dans Le Deuxième Sexe, avait passé en revue sociologie, psychologie, ethnologie et histoire pour décrire l’oppression millénaire des femmes et mettre à nu et à plat la domination masculine, la seconde vague – à laquelle appartient l’ouvrage de Nelly Las – traite le féminisme comme objet d’étude et le confronte aux idées qui sont au cœur des débats intellectuels et politiques contemporains sur lesquels le féminisme a évidemment pris position. Dans ce livre, elle rend compte des positions adoptées par les féministes à l’égard de trois thèmes qui, pour ne pas être au cœur de la réflexion féministe, n’en présentent pas moins une pertinence doublée d’une grande actualité : le judaïsme, le sionisme et l’État d’Israël.

3Quel regard le féminisme porte-t-il donc sur le judaïsme et les Juifs ? Tout dépend précisément de l’objet de sa réflexion : lorsqu’il s’agit du judaïsme proprement dit en tant que fait religieux et culturel, il est globalement perçu par le féminisme comme une des matrices de la civilisation occidentale, et donc, à ce titre, tenu pour responsable de la condition inférieure de la femme en Occident. En revanche, si le curseur féministe se déplace pour se pencher sur le destin des Juifs dans l’Histoire, l’Occident les ayant longtemps discriminés au même titre que les femmes, les féministes ont dès lors approché les Juifs comme des alter ego. Bref, une certaine tendance du féminisme a cherché à creuser la distance tandis qu’une autre s’est efforcée parallèlement de combler le fossé. Concernant le sionisme et Israël, la sympathie initiale s’est transformée en distance critique, et pour certaines organisations, en hostilité automatique : longtemps, les féministes se sont référées au kibboutz et au service militaire obligatoire pour saluer en Israël une conception pionnière de l’égalité entre les sexes ; depuis 1967, cette image s’est progressivement estompée au profit de la cause palestinienne et du rôle progressiste joué par les femmes contre l’occupation israélienne mais aussi contre la pression interne que celles-ci subissent dans leur milieu social et familial.

4On aurait pu craindre que l’ouvrage apparaisse comme le dernier avatar de ce trait culturel ironiquement appelé « L’éléphant et la question juive » en vertu duquel tout un chacun a son mot à dire sur les Juifs. Cependant, le rapprochement du féminisme avec le judaïsme, le sionisme et Israël n’est pas incongru. D’une part, hier comme aujourd’hui, on compte beaucoup de juives parmi les féministes de telle sorte que la question du sionisme et d’Israël a pris pour elles une acuité particulière. D’autre part, nombre de féministes ont fondé leur démarche critique sur l’analogie entre la condition de la femme et la condition juive. Autrement dit, sans nier ce qui sépare objectivement les deux groupes sociaux, elles ont estimé qu’il y avait des ressemblances tant dans la haine qu’on leur porte – misogynie et antisémitisme – que dans leur position au sein de la société puisque les uns et les autres sont à la fois dedans et dehors.

5Heureux temps malheureusement révolus où l’on s’efforçait de dégager entre des luttes sociales une parenté, un fonds commun – l’oppression historique – mais aussi des méthodes d’action analogues, enfin, une perspective d’avenir qui répondait alors au nom de révolution. Contrairement à la méfiance qu’elle suscite de nos jours, la méthode comparative n’apparaissait nullement comme une tentative de nivellement ou de substitution ou de disqualification pure et simple d’une cause par une autre, mais comme un moyen de déceler ce qu’elles partagent en commun pour les faire avancer. Le critère essentiel était alors le potentiel heuristique de l’analogie et sa contribution aux luttes sociales, non le bénéfice médiatique. On jouait la solidarité entre les opprimés, pas la concurrence des victimes – glissement des plus déplorables dans la culture de notre temps car il incite à se replier dans le solipsisme et l’exclusivité de son sort et étouffe l’empathie pour autrui.

6Consciente du caractère inédit de sa recherche, l’auteure a saisi à bras-le-corps des univers intellectuels distincts, en a repéré les intersections et croise ainsi, tour à tour, féminisme et judaïsme, féminisme et sionisme, et même féminisme et antisémitisme pour dégager entre les deux termes convergences et oppositions. Elle ne s’est pas contentée de lire et d’examiner les travaux théoriques et les prises de position conjoncturelles des féministes d’un seul pays, elle a souhaité conférer à sa recherche une dimension comparatiste en traitant à parts égales les scènes française et américaine à travers des revues féministes qu’elle a dépouillées, des sources primaires américaines et surtout des interviews qu’elle a mené est avec des féministes de France. Elle s’est principalement appliquée à étudier le cas des féministes juives pour lesquelles le judaïsme, le sionisme et l’État d’Israël font partie de leur biographie personnelle et collective, sont des références significatives, des marqueurs de leur identité et de leur situation – qu’elles décident, au final, de s’en démarquer, voire de s’en débarrasser, à plus forte raison lorsqu’elles se sont résolues à l’intégrer dans leur identité et leur combat féministes. C’est ce sous-ensemble qui est au cœur de son travail et justifie le titre de son ouvrage, Voix juives dans le féminisme, en apparence restrictif puisque, comme on l’a noté, Nelly Las ne se contente pas uniquement de livrer les opinions et les convictions de femmes juives qui se sont impliquées dans le combat féministe de ce dernier demi-siècle.

