La Guerre Nouvelle
Un roman inédit et inachevé du capitaine Danrit en collaboration avec Frédéric Mauzens (1914). Introduction à l’ouvrage
- Par Jérôme Driant
Pages 173 à 199
Citer cet article
- DRIANT, Jérôme,
- Driant, Jérôme.
- Driant, J.
https://doi.org/10.3917/nord.076.0173
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- Driant, J.
- Driant, Jérôme.
- DRIANT, Jérôme,
https://doi.org/10.3917/nord.076.0173
1Lorsque la Grande guerre éclate en août 1914, le commandant Émile Driant – Capitaine Danrit en littérature – avait en train un nouveau roman qu’il n’eut pas le temps de terminer. Il nous est parvenu, dans les archives conservées par ses descendants, comme un roman inédit, et inachevé.
2Il nous parvient aussi sans titre. Il a bien fallu en trouver un : La Guerre Nouvelle nous a semblé cohérent avec le scénario et le reste de l’œuvre du Capitaine Danrit. C’est d’ailleurs avec ce terme de « Guerre Nouvelle » que, dans le roman lui-même, sont qualifiés les événements qui s’y déroulent. Il aurait pu s’appeler encore La Grande Guerre ou LaGuerre Moderne, autres termes utilisés.
3Comme ce fut déjà le cas pour le Journal de Guerre du Lieutenant von Piefke, écrit en collaboration avec De Pardeillan, ou encore la Révolution de Demain, écrite en collaboration avec Arnaud Galoupin, ce roman est le fruit d’un travail à deux plumes. Cette fois-ci, c’est de Frédéric Mauzens – semble-t-il – que Driant s’est assuré la collaboration. Derrière ce pseudonyme se cache Francis de Miollis, l’auteur du roman à succès, Le Coffre-fort vivant, publié en feuilleton dans Le Figaro entre décembre 1906 et janvier 1907, en 36 épisodes, qui sera traduit en plusieurs langues et fera l’objet d’une adaptation en opérette dans les années 1930 (L’Amour il faut que ça gaze, Du cran…). Dans le carnet d’adresses personnel du commandant Driant, derrière l’inscription du nom « Mauzens (Coff.f.Vivant) » sont indiquées deux adresses, l’une à Paris (58 bd de Clichy), l’autre à Toulon (1 quai de la Consigne). Ce n’est certainement pas un hasard, alors, si le premier chapitre débute précisément dans le quartier du boulevard de Clichy, ou si l’essentiel de la première partie se déroule dans la baie de Toulon…
4Ce roman comporte donc deux caractéristiques qui le rendent particulièrement intéressant. D’une part, il est écrit en collaboration avec un autre auteur, ce qui invite naturellement le lecteur à se demander dans quelle mesure il est attribuable à Danrit, à interroger la part qui lui revient vraiment et par extension à en discerner les spécificités. D’autre part, il est partiellement inachevé et ne présente des derniers chapitres qu’un scénario général qui dévoile les fondations sur laquelle Danrit fait reposer l’écriture de ses romans et le travail minutieux de recherche qui en prépare l’élaboration.
1) Quelle part du roman revient au Capitaine Danrit ?
5Le roman, tel qu’il nous est parvenu, est construit en deux parties, qui comportent respectivement 6 et 9 chapitres. Auxquelles on peut ajouter, en annexe, diverses notes présentant le scénario général ou indiquant quelques modifications à effectuer dans le texte.
6Il se présente sous la forme de feuillets. Il y en a plus de 550, manuscrits pour la plupart, tapés à la machine et annotés à la main pour certains. Si, sur les feuillets manuscrits, deux écritures se distinguent – l’une assez fine, qui couvre la majeure partie de l’œuvre, l’autre plus épaisse, et d’un style parfois un peu lourd et ampoulé – il est cependant impossible par ce biais d’attribuer une paternité à l’un des auteurs plutôt qu’à un autre.
7Il ne fait toutefois aucun doute que le capitaine Danrit est bien l’inspirateur et auteur du scénario général. On le voit très clairement dans certaines remarques de Mauzens, signées de ses initiales F.M., en notes sur certains feuillets : « Ignorant la suite du récit, je n’ai pu prendre l’initiative de remettre (tels personnages) dans l’action » ou encore :
8Je me suis conformé aux indications précises du plan ; mais, je trouve cet incident bizarre et peu conforme au devoir militaire : l’armistice aussi d’ailleurs, ainsi que la suite du combat ne me semblent pas vraisemblables.
9On peut supposer que le travail d’écriture a été réalisé par « navettes », via des allers-retours successifs. Si les archives familiales de Driant conservent les épreuves provenant de Mauzens, il faudrait accéder aux archives des descendants Miollis pour y trouver les documents rédigés ou annotés par Driant.
10Si les écritures ne permettent donc pas de distinguer clairement la part du roman à attribuer à ses différents auteurs, le fond, lui, fait nettement émerger certaines tendances qui montrent une influence décisive de Danrit. On retrouve dans ce roman toutes les caractéristiques du roman « danritien ».
11Le roman met en scène une guerre franco-allemande qui, systématiquement, dans les romans de Danrit, est déclenchée par l’ennemi germanique sans déclaration et par surprise, en violation du Droit international. Ce sont dans les mêmes circonstances en effet, en violant la frontière sans préavis, que les Allemands entrent sur le territoire français tant dans la Guerre de Demain que dans Les Robinsons souterrains. Dans L’Alerte, c’est aussi la peur de cette invasion par surprise qui guide l’intrusion audacieuse du personnage principal en territoire ennemi. Ce thème de l’attaque par surprise se retrouve aussi dans les autres romans : c’est sans déclaration que les Anglais attaquent à Bizerte, dans La Guerre fatale ; c’est en secret que les peuples asiatiques ou africains fomentent leurs invasions avant de déferler sur l’Europe insouciante, dans L’Invasion Jaune et L’Invasion Noire.
12Dans cette trame interviennent des personnages avec des types très marqués, tels que les a très bien analysés Daniel David, dans sa biographie de référence,Le Colonel Driant, de l’Armée à la Littérature : le Jules Verne militaire.
13Le Héros : il y a d’abord Claude Barrère, l’ingénieur, un civil, qui met son industrie au service de son pays, mais qui est évidemment un ancien officier et réserviste de la Marine. On retrouve cette figure de l’ingénieur réserviste sous les traits de Paul Vigy dans L’Alerte ou de Robert Hardy dans L’Invasion jaune. À ses côtés, son ami, Michel Pelletier, l’officier, sans le sou, sans grande situation, mais suffisamment doté en honneur pour pouvoir, malgré ses doutes, être épris de la riche Yvonne de Vertheuil, tel le courageux capitaine Karlow, dans Ordre du Tzar, aimant secrètement la Princesse Xenia et s’imaginant ne pouvoir jamais être aimé en retour compte tenu de son rang. Nos deux héros ont d’ailleurs des cœurs d’artichaut, caractéristique, là encore bien marquée, du héros chez Danrit, dont l’amour est aussi entier et définitif que sa flamme nait d’une passion soudaine.
14Aux côtés de ces héros – si elles ne sont pas elles-mêmes les héroïnes principales – on trouve la figure des femmes fortes, au caractère bien trempé, admirant la bravoure et le sens de l’honneur, n’hésitant pas à prendre des risques pour leur pays, pour un frère ou pour l’homme qu’elles aiment. Yvonne de Vertheuil et Marie Cavadis, dans ce roman, n’ont rien à envier à Maggy Whishburn dans L’Invasion jaune, à Kate Heuzey dans L’Aviateur du Pacifique, à Maud Carthy dans La Guerre fatale ou Christiane de Soignes dans Les Robinsons de l’Air.
