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Les migrations des Guinéens vers l’Union européenne : marginalité statistique vs. impact social

Pages 96 à 113

Citer cet article


  • Petit, V.
  • et Balde, A.
(2017). Les migrations des Guinéens vers l’Union européenne : marginalité statistique vs. impact social. Outre-Terre, 53(4), 96-113. https://doi.org/10.3917/oute1.053.0096.

  • Petit, Véronique.
  • et al.
« Les migrations des Guinéens vers l’Union européenne : marginalité statistique vs. impact social ». Outre-Terre, 2017/4 N° 53, 2017. p.96-113. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-outre-terre2-2017-4-page-96?lang=fr.

  • PETIT, Véronique
  • et BALDE, Alhassane,
2017. Les migrations des Guinéens vers l’Union européenne : marginalité statistique vs. impact social. Outre-Terre, 2017/4 N° 53, p.96-113. DOI : 10.3917/oute1.053.0096. URL : https://shs.cairn.info/revue-outre-terre2-2017-4-page-96?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/oute1.053.0096


Notes

  • [1]
    Cf. Mahmoud Bah, Construire la Guinée après Sékou Touré, Paris, L’Harmattan, 1990 ; Alpha Amadou Bano Barry, Les violences collectives en Afrique, le cas guinéen, Paris, L’Harmattan, 2000.
  • [2]
    Cf. Alhassane Balde, Véronique Petit, « Interaction entre stratégies économiques et scolarisation : l’appartenance ethnique, un marqueur des pratiques éducatives ? », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, 11, 2012, p. 107- 128.
  • [3]
    DSRP-III, 2013 ; OCDE-BAD-PNUD Guinée, 2017.
  • [4]
  • [5]
  • [6]
    CSAO-OCDE, 2006.
  • [7]
    On peut citer en exemple le discours d’Emmanuel Macron en marge du G20 le 8 juillet 2017 qui avait déclaré que le « défi de l’Afrique est différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel », et de lister une série de problèmes dont celui de la transition démographique, www.lemonde.fr/afrique/article/2017/07/12/pour-la-france-le-vrai-defi-civilisationnel-envers-l-afrique-est-simple-ne-plus-rien-faire_5159511_3212.html#mGxcXYEBs41vmEVL.99. Le 11 septembre 2017 Luc Derepas, ancien directeur général des étrangers en France, dans une tribune dans Le Monde intitulée « La question des migrations est un enjeu européen » souligne que l’une des causes des flux migratoires sans précédents vers l’Europe est « l’évolution démographique de l’Afrique, dont la population est en passe de croître d’un milliard sans développement corrélatif ». abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/09/12/la-question-des-migrations-est-un-enjeu-eu-ropeen_5184212_3232.html.
  • [8]
    Cf. David Lessault, Cris Beauchemin mettent parfaitement en évidence le décalage entre les discours médiatiques et la réalité statistique concernant l’immigration africaine en Europe, « Ni invasion, ni exode », Revue européenne des migrations internationales, [En ligne], vol. 25 - n°1, 2009, mis en ligne le 1er juin 2012 [30 septembre 2016], URL : remi.revues.org/4889 ; DOI : 10.4000/remi.4889.
  • [9]
    Cf. Yves Charbit, Maryse Gaymard, La bombe démographique en question, Paris, PUF, 2015.
  • [10]
    Cf. Hervé Domenach, Michel Picouet, Les migrations, Paris, PUF, Que sais-je ? n°224, 1995.
  • [11]
  • [12]
    Cf. Franck Temporal, Chantal Brutel, « La mesure des flux migratoires entre la France et l’étranger : si on parlait (aussi) d’émigration ? », Revue européenne des migrations internationales, vol. 17, n°3-4, p. 215-230.
  • [13]
  • [14]
  • [15]
    ICMPD-OIM, Enquête sur les politiques migratoires en Afrique de l’Ouest, 2016, 348 p., 2e éd.
  • [16]
    Ces priorités sont la liberté de libre circulation, la gestion migratoire et l’accès des migrants à l’émigration légale en dehors de la CEDEAO, la lutte contre la traite des êtres humains, les droits des migrants, des demandeurs d’asile et des réfugiés ; l’articulation entre politiques sectorielles de développement et politiques migratoires, la dimension genre.
  • [17]
    www.gouvernement.gov.gn/index.php/action-du-gouvernement/1105-maege-lancement-de-l-atelier-technique-de-validation-du-profil-migratoire-de-la-guinee. Ce profil migratoire est une synthèse financée par la CEDEAO et l’UE et en partenariat avec l’OIM, en consultation avec les différents acteurs concernés par la migration.
  • [18]
    ICMPD-OIM, 2016.
  • [19]
    Cf. Antoine Pécoud, Depolitising migrations. Global Gouvernance and International Migration Narratives, Palgrave Macmillan, 2015, 146 p.
  • [20]
    Cf. Hein De Hass, The Myth of Invasion : Irregular Migration from West Africa to the Maghreb and the European Union, IMI Research Report, 2007, 79 p.
  • [21]
    ICMPD-OIM, 2016.
  • [22]
    Cf. Hélène Simon-Lorière, Conditions de vie et projets migratoires des réfugiés libériens à Conakry (Guinée) et Accra (Ghana), Poitiers, thèse de géographie sous la direction de Véronique Lassailly-Jacob, 2013 ; Véronique Petit, « Guinée », in Gildas Simon (éd.), Dictionnaire des migrations. Approche géo-historique, Paris, Armand Colin, 2015, p. 447-450.
  • [23]
    Le rapport du Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH) de 2013 du Sénégal ne distingue pas les migrants selon leur nationalité, les migrants guinéens étant inclus dans les personnes originaires d’Afrique de l’Ouest. Celles-ci représentent 43,9 % des migrants au cours des 10 dernières années (soit 67 404 individus) ; un peu moins des deux tiers de ces migrants sont des hommes, ces migrants résidant majoritairement dans la région de Dakar (Source : ANSD, RGPHAE 2013). Contrairement aux flux plus anciens des Guinéens partant chercher fortune au Sénégal – Yaadu Senegaali ko yaadu safaari (aller au Sénégal, c’est aller chercher fortune, proverbe peul du Fuuta-Jaloo), ils ne travaillent pas dans l’agriculture mais sont artisans ou commerçants, cf. Guillaume Lefebvre, La migration guinéenne vers Dakar. Mutation d’un espace migratoire international, thèse de géographie, Université de Rouen, 2003.
  • [24]
  • [25]
    FRONTEX, Africa-Frontex Intelligence Community Joint Report 2016, Africa-Frontex Intelligence Community, Varsovie, 2017, 48 p., p. 17.
  • [26]
    La catégorie des mineurs non accompagnés remplace depuis 2016 la notion de mineurs isolés étrangers. La notion de mineur non accompagné (MNA) désigne des personnes âgées de moins de 18 ans, de nationalité étrangère, et qui se trouvent sur le territoire français sans adulte responsable. Jusqu’au début de l’année 2016, la notion de mineur isolé étranger (MIE) était davantage utilisée. Le changement de terminologie opéré par les pouvoirs publics correspond d’une part à une volonté d’harmonisation lexicale avec la notion utilisée par le droit européen et d’autre part au souhait de mettre en avant l’isolement plutôt que l’extranéité des mineurs concernés, cf. Élisabeth Doineau, Jean-Pierre Godefroy, sénateurs, Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires sociales (1) sur la prise en charge sociale des mineurs non accompagnés, Paris, Sénat, enregistré à la Présidence du Sénat le 28 juin 2017, 116 p., p. 13.
  • [27]
    Les données concernant les MNA dans le rapport du ministère de la Justice ne sont pas présentées par nationalité ; on ne dispose pas des effectifs précis, mais d’une répartition par groupe ou de pourcentages. D’autre part, les grandes zones de l’Afrique (Afrique de l’Ouest, Afrique centrale, Afrique du Nord et Maghreb, Afrique subsaharienne, Corne de l’Afrique, Sahel) associées à des pourcentages dans les graphiques ne sont pas clairement délimitées, ne sont pas exclusives les unes des autres et restent donc problématiques.
  • [28]
    Rapport 2017, op. cit., p. 5, tableau sur l’âge d’entrée dans le dispositif de protection de l’enfance.
  • [29]
    Le Rapport souligne que l’évaluation de la minorité et de l’isolement est « une étape délicate eu égard au périple des jeunes pour arriver en France, qui les marque tant physiquement que psychologiquement, aux réseaux de passeurs dont ils peuvent avoir été victimes, ou encore au nombre de majeurs qui se présentent, espérant bénéficier du régime de protection de l’enfance », ibid., p. 17.
  • [30]
    Cf. Fouzi Mourji, Jean-Noël Ferrié, Saadia Radi, Mehdi Alioua, Les migrants subsahariens au Maroc. Enjeux d’une migration de résidence, Rabat, Université Internationale de Rabat, Konrad- Adenauer-Stiftung, 2016, 182 p.
  • [31]
    UNICEF, Guinée – Statistiques, www.unicef.org/french/infobycountry/guinea_statistics.html, juin 2015.
  • [32]
    Ibid.
  • [33]
    Ce chiffre est à prendre avec beaucoup précaution. Il n’existe officiellement aucune information se rapportant à cet indicateur. Source : www.journaldunet.com/business/salaire/guinee/pays-gin.
  • [34]
    Cf. Francesco Vacchiano, « À la recherche d’une citoyenneté globale. L’expérience des adolescents migrants en Europe », Revue européenne des migrations internationales, 30, 1, 2014, p. 59-82.
  • [35]
    Cf. Stephen Castles, « Understanding Global Migration : A Social Transformation Perspective », Journal of Ethnic and Migration Studies, 36, 10, 2010, p. 1565-1586.
  • [36]
    Commission nationale de réflexion sur l’éducation, mars 2017, Document de travail, 196 p.
  • [37]
    Cf. Ibrahima Sory Diallo, « Immigration clandestine : entre illusions et déceptions, les rêves brisés des jeunes Guinéens », Guinée Matin, 15 octobre 2017, guineematin.com/a-la-une/immigration-clandestine-entre-illusions-deceptions-reves-brises-de-jeunes-guineens/.

