Entre saline et masure. Note sur la vie quotidienne des migrants étrangers dans l’oasis de Bilma (Niger)
- Par Julien Brachet
Pages 114 à 127
Citer cet article
- BRACHET, Julien,
- Brachet, Julien.
- Brachet, J.
https://doi.org/10.3917/oute1.053.0114
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- BRACHET, Julien,
https://doi.org/10.3917/oute1.053.0114
Notes
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[1]
Nous parlons ici de voyageurs plutôt que de migrants car la plupart des personnes concernées n’ont pas, ou pas encore, le statut de migrant.
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[2]
Sur Dirkou, voir notamment Julien Brachet, « Stuck in the Desert. Hampered Mobility among Transit Migrants in Northern Niger », in Jocelyne Streiff-Fénart, Aurélia Wa Kabwe Segatti (éd), The challenge of the threshold. Border closures and migration movements in Africa, Lanham : Lexington Books, 2011, p. 73-88 ; id., « L’espace feuilleté et segmenté d’une oasis saharienne : rencontre et évitement à Dirkou (Niger) », Mappemonde, 103, 2011, URL : mappemonde.mgm.fr/num31/articles/art11302.pdf. .
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[3]
En l’absence de système bancaire officiel au Kawar, des cambistes de Dirkou ont développé une sorte « d’extension » informelle du système de transfert de mandat cash Western Union. Il est dorénavant possible de se faire envoyer de l’argent au guichet Western Union de la ville d’Agadez, qu’un de leurs correspondants ira récupérer après avoir reçu par téléphone les codes de retrait. Ce correspondant agadézien confirmera alors la réception de l’argent à son collègue de Dirkou, qui remettra en dernier lieu la somme au migrant, amputée d’une commission déterminée au préalable. Les transferts peuvent également se faire sous forme de crédits de téléphone portable.
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[4]
Sur les projets « d’aide aux retours volontaires » organisés par l’OIM au Sahara, cf. Julien Brachet, « Policing the Desert : The IOM in Libya Beyond War and Peace », Antipode 48, 2, 2016, p. 272-292.
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[5]
Nom des salines de Bilma.
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[6]
Traductions de l’auteur.
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[7]
Cf. Jean Chapelle, Nomades noirs du Sahara, Paris, Plon, 1957 ; Marion Johnson, « Calico caravans : The Tripoli-Kano trade after 1880 », The Journal of African History, XVII, 1, 1976, p. 95-117 ; Katherine P. Moseley, « Caravel and Caravan : West Africa and the World-Economies, ca. 900-1900 AD », Review, A Journal of the Fernand Braudel Center, XV, 3, 1992, p.523-555 ; Knut S. Vikør, « The desert-side salt trade of Kawar », African Economic History 11, 1982, p. 115-144.
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[8]
Cf. André Bourgeot, « L’agro-pastoralisme des Touaregs Kel Owey (Aïr) », in Laurent Bridel, Alain Morel, Issa Ousseini (éd.), Au contact Sahara-Sahel : milieux et sociétés du Niger - volume I, Revue de Géographie Alpine, n° h.-s. juillet 1994, p. 137-155 ; Gerd Spittler, « Die Salzkarawane der Kel Ewey Tuareg », Geographische Rundschau, 54 (3), 2002, p. 22-28.
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[9]
Paul E. Lovejoy, Salt of the Desert Sunj. A History of Salt Production and Trade in the Central Sudan, Cambridge, Cambridge University Press, 1986, note que dès le milieu du XXe siècle des travailleurs d’autres oasis du Kawar (Arrigui et Aney notamment) pouvaient venir à Bilma en période de haute activité.
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[10]
1 euro = 656 francs CFA.
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[11]
Pendant la moitié de l’année, d’avril à septembre, les moyennes mensuelles des températures maximales quotidiennes dépassent 40°C, et il n’est pas rare de voir le mercure afficher 55°C à l’ombre, or dans les salines, il n’y a pas d’ombre.
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[12]
Cf. Julien Brachet, Migrations transsahariennes. Vers un désert cosmopolite et morcelé (Niger), Paris, Éditions du Croquant, 2009.