15Au second plan, on trouve Marius Morisset et sa sœur Annaïc, figures des enfants du peuple, généreux et droits, attachés à leurs maîtres pour qui ils seraient capables de tous les dévouements et sacrifices. Ils sont de la trempe d’un Yvonnec dans Les Robinsons Sous-marins, d’un Marius ou Cloarec de La Guerre Fatale. Souvent, des Bretons ou méditerranéens d’ailleurs… Régions chères au cœur d’Émile Driant qui passait ses vacances au Pouliguen chez sa belle-sœur ; ou qui empruntait régulièrement, comme Marie Cavadis, la ligne de chemin de fer PLM (Paris – Lyon – Méditerranée) pour rejoindre la Tunisie, depuis les ports de la Méditerranée, portes de la France si souvent empruntées avec émotion.
16Dans l’autre camp, c’est tantôt la figure du traître ou de l’espion qui domine les œuvres de Danrit. Ici, c’est l’infâme Sneek qui endosse le rôle de l’espion et incarne le camp du mal. Il nous rappelle le terrible Walter Smith de La Guerre fatale.
17Il faut remarquer que dans le deuxième chapitre de la deuxième partie, Danrit renouvelle un procédé utilisé dans la Guerre de Demain. En effet, le 4e tome de la Guerre de Demain, le Journal de guerre du Lt von Piefke, correspond au 1er tome, la Guerre des Forts, mais vu du côté allemand. Dans La Guerre Nouvelle, Danrit nous raconte l’embarquement du convoi allemand vers le Cotentin à travers le journal du Lt von Rosenthal, retrouvé, comme celui du Lt von Piefke, sur le champ de bataille.
18À côté du thème de l’espion ou de l’ennemi, il y a celui de la rédemption : le roman est l’occasion pour certains personnages de se racheter, comme ce fut le cas du traître, Louis Dhürr, dans La Guerre Fatale. C’est le parcours de Georges Cavadis qui, à l’origine du drame qui nourrit toute la première partie, se rachète en devenant un aviateur courageux. Ou d’Yvonne de Vertheuil qui, de blondinette légère, superficielle et mondaine, devient une brave et cocardière patriote, se dévouant au service des blessés comme Dame de la Croix-Rouge.
19Seule semble manquer à l’appel la figure du vieux chef, si fréquente et présente dans les romans de Danrit : le général Jeannerod du débarquement en Angleterre dans La Guerre Fatale, le Commodor Heuley dans L’Aviateur du Pacifique… Même si l’Amiral Pradère – référence cachée à l’Amiral Pradier ? – tient en partie ce rôle, très brièvement.
20Comme toujours dans les romans de Danrit, l’intrigue est l’occasion de longs développements sur les nouveaux armements qui disputent souvent la première place aux différents personnages. Il s’agit non seulement de les décrire mais surtout d’anticiper leurs effets dans la guerre moderne. Il est question dans ce roman – même si Danrit les a déjà de nombreuses fois traités – de l’usage des dirigeables, de l’aviation, des sous-marins, des escadres navales, mais aussi des torpilles, des canons, mitraillettes, et des nouveaux explosifs qui composent les munitions modernes… tous ces éléments remis au goût du jour et des dernières découvertes. Certains chapitres comportent même de longues énumérations qui précisent en détail et par le menu la composition exacte des escadres navales en présence, comme ce fut déjà le cas dans La Guerre fatale.
21On retrouve aussi des développements sur la situation géopolitique de l’Europe, ainsi que sur la situation morale, sociale et politique de la France, préoccupations très présentes dans les derniers romans de Danrit. L’alliance peu fiable avec l’Angleterre ; même si – du fait de l’Entente Cordiale ? – Driant semble avoir mis beaucoup d’eau dans son vin à propos de la perfide Albion, qualifiée dans La Guerre Fatale d’« ennemi éternel ». L’impréparation et l’insouciance de la caste politique qui ont désarmé le pays malgré les alertes des militaires. Les risques de mouvements sociaux et les revirements de l’opinion publique. Sur ce dernier point, l’on voit aussi poindre à travers le mode de direction très humain et paternaliste de Claude Barrère, les préoccupations sociales du député Driant.
22On en vient au ressort essentiel d’un roman de Danrit, il est avant tout une entreprise pédagogique au service de démonstrations et de convictions. C’est ce qui apparaît très nettement lorsque l’on analyse la façon dont est élaboré le roman. Ce qui nous est rendu particulièrement visible par le fait que, le roman étant inachevé, la fin nous parvient sous formes de notes et de projet.
2) Comment Danrit élabore-t-il ses romans ?
23Chacun de ses romans donne l’occasion au Capitaine Danrit de développer un certain nombre de convictions ou d’alerter sur des failles qui pourraient menacer la défense de la Patrie lors du conflit inévitable à venir. C’est particulièrement le cas dans ce roman commencé quelques mois à peine avant le déclenchement de la Grande Guerre.
24Le capitaine Danrit écrit par exemple dans des notes sur le scénario de la deuxième partie :
25Ledit débarquement permet de mieux faire ressortir ce qu’il y a à faire pour la défense de nos côtes de l’Ouest. Ce qu’il y a à faire, en effet, c’est moins d’accroître la valeur militaire de Cherbourg ou de tel autre grand port que de renforcer les flottilles de sous-marins de la défense mobile. Les forts d’une ville ne protègent que cette ville. Les susdites flottilles protègent tout le littoral. Un corps de marins canonniers chargés de la défense du front de mer de Cherbourg sera vraisemblablement constitué le 1er avril 1914 et comprendra 1 700 hommes. Combien de sous-marins aurons-nous de plus dans la Manche et l’Atlantique et seront-ils armés de façon à pouvoir vaincre les dreadnoughts munis de filets pare-torpilles ? Voilà la vraie question ! (Une question subsidiaire est de savoir si, après avoir concentré nos forces navales dans la Méditerranée, pour faire plaisir aux Anglais, nous allons également y concentrer les forces de l’aéronautique maritime que l’on commence à songer à organiser.)
26« Faire ressortir ce qu’il y a à faire », c’est le ressort du roman danritien, notamment depuis l’essai Vers un nouveau Sedan dans lequel l’auteur endosse le rôle d’un lanceur d’alerte.
27Pour développer sa démonstration, Danrit imagine alors une intrigue, qui s’inspire souvent d’éléments réels et récents. Cette trame prend la forme d’un plan. Frédéric Mauzens, nous l’avons vu, fait référence à plusieurs reprises à ce plan ou scénario général. On retrouve cette pratique pour la plupart de ses romans, et certains de ces scénarios nous sont parvenus : pour L’Invasion jaune, il existe un premier plan très synthétique qui résume l’intrigue de chaque chapitre, puis une deuxième version dans laquelle chaque chapitre est plus amplement développé. Ces documents sont présentés au Musée Driant, à Neufchâtel sur Aisne.
28Danrit cherche aussi à appuyer ses démonstrations sur les analyses les plus factuelles et pointues possibles. C’est pourquoi, en amont de l’écriture, il effectue un travail de recherche très approfondi et se documente sur tous les sujets traités dans son roman. De nombreux exemples nous apparaissent dans cette Guerre Nouvelle.
29Comme il le fit dans d’autres romans précédents, Danrit décrit l’organisation des armées en présence. Ici, c’est le détail des forces navales françaises et allemandes en 1913-1914, avec leurs escadres, escadrilles et divisions, et le nom de chaque navire qui les compose. De même pour la flotte aérostatique allemande détaillée par le menu. Avec des descriptions complètes des tonnages, vitesses, armements… Si ce n’est que dans son scénario général, Danrit cite précisément ses sources, notamment plusieurs références à la revue Naval and Militaryrecord dont il cite même les dates et numéros, mais aussi le Marine Rundschau, ou Pearson’s Magazine. Il cite même des sources à surveiller pour actualiser les données du roman : « Les flottes de combat du Commandant de Balincourt, quand cet ouvrage paraîtra chez Challamel (dernière édition, qui devait paraître en décembre 1913) ». Ainsi qu’une conférence faite à l’école polytechnique par M. Poincet, professeur à l’École d’Application du génie Maritime, le 5 juin 1913.