7La qualité principale de ce travail de recherche est la probité intellectuelle dont Nelly Las fait preuve. Juive, sioniste et féministe, on voit bien que cette triade constitutive de son identité personnelle a compté dans sa formation intellectuelle et dans les choix fondamentaux qui ont déterminé son existence. Elle sait ce qu’elle leur doit. Cette gratitude inspirée par la nostalgie des premiers combats, la nécessité de rester vigilante au présent et sa volonté de participer aux luttes de demain, aurait pu la conduire à accepter en bloc tout ce qui s’écrit et se pratique en leur nom ou encore à dissimuler ce qui n’est guère reluisant pour leur prestige. Dépourvue de tout esprit apologétique, elle enregistre avec une honnêteté intellectuelle qui fait souvent défaut ailleurs toutes les prises de parole, y compris les plus outrancières.

8Ces causes se sont contredites, voire opposées au cours de l’Histoire. Judaïsme et sionisme n’ont pas conçu les mêmes attentes pour le peuple juif et lui ont dicté des vocations divergentes, même si des convergences ont pu les rapprocher. Dans ce livre, ce sont les rapports, parfois harmonieux, souvent conflictuels, du féminisme avec le judaïsme et le sionisme qu’elle étudie. En ce sens, sans être explicitement biographique, on devine que ces polémiques opposant féminisme et judaïsme tout comme ces controverses confrontant féminisme et sionisme l’ont affectée. Peut-être en fut-elle tourmentée, ce qui explique qu’elle ait eu à cœur d’y revenir des années après pour faire le point sur les opinions et les questionnements que judaïsme et sionisme ont suscités dans le champ féministe.

9Le livre s’inscrit dans une époque de désenchantement : sans renoncer à ce triple engagement, Nelly Las constate que le féminisme ne soulève plus aujourd’hui l’aura ardente et conquérante des militantes des années soixante et soixante-dix du siècle dernier, et faute de rencontrer le même écho, il s’est parfois égaré dans des querelles byzantines ; devenu idéologie d’État, le sionisme n’a plus cet élan volontariste et généreux d’autrefois qui forçait l’admiration et dont le kibboutz était la réalisation emblématique ; quant à l’État d’Israël, il n’a jamais été aussi décrié et contesté à l’extérieur tandis qu’à l’intérieur, même si l’opposition s’est rétrécie devant un consensus nationaliste plus important aujourd’hui que par le passé, l’écart entre les deux tendances s’est creusé ; enfin, les jugements sommaires sur le judaïsme se répandent à grande allure au sein de l’islam radical et n’ont pas totalement disparu du christianisme, nonobstant les avancées remarquables obtenues par le dialogue judéo-chrétien depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

10Ce contexte de crise pousse les radicaux à se radicaliser un peu plus : une féministe nuancée sera soupçonnée de rouler pour la domination masculine ; un sioniste modéré, aux yeux des ultras, est coupable de trahison ; enfin, si vous ne vous déclarez pas inconditionnel d’Israël, c’est que vous êtes bel et bien contre lui, autrement dit un antisémite qui s’ignore. Bref, la tendance dominante consiste à serrer les coudes face à l’état d’urgence que proclament ces trois causes aujourd’hui. Outre la crainte, réelle ou excessive, de voir leurs acquis menacés, ces discours s’étant forgés initialement contre quelqu’un ou quelque chose, ceux qui les formulent virent souvent au dogmatisme. Nelly Las ne se laisse pas troubler par cette tentation du repli. La force renouvelée des discours misogyne, antijudaïque et antisioniste, la diabolisation des femmes, des juifs et d’Israël qu’elle dénonce vigoureusement, ne constitue pas, à ses yeux, une raison suffisante pour s’interdire d’examiner les dérives qu’elles décèlent au sein du judaïsme, du sionisme et du féminisme. Même si elle ne partage guère leurs excès et s’en émeut parfois, elle ne se croit nullement autorisée à dénier leur étiquette féministe.