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[13]
Cf. Sylvie Bredeloup, Mahamadou Zongo, « Quand les frères burkinabè de la petite Jamahiriyya s’arrêtent à Tripoli », Autrepart, 36, 2005, p. 123-147 ; Anaik Pian, Aux nouvelles frontières de l’Europe. L’aventure incertaine des Sénégalais au Maroc, Paris, La Dispute, 2009.
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[14]
Cf. Julien Brachet, Migrations transsahariennes, op. cit.
-
[15]
Pour plus de détails concernant les relations entre les agents de l’État nigérien et les voyageurs sur les routes sahariennes, voir Julien Brachet, « Migrants, transporteurs et agents de l’État : rencontre sur l’axe Agadez-Sebha », Autrepart, 36, 2005, p. 43-62.
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[16]
Cf. Sheldon Stryker, Timothy J. Owens, Robert W. White (éd.), Identity, Self, and Social Movements, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2000.
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[17]
Cf. Jacques Derrida, Cosmopolites de tous les pays encore un effort !, Paris, Galilée, 1997.
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[18]
Cf. Pheng Cheah, Bruce Robbins (éd.), Cosmopolitics. Thinking and Feeling beyond the Nation, Minneapolis-Londres, University of Minnesota Press, 1998 ; Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, Paris, Vrin, (1795) 1999.
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[19]
Cf. Ulrich Beck, Natan Sznaider, « Unpacking Cosmopolitanism for the Social Sciences : a Research Agenda », The British Journal of Sociology, 2006, 57, 1, p.1-23 ; Steven Vertovec, Robin Cohen (éd.), Conceiving Cosmopolitanism. Theory, Context, and Practice, Oxford, Oxford University Press, 2003.
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[20]
Cf. à ce propos Homi K. Bhabha, « Unsatisfied : Notes on Vernacular Cosmopolitanism », in Laura Garcia-Moreno, Peter C. Pfeiffer (éd), Text and Nation. Cross-Disciplinary Essays on Cultural and National Identities, Columbia, Camden House, p. 191-207 ; Alain Tarrius, Les nouveaux cosmopolitismes. Mobilités, identités, territoires, La Tour-d’Aigues, Éditions de L’Aube, 2000.
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[21]
Pour d’autres formes de « cosmopolitisme par le bas » observées dans les villes de l’espace saharo-sahélien, cf. Elisabeth Boesen, Laurence Marfaing (éd.), Les nouveaux urbains dans l’espace Sahara-Sahel. Un cosmopolitisme par le bas, Paris, Karthala-ZMO, 2007 ainsi que Ali Bensaad, « Les migrations transsahariennes, une mondialisation par la marge », Maghreb-Machrek, 185, 2005, p. 13-36.
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[22]
Cf. Julien Brachet, « Manufacturing Smugglers : From Irregular to Clandestine Mobility in the Sahara », The Annals of the American Academy of Political and Social Science 676, 1, 2018, p. 16-35.
1 En dépit du durcissement des politiques migratoires en Afrique du Nord et de l’Ouest, l’itinéraire qui relie Agadez au Fezzan libyen via les oasis du Kawar constitue toujours l’un des principaux axes de circulation au Sahara. Dans le Nord-Est du Niger, à mi-chemin entre Agadez et le Fezzan, la petite oasis de Dirkou est devenue depuis les années 1990 un haut lieu du transit pour qui souhaite se rendre en Libye depuis le Sahel. Ville d’étape et point de rupture de charge, Dirkou est aujourd’hui habité par une foule bigarrée composée de Nord-Africains, de Sahariens et de Subsahariens. Les passages répétés des individus mobiles (voyageurs, transporteurs, nomades) y rythment la vie des « immobiles » (villageois autochtones, commerçants, fonctionnaires). Mais cette impression de fluidité des circulations ne doit pas masquer la diversité des situations des voyageurs en route pour la Libye [1]. Le coût global du voyage n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années, en raison des nombreuses taxes prélevées par les agents de l’État nigérien le long des routes sahariennes, puis du durcissement des politiques migratoires mises en œuvre dans le pays. De ce fait, certains voyageurs se retrouvent à court d’argent au milieu du désert, incapables de payer leur transport jusqu’aux villes libyennes. Vu qu’ils sont contraints de trouver localement de quoi poursuivre leur route, la durée de ce transit saharien peut alors s’allonger de quelques semaines à plusieurs mois pour les plus démunis ou les moins chanceux. Avec une population fluctuante d’environ 10 000 habitants, Dirkou n’offre que peu d’opportunités de travail aux étrangers. Or ce sont plusieurs milliers de voyageurs qui y transitent chaque mois, dont une partie non négligeable se retrouvent démunis. Les quelques emplois de manœuvres ou « d’employés de maison » auprès des notables locaux sont loin de satisfaire tout le monde et l’offre de main-d’œuvre est toujours beaucoup plus importante que la demande [2].