30On voit à travers ces éléments le travail de veille et de documentation effectué par l’auteur. Ses archives personnelles regorgent de coupures de presse, tantôt organisées par thèmes et cousues entre elles en un solide cahier, tantôt éparses ou attachées à un courrier, une note… Détail amusant, le manuscrit est d’ailleurs parsemé de coupures de journaux ou de pages de revues épinglées ou scotchées dans la marge : par exemple, un plan et une fiche détaillée sur chaque type d’hydravion allemand, ou la photographie d’un modèle d’aéro-parc flottant, ou bien encore un article de presse détaillant « L’affectation dans l’aéronautique militaire des jeunes gens de la classe 1914 ».
31Ce sont ces coupures de journaux et détails techniques que Danrit sait merveilleusement mettre en scène au travers d’un dialogue où l’un, novice, vient trouver des explications auprès d’un autre, plus expert. Ce type de dialogue, très présent chez l’auteur dès la Guerre de demain, se retrouve un grand nombre de fois dans La Guerre Nouvelle. C’est le cas, entre autres, de dialogues entre Yvonne de Vertheuil et Michel Pelletier auprès de qui elle vient s’instruire sur le monde des sous-marins, ou de l’organisation de la marine française. C’est le cas aussi de Pierrefeu qui, à l’ambassade de France à Londres, appuie ses analyses sur des coupures de journaux que Driant a probablement eues dans les mains… Et c’est à ce genre de dialogues qu’auraient donné lieu les nombreuses informations collectées dans le scénario général des chapitres non encore rédigés.
32Danrit s’appuie aussi sur l’analyse d’événements historiques et de précédentes batailles navales. C’est particulièrement le cas des combats navals de Port Arthur auxquels il fait de nombreuses fois référence. « Souvenez-vous des rivages torpillés de Port-Arthur », s’écrie-il, comparant la situation de Cherbourg à celle de l’enclave russe en Mandchourie. D’autres références portent sur l’amiral Makaroff et son Petropavlosk, « espoir de la Marine russe ». Il semble avoir beaucoup lu sur le sujet : Sur le chemin du Sacrifice, « un des livres relatant la marche à la défaite de l’escadre de Rojestvensky », ou Mitraille humaine, du lieutenant Sakurai.
33Une fois le scénario général établi au service des ses démonstrations, Danrit va y inclure l’élément romanesque. On le voit dans les développements de la deuxième partie, desquels certains personnages sont complètement absents et dans lesquels les évènements ou les forces en présence semblent nettement occuper le premier plan.
34C’est ce qui est précisé en Nota Bene, au début du chapitre 5 de la deuxième partie ; c’est le premier à n’être pas rédigé et qui ne nous est parvenu que via une brève description dans le scénario général :
35N.B. La plus grande partie du dialogue à intercaler dans le résumé technique suivant aura lieu à bord de l’Euler entre Michel, son second, etc. Ce sont eux qui décriront, expliqueront, vibreront, etc. »
36Ailleurs, c’est une note de Frédéric Mauzens :
37Il serait bon d’indiquer ce que devient le sous-marin l’Euler, avec Michel Pelletier, désigné dans une note brève du « plan détaillé » comme devant torpiller plus tard le Lothringen (quand et où) et dont il ne fut plus question. Ne pas oublier aussi les personnages : Yvonne et ses parents.
38En cela, Danrit est assez fidèle à la ligne qu’il avait développée à la fin de la Guerre de Demain, dans la conclusion du 3e volume, La Guerre en Ballons, justifiant ses choix littéraires :
39D’aucuns m’ont écrit : « les choses de sentiment tiennent trop de place dans vos récits de guerre » ? Et d’autres au contraire, m’ont crié : « Que de descriptions techniques et arides dans quelques-uns de vos chapitres ». À ceux-ci je réponds que la guerre étant aujourd’hui une affaire de science et d’organisation, certains des développements qui s’y rattachent sont forcément abstraits et partant ennuyeux. Mais ce n’était pas une raison pour les esquiver, car ils contribuent à donner aux choses militaires d’aujourd’hui leur physionomie propre. À ceux-là je dirais que cet ouvrage, écrit pour la masse et lu, en effet, par elle, avait besoin d’un cadre suffisamment colorié pour attirer et retenir l’attention. Or, jusqu’à présent, l’amour a toujours été, dans un roman, le plus chatoyant des cadres : j’ai donc parlé d’amour… pour faire passer le reste.
40On voit que dans la rédaction de ses romans, Danrit commence par « le reste », ce qui est essentiel pour lui et fait l’objet de ses démonstrations, puis y insère l’élément romanesque pour le faire passer. Les notes des parties non rédigées sont d’ailleurs parfois assez arides et composées de descriptions très techniques.
41La trame romanesque est alors souvent structurée autour d’une chronologie. C’était déjà le cas pour L’Invasion jaune pour laquelle Danrit avait rédigé une note précisant la chronologie détaillée des évènements de l’intrigue, avec les dates exactes. Dans le manuscrit du scénario général de cette Guerre Nouvelle, les dates apparaissent soulignées, comme pour faire ressortir cette chronologie.
42Dernière observation intéressante : les modifications à apporter aux parties déjà rédigées.
43Certaines modifications portent sur des détails. Il s’agit par exemple de se montrer le plus exact possible, en mettant à jour une donnée, comme le tonnage exact du Defflinger (« je le laisse en blanc, je vérifierai »). Ou encore de rendre plus vraisemblable un élément. C’est le cas par exemple pour la lettre de Georges Cavadis à sa sœur, au chapitre 4 de la première partie : la première version laissait entendre que Georges aurait pu faire un vol de quelques mètres avec un avion bien que cela lui fût d’ailleurs défendu ; « la chose n’est guère possible », est-il précisé dans une note de modification donnant tous les détails sur le fonctionnement des écoles aéronautiques.
44D’autres modifications sont plus profondes. C’est le cas du chapitre 4 de la deuxième partie, qu’une note vient profondément modifier alors qu’il est déjà entièrement rédigé :
45Quand, le soir du 5 juillet, Claude arrive de Londres avec Marie, il se rend au ministère pour soumettre l’idée d’infester de mines la Manche et la mer du Nord. La construction du roman m’oblige à modifier cela de la manière suivante : c’est tout simplement pour prendre des ordres que Claude se rend au ministère…,
46ce changement impactant une grande partie de la suite du chapitre. Tout se passe comme si le roman était écrit par itérations successives, une option prise dans un chapitre venant modifier un élément d’un chapitre précédent.
47S’il avait été terminé, peut-être le roman aurait-il pris des tournants bien différents de ceux indiqués dans le scénario général ? Nous ne le saurons jamais… mais, fort heureusement, grâce à ce scénario général, le roman a une fin qui ne nous laisse pas trop sur notre faim. Et pour les curieux qui se sont toujours demandés comment s’y prenait un écrivain pour écrire un roman, ces précieuses notes dévoilent quelques intéressants secrets…
Première partie. Prise au piège de l’infâme espion
48Chapitre 1
49Une étrange rencontre
50Une agression en pleine rue – La gratitude de Mr Sainsburry – Un tuyau extraordinaire – Georges et Marie Cavadis – « Fini la dèche ! » – Aux courses à Chantilly – Devil IV – « Fichu » – Visite de Mr Sneek – L’infâme proposition – Sauvé
51Les mains dans les poches de son mince par-dessus, le collet relevé, car il ne faisait pas chaud pour un mois de mai, Georges Cavadis remontait la rue Fontaine, les yeux machinalement fixés sur les ailes lumineuses du Moulin-Rouge qui tournait là-haut au bout de la place Blanche. Soudain elles s’éteignirent. Le jeune homme pressa le pas. Il était plus tard qu’il ne croyait.
52— Je suis sûr que Marie m’attend encore, au lieu de dormir… murmura-t-il. Pauvre petite sœur ! Mais, aussi, elle devrait bien comprendre qu’un garçon de 19 ans ne peut pas se coucher en sortant de table !
53Boulevard de Clichy, il prit à droite.
