Le mysticisme psychédélique d’Aldous Huxley
- Par Lucien d’Azay
Pages 85 à 99
Citer cet article
- D’AZAY, Lucien,
- D’Azay, Lucien.
- D’Azay, L.
https://doi.org/10.3917/otra1.040.0088
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- D’Azay, L.
- D’Azay, Lucien.
- D’AZAY, Lucien,
https://doi.org/10.3917/otra1.040.0088
Notes
-
[1]
L’Infini turbulent, Paris : Mercure de France, 1964, p. 229.
-
[2]
Les Portes de la perception, traduction de Jules Castier revue par moi-même, Monaco : Éditions du Rocher, 1954, repris dans la collection 10/18 en 1977, p. 57.
-
[3]
Id., p. 18.
-
[4]
Aldous Huxley 1894-1963 : A Memorial Volume, Londres : Chatto & Windus, 1965, p. 22.
-
[5]
Cf. notamment Martin Booth, A Magick Life, Londres : Hodder & Stoughton, 2000, p. 442. Et surtout Marco Pasi, Aleister Crowley and the Temptation of Politics, Abingdon : Routledge, 2014, note 86, p.170. Ce dernier indique que Crowley fait plusieurs allusions à cette rencontre dans son journal de 1930, dont la Yorke Collection conserve une copie dactylographiée (YC, ms. I, H5). Dans The Occult Establishment (Chicago : Open Court, 1976, p. 439), l’historien James Webb affirme que, selon un ancien disciple de Crowley (Gerald Yorke, vraisemblablement), la « Bête 666 » fit découvrir la mescaline à Huxley à Berlin avant 1933. La Yorke Collection conserve également une lettre datée du 9 décembre 1932 et deux cartes postales oblitérées les 1er mars et 14 juillet 1933 et adressées par Huxley à Crowley (YC/OS, E21). Voir aussi « Aldous Leonard Huxley » in Cornelius and Cornelius (1996, pp. 73-75), Richard Kaczynski, Perdurabo : The Life of Aleister Crowley (Berkeley : North Atlantic Books, 2010, pp. 448-449) et Tobias Churton, The Beast in Berlin (Rochester, Vermont : Inner Traditions, 2014).
-
[6]
Toujours prompt à calomnier le personnage auquel il consacra quatre biographies, Symonds rapporte, sans en indiquer la source, une remarque que Crowley aurait faite à propos de Huxley : « Je croyais qu’il avait beaucoup d’argent et je l’ai peint ainsi pour le flatter. » (The King of the Shadow Realm, Londres : Duckworth, 1989, p. 458).
-
[7]
Après avoir été initié à l’Ordre hermétique de l’Aube dorée de Samuel Liddell « Mac Gregor » Mathers, Crowley avait rompu avec l’occultiste rosicrucien pour fonder sa propre chapelle, l’Ordo Argentei Astri (Ordre de l’Étoile d’argent), dont il forgea la philosophie et les rituels.
-
[8]
Cf. Martin Booth, A Magick Life, op. cit., p. 336.
-
[9]
La terminologie anglaise est très explicite à cet égard : « mind-altering », « mind-expanding ».
-
[10]
L’Infini turbulent, op. cit, p. 12.
-
[11]
Id., pp. 17 et 60.
-
[12]
« Le lieu et la distance cessent de présenter beaucoup d’intérêt, écrit Huxley dans Les Portes de la perception. […] Et l’indifférence envers l’espace était accompagnée d’une indifférence encore plus complète à l’égard du temps. […] Mon expérience effective avait été, et était encore, celle d’une durée infinie, ou bien celle d’un perpétuel présent » (op. cit., p. 22).
-
[13]
Id., pp. 27-28.
-
[14]
Id., pp. 22-23.
-
[15]
Henri Michaux, L’Infini turbulent, op. cit., p. 10.
-
[16]
Id., pp. 19, 210 et 215.
-
[17]
La mescaline naturelle s’appelle mescal, mais elle est aussi produite synthétiquement sous forme de sulfate et de chlorhydrate.