2 Ce qui ne devait être qu’un trajet supplémentaire, qu’un parcours presque sans arrêt entre la fin du « goudron » nigérien et le début du « goudron » libyen, c’est-à-dire entre Agadez et Tummo, peut ainsi devenir la plus longue et la plus rude étape pour de nombreux voyageurs qui se rendent en Afrique du Nord. Que se passe-t-il alors quand le transit s’éternise ? Les stratégies de débrouille peuvent être multiples, allant de l’utilisation de réseaux informels de transfert de mandats cash [3] à la vente de biens personnels, voire à diverses formes de prostitution (exclusivement féminine). D’autres, ne trouvant pas à Dirkou de quoi reconstituer un capital suffisant pour pouvoir repartir, peuvent soit se rendre au centre de transit de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et demander à être rapatriés [4], soit quitter un temps la route de la Libye pour aller travailler dans une oasis proche, l’oasis de Bilma, située 45 km plus au sud (cf. carte n°1 infra). Qu’est-ce qu’être étranger et de passage dans une petite oasis saharienne ? Comment les voyageurs vivent-ils au quotidien et comment réussissent-ils à terme à continuer leur route ? Quelles relations entretiennent-ils entre eux et avec les autres habitants de l’oasis ? Nous nous intéresserons ici à la manière dont s’organise le « temps lent » du transit saharien à travers l’exemple de voyageurs séjournant dans l’oasis de Bilma.
Entre salines et masures, un quotidien difficile
3 Après quelque temps à Dirkou, les voyageurs qui sont dans le besoin réalisent qu’ils sont nombreux à partager cette situation de précarité financière et d’arrêt involontaire de leur voyage, et qu’il leur sera difficile de trouver un emploi dans cette petite ville saharienne. Ceux qui ne peuvent faire appel à leur famille ou à des amis pour se faire envoyer de l’argent mettent alors en œuvre diverses stratégies visant conjointement à assurer leur survie quotidienne et à accumuler de quoi réussir à repartir. L’une de ces stratégies consiste à quitter Dirkou afin de se faire embaucher ailleurs au Kawar, dans la seule autre localité de la région où il est possible de trouver un emploi : Bilma.
4 « On n’avait plus assez d’argent pour prendre la route de la Libye. Il n’y avait pas de travail à Dirkou, rien... alors quelqu’un nous a dit qu’on pouvait aller à Bilma pour travailler. C’est comme ça qu’on est venu à Bilma et qu’on a commencé à travailler. On nous a dit qu’il y avait beaucoup de travail à Kalala [5], qu’il fallait creuser des grands trous qui servent à produire le sel que mangent les chameaux » (Migrant nigérian, Bilma, décembre 2004) [6].
5 Connue pour ses salines qui attirent depuis des siècles les caravaniers touaregs et toubous [7], l’oasis de Bilma accueille aujourd’hui également des voyageurs subsahariens en quête d’argent. Car si les caravanes de dromadaires qui viennent périodiquement chercher du sel sont moins nombreuses aujourd’hui qu’auparavant, elles n’ont pas pour autant disparu [8] et sont en outre « concurrencées » depuis les années 1970 par les camions des commerçants d’Agadez qui viennent à tout moment de l’année acheter des cargaisons entières de la précieuse marchandise. La production de sel constitue donc encore de nos jours l’une des principales activités économiques de l’oasis.