54De vagues ombres de rôdeuses se mouvaient entre les deux rangées de maigres arbres, et quelques noctambules se hâtaient frileusement le long des maisons.
55La grande artère montmartroise, qui ne s’endort jamais complètement, n’était plus animée que par les façades violemment éclairées de ses bâtiments de nuit. Georges leur jeta un regard d’envie et s’arrêta même devant l’un deux d’où sortait un bruit étouffé de violons. Puis il aperçut son image dans une glace de la devanture.
56— Oui, murmura-t-il amèrement, je serais bien, pour entrer là…
57Et, en effet, avec son faux col en celluloïd, sa cravate de coton et le reste de sa toilette qui était à l’avenant, le jeune homme eut fait triste mine au milieu des élégants habitués de l’endroit.
58Il avait bien de beaux yeux bleus, le profil d’une statue antique, et cette tête charmante était plantée sur des épaules de jeune athlète, mais, pour le moment, le moindre frac eut mieux fait son affaire.
59— Et puis il y a encore ça qui me manque un peu… ajouta-t-il, en frappant, d’un geste ironique, à l’endroit de son gousset.
60Il tourna brusquement les talons, traversa le boulevard et s’enfonça dans la rue Coustou.
61— Voilà, songeait-il, c’est ça, la vie… Des tas de gens vont s’amuser jusqu’au matin en buvant du champagne à un louis la bouteille… Et moi, après m’être payé un bock, je rentre dans ma « turne », d’où je ne ressortirai, demain, que pour recommencer à grimper des étages… Il longeait le dépôt de la compagnie des Petites Voitures et, par les fenêtres grillées, des bouffées d’air chaud et malodorant lui arrivaient. Cela ramena sa pensée vers un autre sujet de mélancolie.
62— Si seulement je ne perdais pas toujours aux courses ! Mais il suffit que je mise sur la chance d’un cheval pour qu’il ne soit même pas placé… C’est inouï !
63À ce moment un passant débouchait de la petite rue perpendiculaire à la rue Coustou et, tournant à gauche, précéda le jeune homme d’une vingtaine de mètres. Son melon dernière mode, son pardessus à carreaux, ses forts souliers jaunes, ses gants et la rotondité même de sa personne faisait un ensemble des plus cossus. Georges remarqua ces détails comme le personnage passait sous un réverbère. C’était plus fort que lui. Il ne pouvait s’empêcher de juger, d’un coup d’œil, la mise des gens et de la comparer à la sienne, dont il souffrait tant.
64L’homme tourna rue Lepic et disparut.
65Georges, lui, s’arrêtait à la porte d’une maison d’apparence très modeste. Il était arrivé chez lui.
66Il allait sonner, quand un cri étranglé monta dans la nuit.
67— Au secours !
68Cela venait du haut de la rue.
69— Au secours !
70Ce second appel vibrait encore que le jeune homme, en quelques bons, était rue Lepic.
71Là, à quelques mètres à droite, deux individus de mauvaise mine étaient en train d’exécuter, selon toutes les règles, le classique coup du père François. Leur victime, à moitié étouffée, ne pouvait déjà plus que gigoter désespérément.
72— Ah ! Canailles !
73Georges se ruait sur le groupe. Instantanément celui-ci se disloquait. Le malheureux objet du brutal attentat tombait lourdement et les deux agresseurs fuyaient à toutes jambes vers la rue des Abbesses.
74— Lâches ! Cria le jeune homme, lancé à la poursuite des malandrins, sans se dire que, s’il les rattrapait, ils lui tomberaient ensemble dessus, sans doute avec des armes, alors qu’il n’en avait aucune.
75Puis l’idée lui vint que la victime avait peut-être besoin de soins immédiats.
76Il s’arrêta net, lança une dernière apostrophe aux fuyards et redescendit vers le pauvre diable toujours étendu sur le trottoir.
77C’était le passant qui, un instant plus tôt, marchait devant lui, rue Coustou. Son beau melon avait roulé dans le ruisseau au milieu des épluchures qu’y avaient laissées les marchands des quatre saisons.
78Georges se pencha et vit s’ouvrir deux petits yeux gris dans un visage fort coloré pour celui de quelqu’un encore à moitié pâmé.
79— Eh bien ! fit-il. Ça ne va pas ?
80— Pas trop… Aïe !
81L’homme se mettait péniblement sur son séant et ajoutait avec un accent anglais assez prononcé :
82— Ouf ! Je crois que je viens de l’échapper belle !
83— Êtes-vous blessé ?
84— Non… Seulement un peu moulu…
85— Si vous essayiez de vous lever ?
86— Oui… Oh ! Là, Là… Bon ! Ça y est !
87Aidé de Georges, l’homme finissait par se retrouver debout. Il se palpa, du haut en bas, tandis que son sauveur ramassait le melon tout dégoûtant de l’eau grasse du ruisseau.
88— Rien de cassé, déclara-t-il enfin d’un ton relativement joyeux. All right ! Et tendant la main à Georges :
89— Je vous dois la vie et croyez bien…
90— Bah ! Interrompit le brave garçon. On n’en voulait qu’à votre bourse !
91— Alors, je vous dois, tout au moins, ma bourse… Et elle est bien garnie… Merci !
92— Voulez-vous que je vous accompagne au commissariat ? offrit le jeune Cavadis.
93— Au commissariat ? répondit l’homme. Ma foi non ! J’étais venu à Montmartre, vous comprenez, pour m’amuser un peu, et j’aime autant qu’on n’en sache rien chez moi… Accompagnez moi donc plutôt jusqu’à un bar… Une goutte de quelque chose ne sera pas de trop après cette secousse.
94Et, s’appuyant sur le bras de Georges, il descendit du côté de la place Blanche.
95À l’angle de celle-ci était un petit café-restaurant, ouvert nuit et jour, que fréquentaient principalement les chauffeurs des fêtards en train de s’amuser aux alentours.
96— Entrons tout simplement là, dit le compagnon de Georges. Il y a mieux. Mais, dans l’état où je suis, j’aime autant ne pas aller m’exhiber ailleurs.
97Il lâcha le bras du jeune homme et le précéda dans l’établissement où l’atmosphère sentait l’alcool, le tabac et la soupe à l’oignon.
98— Deux cocktails ! commanda-t-il en s’étalant, avec un soupir de satisfaction, sur une banquette de moleskine rouge, devant une table de l’autre côté de laquelle Georges prit place. Ah ! C’est égal, mon ami, continua-t-il, quand je pense que sans vous je serais encore allongé, peut-être mort, au milieu de cette rue déserte, je ne sais comment vous remercier…
99— Oh ! Monsieur ! protesta Georges.
100— Comment vous appelez-vous ?
101— Georges Cavadis.
102— Cavadis… Ce n’est pas un nom bien français…
103— Mes parents étaient Grecs.
104— Qu’est-ce que vous faites ?
105— Je suis garçon livreur aux Galeries Mirabeau.
106— Garçon livreur ? répéta l’homme, n’ayant pas l’air de comprendre ce que c’était.
107— Oui, expliqua Georges, je pars du magasin tous les matins, dans une voiture de livraison, et je monte les marchandises chez les clients.
108— Ça doit vous en faire, des étages dans les jambes, à la fin de la journée ?
109— S’il n’y avait que ça ! C’est qu’il faut faire attention à l’argent qu’on vous donne, voir si le compte y est, s’il n’y a pas de mauvaise pièce…
110— Vous encaissez, aussi ?
111— Dame ! Chaque livraison est accompagnée de sa facture…
112Un garçon apportait les cocktails.
113— Moi, dit l’homme en claquant son verre contre celui de Georges, je suis un des correspondants parisiens du Sporting Life. Je suis chargé du compte rendu des courses…
114— Ah ? fit Georges, l’esprit soudain en éveil.
115— Oui… chaque jour il y a dans le Sporting Life un article de moi, signé de mon nom, William Sainsburry.
116— Êtes-vous parent de Thomas Sainsburry ?
117— L’entraîneur de M. Dardennes ? C’est mon frère.