-
[18]
Cf. James Webb, op. cit., p. 482, note 40. L’écrivain et neuropsychologue américain Timothy Francis Leary était, comme Huxley, partisan des drogues psychédéliques. On lui doit la célèbre formule des années 1960, qui fait écho, sur le mode hippie, aux Portes de la perception : Turn on, tune in, drop out (« Vas-y, mets-toi en phase et décroche »). Après un séjour au Mexique, où il consomma des champignons contenant de la psilocybine, Leary entreprit dès 1960 des recherches sur les effets de cette drogue et du LSD. Ses résultats lui permirent de recourir aux hallucinogènes dans le cadre de thérapies médicales (contre l’alcoolisme et la criminalité) et aussi pour stimuler la libido et libérer l’esprit dans une perspective néo-païenne. L’absorption de ces drogues n’avait selon lui aucun effet nocif (suicide, meurtre, psychose ou même bad trip). Leary et son associé Richard Alpert durent néanmoins quitter Harvard en 1963 à la suite de plaintes de parents d’élèves auxquels ils avaient distribué des hallucinogènes. Les deux hommes poursuivirent leurs recherches à Millbrook, près de New York, avant d’être condamnés pour détention de drogue quelques années plus tard. On reprocha de même à Carlos Castaneda de cautionner les psychotropes à travers son œuvre pour créer une nouvelle religion, alors qu’il ne préconisait qu’un recours facultatif à la drogue, dans Le Voyage à Ixtlan notamment.
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[19]
Les Portes de la perception, op. cit., p. 57.
-
[20]
Id., pp. 57-58.
-
[21]
Marcel Mauss, Esquisse d’une théorie générale de la magie [1904], Sociologie et anthropologie, Paris : P.U.F., 1950, p. 100.
-
[22]
Comme le philosophe écossais, Huxley critiquait par ailleurs les notions d’âme, de moi et de substance, en quoi Hume ne voyait qu’une invention, un simulacre, une « fiction » : l’identité personnelle ne saurait être une entité mystérieuse, immuable et irréductible ; elle est constituée au contraire d’une succession d’états divers et fluctuants, assujettis aux circonstances — elle est non pas monolithique, mais passablement gélatineuse.
-
[23]
Les Portes de la perception, op. cit, p. 65.
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[24]
Avant de faire partie du volume intitulé Les Tarahumaras, qui parut en 1971 chez Gallimard, vingt-trois ans après la mort d’Artaud, « Le Rite du Peyotl chez les Tarahumaras » parut dans la revue L’Arbalète (n° 12) en mai 1947.
-
[25]
Paulhan publiera un Rapport sur une expérience et Boissonnas Mescaline dans la NRF de mai 1955 et Michaux Misérable Miracle aux Éditions du Rocher l’année suivante.
-
[26]
Henri Michaux, Connaissances par les gouffres, Paris : Gallimard, 1967, p. 26.
-
[27]
Id., pp. 24-25.
-
[28]
Jules Castier, le traducteur de The Doors of Perception, a rendu l’expression récurrente de Huxley par l’« Esprit en Général », qui ne me paraît guère éloquente car elle ne rend pas compte du sentiment d’ouverture, de dilatation et de délivrance qu’évoque « Mind at Large ». À cet égard, Max Milner observe que « l’incertitude du vocabulaire [de Huxley] rend l’interprétation de ces textes particulièrement difficile. […] En parlant ici de l’“Esprit en Général”, comme ailleurs de “surnaturel” ou de “source divine de toute existence”, Huxley semble privilégier une expérience d’essence mystique, fondée sur la croyance en une réalité supraterrestre dont l’art ne serait que le médiateur — médiateur que la mescaline pourrait tout aussi bien remplacer » (L’Imaginaire des drogues, Paris : Gallimard, 2000, pp. 358-359).
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[29]
Les Portes de la perception, op. cit., p. 20, et Le Ciel et l’Enfer, Monaco : Éditions du Rocher, 1979, p. 27. « Le Peyotl d’après ce que j’ai vu fixe la conscience et l’empêche de s’égarer, de se livrer aux impressions fausses, écrit Artaud dans Les Tarahumaras […] [Il] produit cette concrétion synthétique qui maintient durablement dans la conscience le sentiment et le désir du vrai et lui donne la force de s’y livrer en rejetant automatiquement le reste » (op. cit., p. 41).
-
[30]
Id., p. 26.
-
[31]
Jusqu’à cette dérogation, l’usage du peyotl était illégal même dans un contexte religieux. Il tombait sous le coup de la législation du Comprehensive Drug Abuse Prevention and Control Act de 1970.
-
[32]
Henri Michaux, Misérable miracle, op. cit., p. 170.
-
[33]
Aldous Huxley, Les Portes de la perception, op. cit., p. 34.
Un être humain est toujours extrêmement en dessous de ce qu’il pourrait être.
