Compte rendu

Nesrine Bessaïh et La CORPS féministe : Corps Accord. Guide de sexualité positive

Pages 181 à 184

Citer cet article


  • Calise, M.-C.
(2020). Nesrine Bessaïh et La CORPS féministe : Corps Accord. Guide de sexualité positive. Nouvelles Questions Féministes, . 39(2), 181-184. https://doi.org/10.3917/nqf.392.0181.

  • Calise, Magali C..
« Nesrine Bessaïh et La CORPS féministe : Corps Accord. Guide de sexualité positive ». Nouvelles Questions Féministes, 2020/2 Vol. 39, 2020. p.181-184. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2020-2-page-181?lang=fr.

  • CALISE, Magali C.,
2020. Nesrine Bessaïh et La CORPS féministe : Corps Accord. Guide de sexualité positive. Nouvelles Questions Féministes, 2020/2 Vol. 39, p.181-184. DOI : 10.3917/nqf.392.0181. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2020-2-page-181?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.392.0181


Notes

  • [1]
    Nesrine Bessaïh et La CORPS féministe (2019). Corps Accord. Guide de sexualité positive. Montréal : Les Éditions du remue-ménage, 182 pages.
  • [2]
    Le capacitisme est une discrimination, un préjugé ou un traitement défavorable envers les personnes en situation de handicap, que ce dernier soit moteur, physique, sensoriel, intellectuel ou social.
  • [3]
    Par exemple : la « cueillette » des témoignages.
  • [4]
    Un exemple d’extrait de ce fascicule (p. 23) : « La sexualité est la force vitale à l’intérieur de nous. Elle est sacrée. Elle est puissante. Elle recrée la vie. Et c’est parce qu’elle est si puissante et sacrée qu’on doit la traiter avec le plus grand respect. »

1En 1973, le livre Our bodies, Ourselves (OBOS) sortait aux États-Unis. Véritable déflagration, il était le fruit du travail de femmes désireuses de construire ensemble un savoir collectif sur leur corps, en en parlant depuis leur propre corps. Depuis, traduit en trente-quatre langues et maintes fois réédité, OBOS s’est vendu à plus de quatre millions d’exemplaires. Il a été acclamé comme un monument de la production littéraire féministe à vocation pédagogique et émancipatrice.

2OBOS trouve une nouvelle vie en février 2020 en français, sous le titre Corps Accord. Guide de sexualité positive. Publié par les éditions québécoises du Remue-ménage, sous la coordination de Nesrine Bessaïh, cet ouvrage est le résultat du travail mené par la collective La CORPS féministe. Cette collective est composée de neuf femmes – plusieurs hétérosexuelles, des queers et une lesbienne – âgées de 28 à 62 ans, venant d’Europe, d’Afrique du Nord, d’Amérique latine et de l’Ouest canadien. La collective a également sollicité des organismes et des collectifs de défense des droits des femmes afin qu’ils se joignent à sa démarche. La CORPS féministe considère d’ailleurs le livre comme un premier jalon d’un projet collectif rassemblant des personnes partageant une communauté d’idées, d’actions et de valeurs ; ce projet prend sa source dans une approche globale de la santé, la promotion de choix éclairés et la déconstruction des systèmes d’oppression tels que le sexisme, le racisme, le colonialisme, l’hétéronormativité, le capacitisme [2].

3Le livre ne relève pas à strictement parler d’une entreprise de traduction de l’ouvrage OBOS. Il s’agit davantage d’une adaptation, en rapport avec les réalités québécoises. D’une part, s’appuyant sur des travaux biomédicaux, Corps Accord. Guide de sexualité positive vise à diffuser les savoirs critiques développés par les femmes au sujet du corps, de la santé et de la sexualité des femmes. D’autre part, il rassemble des témoignages de femmes issus pour la majeure partie du Québec. Cette coloration québécoise – qui offre au gré du texte des expressions savoureuses [3] pour un lectorat non québécois – n’empêche pas l’appropriation par des femmes de différents univers culturels ou sociaux.

4L’ouvrage est structuré en trois chapitres dédiés aux relations intimes et à la sexualité.

5Le premier chapitre – le plus important, avec presque la moitié des pages qui composent le livre – s’intéresse aux influences sociales et culturelles dans la construction de la vie sexuelle des femmes. Il étudie la façon dont la sexualité se développe non seulement à partir des désirs sexuels, mais également par le biais des influences qui traversent nos sociétés contemporaines. Refusant de reléguer la sexualité dans l’espace privé, le chapitre I s’attache à montrer que celle-ci ne peut être envisagée en dehors des relations de pouvoir et des systèmes sociaux dans lesquels évoluent les personnes. C’est pourquoi il cherche à mettre au jour comment, dans le contexte nord-américain, les discours et pratiques dominantes du capitalisme, du patriarcat ou du racisme s’expriment tant dans la sphère publique que dans l’intimité d’une chambre à coucher. Dans cette perspective, il présente un tour d’horizon de ces différentes influences et facteurs structurants, en passant du colonialisme à la religion, des entreprises pharmaceutiques aux politiques gouvernementales, des médias à l’éducation sexuelle des enfants.

6Ainsi, le chapitre I explicite notamment les conséquences du colonialisme sur les relations intimes entre les personnes et sur la sexualité des femmes. Il rappelle comment les colonisateurs européens ont déployé un projet d’élimination totale des Nations autochtones, afin de s’approprier leurs territoires et leurs ressources. Face à la résistance de ces Nations, les colonisateurs ont mis en œuvre un travail d’assimilation visant à imposer l’idéologie et les pratiques européennes relatives à la famille nécessairement monogame, et ce en s’appuyant sur les pratiques religieuses chrétiennes et la binarité des genres (femme et homme).