118— Ah !…
119Le jeune Cavadis, bouche bée, contemplait son interlocuteur.
120Le M. Dardennes en question était un des personnages les plus en vue dans le monde des courses. Très riche, très intelligent, très actif, ne s’occupant que de chevaux, ses couleurs étaient victorieuses sur tous les hippodromes. Mais de fâcheux bruits couraient sur son compte et non seulement les habitués du pesage mais ceux même de la pelouse n’ignoraient que deux ou trois fois il s’en était fallu de peu qu’il n’eût de sérieux ennuis. À plusieurs reprises avaient circulé des histoires de dopping, d’accident feint et surtout, une fois, celle de certains poulains qui avait failli tout à fait mal tourner pour le propriétaire de la fameuse écurie. Nul ne doutait qu’un jour ou l’autre il ne finît par être exécuté. En attendant, imperturbable au milieu de la suspicion et de l’impopularité générale, il empochait des sommes énormes, que des on-dit, chuchotés tout bas, multipliaient encore.
121— Et bien ! fit William Sainsburry à Georges. Pourquoi diable me regardez-vous donc comme ça ?
122— C’est que… je vais vous dire… quelquefois, voyez-vous, je joue aux courses… alors vous comprenez…
123— Oui… ah ! Vous jouez ? Et vous gagnez souvent ?
124— Souvent ? Ah ! Là là ! Presque jamais… une déveine effrayante…
125— Attendez !
126William Sainsburry, d’un geste inspiré, commandait le silence, puis il se recueillait… Georges, impressionné, attendit, sans savoir quoi.
127— Écoutez ! reprit le gros homme, en baissant la voix et se penchant, par-dessus la table, vers son compagnon. Je viens de trouver le moyen de reconnaître ce que vous avez fait tout à l’heure pour moi… Je n’ai pas songé une minute à vous offrir de l’argent… J’ai vu, à votre mine, que vous refuseriez… Mais je suis en possession d’un tuyau aussi sûr qu’extraordinaire… je le tiens de mon frère… le voulez-vous ?
128— Moi ? balbutia le pauvre garçon, ébloui, ah ! Monsieur !
129— All right ! seulement jurez moi d’abord, sur votre honneur, de n’en pas souffler mot à âme qui vive…
130— Sur mon honneur, monsieur, je vous jure de n’en rien dire, pas même à ma sœur…
131— Votre sœur ?
132— Avec qui je vis…
133— Ah ?
134— C’est mon aînée de quatre ans… Elle est sténo-dactylographe…
135Georges, d’ordinaire plutôt réservé et peu enclin aux épanchements de ce genre, se mettait à parler avec volubilité et effusions, sous l’influence de la subite joie provoquée par l’offre de l’Anglais.
136— Nous n’avons plus nos parents… continua-t-il. Notre père était l’un des principaux agents de la Banque de Paris et de Grèce…
137— Qui a fait faillite il y a quelques années ?
138— Oui… il est mort de chagrin, ruiné… je suis entré aux Galeries Mirabeau… ma sœur, qui est née à Athènes et a été élevée à Salonique et à Paris, connait le grec, le turc et le français… elle s’est mise à apprendre la sténographie et la dactylographie, puis elle a été offrir ses services aux personnes avec lesquelles notre famille était autrefois en relation…
139— Et ces personnes lui ont donné du travail ?
140— Un peu… de temps en temps il lui arrive une traduction à faire ou un manuscrit à taper…
141— Eh bien, mon jeune ami, je vois que vous êtes tous deux parfaitement dignes d’intérêt, et je suis bien aise de pouvoir vous venir indirectement en aide… voici le tuyau en question…
142Georges, retenant son souffle, écouta, avec une sorte de ferveur, le gros homme chuchoter :
143— Il y a, dans l’écurie de M. Dardennes, un poulain dont la qualité a été jusqu’ici dissimulé… c’est Devil IV…
144— Devil IV ! répéta religieusement le jeune Cavadis.
145— On l’a sorti déjà trois fois mais jamais il n’a couru sa chance…
146— Ah ? …
147— C’est après-demain, à Chantilly, dans le prix du Chemin de Fer, qu’il donnera sa mesure en public… ce sera sa première sortie sincère… personne ne se doute de rien… un cheval qui n’a jamais rien fait ! Vous voyez d’ici la cote ?
148Georges, les yeux démesurément, avidement ouverts, voyait en effet le coup formidable possible avec quelques initiés.
149— Oui, oui… balbutia-t-il. Et vous êtes sûr de lui ?
150— Sûr ? C’est-à-dire qu’il laissera tous ses concurrents derrière lui avec une facilité dérisoire… vous entendez ? Dérisoire ! Si vous aviez vu les « derniers galops » qu’il a fournis… allez ! Vous pouvez miser sur sa chance tout ce que vous voudrez ! C’est un placement de père de famille !
151— Mon Dieu !
152— Mais, encore une fois, de la discrétion, n’est-ce pas ?
153— N’ayez pas peur !
154— All right ! Je suis content d’avoir pu payer ma dette de reconnaissance…
155— Oh ! Monsieur, vous ne me deviez rien, je vous assure, et c’est moi, maintenant, qui ne sait pas comment vous remercier…
156— Bah ! fit l’Anglais, en haussant les épaules.
157— Pensez donc ! Mais c’est tout simplement une fortune que vous me donnez… une fortune. Je crois, par moment, que je rêve… j’ai peur de m’éveiller…
158William Sainsburry riait.
159— Quelle chance, hein ? Que ces deux braves apaches me soient tombés dessus !
160— Oui ! C’est-à-dire non ! Non ! Que me faites vous dire ?
161L’Anglais riait plus fort et, se levant, interpella un chauffeur de taxi-auto qui venait d’entrer et buvait sur le zinc.
162— Vous êtes libres ?
163— Oui, patron.
164— Bien.
165Le gros sportman faisait sonner contre la table le prix des consommations et tendait la main à Georges.
166— Mon cher ami, je me sens, maintenant, à peu près d’aplomb… ce que j’ai de mieux à faire est d’aller me mettre au lit… Au revoir !
167— Au revoir, monsieur, répondit le jeune homme d’un ton pénétré, et croyez bien que jamais je n’oublierai…
168— Pffu ! interrompit l’Anglais. Ce que je viens de faire pour vous est la moindre des choses et je vous le devais bien… Allons ! Good night !
169Il sortait et montait dans le taxi que lui ouvrait le chauffeur.
170— À la Porte Maillot, dit-il.
171Puis, penché à la portière, comme la voiture démarrait, il fit un petit signe d’amitié à Georges debout sur le trottoir et porta un doigt à ses lèvres, d’un geste expressif signifiant :
172— Et vous savez… Silence !
173Le véhicule fila le long du boulevard de Clichy et sa silhouette disparut dans la nuit.
174Georges restait immobile. Il était tout étourdi. Cette chance imprévue, inouïe, qui venait soudain de le rendre maître d’un secret si précieux, lui faisait un peu l’effet d’un coup de massue.
175Puis, brusquement, il eut envie de crier, de gesticuler, et il se mit à remonter en courant la rue Lepic.
176En un quart de minute, il était rue Coustou, à l’entrée de l’immeuble où il habitait, et son doigt appuyait sur le timbre électrique, avec une insistance qui fit froncer le sourcil de la concierge. Quand on lui eut ouvert, il se précipita dans le corridor, après avoir refermé la porte avec une brusquerie inaccoutumée et qui mit le comble à l’exaspération de la digne préposée au cordon, puis il commença de monter l’escalier quatre à quatre, sans même prendre le temps de frotter une allumette.
177L’instant d’après, tout essoufflé, les cheveux en désordre, agitant son chapeau d’un geste de victoire, il était devant sa sœur.
178Marie Cavadis avait, comme le jeune homme, le type grec très accentué. Seulement elle était aussi brune qu’il était blond. Et leurs deux visages, dont les lignes élégantes se ressemblaient tant, n’avaient pas du tout la même expression. On devinait, à voir Georges, qu’il était impatient, généreux, fier, quelque peu écervelé, et ardent au plaisir comme il l’eut été au combat s’il lui eût fallu se battre. La jeune fille, elle, avait surtout l’air sage, douce et résignée.