1 L’homme ne saurait se passer de transcendance. Mais depuis que Nietzsche a annoncé la mort de Dieu, une grande partie de l’humanité semble désorientée, en quête d’un substitut qui la console et l’apaise. Les poètes ou les artistes, qu’ils soient ou non athées, ont substitué à ce besoin métaphysique une dévotion esthétique qui permet aux hommes de se recueillir et de s’adonner à un culte. Aldous Huxley était persuadé qu’une expérience mystique pouvait épanouir un individu en dénouant ses contradictions personnelles. Mais l’ascèse et l’extase religieuses ne sont pas à la portée de tout le monde. Les psychoanaleptiques, et notamment la mescaline, dans la mesure où ils permettent d’accéder à une vie intérieure plus intense en stimulant les fonctions psychiques de l’homme, lui semblaient pouvoir remplacer les disciplines traditionnelles de la quête spirituelle. Dans certaines conditions, ils modifient en effet le comportement de l’individu et le préparent au mysticisme. Les Portes de la perception et son complément, Le Ciel et l’Enfer, qui parurent respectivement en 1954 et en 1956, rendent compte de la recherche que mena Huxley en ce sens. Pionnier de l’expérience « psychédélique », il y analyse les effets, les avantages et les inconvénients de la mescaline et se demande si elle répond au besoin immédiat « d’évasion ou de sédation» [2] de l’être humain.
Troubles de la vision
2 « D’aussi loin que je me souvienne, écrit Huxley, j’ai toujours eu du mal, aujourd’hui encore, à me représenter visuellement les choses. Les mots, même les mots des poètes, chargés de résonance, n’évoquent pas d’images dans mon esprit. Aucune vision hypnagogique ne m’accueille au seuil du sommeil. Quand je me rappelle quelque chose, le souvenir ne s’en présente pas comme un événement ou un objet vu de façon frappante. » [3]
3 Dès l’adolescence, Huxley souffrit de troubles de la vue, qui l’obligeaient à porter constamment des lunettes. En 1911, à dix-sept ans, lycéen à Eton, il contracta une kératite, une inflammation infectieuse de la cornée, qui le rendit photophobique et diminua considérablement son acuité visuelle. Elle le « laissa pratiquement aveugle pendant près de deux ou trois ans », nous dit son frère Julian [4]. Quoique volontaire pour partir au front à la déclaration de la guerre de 1914, Huxley, à moitié aveugle d’un œil, fut réformé. Ce qui ne l’empêcha pas d’étudier la littérature anglaise au Balliol College d’Oxford. En 1939, il entendit parler de la méthode Bates, censée améliorer la vision naturelle. Il entra en relation avec un professeur, Margaret Corbett, qui lui enseigna cette méthode. Sa vue, selon lui, s’en trouva radicalement rétablie, comme il le décrit dans L’Art de voir (1942). Il parvint alors à lire sans lunettes pour la première fois depuis vingt-cinq ans. Cette rémission annonce l’expérience qu’il effectuera onze ans plus tard. De même que la méthode Bates lui permit d’accroître son acuité visuelle, de même, la mescaline permet à l’être humain d’accroître sa perception au sens large, et dès lors son « acuité spirituelle ».
4 Ce défaut visuel, d’autant plus dramatique que Huxley consacra sa vie à la lecture et à l’écriture, le prédisposa à réfléchir aux moyens de dépasser les limites auxquelles les circonstances l’avaient circonscrit. L’expérience psychédélique procède en partie de cette prédisposition pathologique. La drogue apparaît tout d’abord à Huxley comme un remède. Il accueille ses effets avec l’enthousiasme et l’optimisme d’un convalescent, miné physiquement et moralement, qui entrevoit la guérison et a l’impression de renaître comme par miracle.
Découverte de la mescaline
5 Si Huxley avait sûrement entendu parler de la mescaline, il est peu probable qu’il eut affaire à des spécialistes en la matière avant son séjour à Berlin à l’automne 1930. Il y rencontra un personnage haut en couleur, de vingt ans son aîné, qui connaissait bien ce psychotrope. Aleister Crowley passait alors pour un redoutable mage. La « fameuse » abbaye de Thélème qu’il avait fondée à Cefalù, en Sicile, avait défrayé la chronique : on l’accusait d’imposture, de satanisme, de détournement de fonds et on lui reprochait d’abuser d’âmes fragiles pour satisfaire ses excentricités sexuelles. Il n’en restait pas moins un interlocuteur compétent et influent pour tous ceux que tentait l’expérience de la drogue dans une perspective occultiste ou mystique. Inversement, ce champion d’échecs qu’était Crowley conversait volontiers avec des intellectuels sceptiques, habiles et capables de mettre en doute ses théories. Huxley, dont le roman satirique Contrepoint avait connu deux ans auparavant un immense succès, dut lui apparaître comme un adversaire de sa trempe.
