À propos de l'usage littéraire d'une métaphore : juif
- Par Charles Melman
Pages 91 à 96
Citer cet article
- MELMAN, Charles,
- Melman, Charles.
- Melman, C.
https://doi.org/10.3917/parde.037.0091
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- Melman, Charles.
- MELMAN, Charles,
https://doi.org/10.3917/parde.037.0091
1Nous vivons aujourd’hui un moment qui appelle plus à la mobilisation qu’à la réflexion... Néanmoins, il est légitime de penser que la réflexion et l’analyse ne sont pas inutiles pour que cette mobilisation une fois encore ne soit pas simplement de bonne volonté, de courage, de dévouement et ne soit pas totalement vaine. C’est dans ce contexte que je me permets de vous avancer quelques propositions, en espérant qu’elles n’auront pas votre défaveur.
2J’ai donné à mon exposé un titre qui ne va pas de soi : « À propos de l’usage littéraire d’une métaphore : juif. » « Juif » serait-ce bien une métaphore ? Je me permets de rappeler, et je m’en excuse auprès de ceux qui en sont dûment avertis, que Yéhudi est le nom que les fils d’Israël se donnèrent à eux-mêmes, d’après le nom des membres de la tribu de Yéhudah, la plus nombreuse et gardienne du Temple de Jérusalem.
3Il semble que l’adoption de ce nom, Yehudi, fut facilitée par le fait qu’il inclut dans son écriture le tétragramme sacré, auquel se trouve associée à la quatrième place la quatrième lettre de l’alphabet, un daleth. On peut donc dire que ce nom qu’adoptèrent les fils d’Israël inscrit avec lui la filiation divine, mais cachée, obscurcie, pour le profane. C’est pourquoi je me permets d’avancer que le nom « juif » semble la métaphore qui dissimule, pour l’extérieur, l’élection dont le peuple juif fut l’objet.
4On sait également que ce terme s’est popularisé en France, aux alentours du xie siècle, et vraisemblablement par assimilation avec Judah Iscariote, le traître à Jésus. C’est ainsi qu’en Occident « juif » devint le nom pour désigner ceux qui seraient de la communauté de Judah Iscariote, faisant du même coup oublier « les enfants d’Israël ».
5Si on se risque, et c’est un risque, à vouloir interpréter les raisons de cette occultation de la filiation divine, occultation pour l’extérieur, pour le dehors, on pourrait avancer – je le mets au conditionnel – que c’est là le prix payé par cette communauté, par ce peuple, pour cette « élection », pour ce privilège qui lui vaut l’isolement à l’égard des autres communautés, qui ne le met pas de plain-pied avec elles, ne l’engage pas au partage et à la réciprocité avec elles, implique une hétérotopie qui semble avoir été dans l’histoire préservée – nous savons les ghettos – et qui d’autre part lui vaut cette agressivité que l’on a toujours contre ceux qui s’avancent comme étant les favoris. Nous pouvons nous rappeler, si tant est que ce soit nécessaire, qu’après tout le Pentateuque commence par le récit de la bagarre entre frères, voire du crime entre frères pour se disputer la place de favori du père.
6Ces favoris se distinguaient également de ne pas se trouver porteurs des signes traditionnels de la puissance, qui sont toujours du côté du glaive. Ils allaient plutôt se pencher, dans des chambres obscures, enfumées et mal éclairées, sur des grimoires et se distinguer extérieurement par des signes étranges et incompréhensibles. Quoi qu’il en soit, cette élection ne pouvait que leur valoir d’être marqués par un « manque de générosité », du fait de ne pas pouvoir partager, de façon parfaitement indépendante, ce qu’il en aurait été de leur bon vouloir ou de leurs sentiments propres. Mais cette élection n’est évidemment pas ce qui peut se distribuer, et l’on sait de quelle façon le christianisme est venu pallier cet obstacle, cet inconvénient, par le biais du baptême ; les juifs marqués donc par un manque de générosité dont on peut penser qu’il n’est pas étranger à cette accusation immédiate d’avarice qui leur fut portée, quelles que soient les manifestations diverses de bienfaisance ou de charité auxquelles ils pouvaient, de façon démonstrative ou pas, se livrer.
7L’autre trait qui me semble également spécifier immédiatement cette communauté est cette sorte d’habilitation spontanée à l’échange. Pas de générosité, mais une sorte de propension à vouloir échanger et une capacité à échanger, à entrer dans le commerce, comme on dit. Il serait vain de rappeler ici les conditions économiques et historiques qui, venant périodiquement les priver du droit de propriété, venant périodiquement les spolier, ne pouvaient bien sûr que les inciter à aller chercher du côté des biens meubles, des biens mobilisables ce qui aurait pu assurer leur sécurité et justifier leur travail. Mais on peut aussi penser que c’est leur rapport inaugural avec Dieu, fondé précisément sur l’échange, sur cette sorte de sacrifice mental qui consiste en quelque sorte à lui offrir non seulement une certaine somme de ses pensées mais également le retranchement d’un certain nombre de désirs, que c’est cette sorte d’entrée inaugurale dans l’échange avec Dieu qui a pu peut-être leur valoir cette disponibilité particulière. En rappelant que finalement dans l’économie générale, l’échange est toujours marqué, et cela encore aujourd’hui, d’une suspicion paranoïaque.