6 Depuis quelques années, certains sauniers kanouris, propriétaires et exploitants relativement aisés de mines de sel, ont su profiter de la présence de cette main-d’œuvre que représentent les voyageurs en quête d’emploi pour se décharger à moindre frais des tâches les plus laborieuses de leur activité [9]. Ils n’hésitent pas à aller jusqu’à Dirkou pour recruter des étrangers de passage (lorsque ceux qui se rendent d’eux-mêmes à Bilma pour travailler ne sont pas suffisamment nombreux) à qui ils confient le creusement de nouvelles salines, le concassage des blocs de sel bruts et de terre salée, ou le transport de charges sur les sentiers qui sillonnent les salines. Ces travaux sont particulièrement harassants et mal rémunérés au regard de leur pénibilité, mais les voyageurs constituent une main-d’œuvre peu onéreuse, toujours disponible et corvéable à merci du fait de leur situation – dont ont connaissance les sauniers – et du peu d’emplois rémunérés existants dans la zone.
7 Par exemple, dans les années 2000, le transport de deux charges de 30 kilos de terre salée (destinée à être mélangée à du sel brut pour former les pains de sel – kantu – et les galettes de sel – foshi – ) sur une distance d’environ 100 mètres rapporte 10 FCFA au porteur [10]. Le creusement d’une saline carrée de 7 mètres de côté et de 2,5 mètres de profondeur, soit l’extraction de 125 m3 d’une terre si dure qu’il est nécessaire de la creuser à la barre à mine, rapporte environ 15 000 FCFA. Un tel chantier nécessite au minimum 15 jours de labeur pour un homme travaillant seul 12 heures par jour, c’est-à-dire de l’aube au crépuscule. Or, nombreux sont les voyageurs qui ne peuvent supporter un tel rythme de travail et qui quittent les salines aux heures les plus chaudes de la journée pour revenir au village se reposer [11]. La durée qui leur est alors nécessaire pour effectuer leur travail est d’autant rallongée, et leur gain quotidien proportionnellement diminué.
Salines de Kalala, Bilma
Salines de Kalala, Bilma
8 « On est venu ici pour travailler pour gagner de l’argent pour aller en Libye, on travaille toute la journée à Kalala, on creuse les salines, toute la journée... on se fatigue, c’est un travail très dur, et à la fin on a juste un peu d’argent, juste 1 000 FCFA. C’est vraiment pas un bon travail… . » (Migrant nigérian, Bilma, décembre 2004).
9 « Je suis ici depuis trois mois, je suis venu parce que je n’avais plus d’argent pour continuer… je veux aller en Libye, il me faut 30 000, j’ai réussi à gagner 15 000... je suis épuisé, je ne mange pas tous les jours... j’ai travaillé à Kalala et regarde mes pieds dans quel état ils sont… [ses pieds sont entaillés de profondes coupures dues au pierres de sel] et il me faut encore 15 000… » (Migrant nigérian, Bilma, décembre 2004).
10 Les travaux accomplis dans les salines, et plus rarement d’autres travaux physiques tels que la construction de briques en terre argileuse, permettent aux voyageurs de vivre au quotidien et peu à peu d’économiser de quoi financer leur transport jusqu’en Libye. Mais la durée nécessaire à la reconstitution d’un pécule suffisant pour repartir, variable selon leur budget initial, leurs dépenses quotidiennes et les emplois qu’ils trouvent, est fréquemment de plusieurs mois.
11 Outre les dépenses en nourriture qui oscillent entre 200 et 500 FCFA par jour, soit de 6 000 à 15 000 FCFA par mois, les voyageurs de passage à Bilma louent aux villageois de petites maisons construites en pierres de sel de 4 000 à 7 000 FCFA par mois selon le nombre de pièces et leur état (ce qui revient en général à 1 000 à 2 000 FCFA par mois et par personne). Ces logements collectifs ont la fonction des foyers et des ghettos que l’on retrouve dans d’autres villes sahariennes où la demande de logement temporaire par des voyageurs étrangers est importante [12], et également dans des villes nord-africaines où ils projettent généralement de s’installer plus longuement [13]. Mais ici, ils n’en ont ni la taille ni l’organisation. En effet, à Bilma ces logements collectifs n’accueillent pas plus d’une dizaine de voyageurs à la fois et n’ont pas de gérants spécifiques autres que les propriétaires des parcelles, qui n’hésitent d’ailleurs pas à laisser les constructions à l’état d’abandon. Situées tant en périphérie du village que dans les quartiers centraux, certaines de ces demeures sont de véritables masures. Sans toit, avec des murs qui menacent parfois de s’écrouler, elles sont surchauffées la journée et glaciales les nuits de saison froide lorsque la température descend au-dessous de zéro et que la rareté du bois dans l’oasis n’autorise pas à faire du feu pour se chauffer.