6 À en croire les nombreux biographes de Crowley [5], les deux hommes firent connaissance à Berlin en octobre 1930, par l’intermédiaire d’un ami commun, le mathématicien John W. N. Sullivan dont Huxley partagea quelque temps le logement berlinois (il se peut que Christopher Isherwood, qui connaissait les deux hommes, ait été de la partie). Selon John Symonds, l’exposition de peintures que Crowley organisa après son escapade au Portugal en septembre 1930 comprenait un portrait de Huxley [6]. Crowley recourait aux drogues hallucinogènes à des fins purement esthétiques, comme l’attestent les fresques lubriques et terrifiantes dont il recouvrit les murs de l’abbaye de Thélème, mais aussi dans le cadre de ses expériences de « magie sexuelle », un des rites de la société occulte dont il était le fondateur, l’Astrum Argentinum [7]. Son hallucinogène préféré était la mescaline, qu’il prétendait avoir rapportée du Mexique pour l’introduire en Europe. Elle faisait partie des ingrédients de la loving cup qu’il administrait aux participants des « rites d’Éleusis », séances oraculaires de spiritisme célébrées à grand renfort d’encens, de cymbales et de clochettes astrales. Crowley connaissait aussi les propriétés hallucinogènes du principal alcaloïde psychoactif de l’amanite tue-mouches, le muscimole, comme en témoigne un de ses tableaux où figurent deux variétés d’amanites. Il n’existe, hélas, aucun témoignage des premières expériences hallucinogènes de Crowley, mais il rendit compte de sa dépendance à l’héroïne dans un roman, The Diary of a Drug Fiend (« Journal d’un démon de la drogue ») en 1922. Loin de se contenter de sa propre expérience, il étendait son domaine de recherche à autrui et expérimentait les incidences subjectives de la drogue en fonction du dosage et du contexte.
7 L’intérêt de Huxley pour les hallucinogènes ne put qu’encourager le « visionnaire » à lui fournir un exposé détaillé sur les effets du psychotrope que l’écrivain expérimenterait à son tour vingt-trois ans plus tard [8].
La mescaline : origine, usage et effets
8 La mescaline est un condensé de boutons séchés d’un cactus riche en alcaloïdes, le peyotl, que l’on trouve surtout au nord du Mexique. Les shamans amérindiens la consomment depuis plus d’un millénaire. Ils croient à sa fonction prophylactique et purificatoire, et la considèrent comme propice à la prière et à la communication avec les esprits.
9 Les « mescal-buttons » peuvent être mâchés ou bien hachés, moulus, puis fumés et inhalés. Par voie orale, la drogue est vite absorbée par le sang, et ses effets, identiques à ceux du LSD, se manifestent en moins d’une heure pendant douze à dix-huit heures. Elle paralyse ou altère la fonction normale de la perception, libérant les facteurs psychiques de l’inconscient au profit d’une concentration extrême de la vie intérieure [9]. On se voit transporté dans un monde où la sensibilité et l’intelligence sont accrues, comme si la conscience avait atteint un stade supérieur. Dans Misérable Miracle, L’Infini turbulent et Connaissance par les gouffres, Henri Michaux a décrit tous les symptômes cliniques de cette drogue « accélératrice, répétitrice, agitatrice, accentuatrice, renverseuse de toute rêverie, interruptrice » [10]. Sous sa « pression maximomaniaque », des « éblouissements à éclipses » (phosphènes, dus à la persistance rétinienne) et des « mouvements en écharpe » [11] (synesthésies : perceptions simultanées et délocalisées) atteignent le cortex visuel. Il en résulte toutes sortes d’extases : euphorie, hallucinations visuelles ou auditives, pertes des repères spatio-temporels [12], confusion onirique ou mémorielle, troubles de la concentration extérieure, sensations de plus en plus vives de déformation corporelle, de dilatation, d’expansion, de vitesse, d’omniscience, d’immensité et d’immortalité. Un torrent protéiforme d’images intimes, démultipliées et tourbillonnantes, se présente dans l’urgence comme dans un délire fébrile. On assiste à une orgie chromatique :
La mescaline, écrit Huxley, élève toutes les couleurs à une puissance supérieure, et rend le percepteur de sensations conscient d’innombrables nuances fines de différence, auxquelles, en temps ordinaire, il est complètement aveugle. [13]
11 Impossible dès lors de faire le départ entre l’illusion et la réalité. On vit soudain superlativement, harcelé par toute une variété de croyances.
L’esprit se préoccupait primordialement, non pas de mesures et de situations, mais d’être et de signification, poursuit Huxley. […] J’étais revenu dans un monde où tout brillait de la Lumière Intérieure et était infini dans sa signification. [14]
13 La lucidité et l’agitation extrême alternent cependant avec la catalepsie : joie surabondante, constellation de plaisirs, acquiescement, soulèvement, affolement, puis désagrégation. « Excentrique à soi » [15], on perd conscience de son corps et de celui d’autrui, mais on coïncide davantage avec les objets et l’univers, et c’est en cela que cette expérience est mystique. Au lieu d’être divergents ou dissociés, tous les sens convergent au profit d’une perception accrue. Le corps concourt tout entier à la dilatation de l’esprit. Rien d’abstrait, toutefois : on lutte contre l’inouï, des choses et des formes qui ne cessent de bondir. De là cette sensation d’ubiquité cosmique, à laquelle aspirent la plupart des religions et qu’elles attribuent le plus souvent à un « être suprême ».