8Nous avons assisté ce week-end à un important rassemblement aux portes de Paris (le Forum des altermondialistes de Saint-Denis) qui continue d’inscrire l’échange sous les signes de l’immoralisme, de la cupidité, de volontés oppressives, de l’impérialisme économique, etc. Cette relation, ce caractère redouté de l’échange, cette sorte de suspicion fondamentale portant sur le fait que dans l’échange, finalement, on serait toujours volé, comme si, après tout, dans le rapport à Dieu lui-même, l’échange était par trop inégal. Il est clair que dans l’économie féodale, cette perspective ne pouvait manquer, là encore, de durement concerner les Juifs, comme finalement responsables de la propagation de cette économie. On sait, en revanche, comment dès le xixe siècle, le développement de l’industrie et du commerce vit parallèlement la dénonciation de l’avancée sociale que les Juifs pouvaient y trouver. Il n’y a qu’à relire Balzac, par exemple, remarquable chroniqueur de cette époque, pour pouvoir en être convaincu.
9Puisque c’est de l’antisémitisme contemporain qu’il est question – c’est pourquoi je me suis permis ce détour – malgré les conditions historiques très spéciales qui sont les nôtres, on peut dire que dans notre pays l’antisémitisme contemporain hérite de ce vieux fonds – par exemple lorsqu’un plumitif vient dénoncer les Juifs parce qu’ils occuperaient toutes les bonnes places. Mais quelques caractères, je dirai accessoires, me semblent néanmoins marquer cet antisémitisme contemporain : d’abord le fait qu’aujourd’hui il fonctionne comme une transgression, la traversée d’un interdit moral. Dès lors, il faudrait être un esprit fort pour se permettre de transgresser cet interdit et l’on sait que ceux qui s’y livrent se font admirer comme s’ils étaient des esprits forts ; ceux que finalement ni les mœurs, ni les coutumes ni les obligations courantes n’empêchent de s’exprimer et qui, de ce côté, mobilisent ceux qui peuvent avoir fort naturellement des penchants à aimer ce type de transgression.
10D’autre part, cette transgression vaut à son auteur – il faut bien le dire, vous me pardonnerez si cela vous déplaît – une popularité politique. Je veux dire que des hommes politiques – on l’a vu encore récemment avec ce député de la CDU en Allemagne – ne se livreraient pas évidemment à ce genre d’affaires car ce sont des gens parfaitement avertis, ce ne sont pas des innocents, s’ils ne pensaient que cela leur valait, à eux les obscurs, d’être enfin remarqués : on va parler d’eux, ils vont être dans tous les médias, voilà un obscur qui brusquement s’élève à la gloire médiatique parce qu’il a fait quelque chose de tout simple et si facile en racontant des histoires, somme toute banales, concernant les juifs. Donc, on peut remarquer qu’aujourd’hui, d’une certaine façon, cela est commercialement, et éventuellement politiquement, rentable.
11Commercialement, je peux vous raconter que Renaud Camus dont le travail avait été refusé par son éditeur en a trouvé aussitôt un autre, en l’occurrence Guillaume Durand qui lui a allongé à titre d’avance un chèque dont le montant est parfaitement inhabituel, ce qui veut dire avec la certitude que cet auteur dont il ne m’appartient pas de discuter les mérites ou la qualité mais qui était réservé à un cercle tout à fait confidentiel, allait faire un tabac ; d’un seul coup et tout simplement il mettait sur le marché ce qui pouvait venir rejoindre ce qu’il faut bien considérer comme le vieux fonds chrétien antisémite. Il ne m’appartient pas ici de développer ce point mais, en tout cas, ce type de transgression d’un interdit ne serait pas possible s’il n’allait au-devant de ce que peut penser une large population, sans oser l’exprimer, c’est-à-dire en se trouvant obligée de publiquement refouler ce que sont là-dessus ses sentiments.
12C’est sans doute à partir de ce vieux fonds chrétien que nous voyons si facilement se produire dans notre pays cette identification, si spontanée et au delà de toute réflexion, à la cause palestinienne. Là aussi, il ne m’appartient pas ici de venir discuter le bien-fondé ou le mal-fondé de cette sympathie, de cette identification, mais en tout cas, la politique française traditionnelle ne trouverait pas là un appui populaire, s’il n’y avait cette possibilité de se reconnaître immédiatement dans la cause de ceux qui seraient victimes de ces sournois qui sous d’apparentes faiblesses et implorant la sympathie universelle dissimulaient une armure offensive.
