Compte rendu

Souad : brûlée vive

Pages 127 à 130

Citer cet article


  • Rosende, M.
(2004). Souad : brûlée vive. Nouvelles Questions Féministes, . 23(2), 127-130. https://doi.org/10.3917/nqf.232.0127.

  • Rosende, Magdalena.
« Souad : brûlée vive ». Nouvelles Questions Féministes, 2004/2 Vol. 23, 2004. p.127-130. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2004-2-page-127?lang=fr.

  • ROSENDE, Magdalena,
2004. Souad : brûlée vive. Nouvelles Questions Féministes, 2004/2 Vol. 23, p.127-130. DOI : 10.3917/nqf.232.0127. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2004-2-page-127?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.232.0127


Notes

  • [1]
    Souad (2003). Brûlée vive. Paris : Oh ! Éditions, 246 p.

1Souad, jeune femme de 17 ans, vit recluse avec ses parents, ses sœurs et son frère dans un village de Cisjordanie, en territoire occupé. Sa famille ne manque de rien. Comme beaucoup de jeunes femmes de son âge, elle est amoureuse ; son attention s’est portée sur son voisin. Lors de leur première rencontre dans le pré où elle mène paître les moutons, celui-ci sollicite davantage qu’une discussion et elle cède à ses avances. Quelque temps plus tard, Souad découvre avec stupeur et effroi qu’elle est enceinte. Un matin, alors qu’elle est en train de laver du linge dans la cour de la maison, son beau-frère l’asperge d’essence et craque une allumette. Elle est brûlée vive au troisième degré. Dans son village, l’amour avant le mariage est, pour les femmes, synonyme de mort.

Les « crimes d’honneur » ou le péché d’être femme

2Brûlée vive est le récit à la première personne d’une victime de « crime d’honneur » et de la femme qui l’a sauvée. Témoignage bouleversant d’une victime de « crime d’honneur », ce livre est aussi un appel vibrant à briser le silence qui recouvre la mort d’innombrables femmes. Portant des noms différents, les « crimes d’honneur » sont commis dans le monde entier. Divers organismes ont attiré l’attention sur certains pays du Moyen-Orient (Gaza, Cisjordanie, Jordanie, Liban, Yémen, Turquie) et sur le Pakistan où ces violences sont largement répandues. Cette pratique veut que pour sauvegarder l’honneur de la famille, un homme tue toute parente soupçonnée d’avoir eu une activité sexuelle en dehors du mariage, fût-elle simplement supposée. Cela vaut également si une femme a été victime de viol ou si elle veut divorcer parce qu’elle est maltraitée. La femme qui souille l’honneur familial, incarné par un homme (père, époux ou tout autre représentant mâle de la famille) doit mourir pour le racheter. Il est difficile de répertorier le nombre de meurtres commis chaque année, car plusieurs d’entre eux sont passés pour des morts naturelles. Dans le cas de Souad, l’arrêt de mort est décrété par ses propres parents pour laver le « déshonneur » causé par leur fille devenue une « charmuta » (putain). La coutume est tellement intériorisée que sa tante, auprès de qui elle s’est réfugiée pour demander de l’aide, la ramène chez ses parents…

3Sauvée par une chargée de mission humanitaire, Souad décide de dire la barbarie d’une pratique qui jouit d’une grande tolérance. Son récit de la situation des femmes dans ces sociétés sous lois musulmanes permet de comprendre l’ampleur et l’indulgence à l’égard des « crimes d’honneur ».

Une oppression quotidienne

4L’enfance et l’adolescence de Souad témoignent clairement des conditions de vie et du statut des femmes dans des régions du globe marquées par des traditions patriarcales extrêmement vivaces, où l’une des principales stratégies de domination est le contrôle de la sexualité féminine. Le « code de l’honneur » en vigueur exige la virginité des filles et la chasteté des épouses. La primauté des garçons sur les filles (filiation agnatique) ou le mariage précoce de ces dernières sont courants. La loi est faite par et pour les hommes qui ont le monopole du contrôle de la circulation des biens. Les femmes ne comptent pas, si ce n’est comme force de travail et comme ventres, et ne sont pas scolarisées. Elles ne sont pas des personnes nanties de droits, douées de raison ; leur point de vue n’est pas pris en compte. Leur vie est vouée à la soumission et à l’obéissance au chef de famille. Les femmes sont un objet potentiel de délit, puisque coupables d’attiser le désir masculin. Souad vit entourée d’histoires de bébés de sexe féminin qui sont tués à la naissance, étouffés sous une peau de mouton, de rumeurs concernant des femmes qui du jour au lendemain disparaissent et ne manquent à personne. Elle se souvient ainsi d’une sœur aînée dont elle a gardé très peu de souvenirs, étranglée par son frère avec le fil du téléphone, parce qu’elle avait quitté le domicile conjugal à cause des maltraitances qu’elle y subissait.