14 La mescaline « dénoue le vouloir », écrit Michaux, mais elle peut faire aussi surgir des démons, révélant par là même la dualité humaine : « Infinivertie, elle détranquillise. » Dans le meilleur des cas, « le désir secret du sujet se désubstantialise pour devenir un au-delà d’amour ». C’est « le plus pur des divinogènes» [16]. Si cette drogue ouvre l’esprit à la psyché inconsciente, elle risque également de déclencher une psychose et de causer de nombreux troubles physiques secondaires.
15 Depuis les années 1960, la mescaline, de même que le LSD, est associée à l’état dit « psychédélique ». Jusqu’à son interdiction en 1970, l’industrie chimique fournissait ce psychotrope au marché occidental [17].
Le « soma » du meilleur des mondes
16 On ignore si Crowley donna de la mescaline à Huxley quand ils se fréquentèrent à Berlin. Huxley semble ne pas en avoir pris avant l’expérience qu’il relate dans Les Portes de la perception. Mais le témoignage de Crowley sur les drogues hallucinogènes le marqua au point de lui inspirer, selon toute vraisemblance, l’idée du « Soma », un des éléments-clés de la célèbre dystopie qu’il rédigea en quatre mois, l’été suivant (1931), à Sanary-sur-Mer. Le terme fait manifestement référence au soma de l’hindouisme, l’« aliment des dieux », auquel Michaux comparera plus tard la mescaline. À la faveur des renseignements qu’il avait recueillis à Berlin, et d’un effort d’imagination, Huxley anticipe de vingt ans sa propre expérience des psychotropes.
17 Dans Le Meilleur des mondes, le Soma est une substance artificielle de synthèse, un simple médicament euphorisant et prétendument inoffensif. On le prend comme l’alcool pour « rêver, s’évader, n’être plus conscient du monde qui nous entoure » et, à forte dose, pour sombrer dans un sommeil paradisiaque. Il se présente sous forme de comprimés que l’on distribue en fin de journée sur le lieu de travail en sorte que chacun puisse en disposer à la moindre contrariété. Son but est celui de la religion, dont il est d’ailleurs un ersatz : assurer la cohésion de la société. Il dispense le bonheur dont chacun a besoin, quelle que soit sa caste, et vous dissuade du même coup de revendiquer quoi que ce soit.
18 En banalisant l’usage de cette drogue, l’État manipule à sa guise des individus dociles et satisfaits de leur statut social. L’objectif est de les empêcher de sentir et de penser. Ce que corrobore l’éducation grâce au « conditionnement hypnopédique », l’apprentissage pendant le sommeil. Tout entière dépendante du Soma, la population évolue dans un état de béatitude hypnotique au service de l’économie.
Vingt ans après
19 En 1925, le psychiatre Willy Mayer-Gross pose pour la première fois la question de l’analogie entre les effets hallucinogènes de la mescaline et les hallucinations liées à la schizophrénie. Vingt-cinq ans plus tard, un groupe de psychiatres (Humphry Osmond, John Smythies et Abram Hoffer) approfondissent le problème et publient les résultats de leurs travaux dans le Journal of Mental Science en 1952. C’est après avoir lu cet article que Huxley décide d’expérimenter le psychotrope.
20 Il a cinquante-neuf ans. Depuis la fin des années 1930, sa vie a beaucoup changé. Le témoignage direct de Crowley s’est enrichi de nombreuses lectures ésotériques et Huxley a immigré aux États-Unis en 1937. Comme on le découvre dans sa correspondance, il est resté en relation avec plusieurs membres éminents du mysticisme clandestin : Christopher Isherwood, Gerald Heard, pionnier du « développement spirituel », et, plus tard, Alan Watts et Timothy Leary [18]. Heard l’a initié à la méditation et au védantisme, fondé sur l’interprétation des Upanishad. En 1945, Huxley a publié La Philosophie éternelle (The Perennial Philosophy), une anthologie où il rapproche les doctrines des grands courants religieux et leurs valeurs communes, en Orient comme en Occident, à la recherche d’une pensée universelle à mi-chemin de la science et de la mystique.