13Pour conclure, je voudrais attirer notre attention sur le fait que le conflit dans lequel nous sommes s’inscrit, dans la droite ligne, comme suite de ce récit des origines qui s’appelle le Pentateuque. Il y a une personne bizarre qui a cru pouvoir parler de « fin de l’histoire ». En ce qui nous concerne, nous pourrions au contraire nous étonner de constater que c’est toujours le même conflit qui, à cette occasion, s’illustre tant de siècles plus tard ; conflit qui tourne à l’évidence autour de la question que j’évoquais tout à l’heure, celle de savoir qui est le vrai fils, le fils aimé, le fils élu, celui qui, du même coup, aurait le droit d’avoir la garde des symboles qui, dans ce petit pays sans grand intérêt économique par lui-même. se trouvent accumulés.
14Freud a eu le toupet insigne de vouloir se mêler de la question en écrivant en 1935 pour le publier en 1939, après de nombreuses hésitations et avoir tâté son public par des publications partielles, Freud a eu l’impudence de se mêler de cette affaire, en écrivant L’Homme Moïse, roman historique. Il se trouve que le hasard a voulu qu’à l’occasion d’un dîner j’en discute avec Élie Wiesel. Il me disait : Freud c’est très bien, la sexualité, l’inconscient, tout cela est parfait ; mais il y a un texte irrecevable, c’est son histoire sur Moïse ; c’est-à-dire ce texte où Freud avance, à partir d’arguments historiques qui n’existent pas (c’est bien pourquoi il appelle son ouvrage « roman historique »), que Moïse serait un Égyptien, ne serait-ce qu’à se référer à son nom qui est un nom typiquement égyptien, et que en outre son peuple lui aurait fait un mauvais sort puisque finalement la nouvelle qu’il apportait n’était pas si bonne que ça, pas si intéressante que ça. Si l’on cherche à comprendre pourquoi Freud s’est livré en 1935 à cet épisode romancé, c’est qu’il essayait de faire valoir que, dans tous les cas et pour des raisons de structure, l’instance dite paternelle est dans une position hétérotopique à celle du sujet plongé dans le monde. Il est extra mondain, il est dans un autre lieu. La religion, lien sacré, ayant pour charge, pour fonction de venir tisser la relation la plus solide qui soit, celle d’une filiation, avec cette instance, Freud essaie de faire valoir pour les Juifs, comme pour les autres qui pouvaient se plaindre de leur défaveur, que de toute façon Dieu était hétérotopique, qu’il était Autre – et que c’était au travail de la religion d’essayer de construire un lien avec lui, sans être jamais certaine de parfaitement y parvenir, c’est-à-dire d’être assurée de ce que serait son message ultime. Sans quoi toute la recherche talmudique et kabbalistique n’aurait aucun sens, nous saurions à l’avance sa dernière volonté, sa volonté ultime, et nous n’aurions plus ainsi à nous engager dans cette quête dont nous savons qu’elle reste ouverte et permanente.
15Nous continuons d’assister à cette guerre fratricide, homicide, infanticide pour déterminer qui serait le fils préféré et cela au moment où les phénomènes de globalisation et de mondialisation entraînent le déclin de ce que les psychanalystes appellent le rapport au père. Il est peut-être perçu que, dans cette mondialisation, les Juifs, grâce à leur histoire et à leur démarche de déchiffrage des grimoires, de leur attachement amoureux à la sainteté de la lettre, que les Juifs eux dans cette mondialisation n’auraient pas tellement à souffrir dans leur identité. Après tout, la mondialisation, ils y sont habitués, pour avoir été propulsés aux quatre coins de la planète – ils connaissent ; cela ne les a pas empêchés de conserver leur foi et leur identité. Ceci retenu à leur avantage, il semblerait que, de façon inattendue, leur capacité à déchiffrer les textes les ait aussi bien ouverts à la science (c’est une remarque que fait Lacan) qu’au maintien de cette permanence identitaire, c’est-à-dire de ce lien au père, dont nous voyons aujourd’hui de quelle façon il est autrement en radical déclin.
16Conclusion, puisqu’il en faut toujours une. Je n’en ai pas. Je me contente d’essayer de comprendre, comme vous et sans doute comme un grand nombre par d’autres méthodes, de piger ce qui se passe, en tentant, avec les moyens réduits qui sont les miens, d’éclairer le fait que cette guerre a lieu pour un enjeu dont l’instance n’a certainement pas voulu ce type d’effets. Dès lors, quelles que soient les protestations intégristes, ce type de combat ne pourrait en aucun cas venir s’inscrire dans ce qui aurait été une supposée volonté de Celui qu’il s’agit en l’occurrence d’adorer et pour lequel il s’agit toujours de se sacrifier.