179— Mon Dieu ! fit-elle, inquiète. Qu’as-tu eu ?
180Depuis que son frère était sorti, après leur frugal repas, elle l’attendait avec une anxiété qui croisait à mesure que l’heure se faisait plus avancée. Veille douloureuse qui était celle de la plupart des soirs. C’était en vain que Georges se fâchait. Jamais elle n’avait voulu se coucher avant qu’il fût rentré.
181En entendant le pas rapide du jeune homme dans l’escalier, elle ne s’était, aujourd’hui, qu’à demi rassurée, car cette précipitation ne lui disait rien qui vaille. Et, maintenant, sa mine heureuse, exaltée, l’effrayait.
182Depuis deux ans que la pauvre enfant exerçait sur lui une sorte de tutelle, aussi difficile que nécessaire, elle avait eu déjà tant de preuves de sa légèreté d’esprit que même la joie du beau garçon lui causait quelques appréhensions.
183— Sais-tu l’heure qu’il est ? ajouta-t-elle en montrant la jolie pendule Empire, épave des beaux jours de la famille Cavadis, qui égayait de son léger tic-tac la minuscule salle à manger.
184Georges, pour toute réponse, saisit sa sœur à plein bras et la couvrit de baisers. Puis il la repoussa et se mit à danser.
185— Oh ! fit Marie, croyant qu’il avait trop bu, chose qui, cependant, n’était encore jamais arrivée au jeune homme.
186Celui-ci termina par une pirouette le pas fantaisiste qu’il venait d’exécuter et s’écria :
187— Fini la « dèche » ! Fini, pour moi, la livrée des Galeries Mirabeau, les encaissements et les pourboires, ces sales pourboires qui font que j’ai envie de pleurer de misère quand on ne m’en donne pas et de honte quand on m’en donne ! Fini, pour toi, la dactylo ! continua-t-il en montrant le poing à la machine à écrire placée sur une petite table près de l’unique fenêtre. Et fini, la « turne » !
188Ce dernier mot était une des trop nombreuses expressions d’argot qu’il avait apprises dans le milieu où il vivait depuis deux ans. Et il n’en employait jamais d’autres pour désigner le logement dont, pourtant, sa sœur, à force de goût et de soins, avait fait quelque chose de presque joli. La pièce, notamment, où il se trouvait en ce moment, et qui servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail, était charmante, si propre et si gaie, avec sa table recouverte d’un ancien cachemire authentique et, ça et là, trois ou quatre autres belles vieilles choses échappées au naufrage de la fortune des Cavadis.
189— Fini ? murmura la jeune fille, sans se dérider, car les exubérantes démonstrations de son frère ne lui inspiraient qu’une médiocre confiance.
190— J’ai un « tuyau » !
191— Encore ?
192Ce fut une sorte de cri de douleur.
193Rien ne l’épouvantait tant que la passion de Georges pour les courses. Et ce n’était pas la première fois que le jeune homme se déclarait sûr de gagner. Il est vrai que jamais encore elle ne l’avait vu si plein d’enthousiasme.
194— Oh ! Mais ce coup ci, tu sais, il n’y a pas d’erreur ! reprit-il, d’un ton vibrant. C’est la certitude mathématique ! Et puis, le plus beau, c’est que, le gagnant, je l’aurais à une cote fantastique, à 1/ 40… 1/50… tu entends ? C’est-à-dire que pour chaque pièce de 20 sous que j’aurais donnée au guichet du pari mutuel, j’en recevrai 40… 50… Hein, ma vieille ?
195— Où l’as-tu eu, ce « tuyau », comme tu dis ?
196— Ah ! Voilà !
197— Dans quelqu’un de ces horribles petits bars, où tu passes tes soirées, du côté du faubourg Montmartre ?
198— Non, non, et non ! Écoute…
199Et, tout d’une traite, avec une animation grandissante, s’excitant au son de sa propre voix et à l’évocation du grand changement qui allait se faire dans leur existence, Georges raconta le drame de la rue dans lequel il était si heureusement intervenu et ce qui s’en était suivi. Seulement, fidèle à la parole donnée à William Sainsburry, il a omis les noms.
200Marie, surprise, à moitié convaincue, maintenant, restait la bouche ouverte.
201— Eh bien ? conclut triomphalement le narrateur, quand il eut fini.
202— Je ne sais trop que dire… murmura la jeune fille.
203— Tu ne… ? Ça, par exemple ! s’indigna Georges. Et qu’est-ce que tu veux de plus ?
204— Alors, tu crois qu’il gagnera, ce cheval ?
205— Tu n’as donc pas compris ?
206Il allait recommencer les explications techniques qu’il venait de donner. Sa sœur l’arrêta.
207Si, j’ai compris… seulement, tu trouves que c’est bien honnête, tout ça ?
208Le jeune homme éclata.
209— Honnête ? En tout cas, ma petite, ce que je puis te garantir, c’est que la loi n’y trouve rien à redire. S’il s’agissait de « doper » un cheval ou de le « tirer » ce serait différent… mais dissimuler sa qualité, du moment qu’on ne cache ni son âge, ni son « pedigree », ni ses performances antérieures, c’est tout ce qu’il y a de plus permis…
210— Soit ! Mais la délicatesse…
211— La délicatesse ? interrompit violemment le jeune Cavadis. Dis donc, est-ce qu’ils ont été délicats ceux qui, pour gagner quelques millions, ont acculé à la faillite la Banque de Paris et de Grèce, faillite où se sont englouties les fortunes de centaines de pauvres diables comme nous ? … Est-ce qu’ils sont délicats ceux qui profitent de ta misère pour te faire faire des traductions et des copies à des prix de famine ? …
212Marie ne répliqua point. Elle aussi, par moment, avait de brefs mouvements de révolte contre les choses et les gens. Mais elle passa à un autre ordre d’objection.
213— Comment pourras-tu jouer ? Il faut de l’argent. Ce n’est pas avec deux ou trois pièces de cent sous que tu réaliseras une fortune.
214— D’abord, ma fille, ce n’est pas trois ou quatre pièces de cent sous que nous avons d’économie, mais bel et bien cinq louis… si tu crois que je ne les ai pas vus, dans l’armoire, sous la pile de serviettes ! Tu les croyais donc si bien cachés ? Et puis je demanderai aux Galeries Mirabeau de m’avancer un mois…
215— Tu crois qu’elles le feront ?
216— Oui… et enfin…
217Le jeune homme s’interrompit.
218— Enfin quoi ? questionna Marie.
219— Rien…
220— Si ! Que voulais-tu dire ?
221— Rien ! répéta le jeune homme, avec plus de brusquerie. Il y eut un silence. Puis la sœur reprit :
222— Et c’est après-demain, ces courses ?
223— Oui.
224— Mais tu ne pourras pas y aller… tu n’es libre que le dimanche…
225— Je demanderai une demi-journée de congé.
226Décidément le jeune homme avait réponse à tout. Marie resta, de nouveau, un instant muette.
227Puis elle déclara :
228— Soit ! J’irai aussi !
229— Aux courses ?
230— Oui.
231— Bravo !
232Et Georges, dont les objections et la sourde opposition de sa sœur avaient un peu gâté la joie, redevint complètement épanoui.
233En réalité Marie était à présent bien près de croire que, pour une fois, son frère avait raison. Mais ce qui la décidait à aller à Chantilly était moins le désir d’assister à la victoire de « l’outsider » que la crainte de voir le jeune homme faire quelques bêtises. Quelles bêtises ? Elle n’eût pu le dire. Seulement elle aime mieux ne pas le quitter de tout cet après-midi.