5Considérés comme les protecteurs de la famille, les hommes sont donc les seules personnes dont la vie compte. Les enfants mâles vont à l’école, ont des loisirs, sont libres de leurs mouvements. « Prince de la famille », l’unique frère de Souad est servi depuis son enfance, tout comme son père. Dans cette maison, les femmes travaillent du matin au soir, assumant l’ensemble des tâches domestiques et s’occupant des bêtes. Le quotidien de Souad, de ses sœurs et demi-sœurs, est fait de violences diverses de la part du père et du frère. Elles sont brimées et battues depuis leur enfance parce qu’elles ont quelques minutes de retard, parce que le thé n’est pas prêt ou encore parce que le pain est brûlé. Unique membre de la famille à disposer d’une montre, le père contrôle tous leurs mouvements, tels le départ et le retour du champ. Il s’agit alors de marcher tout droit, le plus vite possible, tête baissée, de ne pas croiser le regard d’un homme. Une fille qui marche et regarde derrière elle est une fille facile. Il s’agit également de ne pas montrer un seul centimètre de son corps. Un mur en ciment entoure d’ailleurs la maison paternelle pour dérober les femmes au regard extérieur. Le quotidien féminin est fait de peurs et d’angoisse. Dans cet univers, l’affection est rare, limitée à quelques sourires et regards.

6Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le mariage apparaisse comme une échappatoire à la violence paternelle et masculine, mais les femmes osent à peine rêver à leur avenir d’épouse, conscientes que rien ne changera dans les relations de soumission et d’obéissance. Certes, une fois mariées, elles pourront se maquiller, et parfois se déplacer seules.

Une nouvelle vie

7Hospitalisée dans un état semi-comateux, Souad sera sauvée grâce à l’intervention d’une femme qui s’occupe d’enfants au sein d’une organisation humanitaire et au soutien d’un médecin palestinien (un des seuls membres du personnel médical et soignant à accepter de s’occuper d’elle, aspect révélateur du poids de cette tradition), sa famille, non satisfaite de l’avoir défigurée, se rend à l’hôpital où elle a été emmenée pour achever la besogne en tentant de l’empoisonner. Souad sera ensuite transférée dans un centre hospitalier helvétique où ses brûlures pourront être soignées. La deuxième partie de l’ouvrage traite de sa « reconstruction » physique et mentale, de sa deuxième vie. On découvre que plusieurs années seront nécessaires pour détruire les barrières mentales érigées par des années de réclusion, de soumission et d’angoisse, pour faire face à son nouveau destin de femme, autonome, respectée, aimée et libre de ses mouvements…

8Ce témoignage nous rappelle l’importance de mettre sur pied des campagnes d’information, comme celle menée en 2000 au Pakistan par Amnesty International. On ne dira jamais assez combien ces campagnes sont indispensables. Il s’agit de faire comprendre aux filles et aux femmes qu’elles peuvent demander de l’aide, qu’elles disposent de lois qui les soutiennent. Il faut ensuite également les aider lorsqu’elles décident de se révolter contre cette coutume. Mais il s’agit surtout de sensibiliser les autorités pour que ces violences soient punies. On trouve en effet toujours des circonstances atténuantes aux « crimes d’honneur ». Les jugements ne se fondent pas sur les lois existantes, mais sur ce qui est considéré comme acceptable ou non par la société. Les exécutants ne risquent rien, ne sont presque jamais poursuivis, encore plus rarement condamnés. Les gouvernements sont d’un laxisme scandaleux. Pire, au vu de la clémence de la justice, il n’est pas rare que des meurtres soient déguisés en « crime d’honneur ». C’est le cas au Pakistan, selon Amnesty International.

9Il s’agit d’un livre difficile à lâcher sitôt lues les premières pages, parce qu’il nous confronte avec la vie d’une personne réelle, mais surtout parce qu’il permet de saisir en profondeur le destin de milliers de femmes dans le monde. Ce témoignage nécessaire sur une manifestation de la violence masculine dont on connaissait l’existence évoque ensuite des pratiques que l’on a tendance à imputer à des régimes politiques spécifiques. En d’autres termes, cette réalité est d’autant plus choquante qu’elle apparaît fort éloignée de nos pratiques et mentalités. Or, elle ne l’est pas tant que cela. Le « code d’honneur » a également été en vigueur dans certains pays européens ; le corps et la sexualité féminins ont fait (et font parfois encore) l’objet d’un contrôle strict. Ici comme ailleurs, on assujettit les femmes en les considérant comme garantes de l’honneur familial. Ici comme ailleurs, on défend ce dernier via la sauvegarde de la virginité féminine. Il suffit de penser aux pays où l’influence de l’Église catholique ou protestante est forte, où les comportements et pratiques sexuelles font l’objet de sermons hebdomadaires. Pour une partie des dignitaires religieux, la sexualité féminine n’a qu’une fonction, la reproduction. C’est pourquoi les rapports sexuels en dehors du mariage et l’homosexualité constituent un crime, délit qui a conduit de nombreuses femmes à la mise en quarantaine, voire à l’enfermement. Peter Mullan en a récemment donné une magnifique illustration dans son film The Magdalene Sisters. Pour avoir été violées, pour avoir souri à des garçons, ou encore pour avoir enfanté hors mariage, d’innombrables Irlandaises ont ainsi été envoyées dans une Magdalene Home, des institutions qui ont fleuri au XIXe siècle sur tout le territoire britannique et dont la dernière a été fermée en 1996. Dirigés par des nonnes, ces couvents-ouvroirs auraient accueilli plus de 30 000 « pécheresses ». Coupées du monde, ces femmes travaillent l’année durant sans recevoir de salaire et sans loisirs. On apprend qu’elles portaient les cheveux courts, car les cheveux longs étaient considérés comme un péché, et une robe informe afin d’occulter ses formes corporelles. Le travail et les brimades, ainsi que les violences physiques et parfois sexuelles, servaient à les redresser. Peu d’entre elles ont réussi à s’échapper de ces maisons.


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Date de mise en ligne : 26/07/2015

https://doi.org/10.3917/nqf.232.0127