1 Alors que des images de violences et de morts à propos des migrants hantent quotidiennement les médias depuis des mois, il importe de déconstruire les représentations qui peuvent découler de ces images et qui pourraient laisser penser que l’émigration subsaharienne se dirigerait de manière très polarisée vers l’Union européenne. Cet article vise donc à resituer les flux migratoires des migrants guinéens au regard de l’histoire et dans le contexte sociopolitique plus large de leurs mobilités.

Introduction : le paradoxe guinéen

2 Comprendre le phénomène migratoire en Guinée impose un détour par l’histoire récente du pays. Après plus de soixante années de domination française, la Guinée obtient son indépendante le 2 octobre 1958. Tout au long de l’histoire de ce nouvel État, l’appartenance ethnique ou à une caste apparaît comme une dimension politique d’importance [1]. Si certains groupes ethniques ont vu leur situation favorisée à certaines époques en raison de leur proximité avec le chef d’État, d’autres groupes suspectés d’être des opposants politiques ou de représenter un contrepouvoir économique ont été contraints à l’exil [2]. Cette diaspora très présente dans les pays d’Afrique de l’Ouest, d’Afrique-Centre, d’Asie du Sud, d’Europe et d’Amérique du Nord entretient l’idée que l’exil est porteur d’espoir et de renouveau politique. Si l’émigration guinéenne est en partie déterminée par les coups de force successifs, comme l’agression militaire du 22 novembre 1970 et le coup d’État militaire du 5 juillet 1985, tour à tour attribués à tort aux Peuls et aux Malinké, qui poussent à l’exil les opposants, l’instabilité politique a pour corollaire direct un développement insuffisant. Depuis des années, la Guinée oscille au classement du PNUD dans la catégorie des pays ayant un indice de développement humain faible. Des mesures de politique économique et financière ainsi que les bonnes performances des secteurs porteurs de croissance, l’agriculture et les mines, ont permis l’amélioration des indicateurs macroéconomiques au cours des cinq dernières années, avec un taux de croissance du PIB réel qui est passé de 1,9 % en 2010 à 3,9 % en 2012 pour atteindre 4,9 % en 2016 [3]. Toutefois, ces résultats ont eu peu d’impact d’une part en matière d’emploi et de lutte contre la pauvreté, et d’autre part sur l’entretien et l’amélioration des infrastructures dont le niveau de dégradation demeure inquiétant. En 2016, l’IDH était de 0,414 et la Guinée était au 183e rang sur 188 pays classés, quand bien même l’économie avait enregistré une croissance de 4,9 % au cours de la même année. Ce rebond, impulsé par l’apaisement politique et la bonne tenue des secteurs minier et agricole, intervenait après deux années de faible croissance (1,1 % en 2014 et 0,1 % en 2015) principalement dues au virus Ebola [4]. Cette situation est paradoxale alors que le pays dispose d’importantes ressources minières (bauxite, or, diamant, nickel, uranium, pétrole), halieutiques, forestières et un immense potentiel agricole. Alors qu’elle est décrite comme le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest, nombre de ses habitants ne disposent ni d’eau courante, ni d’électricité. La paix sociale est précaire en dépit d’une relative stabilité politique, mais la très grande majorité de la population vit dans une pauvreté endémique avec de fortes inégalités. Le climat politique reste tendu faute d’élections locales depuis 8 ans, exacerbé par l’arrivée à échéance des mandats législatifs en 2018 et présidentiel en 2019.