12 « Et tu as vu notre chambre ? Tu vois ça c’est notre maison, et on doit payer pour ça. En Gambie, c’est seulement les fous qui pourraient vivre dans une maison comme ça. Regarde, il n’y a que des murs en terre, c’est tout. Et chaque mois on doit payer 5 000 FCFA » (Migrant gambien, Bilma, octobre 2009).
13 « Tout est dur ici, même le climat. Il fait trop froid la nuit, et on n’a rien pour se protéger... vraiment je n’avais jamais vu un endroit comme Bilma avant... je ne pensais pas que ça existait, qu’on pouvait souffrir comme ça... c’est une expérience... » (Migrant nigérian, Bilma, décembre 2004).
14 Les mois passés au Kawar sont des mois délicats, durs à vivre pour la plupart des voyageurs. Les rigueurs du climat auxquelles ils ne sont pas habitués, la pénibilité des travaux qu’ils effectuent, leur dénuement renforcé par le besoin d’économiser ce qu’ils gagnent ainsi que la nourriture carencée qu’ils consomment sont autant de facteurs qui participent de leur affaiblissement physique lors de leur séjour à Bilma. À cela s’ajoute un sentiment de solitude et d’isolement au milieu du désert d’autant plus grand qu’ils sont relativement peu nombreux à vivre simultanément dans cette oasis située en dehors des principales routes migratoires (rarement plus de quelques dizaines à une centaine, et uniquement des hommes).
Vie sociale et transformation des sentiments d’appartenance
15 Bien qu’elle soit préfecture du département du même nom et que plusieurs services publics y soient implantés (dispensaire, services de l’élevage et du plan, gendarmerie, complexe scolaire), Bilma, avec ses 4 400 habitants selon le recensement de 2012, est l’une des villes du Niger dont la croissance de la population est la plus faible, bien en dessous de la moyenne nationale. Le développement de la ville semble limité par celui de Dirkou qui attire sans cesse de nouvelles populations et où se concentrent la majeure partie des activités commerciales et de transport de la zone. Ainsi, le marché de Bilma n’est pas permanent et seules quelques échoppes permettent de s’approvisionner en produits de base. L’oasis semble d’autant moins animée aux yeux des étrangers qui y séjournent qu’elle ne dispose pas de restaurant, de maquis ou de tout autre lieu d’animation, et que le village s’éteint dès que la nuit tombe, lorsque cesse toute activité visible. Dans les oasis du Kawar, de manière générale, la vie sociale prend en effet davantage place dans les maisons et dans les cours des concessions que dans les lieux publics. À Bilma, seuls les voyageurs étrangers installent leurs nattes dans les rues le soir venu. Ils discutent et cuisinent alors à la vue des rares passants sans que cela suscite pour autant beaucoup de commentaires des voisins qui se révèlent fréquemment compréhensifs, ou plus simplement indifférents. Les voyageurs essaient de recréer des espaces de sociabilité sous des formes qui leurs sont habituelles. Ils se rendent visite régulièrement, tantôt pour échanger des informations pratiques sur la vie dans l’oasis ou sur le voyage vers la Libye, tantôt pour discuter de leurs vies avant de partir tenter leur chance ailleurs, et faisant preuve, entre eux, d’une certaine curiosité voire d’un réel intérêt pour les expériences de leurs compagnons d’infortune. Mais malgré cela, nombreux sont ceux qui vivent mal le calme permanent de Bilma.
16 « Je n’ai jamais vu une ville comme ça, où il n’y a rien, aucune activité. Et il n’y a pas d’argent ici, c’est pour ça qu’on nous paie si mal, y’a que du soleil. (...) Chez nous les gens sont bien habillés, mangent bien, mais ici il n’y a rien, les gens sont trop pauvres » (Migrant nigérian, Bilma, mai 2003).
17 « Mais ici à Bilma c’est difficile, non vraiment, y’a rien ici. Ah Bilma vraiment... il n’y a même pas de marché, pas de cinéma, seulement ces petites maisons » (Migrant gambien, Bilma, octobre 2009).