7Les auteures relèvent, par exemple, que les Nations autochtones autorisaient une grande souplesse dans les formes d’alliance entre individu∙e∙s : la mise en couple de personnes de même sexe, la séparation, le remariage, la polygamie, etc. Certaines cultures comportaient des genres multiples, pouvant reconnaître jusqu’à huit genres différents.

8La collective La CORPS féministe a d’ailleurs fait le choix de donner une place importante aux femmes des Premières Nations, bien qu’aucune de ses membres n’en soit issue, en y intégrant des extraits d’un fascicule intitulé Ma sexualité, c’est une question de respect[4], publié par les Femmes Autochtones du Québec. Ces dernières y expriment notamment les liens qu’elles font entre la sexualité et le sacré dans différents passages que les auteures ont choisi de mettre en valeur. Or, la dimension du sacré que ces femmes développent risque de susciter, au mieux, de l’incompréhension chez un lectorat féministe, notamment matérialiste. Pourtant, ce que disent les femmes autochtones sur « le sacré » gagnerait, non pas à être écarté d’un revers de la main, mais à être écouté sans a priori ni jugements normatifs. In fine, ce premier chapitre montre à quel point la colonisation a promu un imaginaire sexuel où les femmes autochtones sont hypersexualisées et soumises à la volonté et aux désirs des hommes blancs.

9Le chapitre I s’attarde en outre sur l’influence considérable, au Québec, de la structure hiérarchique de l’Église catholique, avec sa conception des relations sexuelles uniquement envisagées dans le cadre du mariage et de la reproduction de la famille. Cette façon de voir s’inscrit dans un contexte culturel particulier : les Canadien∙ne∙s francophones, communauté minoritaire en Amérique du Nord, craignaient de disparaître. Ainsi, au moyen de politiques natalistes, tant l’État que l’Église catholique ont imposé aux femmes québécoises de donner naissance à un grand nombre d’enfants au sein d’une famille.

10Enfin, ce chapitre I se clôt sur le sujet des violences sexuelles : les auteures font ici le choix de parler et de donner à entendre des « chemin(s) de guérison » (p. 71) propres à différentes survivantes.

11Le deuxième chapitre aborde la sexualité d’une manière résolument positive, c’est-à-dire au regard de l’approche des auteures : des sexualités où les femmes trouvent ou ont trouvé « des façons sûres et sans danger d’exprimer et de satisfaire leurs désirs » (p. 80). Dans cette perspective, il propose des réflexions et des outils concrets destinés à favoriser la possibilité, pour les femmes, de vivre toujours plus de plaisirs, ainsi qu’un « consentement enthousiaste ». Les auteures utilisent cette expression afin de souligner « qu’au-delà de ne pas s’opposer ou d’acquiescer à une proposition, une personne peut activement manifester son désir d’entreprendre ou de poursuivre une interaction sexuelle » (p. 95).

12Ce chapitre, accompagné de très nombreux témoignages, traite des différentes formes de stimulation et de réponses sexuelles qui diffèrent selon les femmes et les réalités qu’elles peuvent vivre. Apprentissage de la masturbation, point G, éjaculation féminine, rôle du clitoris, sexe oral, anal, orgasmes sont autant de sujets abordés. Par ailleurs, l’ouvrage présente les modèles scientifiques qui tentent de décrire les réponses sexuelles des femmes (le modèle de Masters et Johnson étant le plus connu), et il en propose une mise en perspective critique.

13Dans le contexte actuel de dénonciation des agressions sexuelles (#MeToo en 2017), le chapitre II s’attarde sur l’importance du consentement, sur la responsabilité de chaque partenaire d’être à l’écoute de l’autre. Fidèle à l’état d’esprit des livres de self-help, il contient de précieux renseignements pratiques (sur la santé, sur des questions juridiques, etc.), ainsi que de nombreux outils permettant de favoriser le consentement enthousiaste et le plaisir des femmes, à l’image de la section complète consacrée aux lubrifiants.

14Enfin, le troisième chapitre – intitulé « Plaisirs à obstacles » – prend davantage la forme d’un manuel pratique concernant les réalités physiques et/ou psychologiques qui peuvent faire obstacle aux plaisirs des femmes. Il se concentre sur les différentes difficultés que peuvent rencontrer les femmes dans leur sexualité : handicap physique ou psychologique, maladie, etc. Il vise à leur offrir des pistes pour mieux vivre avec ces difficultés, des moyens concrets pour les prévenir, les surmonter ou les éliminer ; l’enjeu étant de vivre une sexualité épanouie, quelles que soient les contraintes vécues.

15Corps Accord. Guide de sexualité positive fait partie de ces ouvrages essentiels permettant aux femmes de connaître davantage, et de manière éclairée, leurs sexualités. Il faut souligner ici l’importance d’un tel ouvrage dans le contexte français. En effet, à ce jour il n’existe pas, ou très peu, de publications françaises qui traitent de manière aussi directe des sexualités des femmes, et qui cherchent à leur apporter un soutien concret dans leurs vécus et en faveur de leur épanouissement. Riche de nombreuses références, le livre cherche à transmettre au public francophone des connaissances critiques au sujet de la sexualité, tout en refusant les discours techniques et hygiénistes. Il met en lumière les vécus des femmes, les analyses critiques du féminisme sur le corps, la santé et la sexualité des femmes, affranchies de tout male gaze. Il offre ainsi un portrait polyphonique de l’expérience des femmes en termes de sexualité, animé de deux objectifs ambitieux : celui de créer des espaces d’échanges et de soutien mutuel entre femmes ; celui d’encourager et de soutenir les femmes dans le déploiement d’une sexualité librement choisie et qui leur convient.


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Date de mise en ligne : 05/03/2021

https://doi.org/10.3917/nqf.392.0181