11Ainsi, plusieurs théoriciennes pointent un doigt accusateur sur le judaïsme qu’elles tiennent pour le creuset originel de l’oppression des femmes. Certaines, telle Christa Mulack, le font en vertu d’une théologie chrétienne visant à disculper le christianisme ; d’autres qui revendiquent une conviction anticléricale et laïque d’inspiration voltairienne mettent les religions monothéistes, et la religion-mère en particulier, au cœur de leur plaidoirie. Si l’on peut être surpris sinon scandalisé par le caractère tranché de l’hypothèse que l’on croyait disparue depuis le mea culpa de Vatican II, notons cependant comme contrepoids l’examen de conscience auquel se sont livrées plusieurs auteures qui se sont interrogées et inquiétées sur les silences du féminisme sur le plan théorique devant l’antisémitisme et la Shoah et sur ce féminisme chrétien qui renoue avec le marcionisme antijudaïque.

12Ce demi-siècle de réflexion féministe critique sur le judaïsme est-il surprenant ? Pas vraiment. Les féminismes ont désigné les religions monothéistes parmi leurs adversaires du fait de la subordination dans laquelle celles-ci ont maintenu les femmes : parce qu’ils réclamaient le changement et qu’elles se présentaient comme des blocs de tradition intangible, la confrontation était inévitable. Les féministes se sont abreuvées à cette première source et ont trouvé dans le corpus religieux (juif ou non) ample matière pour dénoncer les archaïsmes, les inégalités et les pesanteurs réels qui ont contribué à l’oppression des femmes en dépit de leur sacralisation comme vierge, sainte, mère ou épouse. Cette voie fut efficace, salutaire et libératrice, et le demeure encore notamment pour des jeunes filles et des femmes qui parviennent à s’émanciper de la soumission à laquelle elles sont réduites au sein de la famille et de la société en rejetant la religion de leurs pères qu’elles ont subie comme un carcan ; toutefois, ce féminisme-là n’a eu qu’à mettre ses pas dans le premier sillon tracé par les Lumières. Intellectuellement parlant, en contrepoint de ces indéniables conquêtes, cette voie a pour défaut majeur de produire autant d’idées reçues que d’idées tout court : pour convaincre, ce féminisme-là s’accommode de simplifications, de généralisations, d’inexactitudes et de banalités et réduit sa cible à une caricature. En n’examinant que les effets culturels et sociaux de l’univers religieux dans l’organisation de la vie sociale et familiale, le féminisme est passé à côté de la richesse spirituelle du judaïsme dont il n’avait cure. Par définition, il y a toujours quelque chose de superficiel et de manichéen dans une idéologie qui ne se pose qu’en s’opposant. Ce féminisme antireligieux a véhiculé le meilleur et l’inepte, une critique pertinente et d’inévitables excès. Il serait déplacé de s’en émouvoir et il n’y a pas lieu de s’en indigner. Aucune idéologie n’est à l’abri d’erreurs et d’errances. Inutile d’entonner la complainte sur les belles idées généreuses qui ont fini par être dévoyées et entrent dès lors dans une phase de déclin, ce qui ne fera que renforcer le nihilisme de ceux qui pensent que tout est voué à l’échec, que toute pensée neuve s’épanouit, finit tôt ou tard par se faner. Mieux vaut en tirer une conclusion sceptique, mais non désespérée. À l’instar des religions, les idéologies ne peuvent prétendre à la perfection. Elles ont toutes le droit à l’erreur pour autant qu’en leur sein des intellectuels qui s’en réclament travaillent à les déceler et les dénoncer – ce que fait Nelly Las sans fléchir.

13Au terme de ce panorama qui, s’il n’est pas exhaustif, nous renseigne amplement sur les tendances qui ont cours, on ne sort pas convaincu de l’excellence de la contribution que le féminisme aurait apportée à la compréhension du judaïsme vu du dehors. Dans cette appréhension critique du judaïsme, la pensée féministe n’a gagné ni en intelligence ni en originalité. Certaines organisations féministes donnent dans la diabolisation d’Israël ou dans l’antijudaïsme : c’est navrant, consternant parfois, pitoyable même, mais il n’y a pas lieu d’être alarmé par l’étendue du méfait. Est-ce d’en avoir vu et lu d’autres ? On a le sentiment que le féminisme n’y est pour pas grand-chose dans l’analyse sommaire du judaïsme, du sionisme et d’Israël qu’on peut trouver dans des essais qui se réclament de cette étiquette. C’est leur appartenance à la radicalité politique qui est la source de leur hostilité foncière, et non pas tant leur engagement féministe. Faut-il au nom de la vigilance surestimer la portée et l’impact de ces textes outranciers ? Je ne le crois guère. Mais est-il juste de s’en arrêter là ? Doit-on prendre la partie pour le tout ? Ce serait faire injure à la pensée féministe que de la réduire à cet aspect où elle ne brille guère par originalité.