18 L’absence de lieux collectifs de sociabilité ne facilite pas les rencontres entre les voyageurs étrangers et les populations sédentaires originaires de l’oasis, de même que la temporalité de la présence des voyageurs dont le principal objectif reste de reprendre leur route et non de développer des sociabilités locales. Les uns et les autres savent en effet qu’ils ne pourront être en contact que pour une durée limitée, bien qu’indéterminée, ce qui ne les incite pas à s’investir dans des relations. La durée de la présence commune réelle ou supposée en un lieu joue inévitablement sur la nature des relations sociales que les individus vont être prêts à construire, sur ce qu’ils vont y investir (sans bien sûr que cela soit le seul déterminant). Ainsi, en dehors des relations marchandes motivées par un échange monétaire (commerce, hébergement, emploi), les échanges interculturels semblent inexistants à Bilma et la présence des voyageurs ne pas interpeller les autochtones. Chacun observe l’autre à distance, avec une incompréhension d’autant plus grande que la communication directe n’est pas toujours permise, oasiens et étrangers n’ayant que rarement une langue en partage (outre leurs propres langues, le kanouri et dans une moindre mesure le tedaga, certains oasiens parlent haoussa ou français, seules langues qui autorisent parfois la discussion avec les étrangers).
19 « Je ne parle qu’anglais, je ne comprends pas le français, je ne comprends pas les autres langues qu’ils parlent ici. […] Ici personne ne parle anglais. Moi, j’ai seulement appris le ‘salâm ’alaykum’ et ‘ça va’. Je ne comprends pas les gens, et ils ne me comprennent pas » (Migrant nigérian, Bilma, octobre 2009).
20 La vie sociale des voyageurs s’organise donc presque exclusivement dans leurs lieux d’hébergement, au sein de petits groupes d’individus réunis sur la base de leurs nationalités, sans exclusive, et de leurs affinités. De même que les maisons sont louées à plusieurs, les repas sont achetés, préparés et pris en commun. Partager le coût de la vie quotidienne permet d’en diminuer le montant pour chaque individu. Or, tous savent que s’ils sont venus à Bilma, c’est qu’ils étaient démunis et dans une situation bloquée à Dirkou. Les voyageurs étrangers de Bilma partagent tous une grande précarité financière. Personne n’y est réellement plus aisé que les autres, et c’est sans doute pour cela qu’ils ne se sollicitent pas entre eux pour des prêts ou des dons d’argent, contrairement à ce qui a pu être observé ailleurs, dans d’autres villes de transit où des voyageurs se retrouvent à court de moyens, telles Agadez, Arlit ou Dirkou [14]. Ici, pour s’en sortir, il faut se débrouiller entièrement seul, sans compter sur l’aide providentielle d’un compagnon de voyage ni sur celle éventuelle de membres de la famille ou d’amis restés au pays.
21 Ces séjours plus ou moins longs à Bilma, précédés et/ou suivis par/de(s) séjours à Dirkou, participent activement de la transformation des sentiments d’appartenance des voyageurs. Dans ces espaces de transit où leur mobilité est entravée, où ils sont contraints de « ralentir » voire de s’arrêter un temps, les voyageurs partagent un même statut social (celui d’étrangers en partance pour le Maghreb, plus ou moins stigmatisés par les populations autochtones et les agents des États [15]), des projets de mobilité semblables au moins d’un point de vue géographique (puisque tous veulent se rendre en premier lieu en Libye), et des conditions matérielles communes. Cette expérience du « temps lent » du transit saharien favorise l’apparition (ou le renforcement pour ceux qui se sont déjà arrêtés plus avant dans leurs parcours, parfois dès Agadez) d’un sentiment d’appartenir à un collectif qui les dépasse [16], à une « communauté de voyageurs » plus large que les groupes affinitaires au sein desquels ils nouent des relations directes. L’appartenance à cette communauté de voyageurs qui transcende les nationalités, tant du point de vue des individus qui la constituent que de ceux qui n’en font pas partie, semble progressivement primer sur les autres sentiments d’appartenance (nationale, ethnique, religieuse), sans être pour autant exclusive. Ce sentiment de multiappartenance qui tend à être partagé par la majorité des voyageurs au Sahara est lié à une redéfinition de leurs identités individuelles, à l’apparition ou au renforcement de l’identité même de « migrant en transit » ou d’« aventurier » du fait de l’expérience temporaire partagée.