3 Au cours des dernières années, la diaspora guinéenne a vu sa population se renforcer notamment en raison de la culture de mobilité que l’on retrouve chez les groupes traditionnellement éleveurs, les Peuls, et commerçants, les Malinké, dont la principale activité économique est étroitement liée à leur capacité à circuler et à s’ancrer dans des espaces propices au développement de leurs stratégies financières. Plus récemment, à ce type de migration est venue s’ajouter la migration pour études et l’immigration économique clandestine vers l’Union européenne. Ce dernier phénomène suscite de fortes réactions sociales et politiques en raison du type de population qu’il implique, parce qu’il est un puissant révélateur du désespoir social qui habite la population guinéenne, de la violence à laquelle sont soumis les migrants tout au long de leur parcours migratoire et des limites de la politique migratoire de l’Union européenne. Si l’émigration irrégulière d’une classe d’âge, toujours plus jeune, est à analyser comme le signe de l’échec des politiques de développement menées par les gouvernements successifs du pays, elle demande aussi à être interrogée à l’aune du sens que l’expérience migratoire et l’accès à la mobilité revêtent dans un monde globalisé aux yeux d’une jeunesse localement dépourvue de perspectives de réussite. Si nombre de jeunes Guinéens gonflent le flux des immigrés irréguliers rêvant d’Europe, cherchant à fuir la précarité, un système éducatif médiocre, le manque d’opportunités d’emplois, la faiblesse de la gouvernance et le manque de perspectives [5], situations sources de souffrances et d’humiliations profondes, il faut rappeler que les trois quarts des migrations internationales des Guinéens se déroulent dans l’espace régional de l’Afrique de l’Ouest [6]. Ces flux sont intégrés aux traditions anciennes de déplacements des peuples dans cette aire géographique en dehors de toute logique étatique. Cette conception ouverte des circulations déconnectées des frontières trouve son prolongement dans le programme de libre circulation au sein de l’espace de la Confédération économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

4 Nous verrons que l’importance accordée aux flux migratoires vers l’UE est davantage en rapport avec les représentations politiques et sociales qui leur sont associées qu’en fonction de leur réel poids démographique. Ces flux sont intégrés à ce qu’il est convenu d’appeler la « crise migratoire » et à la dissociation qu’elle accentue entre des profils de migrants jugés acceptables car supposés être mieux intégrables dans les sociétés européennes, plus performants d’un point de vue économique et davantage légitimes d’un point de vue politique ou moral car entrant dans la catégorie des « réfugiés » et les autres. Ceux-ci, dont les migrants subsahariens, sont décrits comme des migrants à la recherche d’emplois ou de formation et ne sont par conséquent guère souhaités, alors que les réfugiés seront quant à eux amenés à occuper un emploi et sont parfois sélectionnés en fonction de leurs compétences. De surcroît, outre leurs caractéristiques sociodémographiques individuelles, ils sont collectivement associés à des contextes qui les rendent dangereux. Les indicateurs démographiques des pays africains (taux de croissance, indices de fécondité) sont mobilisés par les acteurs politiques [7] afin de justifier des choix laissant à penser que la migration africaine relèverait « d’une invasion » [8], d’une « vague migratoire » ou que la natalité se traduit automatiquement et mécaniquement en « potentiel » ou pire en « pression migratoire ». Si les données démographiques conjoncturelles expriment une réalité factuelle réelle sur l’accroissement des populations en Afrique, sur l’inertie démographique, les projections et les évolutions à long terme demandent à être manipulées avec précaution, les mécanismes démographiques exigeant d’être précisément contextualisés [9]. Dans le cadre actuel de lutte contre le terrorisme et l’islamisme dans le Sahel, ils sont parfois assimilés à ces idéologies ou suspectés d’en être les porteurs. D’entrée, il faut insister sur la difficulté à décrire et à analyser les flux migratoires des Guinéens en raison de l’absence de statistiques migratoires.

La statistique migratoire : enjeu politique national, comparaisons internationales

5 La question de la mesure et des statistiques migratoires n’est pas une question anodine au regard des enjeux politiques et sociétaux soulevés dans l’ensemble des pays intégrés aux corridors migratoires entre l’Afrique et l’Union européenne. L’absence de données ou des données de qualité insuffisante nourrissent les fantasmes et obèrent toute décision politique réaliste. Les migrations constituent le phénomène démographique le plus difficile à mesurer en raison de sa complexité, car contrairement à la fécondité et à la mortalité qui sont des événements uniques, elles peuvent être répétées, réversibles et renouvelables [10]. À la question de la mesure technique s’ajoute la question de l’efficience des systèmes statistiques nationaux et la manière dont un État se construit vis-à-vis de son histoire migratoire. EUROSTAT souligne : « l’émigration est un phénomène particulièrement difficile à mesurer ; il est plus délicat de dénombrer les personnes quittant un pays que celles y entrant. Une analyse comparant les données de l’immigration et de l’émigration des États membres de l’Union pour 2015 (statistiques miroir) a confirmé cette réalité dans bon nombre de pays » [11]. Dans cette perspective de comparabilité statistique européenne, la France a dû améliorer l’enregistrement de ses flux migratoires, en particulier pour l’émigration, et comment cette harmonisation statistique conduit la France à se considérer également comme un pays d’émigration et non plus uniquement au prisme de l’immigration [12].