234Le surlendemain, Georges, revenu des Galeries Mirabeau un peu avant une heure ne déjeuna point. Le temps d’échanger sa tenue de garçon livreur contre des vêtements, trop modestes à son gré, mais qui avaient au moins l’avantage de n’être point une livrée, et il entraînait sa sœur vers le métro. Vingt minutes après ils étaient à la gare du Nord et montaient dans un train bondé d’hommes et de femmes qui, eux aussi, allaient risquer sur la chance de quelque cheval le gain d’une semaine et souvent plus.
235Durant le trajet de Paris à Chantilly, les voyageurs du compartiment de troisième classe où se trouvaient les deux jeunes gens, tirèrent de leur poche des feuilles sportives et se mirent à les étudier. Un ou deux, plus fortunés que les autres, exhibèrent et firent disparaître, d’un air fier et mystérieux, une de ces enveloppes de couleur, en vente dans les kiosques de journaux et contenant des pronostics, que des imbéciles n’hésitent point à payer quarante sous et davantage.
236À Saint-Denis, la conversation s’engagea entre quelques joueurs et devint bientôt générale. Seuls Georges et Marie n’y prirent point part. Ils écoutaient avec un mélange de commisération et de crainte, ne pouvant s’empêcher de prendre en pitié les malheureux qui n’étaient point dans le secret de l’écurie Dardennes et tremblant, en même temps, d’apprendre que ce secret n’en était plus un…
237La jeune fille avait fini par voir presque du même œil que son frère l’aventure d’où ils allaient évidemment tirer une petite fortune. Le chiffre possible de cette dernière avait même été discuté entre eux.
238Sans doute la mise ne serait point assez importante pour que, si avantageuse que fût la cote, on gagnât des dizaines de mille francs. Du moins telle avait été la conclusion de Marie bien que le jeune homme eût souri de façon énigmatique.
239Mais les 250 francs, montant du mois avancé par les Galeries Mirabeau, et les 100 francs d’économie qu’elle y avait joints, ne rapportassent-ils que vingt fois cette somme, cela suffirait pour acheter quelques petits fonds de commerce. Ce serait l’aisance, modeste mais sûre, et l’indépendance.
240Georges, lui, devait rêver plus grand, car, chaque fois que sa sœur avait parlé d’une papeterie ou d’un de ces dépôts de vin pour la gérance desquels un assez fort cautionnement est nécessaire, il avait haussé les épaules d’un air amusé et méprisant…
241Quelle que fût leur ambition particulière à chacun, ils brûlaient en tout cas, à présent, de la même fièvre et trouvaient que ce train, où ils étaient, n’avançait pas…
242— Chantilly ! Chantilly ! Enfin !
243Les wagons déversent des flots de voyageurs sur le quai de la coquette petite gare à laquelle le printemps fait un cadre tout frais peint de vert.
244Puis la sombre cohue s’allonge dans l’immense allée au cintre de la même couleur claire, jeune et tendre, et elle se répand sur la vaste pelouse.
245C’est la première fois que Marie met les pieds dans un hippodrome. Le grand air, la foule grouillante et tant de choses nouvelles, cela ajoute à l’émotion de la partie où son avenir et celui de son frère sont en jeu, et la tête lui tourne…
246George l’installa à une place libre contre la barrière.
247— Ne bouge pas de là, recommanda-t-il.
248— Où vas-tu ?
249— Au guichet du pari mutuel.
250Marie voudrait le suivre. Mais elle est trop troublée. Elle ne dit plus rien et s’appuie contre la barrière que ses deux mains étreignent fortement.
251Le jeune homme disparaît dans les remous de la cohue. Quelques instants après, il revient.
252— 33/1 ! Dit-il.
253C’est la cote de Devil IV.
254— Tu as donné l’argent ? demanda machinalement sa sœur.
255— Oui.
256— Tout ?
257— Tiens ! En voilà, une question !
258À quelque distance, sur la piste, des chevaux arrivent au galop et s’arrêtent, en ligne, près d’un homme qui tient un drapeau à la main.
259— Est-ce que c’est notre course ? balbutie Marie.
260— Non, répond Georges.
261Et ni lui, ni Marie, qui, pourtant, voyait ce spectacle pour la première fois, ne firent aucune attention à cette épreuve, non plus qu’à celle qui suivit. Tout leur être se concentrait dans une attente silencieuse.
262Soudain le jeune homme prononça :
263— Regarde ! Le voilà !
264— Qui ?
265— William Sainsburry !
266Marie regarda dans la direction indiquée et vit, au bord d’une tribune, un gros monsieur qui, lui aussi, semblait s’intéresser médiocrement aux chevaux en train de courir.
267— Ah ! fit-elle simplement.
268Puis ils ne desserrèrent plus les dents. Enfin la troisième course arriva. C’était la « leur ».
269Ils eurent un coup d’œil vers la tribune, où le gros monsieur à figures rouges braquait sa jumelle sur les chevaux qui s’alignaient. Et ils regardèrent ensuite ceux-ci. Mais Marie ne distinguait plus rien nettement. Ce fut en vain que Georges lui indiqua le tableau d’affichage où, au numéro 6, s’étalait le nom de Devil IV entre celui de Wood, le jockey qui le montait, et celui de M. Dardennes, le propriétaire.
270La vue de la jeune fille s’était troublée en même temps que sa bouche devenait toute sèche. Ce fut comme au travers d’un brouillard et dans un rêve qu’elle aperçut le geste du starter et la ruée en avant des quinze partants.
271Combien de temps durera la course ? Elle n’eût pu dire si c’étaient des secondes ou des heures. Elle se rendit compte seulement tout de suite que Devil IV, reconnaissable, pour elle, à la casaque vermillon de son jockey, avait immédiatement lâché pied et perdu plusieurs longueurs…
272Elle tourna la tête vers son frère. Il était d’une pâleur effrayante.
273Elle reporta les yeux sur les chevaux, qui s’égrenaient, et constata que la tache vermillon galopait toujours en quinzième position.
274Alors elle se cramponna de toutes ses forces à la barrière, pour ne pas tomber, car ses jambes se dérobaient sous elle à l’idée des 350 francs perdus… Elle entrevit les longues semaines de jeûne et l’affreux Mont-de-Piété où iraient s’échouer les quelques pauvres choses tant aimées… Autour d’elle, les gens, bras en l’air, criaient des noms, et ce bruit, grandissant d’instant en instant, devint une tempête de hurlements quand passa le tourbillon des chevaux. Puis ce fut de l’hippodrome entier que monta une immense clameur :
275— Tango ! Tango !
276C’était le nom du vainqueur.
277Marie n’avait rien pu distinguer de l’arrivée au poteau. Un vague espoir, dû à son ignorance complète des courses, restait en elle et il lui fit demander :
278— Ce n’est pas Devil IV qui a gagné ?
279Ce fut un voisin qui répondit avec un ricanement :
280— Devil IV ! Le dernier, et elle demande s’il a gagné… Ben, vrai ! Elle fixa la tribune où était William Sainsburry.
281William Sainsburry avait disparu.
282Puis elle tourna, avec angoisse, les yeux vers Georges que, depuis un moment, elle n’osait plus regarder…
283La pâleur du jeune homme était devenue livide et il avait les yeux fous.
284— Fichu ! articula-t-il, péniblement, d’une voix qu’elle reconnut à peine.
285Alors son angoisse à elle disparut. Georges, en dépit de sa vigueur physique et de l’impétuosité de son caractère, était un faible, elle le savait. Il fallait qu’elle eût du courage pour deux… Elle en aurait !
286— Bah ! Trouva-t-elle la force de dire. Tant pis !
287Et, lui prenant le bras, elle l’emmena et sut trouver toute seule le chemin de la sortie.
288Le jeune homme se laissait faire, hagard.
289— Somme toute, poursuivait-elle, nous n’en mourrons pas… Tâchons seulement que ça nous serve de leçon… Quelle bêtise que tous ces « tuyaux » !
290À la gare, échoués sur une banquette, ils attendirent le premier train pour Paris, Marie continuant à émettre, de temps en temps, quelque phrase réconfortante, Georges toujours muet.