21 Il est par ailleurs devenu végétarien et il pratique le yoga. Mais il manque encore un élément concret à sa quête mystique. Il reste convaincu que l’homme ne saurait se passer d’une échappatoire qui satisfasse le « besoin universel et toujours présent de la transcendance du moi ». Si de nouvelles portes s’ouvrent dans bien des domaines — de la technologie à la psychologie, de la diététique au sport et à l’éducation, — subsiste le « besoin de congés chimiques hors du moi intolérable et du milieu repoussant » [19]. Huxley a gardé à l’esprit l’idée du Soma :
Ce qu’il faut, écrit-il, c’est une drogue nouvelle qui soulagera et consolera notre espèce souffrante, sans faire plus de mal, à longue échéance, qu’elle ne fait de bien dans l’immédiat. Il faut qu’une pareille drogue soit puissante à doses minimes, et préparable par synthèse. […] Il faut qu’elle soit moins toxique que l’opium ou la cocaïne, moins apte à produire des conséquences sociales indésirables que l’alcool ou les barbituriques, moins nuisible au cœur et aux poumons que les goudrons et la nicotine des cigarettes. Et, sur le plan positif, elle devra produire des modifications de la conscience plus intéressantes, plus intrinsèquement précieuses, que la simple sédation ou la rêverie, que les illusions d’omnipotence ou la délivrance des inhibitions. [20]
23 La réalité est conditionnée par des biais psychiques : préconceptions, restrictions et discriminations, que la chimie comme l’ascèse permettent de dissoudre sinon d’abolir. Mais la chimie a ceci de commode par rapport à l’ascèse que son résultat est immédiat. Si, pour se servir d’une image, l’ascète, comme son nom l’indique, doit gravir les parois rocheuses d’une montagne dans l’espoir (peut-être vain) d’accéder au sommet, le preneur de psychotropes y arrive sur-le-champ et sans effort comme en hélicoptère.
24 Huxley pense que l’expérience décrite par les psychiatres dans le Journal of Mental Science va dans ce sens. Il entre en relation avec le Dr Osmond, qui lui fournit la drogue en question, encore légale à l’époque, et le suit tout au long de l’expérience. Huxley prend pour la première fois de la mescaline le 5 mai 1953. Le Dr Osmond le présentera par la suite à un millionnaire, Alfred Matthew Hubbard, qui produisait du LSD à une échelle industrielle. À l’occasion du réveillon de Noël 1955, Huxley expérimentera alors ce qu’on ne tarderait pas à appeler l’« acide ». Le 22 novembre 1963, atteint d’un cancer de la gorge et se sachant en phase terminale, il se fera administrer par sa femme Laura deux doses létales successives de 100 microgrammes de LSD par voie intramusculaire.
Un milieu
25 Pendant les « rites d’Éleusis » ou les séances de « magie sexuelle », Crowley cherchait avant tout à créer un « milieu », dans tous les sens du terme : un milieu ambiant, sonore, social et psychique. C’est la condition sine qua non de l’action magique, qu’il s’agisse de dresser des horoscopes, d’explorer des fantasmes sensoriels ou de gloser sur des passages inexplicables du Livre de la Loi, la bible de Thelema. Le milieu sert à la fois à rassembler les énergies (constitution d’une meute) et à engendrer des forces en canalisant ces énergies.
Cette notion de force et cette notion de milieu sont inséparables, remarquait Marcel Mauss ; elles coïncident absolument et sont exprimées en même temps par les mêmes moyens. En effet, les formes rituelles, c’est-à-dire les dispositions qui ont pour objet de créer la force magique, sont aussi celles qui créent le milieu et le circonscrivent, avant, pendant et après la cérémonie. [21]
27 C’est dans ce milieu que le mage opère : il y récupère les âmes égarées, les libère si elles sont captives ou les impressionne, autrement dit leur impose son empreinte.
28 L’objectif implicite de Huxley s’apparente à celui de Crowley en ce qu’il espère lui aussi favoriser la création d’un « milieu » en recourant à la mescaline, mais non pas afin de disposer d’autrui, de le manipuler ou simplement de l’orienter, mais pour entrer en sympathie avec lui, de même qu’on dit, en électronique, que des circuits entrent en résonance lorsque se produisent des courants qui les font interagir. Et il faut entendre ici le terme « sympathie » au sens étymologique, celui que lui attribue David Hume dans le Traité de la nature humaine, dont Huxley partageait la philosophie empirique [22] : la « sympathie » est une compassion au sens large, une participation non seulement à la souffrance, mais aux sentiments d’autrui.