Quel cosmopolitisme dans les oasis de transit du Kawar ?
22 Dans ce contexte, peut-on considérer les oasis du Kawar par lesquelles passent ces voyageurs comme des oasis cosmopolites, ou, autrement dit, le transit migratoire est-il source de cosmopolitisme ? Le cosmopolitisme peut s’entendre comme étant le fait pour des individus d’origines différentes de vivre ensemble sans hiérarchie d’aucun type, sans se soumettre aux catégorisations et aux identifications ethniques ou nationales exclusives, tout en respectant les particularismes des uns et des autres, ce qui en fait pour certains un idéal d’articulation de l’universel et du particulier [17]. Ce cosmopolitisme « théorique » prône en effet un modèle utopique de coexistence pacifique et antinationaliste et relève de l’idéal politique [18]. Il n’est donc pas de l’ordre des réalités observables, ni au Sahara ni ailleurs. En revanche, même si l’on reconnaît la diversité des significations qu’elle peut recouvrir dans les sciences humaines et sociales [19], la notion de cosmopolitisme peut être envisagée dans une acception pratique et efficiente. Nous l’entendons ici comme situation résultant de mobilités individuelles ou collectives ayant entraîné la coprésence sur un même territoire de personnes aux origines et aux pratiques culturelles et sociales diverses, et rendant possibles des interactions qui contribuent à la transformation des identités des individus et des groupes sans qu’il y ait pour autant uniformisation. Si les « frontières » entre nationalités, entre groupes sociaux ou ethniques sont ainsi rendues perpétuellement re-négociables, elles ne disparaissent pas pour autant : le cosmopolitisme ne signifie pas la fin des particularismes ; au contraire, il résulte de leur maintien durable dans une situation de grande proximité et de fréquentation régulière.
23 Pendant les traversées sahariennes, dans les oasis de transit, les sentiments d’appartenance des voyageurs se transforment, se diversifient, révélant une certaine flexibilité identitaire des individus pris dans des processus de mobilité, i.e. dans des changements réguliers des contextes au sein desquels ils doivent évoluer. Mais les voyageurs conservent néanmoins une identité sociale et culturelle qui les rapporte à leur lieu d’origine ; ils ne perdent pas leur conscience d’appartenir à une communauté nationale. Simplement, les situations dans lesquelles ils sont pris les incitent à et leur permettent de dépasser ce seul état antérieur, de dépasser l’ordre des identités davantage exclusives et pérennes [20]. En ce sens, entre voyageurs, le temps du transit saharien semble être un temps d’ouverture cosmopolite.
24 En revanche, si l’on considère l’ensemble des populations séjournant dans les oasis de transit du Kawar, les modes de présences et la nature des relations à l’œuvre sont différentes. Depuis le début des années 1990, la présence étrangère y est particulièrement visible, sensible et continue sans pour autant que l’on assiste à des métissages, à des échanges interculturels ou à des transformations des conduites sociales des populations autochtones. Au contraire, on peut observer des formes d’évitement réciproques entre étrangers et nationaux-régionaux, ou tout au moins des formes d’indifférence qui révèlent chez les oasiens une tolérance passive de l’altérité. Les oasiens, qui semblent en ce sens moins ouverts que les voyageurs, moins cosmopolites au niveau individuel, participent cependant pleinement du cosmopolitisme des oasis de transit. En effet, n’est-ce pas là l’une des caractéristiques des places cosmopolites que de pouvoir accueillir en son sein l’étranger aussi longtemps qu’il le désire, sans pour autant que les différences disparaissent et que les manières d’être et de faire s’uniformisent ; le cosmopolitisme du lieu n’est pas nécessairement celui des individus qui y séjournent. Le transit migratoire, en raison de la temporalité des rencontres qu’il suppose, est, par essence, producteur de cette forme de cosmopolitisme des lieux. Et lorsqu’il s’éternise, lorsque les voyageurs en transit s’arrêtent et investissent d’autres lieux géographiques et d’autres places sociales que ceux qui leurs sont originellement réservés, alors les situations cosmopolites peuvent s’étendre, se faire plus présentes, voire devenir pérennes. Les localités de transit peuvent alors devenir, globalement, des localités cosmopolites, même si les populations en présence révèlent des ouvertures à l’autre, aux autres cultures et aux autres pratiques, de degrés voire de natures différentes. Pour l’heure, au Kawar, les situations cosmopolites ne se retrouvent encore que dans des espaces spécifiques de certaines oasis (ghettos, lieux de transport...) et ne concernent qu’une partie de la population travaillant de près ou de loin avec les voyageurs (transporteurs, passeurs, agents de l’État, logeurs...). Le passage répété de voyageurs introduit ainsi dans cette région désertique un cosmopolitisme par la marge, à la fois marge spatiale et marge sociale [21].