14Le premier combat des féministes, rappelons-le, fut de proclamer la suprématie de la cause féministe. Toutes les causes étaient bonnes sans doute, et le grand soir se chargerait d’harmoniser toutes ces luttes en mouvement, la révolution, généreuse, y pourvoirait ; en attendant, on choisissait d’être femme d’abord. Toute autre identité, de classe, de race ou de religion, était subalterne, voire insignifiante. Ce prisme exclusif, aussi libérateur qu’il fut pour des milliers de femmes, allait générer pourtant des contradictions, et sinon une oppression, du moins aliénation et censure. En ne mettant plus en avant que leur condition et leur revendication de femmes, ne faisaient-elles pas violence à d’autres aspects de leur personnalité ? Les Noires aux États-Unis furent les premières à vouloir rassembler plutôt que séparer leurs identités. L’identité juive ayant été marginalisée, des femmes juives ont éprouvé, elles aussi, le désir de les vivre ensemble plutôt que de les considérer comme un jeu à somme nulle. Cela n’allait pas de soi, car, d’une certaine manière, l’identité féminine et féministe était devenue le nouvel universel auquel on n’osait déroger en y introduisant une dimension juive qui était de l’ordre du particulier au sein de groupes féministes qui ne l’étaient pas. C’est cette évolution-là que Nelly Las a placée au cœur de son ouvrage, et on la sent tellement plus à l’aise dans ce rôle de médiatrice chargée de relater cette expérience méconnue plutôt que dans cette fonction ingrate consistant à relever les ambiguïtés et les inepties de certaines théoriciennes sur la question juive. Dès qu’elle aborde les voix juives dans le féminisme, on sent à chaque ligne la sympathie pour cette démarche assumée par des femmes qui ont voulu croiser judaïsme et féminisme, non l’un contre l’autre, mais l’un avec l’autre. En découvrant ce continent-là, il apparaît que la critique féministe du judaïsme n’est que l’arbre qui cache la forêt. Cette voie polémique par laquelle on s’en prend aux religions, en général, et au judaïsme en particulier, n’a pas été la seule empruntée par le féminisme pour appréhender le phénomène religieux et identitaire. Il en est une autre, inédite, pionnière et stimulante : elle consiste à s’appuyer sur leur tradition herméneutique respective pour rénover, renouveler, passer au tri et transformer la religion de l’intérieur en ce qui concerne les femmes. Ce dilemme est sans aucun doute le plus intéressant qui se soit posé aux féministes. Aux sentiers battus empruntés par les premières qui ont instruit le procès du judaïsme sans concession, les secondes, en assumant d’entrée de jeu une double allégeance à leur tradition religieuse comme à leur conscience féministe, ont creusé une voie sans doute plus ardue, mais tellement plus exaltante. Le but était de réconcilier foi, pratique et féminisme. Le plus facile est de dédaigner ces efforts, de les disqualifier en décrétant qu’un tel objectif c’est, dans le meilleur des cas, la quadrature du cercle, dans le pire, une imposture. Ces exercices peuvent paraître tirés par les cheveux dans certains cas (comme la féminisation du divin) ; ils requièrent une grande imagination, une souplesse d’esprit et un esprit de tolérance et d’ouverture, une volonté d’innovation qui peut sembler téméraire puisqu’elle s’adresse de l’intérieur à l’institution la plus rétive au changement. Ces tentatives sont, dans un certain sens, les plus subversives. Toutefois, aussi originales et audacieuses soient-elles, elles n’ont d’intérêt que si elles sont blindées contre toute captation et récupération par les autorités religieuses ; ces essais féministes n’ont de valeur que si un changement réel de statut symbolique et concret vient couronner cette démarche, et si au cœur de cette fidélité, leur féminisme force la tradition.

15Cette tendance à revisiter les traditions et les coutumes au sein du judaïsme a connu une grande fortune aux États-Unis, elles ont eu en France un impact plus limité. La réévaluation des personnages féminins de la Bible a été une des approches les plus neuves et les plus fécondes. Cette réévaluation textuelle a pour pendant des revendications concrètes afin de trouver une place plus active au sein de la synagogue, mais aussi dans l’espace public.