29 Grâce à l’« effet de halo » qui les caractérise, les psychotropes nous prédisposeraient-ils à la « sympathie » ? Voilà la question subsidiaire que Huxley se pose. Sous l’effet de la mescaline, la perception et le jugement sont non pas dévoyés mais déviés, non pas pervertis mais détournés, pour s’ouvrir davantage au monde. Forcément sélective, l’interprétation va également dans le sens de ce préjugé favorable, et n’importe quelle « révélation » confirme l’impression initiale (le procédé inverse, dans le cas notamment d’un bad trip, revient à chercher systématiquement des preuves d’une impression négative). L’état d’esprit du preneur de psychotrope se propage comme une lumière sur tout ce qu’il contemple, indépendamment de la connaissance qu’il en a. Il crée autour de lui une sorte d’écrin mystique virtuel qui magnifie, idéalise et sanctifie la réalité : un lieu réel peut dès lors se transformer en sanctuaire comme s’il surgissait d’un rêve ou d’un souvenir.
30 Ce que Huxley cherche cependant à montrer, c’est que la mescaline, en créant un tel milieu, est non seulement thérapeutique, mais libératrice. Loin d’être toxique, elle favorise la catharsis et accroît la perception de tous les sens en nous émancipant en premier lieu de l’idéologie que véhicule le langage :
Nous ne pourrons jamais nous passer de langage et des autres systèmes de symboles ; car c’est par leur entremise, et seulement par leur entremise, que nous nous sommes haussés au-dessus des bêtes, au niveau d’êtres humains. Il nous faut maintenant apprendre à manier les mots d’une manière efficace ; mais, en même temps, il nous faut conserver, et au besoin intensifier, notre aptitude à regarder directement le monde, et non à travers ce milieu à demi-opaque de concepts, qui déforme chaque fait donné à la ressemblance, hélas trop familière, de quelque étiquette générique ou abstraction explicative. [23]
Un état d’esprit propice à la spiritualité
32 Henri Michaux a commencé à prendre de la mescaline à peu près au même âge que Huxley, à cinquante-cinq ans. Il n’avait pris auparavant que de l’éther. D’emblée, cette expérimentation a pour lui un but cognitif plutôt qu’hédoniste, esthétique ou thérapeutique. Comme on le lit dans leur correspondance, c’est Jean Paulhan qui lui procure de la mescaline, Michaux lui proposant en retour de l’accueillir chez lui pour tenter cette expérience aventureuse en sa compagnie. Michaux avait été fasciné par le « Rite du Peyotl chez les Tarahumaras », le récit extatique qu’Antonin Artaud avait fait de sa propre expérience [24]. À partir de janvier 1955, en compagnie de Paulhan et de la poétesse suisse Édith Boissonnas, il organise chez lui trois séances de prise de mescaline, dont chaque participant écrit un compte rendu (Michaux se livrera seul à une quatrième expérience au cours de la même année) [25].
33 Sous la surveillance d’un médecin et plus souvent seul, Michaux, passionné de psychiatrie, devient son propre cobaye. Il se propose d’explorer l’univers et l’abîme mescaliniens en transcrivant et en dessinant ses impressions pour analyser, comme un clinicien, les processus de la création littéraire ou picturale qui peuvent découler de l’influence des psychotropes. Il recense méthodiquement les doses qu’il ingère et tient un protocole d’observation médicale. Les livres qu’il tire de ses expérimentations sont des comptes rendus poétiques et quasi scientifiques de son auto-observation. Il poursuivra ses expériences sur la mescaline, y ajoutant le LSD et la psilocybine, jusqu’en 1966, année où parurent Les Grandes Épreuves de l’esprit et les innombrables petites.
34 Michaux observe que la mescaline disloque l’identité en dévastant la conscience. La réalité « éclate » et les pensées « s’émiettent ». Le moi se transforme en une galerie de chimères et de fantômes contre lesquels se bat l’expérimentateur. La volonté ne peut rien contre cette vision déformée du monde, proprement schizophrénique. À mesure que la béatitude ou, au contraire, l’angoisse envahit l’esprit, on sent le monde se retirer à une distance grandissante. Alors même qu’il lui faut créer une stratégie de défense, l’esprit doit faire face à des conflits intérieurs. Ce que Michaux constate après Huxley, c’est que les effets de cette expérience désespérément solitaire n’incitent guère en réalité à la collaboration ni à l’empathie envers autrui.