Conclusion
25 Depuis quelques années, divers facteurs parmi lesquels le durcissement des politiques migratoire des États du Maghreb et du Sahel, ainsi que la hausse du coût global des traversées sahariennes entravent la mobilité des voyageurs qui se rendent en Afrique du Nord. Ceux-ci sont contraints de s’arrêter de plus en plus longuement dans les régions sahariennes du Niger, où l’augmentation de la durée de leurs séjours renforce d’autant l’incidence économique de leur passage. Mais malgré ces nouvelles temporalités d’interaction avec les sociétés hôtes et malgré une présence continue de voyageurs étrangers dans de nombreuses localités, leurs relations avec les populations locales sont rares en dehors des relations marchandes en tout genre. Plusieurs raisons peuvent éclairer ce constat, parmi lesquelles la logique de passage dans laquelle s’inscrivent les voyageurs lorsqu’ils séjournent dans ces espaces, et la discrétion dont ils doivent faire preuve afin d’éviter les contrôles. Ici compte l’idée que l’on se fait de la durée possible de la présence commune en un lieu jouant inévitablement sur la place octroyée à l’autre et sur la nature des rencontres effectives qui se produisent, cette logique du passage, du transit n’encourageant ni les sédentaires ni les voyageurs à s’investir dans une relation. Plus globalement, le sentiment d’appartenance communautaire des voyageurs – renforcé par l’organisation des structures d’hébergement et de transport – rencontre un manque d’intérêt des Nigériens pour ces étrangers, principalement lorsqu’ils n’ont rien à « gagner » dans la rencontre.
26 Par dizaines, centaines ou milliers selon les endroits, des étrangers passent chaque année par les villes du Nord du Niger, depuis près de deux décennies, sans que l’on puisse réellement déceler une influence sur les pratiques sociales et culturelles des populations autochtones. Les habitants des villes du Sahara nigérien où séjournent tous ces voyageurs étrangers quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent ne sont pas ou peu influencés par des voyageurs qu’ils tolèrent et accueillent avec une certaine indolence, par cette altérité qui ne les interpelle que rarement. Le Sahara nigérien apparaît ainsi sous les traits d’un désert cosmopolite où la présence notable de populations venues d’horizons culturels, sociaux ou géographiques différents rend possibles mais pas nécessairement effectives de nouvelles interactions. Car ce n’est pas tant l’échange et ses déclinaisons que peuvent être le multiculturalisme, l’intégration ou l’assimilation qui caractérisent les places cosmopolites que la tolérance et le maintien des différences dans la proximité du quotidien. Une proximité qui pourrait prochainement disparaître avec la mise en application de la loi n°2015-36 du 26 mai 2015 relative au « trafic illicite de migrants » au Niger, qui fait encourir des amendes et peines de prison très élevées (jusqu’à trente ans de prison et trente millions de francs CFA d’amende) à toute personne aidant au transport ou au séjour de migrants irréguliers sur le territoire national. Les risques d’arrestation et de refoulement vers le sud des migrants eux-mêmes étant également accru, leur discrétion voire leur invisibilité dans l’espace public vont grandissant, comme celle de l’ensemble des acteurs du système migratoire saharien [22]. Du Sahel à la Méditerranée, les mondes sociaux de la migration sont en train de changer sous le coup de lois répressives inédites, dont les incidences sur les volumes globaux des circulations migratoires entre l’Afrique et l’Europe n’ont jamais été démontrées, tandis que celles désastreuses sur les coûts financiers et humains de ces mêmes circulations l’ont été à maintes reprises.