6 Si la question statistique concerne l’ensemble des États, elle est encore plus cruciale pour nombre de pays en développement du fait des efforts qu’ils doivent conduire en matière de gouvernementabilité et de transparence politique. L’Institut National de Statistiques guinéen (INS) dont la devise est « des statistiques fiables pour la prise de décision » a dressé un constat sans appel quant au déficit et à la fiabilité des données statistiques nationales suite à l’évaluation de la Stratégie nationale de développement de la statistique (2009-2015) [13]. En effet, la Guinée est soumise du fait de l’aide publique au développement à une très forte pression internationale visant au renforcement des indicateurs statistiques dans le cadre des procédures de suivi et d’évaluation des politiques de développement économique et social. Si l’élaboration des documents de suivi de réduction de la pauvreté (DSRP) a constitué une motivation première quant à la production d’indicateurs récurrents, la question migratoire est devenue un objet central dans la production de statistiques en raison de la crise migratoire européenne et de ses répercussions sur les pays de départ et de transit [14]. L’INS a dû s’engager en contrepartie d’aides liées à la réalisation des objectifs du développement durable (ODD) à produire en quantité et en qualité des informations statistiques fiables en matière de migrations et à réaliser un recensement en population générale. Actuellement, les données nationales sur l’émigration des ressortissants guinéens sont rares et obsolètes ; elles ne sont pas alimentées par les postes consulaires et missions diplomatiques guinéens [15].

7 La pression internationale exercée sur la Guinée, afin d’être plus performante statistiquement, s’exerce dans le cadre de la CEDEAO et de son partenariat avec l’UE visant au contrôle des flux migratoires et à la sécurisation de la région sahélienne. Le traité instituant la CEDEAO signé en 1975 a été complété dès 1979 par le protocole sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement avec pour objectif de permettre la libre circulation des citoyens de la CEDEAO au sein de cette région. En 2008, la CEDEAO a adopté un cadre général non contraignant, l’Approche commune sur la migration, visant à renforcer les liens entre migrations et développement à travers certaines priorités d’action communes [16]. Le processus d’élaboration du Profil migratoire de la République de Guinée[17], conjugué à la médiatisation des effets tragiques de l’émigration des jeunes Guinéens, a conduit à dresser un bilan sévère de l’action gouvernementale en matière migratoire. En effet, la Guinée est dépourvue d’une politique migratoire nationale globale. Les migrations – en particulier l’émigration, la diaspora – ne sont pas prises en compte dans les stratégies de développement national. Enfin la capacité limitée de gestion des frontières est également pointée [18]. Lors du lancement de l’atelier technique de validation du profil migratoire en juillet 2017, la ministre des Affaires étrangères a jugé que la migration n’était pas win win du point de vue de la Guinée. L’utilisation de cette expression montre que le gouvernement adopte, contraint et forcé, la rhétorique véhiculée par les agences internationales telles que l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) ou le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). La réalisation de migrations internationales win win en matière de développement pour l’ensemble des acteurs concernés par les processus migratoires (les migrants, leurs familles, les États de départs, les États d’arrivée, les États de transit) implique du point de vue de ces organisations une gestion internationale et concertée des migrations [19]. La production de statistiques migratoires nécessite un contrôle efficace des frontières afin d’enregistrer précisément les flux ; parallèlement les statistiques constituent un prérequis à l’élaboration d’une politique nationale migratoire et offre des outils plus efficaces lors de la négociation d’accords ; l’aide publique au développement est enfin conditionnée par la maîtrise des flux migratoires. Cette intrication s’accentue de plus en plus fortement dans un contexte international marqué par le terrorisme, des tensions politiques et de profondes inégalités économiques. Rappelons néanmoins que des recherches relatives à la relation entre développement et migrations montrent que le développement, loin de réduire les migrations, entraîne leur accroissement et celui des mobilités [20]. Vouloir faire d’une politique de développement une politique visant à limiter les migrations peut laisser dubitatif quant aux performances.

La situation migratoire de la Guinée

Un pays d’émigration et d’immigration

8 Faute de données sur les flux migratoires, l’évaluation des mouvements migratoires est approchée via les stocks (données censitaires). Traditionnellement, le Sénégal était le principal pays de destination des migrants guinéens en raison du navétanat. Depuis l’indépendance du pays, les pays de destination se sont diversifiés et comprennent désormais la Côte d’Ivoire, le Mali, la Sierra Leone, le Liberia, la Guinée-Bissau, la Gambie, le Gabon et la Mauritanie. En 2010, selon les estimations bilatérales des stocks de migrants [21], les Guinéens émigraient principalement vers la Côte d’Ivoire (134 171 personnes), le Sénégal (80 773), la Sierra Leone (69 127), la Gambie (58 625), d’autres États du Sud (51 552) et la France (22 124). Ces émigrants travaillent essentiellement dans le secteur agricole, le petit commerce et les petites entreprises. Les diplômés de l’enseignement supérieur représenteraient seulement 11,3 % des émigrants, loin des proportions atteintes par le brain drain au Cap-Vert (67,5 %) en Gambie (63,3 %), en Sierra Leone (52,5 %) ou au Ghana (46,9 %) par exemple. Les transferts de fonds étaient peu élevés en 2012, soit 1 % du PIB équivalent à un montant de 66,3 millions de dollars. Sur cette somme, 45,92 millions provenaient d’envois réalisés à partir d’un pays de la CEDEAO. Les envois des migrants sont principalement affectés à des dépenses de consommation privée, aux soins de santé et à l’éducation de la fratrie et des enfants. De son côté, la Guinée recevait des immigrants du Liberia (189 437), de Sierra Leone (157 067) du Mali (15 276) et du Sénégal (6 652). Ceux-ci travaillaient en premier lieu dans le secteur minier et la pêche, puis dans le commerce.