16De cette analyse comparée entre féminisme juif américain et français se dégage la constatation paradoxale suivante : judaïsme et féminisme ont beau être des conceptions du monde générales, un mode spécifique d’appréhension de la société et de la condition humaine, la variable déterminante de leur destinée est bien le lieu où ils se déploient. Autrement dit, en dépit du succès de la French Theory aux États-Unis et de l’impact du féminisme américain en France, c’est le contexte religieux et politique qui détermine l’évolution du mouvement féministe. Plus précisément, c’est la laïcité à la française qui explique pourquoi les féministes juives en France n’ont que très peu investi le judaïsme de l’intérieur ; et c’est le pluralisme religieux aux États-Unis et la visibilité publique des religions dans l’espace culturel qui a permis cette intrusion des féministes juives dans le judaïsme. La lecture du livre de Nelly Las permet de pointer la différence majeure entre féministes juives de France et d’Amérique : alors que, en France, la judéité a été mobilisée pour enrichir et interroger leur féminisme, et notamment le silence sur la question de l’antisémitisme ; inversement, aux États-Unis, le féminisme a été mobilisé pour enrichir et interroger leur judaïsme. La production intellectuelle est riche aux États-Unis, elle est bien plus limitée en France. Cet écart a d’ailleurs une incidence directe sur la méthodologie de l’auteure : alors qu’elle cite les ouvrages publiés par des féministes américaines, lorsqu’elle passe du côté de la France, elle se fie essentiellement à des interviews qu’elle a réalisées dans le cadre de sa recherche. Pour être minoritaire, la nomination en France de femmes comme rabbins de communautés libérales est indicatif de l’exportation et du succès de cette nouvelle orientation.

17Nelly Las a à cœur de montrer ce que le féminisme a changé chez les femmes juives qui ont adopté cette démarche, la source de renouvellement qu’il a été pour elles lorsqu’elles ont persisté à maintenir une pratique religieuse. Leur féminisme a permis de revisiter certains aspects par trop misogynes du judaïsme. Autant le féminisme fondé sur l’égalité des conditions avait peu de chances de trouver un appui au sein du judaïsme, excepté dans les mouvements réformé et conservative qui ont fait de la question de l’égalité des conditions un axe majeur des changements qu’ils ont introduit, autant l’orthodoxie pouvait être plus sensible à un féminisme axé sur l’idée d’une différence intrinsèque et une expérience féminine singulière. Cependant, le judaïsme orthodoxe n’est pas figé comme il aimerait le croire : la scolarisation des jeunes femmes, l’accès au savoir universitaire, l’émergence de leaders au sein du secteur rational-religieux comme de l’orthodoxie moderne rend plus difficile le maintien de la coutume qui dispense de l’étude de la loi. Toutefois, ces évolutions remarquables et salutaires suscitent des réactions régressives : l’émotion générale en Israël suscitée par des pratiques d’exclusion des femmes de la vie publique montre que le débat fait rage, et pas seulement entre laïcs et religieux, mais également au sein du monde religieux.

18Contestation extérieure ou cheminement intérieur sont au niveau de l’individu deux voies mutuellement exclusives. On choisit l’une ou l’autre, pas les deux. Au niveau social cependant, elles se complètent : en ces temps où les religions sont radicales et triomphantes, les deux voies sont indispensables : les féministes de l’intérieur doivent poursuivre leur entreprise ambitieuse tandis que les féministes extérieures à toute pratique religieuse doivent maintenir la pression qu’elles exercent.

19Ce qui ressort clairement de tous ces débats, c’est qu’il n’y a pas d’identité de vue de tous les féministes sur le judaïsme, le sionisme et Israël. Nelly Las fait valoir les nuances et les distinctions, les divergences et les oppositions, et montre bien la relativité des prises de position féministes. Relativité, mais non relativisme : elle ne considère pas que toutes les opinions se valent. D’une certaine manière, elle retourne contre le féminisme sa démarche fondatrice : féministes d’Europe et d’Amérique, dites-moi ce que vous pensez du judaïsme, du sionisme et de l’État d’Israël, et je vous dirai ce que vous êtes. Le critère est tout aussi réducteur, mais, là aussi, révélateur.

20Si l’on pousse ce constat de la pluralité d’opinions jusqu’au bout, il peut sembler vain de chercher à dégager une synthèse. Du coup, cette diversité, loin de laisser perplexe, est source d’encouragement. Le féminisme n’est pas, comme on se complaît à le décrire et à le caricaturer, une pensée unique. Sur le judaïsme, le sionisme et Israël, il n’y a pas de position féministe dogmatique, il n’y a que des féministes qui s’expriment. Librement.


Date de mise en ligne : 21/06/2013

https://doi.org/10.3917/parde.051.0167