35 « “Le Peyotl aide à adorer”, disait l’un de ses fidèles, remarque Michaux. L’onde qui aide à adorer. Celui qui a pris de la mescaline a pris un bol de vibrations, voilà ce qu’il a pris et qui le possède maintenant.» [26] L’exaltation et la félicité qui en résultent l’aideront à établir en lui des « ondulations religieuses » qui, à force de répétition et de constance jusqu’au radotage, à l’instar d’un mantra (Michaux parle de « foi par voie vibratoire »), donneront lieu à une « invasion d’espace », à un « sentiment océanique », à une « infinisation » de toutes choses, à un « infini en marche », « traversier, débordant, magnifique annulateur et dissipateur de tout “circonscrit” » [27]. C’est cette prodigieuse dilatation de l’esprit, cette abolition absolue des frontières, cette espèce de crue psychique faisant sauter toutes les digues culturelles, que Huxley recherche aussi. La pensée consciente, canalisée par notre culture, s’apparente à un fleuve. La mescaline la conduit au delta où elle débouchera sur l’océan psychique spirituel, ce que Huxley appelle « Mind at Large », c’est-à-dire l’« Esprit en Liberté » [28]. Il s’agit de réorienter le tri que fait naturellement notre mémoire en fonction de nos exigences de survie (ou de notre conditionnement idéologique) et au moyen de ce que Huxley appelle une « valve de réduction », le cerveau jouant, comme l’avait démontré Bergson, un rôle de « filtre » : il sélectionne les impressions utiles à notre existence pour éviter que nous en soyons submergés. La joie, la sérénité et la « cohérence » qui procèdent de cette libération et de cet élargissement de l’être donnent l’impression de saisir un principe d’explication universel et primordial. Une telle révélation semble mener à l’« Être pur », l’Istigkeit dont parlait maître Eckhart : la réalité dans toute l’intensité de sa présence et de son surgissement primitif, aux « antipodes de l’esprit » [29].
Limites et écueil de l’expérience
36 Comme il le rapporte dans le « Rite du Peyotl chez les Tarahumaras », Artaud se rendit compte que le recours à la mescaline, chez ces Amérindiens, était cependant — ce qui semblera pour le moins paradoxal — soumis à des contraintes strictes et étroitement circonscrites au rituel :
Il en est du Peyotl comme de tout ce qui est humain. C’est un principe magnétique et alchimique merveilleux à condition de savoir le prendre, c’est-à-dire aux doses voulues et selon la gradation voulue. Et surtout de n’en pas prendre à contretemps et hors de propos. Si après avoir pris du Peyotl les Indiens deviennent comme fous c’est qu’ils en abusent jusqu’à atteindre ce point d’ivresse désordonnée où l’âme n’est plus soumise à rien. [30]
38 Il semble que les Amérindiens aient clairement conscience des dangers de l’abus, ce qui explique en particulier pourquoi, le 6 octobre 1994, le Congrès des États-Unis accepta d’amender l’American Indian Religious Freedom Act afin d’autoriser l’usage du peyotl comme sacrement dans les cérémonies religieuses traditionnelles de la Native American Church [31].
39 Si enthousiaste qu’il fût, Huxley ne parvint pas à éluder le principal danger de l’abus de mescaline, qui oblige le preneur à recourir à ce psychotrope avec parcimonie et circonspection (« Depuis toujours, et de tout ce qui se prend, peu », écrit Michaux [32]). La mescaline, comme bien des drogues, n’a rien de redoutable ; ce qui est à craindre, c’est l’excès et l’accoutumance. À son paroxysme, la sympathie débouche paradoxalement sur l’absence d’empathie : si le « moi » n’a plus aucune importance, à plus forte raison l’existence d’autrui. Telle est la pierre d’achoppement de la drogue hallucinogène. Si l’on est livré corps et âme à la contemplation, que vous importent les autres ? Que vous importe la société des hommes à laquelle Huxley a consacré son œuvre romanesque ? D’ailleurs, la frontière entre la fiction et la réalité est abolie, et l’esprit est menacé de voir s’effondrer sa capacité de jugement, de discernement, de valeur et de choix. Huxley était d’autre part convaincu que la civilisation ne peut s’épanouir que dans la permanence :
Cette participation à la splendeur manifeste des choses, écrit-il, ne laissait aucune place, pour ainsi dire, aux préoccupations ordinaires, nécessaires, de l’existence humaine, et surtout aux préoccupations impliquant des personnes. Car les personnes sont des moi et, d’un certain point de vue tout au moins, j’étais à présent un non-moi, percevant et étant simultanément le non-moi des choses qui m’environnaient. Pour ce non-moi nouveau-né, le comportement, l’aspect et même l’idée du moi qu’il avait cessé d’être, et des autres moi, ses semblables de naguère, semblaient non pas, certes, déplaisants (car la déplaisance n’était pas l’une des catégories auxquelles je rapportais mes pensées), mais immensément à côté de la question. [33]
41 Comme le suggère le titre même, Les Portes de la perception s’ouvrent sur un autre monde, plus vaste, où l’homme découvre toute l’étendue des facultés que sa condition naturelle et sociale l’empêchaient d’exploiter. Mais il découvre en même temps qu’en rompant ses amarres, il risque non seulement de n’être livré qu’à lui-même, mais aussi de s’égarer, de ne plus savoir qui il est, au point de se déshumaniser et de ne plus reconnaître ses semblables. Il sera d’autant moins capable de se mettre à leur place qu’ils n’auront plus d’existence à ses yeux.