9 Au cours des décennies 2000 et 2010, la Guinée reçoit de nombreux réfugiés. Tout d’abord, des Libériens et des Sierra-Léonais fuyant les conflits civils qui ont déchiré leurs États entre 1989 et 2003 : ils sont plus de 500 000 personnes entre 1990 et 1995 à s’installer en Guinée forestière et en Basse Guinée ; le pic étant atteint en 1996 avec 663 000 personnes selon le HCR. Entre 2002 et 2005, ces flux seront dans une moindre mesure complétés par quelques milliers de réfugiés de Côte d’Ivoire [22]. Enfin, entre 2009 et 2013, la Guinée a reçu lors de la crise sanitaire Ebola environ 6 700 personnes fuyant l’épidémie qui frappait mortellement la région, alors qu’elle était elle-même touchée. Elle a créé en 2010 un ministère délégué aux Guinéens de l’extérieur, même si peu d’accords bilatéraux en matière de migration ont été conclus (avec l’Espagne en 2006 et la Suisse en 2011) et qu’il n’existe aucun accord avec la France, alors que cette dernière est un important pays de destination. Cette décision tardive de la Guinée traduisant une certaine défiance de l’État vis-à-vis de sa diaspora et un faible intérêt pour les questions migratoires.

10 Selon les dernières statistiques produites par l’OIM, les ressortissants étrangers en Guinée représentaient en 2015 un peu moins de 2 % de la population du pays, soit 228 413 personnes. Tout comme en 2010, ils proviennent essentiellement de l’espace CEDEAO (cf. tableau n°1 infra). Plus de 3 % des Guinéens résideraient à l’étranger (426 528 personnes) ; les premières destinations sont la Côte d’Ivoire, la Sierra Leone, le Sénégal [23] et le Liberia, la France arrivant en cinquième position (cf. tableau n°2 infra).

Tableau n°1

Les principales origines des ressortissants étrangers en Guinée en 2015

Pays Effectifs
Mali 61197
Sénégal 26 640
Sierra Leone 15 098
Côte d’Ivoire 13 608
Guinée-Bissau 11 011
France 6 459
Togo 5 773
Niger 5 478
Ghana 5 257
Nigeria 3 578
Arabie saoudite 2 679
Russie 1 876
Mauritanie 1 504
Corée du Sud 541
Chine 522
Description de l'image par IA : Tableau avec des pays et leurs effectifs respectifs. Pays listés avec des nombres correspondants allant de 61 197 à 522.

Les principales origines des ressortissants étrangers en Guinée en 2015

OIM, 2017
Tableau n°2

Les principaux pays d’émigration des Guinéens en 2015

Pays Effectifs
Côte d’Ivoire 94 980
Sierra Leone 68 467
Sénégal 49 780
Liberia 37 380
France 30 209
États-Unis 18 331
Mali 17 762
Belgique 12 274
Espagne 9 698
Niger 5 478
Canada 4 592
Portugal 4357
Allemagne 4 231
Italie 3 899
Mauritanie 3105
Pays-Bas 2 619
Grande-Bretagne 2 529
Suisse 1 231
Description de l'image par IA : Tableau avec pays et leurs effectifs numériques.

Les principaux pays d’émigration des Guinéens en 2015

OIM, 2017

Les routes migratoires de la Guinée vers l’UE

11 Si les flux migratoires au sein de l’Afrique de l’Ouest sont statistiquement plus conséquents, l’accroissement récent des flux vers l’UE et leur nature nécessite d’y prêter une attention spécifique. Plusieurs routes mènent les migrants subsahariens d’Afrique en Europe. Selon les observations de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes des États membres de l’Union européenne (FRONTEX) [24], ces derniers privilégient deux axes. Sur la route méditerranéenne occidentale – via le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc vers les îles Canaries espagnoles – 13 664 passages illégaux ont été enregistrés entre janvier et août 2017. Ils concernent 2 758 Marocains, 2 347 Ivoiriens et 1 811 Guinéens. Cependant, c’est l’axe central à travers la Méditerranée qui est le plus fréquemment choisi : entre janvier et septembre 2017, 104 760 migrants l’ont emprunté atteignant l’UE via les côtes italiennes. Parmi eux ont été dénombrés 17 048 Nigérians, 9 103 Guinéens et 8 807 Bangladais. Les migrants guinéens doivent préalablement tenter de rejoindre la Mauritanie, l’Algérie ou le Maroc afin d’effectuer leur tentative de traversée. Pour ce ils rejoignent le Mali qui reste un pays de transit stratégique sur les routes migratoires de l’Afrique vers l’UE. Au Mali – pays frontalier de la Guinée – ils se connectent aux routes à destinations de la Mauritanie, de l’Algérie, du Maroc et du Niger en remontant du sud vers le nord du Mali via Bamako, Tombouctou, Taoudeni, Gao, Kidal [25]. La traversée du Mali est périlleuse car les migrants ne maîtrisent ni la géographie, ni les langues locales. Exploités par des réseaux, ils sont soumis à des extorsions financières, à diverses formes de violences. Ils encourent malnutrition et maladies. Les groupes extrémistes (al-Qaïda au Maghreb islamique, AQMI, Ansar Dine, al-Mourabitoune, Front de libération du Macina (FLM), Mouvement national de libération de l’Azawad, MNLA) prennent part à ces pratiques de contrebande humaine qui complètent avantageusement leurs revenus tirés des trafics d’armes, de drogues et de cigarettes. Pratiques de surcroît plus acceptables par les populations locales que les autres formes de contrebande.

12 Selon FRONTEX, le nombre de passages irréguliers a crû de manière significative en 2014 et 2015 pour atteindre 1,8 million de passages en 2015. La réduction observée en 2016 est due à la mise en œuvre de l’accord passé entre la Turquie et l’UE le 18 mars 2016, mais le niveau reste néanmoins supérieur à celui observé en 2014. Les Guinéens représentent 3 % des passages irréguliers aux frontières de l’UE ; ils se situent au même niveau que les Gambiens et les Ivoiriens, devant le Sénégal (2 %) et derrière l’Érythrée (4 %) et le Nigeria (7 %), tandis que les Syriens (17 %) et les Afghans (11 %) représentent les premières nationalités. Depuis janvier 2009, 27 779 passages irréguliers de migrants guinéens ont été comptabilisés par FRONTEX. On observe à partir de 2014 une accélération importante. Les effectifs enregistrés passant de 1 360 en 2014 à 14 708 en 2016. Les chiffres pour 2017 ne sont pas complets, mais en moyenne supérieurs pour le 1er semestre, et diminuent en juillet et en août (cf. tableau n°3 infra).

Tableau n°3

Passages irréguliers guinéens enregistrés à la frontière de l’UE via la route centrale par la Méditerranée

Années janvier février mars avril mai juin juillet août septembre octobre novembre décembre Total annuel
2009 1 0 13 8 8 13 1 2 1 0 0 0 47
2010 0 0 0 0 0 0 1 3 0 0 0 0 4
2011 0 1 0 41 209 134 52 78 0 0 0 0 515
2012 0 0 0 0 0 0 3 2 3 9 6 5 28
2013 0 0 14 22 2 33 17 115 28 51 13 36 331
2014 24 63 84 61 93 279 145 105 115 69 165 157 1360
2015 106 74 79 182 177 245 334 243 300 254 137 585 2716
2016 532 364 870 528 1313 1818 1063 1150 1249 2450 1404 1967 14708
2107 800 1296 1076 1016 1777 1799 872 234 nd nd nd nd 8070
Total 27779
Description de l'image par IA : Tableau avec des chiffres mensuels et annuels de 2009 à 2016 et 2107, totalisant 27779.

Passages irréguliers guinéens enregistrés à la frontière de l’UE via la route centrale par la Méditerranée

tableau réalisé à partir des données FRONTEX, 2017. NB : un migrant qui tente plusieurs passages peut être enregistré plusieurs fois

13 Ces migrants sont majoritairement des hommes, dont des mineurs. En France, le rapport du ministère de la Justice (mars 2017) souligne depuis 2013 que les effectifs des mineurs non accompagnés (MNA) [26] sont en hausse. En 2016, 71 % des MNA viennent d’Afrique, et parmi ceux-ci 44 % sont originaires d’Afrique de l’Ouest [27]. Très majoritairement ce sont des garçons (94,9 %), la part des filles (5,1 % contre 5,86 %) étant en très légère baisse. Les données concernant l’âge concluent à un net rajeunissement des MNA entre 2015 et 2016 [28]. Nos calculs et notre tentative de calculer un âge moyen compte tenu des données présentées conduisent à être plus nuancé, la baisse enregistrée étant de 15,51 à 15,44 ans. Il est au demeurant un peu rapide de conclure à un rajeunissement si « net », car il est impossible d’établir sur une durée tellement courte s’il s’agit d’un effet de conjoncture ou d’un réel changement de structure par âges. Et puis, étant donné les difficultés à attribuer un âge aux jeunes mineurs [29], on peut penser que des mineurs sont susceptibles de glisser facilement d’une catégorie à une autre. D’ailleurs, les catégories ne sont pas homogènes : tantôt elles concernent un seul âge (15, 16 ou 17 ans), tantôt elles renvoient à un groupe d’âges d’ampleur variable (les 13-14 ans, les 10-12 ans et les moins de 10 ans). Le rajeunissement peut être toutefois cohérent avec les observations réalisées dans les pays de transit et de départ : il s’agit d’adolescents, voire de préadolescents qui émigrent sans avoir toujours l’accord de leurs parents. Différentes motivations les animent, nous y reviendrons. On peut aussi émettre l’hypothèse que les familles « missionnent » des enfants plus jeunes sachant que s’ils parviennent à destination, leur âge sera moins sujet à caution lors de la procédure visant à déterminer la minorité. Les MNA sont pris en charge par les conseils départementaux au titre de la protection de l’enfance et non par l’État comme les migrants majeurs. Cette répartition des rôles est de plus en plus contestée par l’Assemblée des Départements qui argue que la prise en charge relève davantage de la politique migratoire que des missions de la Protection de l’Enfance définies il y a une trentaine d’années. L’ordonnance provisoire de protection (OPP) détermine le département d’accueil. Les Guinéens représentent entre 9 et 32 % des MNA installés dans les régions françaises en 2016 (cf. tableau n°4 infra). Ils constituent dans la majorité des cas la première ou la seconde nationalité présente dans les dispositifs d’accueil.

Tableau n°4

Nombre de personnes évaluées MNA dans les régions 2016 (France)

Région % de MNA guinéens Positions dans les 5 nationalités les plus fréquentes
Nouvelle-Aquitaine 32 1
Pays de la Loire 31 1
Centre-Val de Loire 30 1
Auvergne-Rhône-Alpes 27 1
Bourgogne-Franche-Comté 18 2
Provence-Alpes-Côte d’Azur 16 1
Hauts-de-France 15 2
Grand Est 15 2
Occitanie 13 2
Île-de-France 11 3
Bretagne 11 4
Normandie 9 4
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des régions françaises avec pourcentages de MNA guéris et positions dans les nationalités les plus fréquentes.

Nombre de personnes évaluées MNA dans les régions 2016 (France)

tableau élaboré à partir des données en % présentées par le ministère de la Justice (DPPJ), mars 2017.

Parcours migratoire et pays de transit

14 Cependant, tous les MNA et les migrants majeurs n’accèdent pas à l’espace européen. Nombreux sont les Guinéens à être bloqués dans les États de transit, en particulier au Mali, en Algérie, au Maroc, au Niger ou en Libye. Durant leur itinéraire migratoire, ils progressent au rythme imposé par l’organisation et l’exploitation des réseaux et de leurs maigres moyens financiers qu’ils doivent reconstituer. Durant ces situations de transit, ils peuvent être arrêtés par les autorités et faire l’objet de procédures de rapatriement forcé ou volontaire. Tous les pays de transit n’ont pas la même attitude vis-à-vis des migrants subsahariens.

15 Si la situation en Libye a été largement médiatisée notamment autour de la vente de migrants comme esclaves, Amnesty International dénonçait en octobre 2017 l’attitude discriminatoire et le durcissement de la politique de l’Algérie vis-à-vis des migrants subsahariens : entre la mi-septembre et début novembre 2017, plus de 2 000 ressortissants d’Afrique subsaharienne, dont 300 mineurs, ont été arrêtés et expulsés vers le Mali et le Niger sans que les procédures régulières soient respectées. Là aussi faute de données précises, les ONG estiment qu’environ 100 000 migrants sont en situation irrégulière dans ce pays où leur présence suscite de violentes polémiques, certains hommes politiques les accusant d’importer « le crime, la drogue et d’autres fléaux ».

16 La situation se présente différemment au Maroc. Tout d’abord, la question migratoire est intégrée à la politique étrangère que le royaume chérifien développe vis-à-vis des pays d’Afrique subsaharienne. Il y a là un point stratégique dans sa volonté de s’ériger en puissance régionale. Par ailleurs, le Maroc est considéré par les migrants comme un lieu de destination, 67 % d’entre eux exprimant le souhait d’y résider durablement ; il ne constitue donc pas uniquement un espace de transit vers l’Europe via les enclaves espagnoles. Tandis que l’Algérie expulse sans ménagement les migrants subsahariens et que le Niger sert de plate-forme de rapatriement (programme MARS de l’OIM financé par l’UE visant à enregistrer et à suivre les migrants afin d’accélérer leur retour dans le pays d’origine), le Maroc a entamé fin 2016 une seconde opération de régularisation. Une première vague, en 2014, avait permis la régularisation de 25 000 personnes pouvant justifier d’un contrat de travail et d’une présence depuis 5 ans. Ces critères sont néanmoins restrictifs et laissent plongés dans la clandestinité les migrants les plus récemment arrivés. D’après une enquête récente, les migrants subsahariens au Maroc sont jeunes (28 ans en moyenne), célibataires, instruits (presque 50 % d’entre eux ayant un niveau d’études supérieur). Ils sont venus au Maroc afin d’améliorer leur niveau de vie et suivre des études. Leur situation reste cependant précaire faute d’accès aux emplois qualifiés et en raison des fortes discriminations dont ils sont l’objet. Contrairement à une idée reçue, ils sont souvent entrés légalement au Maroc et sans transit (70 %) ; en dépassant la durée de séjour autorisée ils basculent dans une situation d’illégalité. Les Guinéens représentent 12,9 % de ces migrants, derrière les Sénégalais (20,5 %), les Ivoiriens (21,6 %) et les Camerounais (14,9 %) [30]. Des ONG comme Caritas Maroc à Rabat ou Médecins du Monde Belgique à Oujda ont enregistré en 2014-2015 un accroissement significatif d’arrivées de jeunes mineurs dans leurs centres d’accueil au Maroc. Ce flux subit et nouveau a suscité des interrogations.

Le désenchantement de la jeunesse

Une jeunesse en mal d’horizons

17 La population de la Guinée, estimée en 2016 à 12,4 millions d’habitants selon la Banque mondiale, se caractérise par sa grande jeunesse. La population âgée de moins de 18 ans représente 49,3 % du total, alors que la part des 10 à 19 ans était de 23 % en 2015 [31]. Alors que l’espérance de vie demeure peu élevée (59 ans), la fécondité reste significative (quelque 5 enfants par femme) dans un contexte de faible prévalence contraceptive (environ 6 %). Aussi dans ce contexte de crise généralisée et de croissance démographique (+2,5 % en 2016), la question de la formation de la jeunesse est essentielle. Or, le système éducatif guinéen qui a pour vocation de former les jeunes afin de soutenir l’économie se trouve dans une situation de délitement avancé l’empêchant de répondre à la demande sociale d’éducation et de formation. Le niveau de dégradation des infrastructures existantes combiné à l’insuffisance des investissements et au niveau souvent faible des formateurs rendent le secteur peu efficace. Les écoles et les centres de formation sont incapables, par manque de moyens, d’accueillir l’ensemble des jeunes qui le souhaitent et de leur offrir une éducation de qualité. À titre d’exemple, le taux d’alphabétisation des jeunes hommes âgés de 15-24 ans entre 2008 et 2012 était de 37,6 % contre 21,8 % pour les jeunes femmes du même âge. Quant à la participation à l’école secondaire, le taux net de scolarisation des garçons était seulement de 26,5 % et celui des filles de 17,4 % dans la même période [32]. De plus, en raison de la situation économique du pays décrite supra les emplois sont rares que ce soit au sein de la fonction publique ou dans le secteur privé. L’obtention d’un diplôme ne garantit pas l’embauche. Ce manque de perspectives pousse certains jeunes à tenter l’aventure vers l’Europe plutôt que d’attendre un emploi qui ne viendra pas. Mais alors que le revenu mensuel moyen par habitant en Guinée s’élève à 38 dollars [33], les montants demandés pour tenter l’aventure migratoire se chiffre en milliers de dollars (de 1 000 à 5 000). Les jeunes issus des familles les plus pauvres doivent donc s’endetter pour partir.

18 Le désir d’émigrer constitue une réponse à un contexte immédiat, mais il s’ancre également dans une tradition migratoire transmise et alimentée de génération en génération. Les immigrants installés, par leurs récits oraux ou leur exposition sur les réseaux sociaux et leurs comportements ostentatoires au moment des retours, véhiculent un modèle de réussite lié à la migration. Leurs modes de vie (consommation, habitat, accès à la mobilité, capacité de redistribution) diffusent l’idée que la migration est la seule voie d’accès à un statut social reconnu et valorisé. La matérialisation et l’idéalisation de l’expérience à l’étranger – en Occident – engendrent une perception accrue des inégalités et entretiennent la puissance des imaginaires migratoires. Les jeunes migrants expriment fréquemment l’idée que l’expérience migratoire est une obligation car « ici, si tu n’as rien, on ne te considère pas » et il faut « devenir un homme ».

19 La tentation migratoire, si elle s’inscrivait jusqu’il y a peu dans une dynamique familiale, semble y échapper. Des enfants et adolescents décident désormais de partir de leur propre initiative, y compris des filles, parfois sans en informer leurs parents et contre l’autorité de ces derniers. Ils s’organisent, se préparent et constituent leurs propres réseaux via Internet, se vivant comme des aventuriers dans un « horizon global ». On a pu souligner l’importance des discours du soi et de la subjectivité dans ces processus migratoires [34]. Les adolescents rêvent d’être inclus dans le monde globalisé et d’accéder à la mobilité. Ils se projettent dans un ailleurs où ils pourraient vivre dans un monde de bien-être comparativement à une vie actuelle sans espoir ni confort. Il ne s’agit plus, dès lors, de (seulement) contribuer aux ressources de la famille mais de participer pleinement au monde contemporain. Ne pas accéder à la circulation c’est être écarté du progrès, de la modernité, du marché, de la liberté de se réaliser. Cette privation étant vécue comme une injustice profonde. Une perspective anthropologique qui rejoint l’interprétation en fonction de laquelle la migration doit être analysée comme force de transformation profonde des sociétés [35]. Dans le cas de ces jeunes, c’est être en rupture avec des stratifications sociales qui les figent, les immobilisent. Face à un tel enjeu métaphysique, quelles peuvent être les réponses du gouvernement guinéen ?

Dissuader l’émigration irrégulière

20 L’objectif du gouvernement est de produire un contre-discours mettant en exergue les dangers de l’expérience migratoire. Des jeunes rapatriés sont mobilisés afin de raconter leur expérience migratoire dans les lycées et les universités. Ces récits sont complétés par des projections de films. Il s’agit de dissuader les jeunes de tenter l’aventure migratoire en martelant l’écart qui existe entre le rêve et « l’enfer migratoire » auquel seuls les plus chanceux échappent. L’OIM et le Fonds fiduciaire de l’Union européenne ont mis en place au mois d’avril 2017 un projet destiné au « renforcement de la gouvernance des migrations » et au « support à la réintégration des migrants en République de Guinée ». Il s’agit d’apporter pendant une période de trois ans dans les régions de Conakry, Boké, Mamou, Labé, Kankan et N’Zérékoré, outre le soutien psychosocial et la prise en charge immédiate, une assistance aux migrants retournés dans un projet de formation ou de création d’activités. L’OIM a pour partenaires le ministère de l’Action Sociale et la Croix-Rouge.

21 Conscient que ce seul discours ne suffira pas à briser les rêves d’une jeunesse profondément insatisfaite et jugeant qu’elle n’a rien à perdre, le gouvernement guinéen souhaite améliorer l’offre de formation professionnelle, et pas seulement en ce qui concerne la formation universitaire ; la construction de dix écoles est prévue alors que depuis trente ans aucune école n’avait été construite. On peut être sceptique quant à cette solution compte tenu de la faiblesse globale du système éducatif guinéen et du temps nécessaire qu’impliquerait son redressement. Cette situation a été récemment dénoncée dans un rapport de la Commission nationale de réflexion sur l’éducation mise en place par les autorités guinéennes et qui présentait les résultats de son travail en mars 2017 [36]. Il est envisagé de mieux réglementer le secteur de l’enseignement supérieur privé. Le rapport recommande aussi que la formation des futurs employés du secteur de la santé et de l’éducation soit réservée exclusivement à l’enseignement supérieur public. Il invite les autorités guinéennes à financer ce secteur de façon adéquate, afin de lui permettre d’accomplir efficacement sa mission.

22 La production de statistiques migratoires passe encore par le renforcement de la sécurisation des frontières terrestres et aéroportuaires. Appuyées par l’UE, les autorités guinéennes promettent de renforcer les contrôles au départ afin de réduire la sortie de mineurs du territoire national, en tenant compte cependant du fait qu’au sein de l’espace CEDEAO les populations des pays membres circulent sans entrave et que l’entrée des citoyens guinéens dans les pays du Maghreb ne nécessite pas l’obtention préalable d’un visa. Les jeunes qui errent dans les pays du Maghreb dans l’espoir de traverser un jour la Méditerranée sont tous passés par les mêmes postes-frontières munis d’une pièce d’identité valide.

Conclusion

23 La croissance inédite du nombre de réfugiés en Europe au cours des cinq dernières années engendre dans les pays de départ, de transit et de destination des conséquences qui imposent une réflexion globale sur la nature, les causes et les conséquences de cette hausse soudaine des mouvements de populations. Une politique migratoire concertée permettra de mieux répondre aux besoins de mobilité des populations des pays de départ, mais surtout de mieux les encadrer, tout en préservant les pays de transit et les pays d’accueil de l’arrivée de flux soudains de migrants. Elle contribuera également à mieux répondre, notamment, aux besoins des pays de destination en termes de politiques d’accueil – choix du profil et du nombre de personnes qu’ils souhaitent accueillir.

24 Une telle entente suppose un effort accru pour faire comprendre aux autorités des pays de départ la réalité de la responsabilité collective en matière de contrôle de l’immigration clandestine. Elle suppose aussi une implication des pays d’accueil dans l’amélioration des conditions de vie dans les pays de départ, afin d’assurer la transformation économique, sociale et démocratique durable de ces derniers. Dans les termes d’un économiste guinéen interviewé : « l’absence des services sociaux de base et de manière plus globale la mauvaise gouvernance expliquent en grande partie l’immigration clandestine. Ces facteurs impactant négativement la qualité de l’emploi, il est illusoire de penser qu’on peut retenir les jeunes dans un pays qui ne leur offre rien ou très peu de choses »[37].

25 Améliorer les conditions de vie de la population commence par assurer l’accès aux services sociaux de base. C’est-à-dire apporter un début de modernité aux populations rurales comme urbaines et ceci passe par l’accès à l’eau potable, aux services de santé primaires, à l’éducation et à la jouissance d’un logement décent. Il s’agit ici pour les pays d’accueil et pour les pays de départ de mutualiser leurs responsabilités et leurs efforts, afin de combattre à la racine les causes réelles des départs massifs des jeunes africains en général et guinéens en particulier vers l’Europe en empruntant les routes les plus dangereuses qui soient.


Date de mise en ligne : 03/05/2018

https://doi.org/10.3917/oute1.053.0096