291Puis ce fut le morne retour, en face l’un de l’autre, dans un compartiment où un bonneteur battait effrontément ses cartes en essayant d’amorcer les autres voyageurs.
292Enfin, ils furent chez eux. Ils regardèrent avec une sorte de stupeur, comme si elles étaient changées, les choses de ce petit appartement où ils avaient si bien cru rapporter une belle liasse de billets de banque. Et Georges s’effondra sur une chaise.
293— Allons ! Quoi ? fit Marie, essayant de nouveau de se ressaisir. Nous ne sommes pas riches, voilà, et nous sommes même un peu plus pauvres qu’avant… Mais ce n’est pas une raison pour se laisser abattre comme ça…
294Georges ouvrit la bouche pour la première fois depuis leur départ de l’hippodrome.
295— Tais toi… dit-il, d’un ton affreusement las. Tu ne sais pas…
296— Qu’est-ce que je ne sais pas ? reprit la jeune fille, dont la respiration s’arrêta.
297— J’ai joué tout ce que j’avais encaissé dans la matinée… Quatre mille francs…
298Un grand froid saisit la pauvre enfant.
299— Quatre mille francs ? répéta-t-elle, d’une voix blanche.
300— Il y avait justement une facture de trois mille… des tapis et des meubles… on dirait un fait exprès… oh ! Et puis que ce soit des mille ou des cents, du moment que j’ai volé…
301— Volé ! Fit Marie, en écho.
302— Oui, n’est-ce pas, c’est toujours la prison…
303— Je ne veux pas ! cria sauvagement la jeune fille. On ne viendra pas te chercher ici !
304— Non, on se gênera…
305— Sauve-toi, alors…
306— Où ? Sans le sou, c’est commode…
307— Oh ! Mon Dieu !
308La malheureuse, affolée, se tordait les mains, cependant que des larmes brûlantes coulaient le long de ces joues.
309Georges, toujours assis, promenait autour de lui, en hochant la tête, un regard vague. Il songeait qu’on allait l’arracher de ce logis qui, maintenant, lui semblait le plus beau du monde. Il se disait que c’en était fini de cette humble mais si douce existence que, hier encore, il méprisait et dont, aujourd’hui, il eût tant voulu que rien ne fût jamais changé…
310Puis sa pensée revint, obstinément, à l’exaspérant problème qu’elle s’efforçait en vain de résoudre :
311Pourquoi Devil IV, qui devait sûrement gagner, n’avait-il pas été même placé ? Si seulement il était arrivé le troisième… le sixième… le dixième… mais le dernier !
312Il serra ses poings contre ses tempes.
313— Je sens que ma tête se prend… dit-il.
314— Mon Dieu ! répétait Marie, allant et venant, au hasard, dans la petite pièce.
315— Je vais faire un tour… ajouta le jeune homme.
316Sa sœur eut un geste machinal pour lui barrer le passage.
317— Où vas-tu ? haleta-t-elle.
318— Je te l’ai dit… faire un tour…
319— Ce n’est pas vrai !
320— Quoi ? Oh ! Tu crois que je veux me tuer ? Et le jeune homme eut un rire brisé.
321— Oh ! là, là ! continua-t-il. J’en suis bien incapable, va ! Dans un moment de colère, peut-être, oui, que je me ficherais à l’eau… Mais affaissé, écrasé comme ça, je n’aurais pas ce courage… Je n’aurais même pas celui d’aller me constituer prisonnier ! Non, ma fille, je sors pour être au milieu du mouvement de la rue, parce qu’ici je deviendrai fou… N’aie pas peur… Dans une demi-heure, je rentrerai, bien tranquillement, et quand la police viendra, elle n’aura qu’à me ramasser et à m’emporter comme une loque que je suis…
322Tête basse et bras ballants, il se dirigeait vers la porte.
323— Je t’accompagne… fit la jeune fille.
324— Penses-tu ? Avec la tête que tu as… on ne regarderait que nous…
325— Attends ! Et si j’allais chez les personnes qui m’ont donné du travail ?
326— Pourquoi faire ?
327— Peut-être qu’elles m’avanceraient ces quatre mille francs…
328Georges interrompit avec une exclamation de douloureuse ironie et, sans répliquer davantage, il sortit.
329Marie l’écouta descendre lourdement l’escalier.
330Puis elle tomba sur une chaise.
331Elle se rendait bien compte de l’inutilité des démarches auxquelles, de désespoir, sa pensée s’était arrêtée un instant. Non. Réunir pareille somme en si peu de temps, et même en beaucoup plus, était absolument impossible. Il n’y avait rien à faire. Les choses suivraient leur cours fatal. Georges rentrerait, elle l’avait senti à son accent. Peu après des agents de la Sûreté viendraient. Et le frère qu’elle idolâtrait, l’héritier du nom, serait emmené, menottes aux mains, devant tout le monde, et elle ne le reverrait qu’en prison…
332Deux coups frappés à la porte la mirent brusquement debout, toute glacée.
333— La police… murmura-t-elle. Déjà…
334Ses jambes la portaient à peine quand elle alla ouvrir.
335Dans l’encadrement de la porte, un monsieur apparut. De taille moyenne, mince, élégant, la moustache grisonnante légèrement en croc et un binocle à monture d’or sur le nez, il avait l’air à la fois sérieux et cavalier. À la vue de la jeune fille, il ôta son haut-de-forme et s’inclina correctement.
336— Mademoiselle Cavadis ? dit-il.
337Marie voulut répondre mais sa langue était comme paralysée.
338Le monsieur entrait et continuait :
339— J’ai déjà eu l’honneur de vous voir, mademoiselle… Vous étiez venue me faire vos offres de service…
340La jeune fille retrouva la parole. Elle reconnaissait le visiteur.
341— M. Sneek ? fit-elle.
342— D’Amsterdam… Correspondant, à Paris, de plusieurs journaux hollandais… J’ai été jadis en relation avec M. votre père…
343— Oui, monsieur, et c’est pourquoi je m’étais permis de me présenter chez vous…
344On y voyait mal, car la nuit venait vite, dans l’étroite rue Couston, et Marie, tout en parlant, allumait en hâte la lampe de la petite suspension, besogne que ses mains mal assurées ne menèrent point aisément à bonne fin. Le visiteur ne parut d’ailleurs pas remarquer ce frémissement qui faisait trembler jusqu’à la voix de la pauvre enfant, non plus qu’il ne sembla faire attention aux traces de ses larmes à peine essuyées.
345— Mademoiselle, reprit-il, d’un ton aimable, quand la jeune fille, ayant fini, se tourna vers lui et l’interrogea du regard, j’ai pour ami l’un des directeurs des Galeries Mirabeau et je viens d’apprendre, par hasard, qu’une plainte allait être déposée contre votre frère…
346Marie resta de nouveau sans voix.
347— Si peu que je vous eusse vue, quand vous étiez venu me trouver, cela m’avait suffi pour apprécier votre charme et votre esprit, continua le visiteur avec la même politesse souriante, et, lorsque j’ai su le malheur qui vous menaçait, mon premier mouvement a été de le prévenir…
348Le cœur de la jeune fille bondit.
349— Monsieur ! balbutia-t-elle, en joignant les mains.
350— Et je le préviendrai ! poursuivit le Hollandais, qui ne s’exprimait point seulement en un français fort élégant, pour un étranger, mais, de plus, sans presque d’accent exotique. Seulement…
351Il s’arrêta et élargit son sourire.
352— Seulement ? répéta Marie, cessant de respirer.
353— Eh bien, il faudra que… vous consentiez…
354Il cherchait ses mots.
355La jeune fille s’était brusquement redressée et un flot de sang lui montait au visage. Georges, les agents, la prison, tout cela disparut… Elle ne vit plus que cet homme debout devant elle, chez elle, qui venait de l’outrager…
356Ses traits de belle statue antique soudain figés dans une expression hautaine, elle montra la porte, impérieusement, en prononçant d’une voix raffermie et nette :
357— Veuillez sortir !
358Le coup de cravache de l’insulte suprême avait fait de la pauvre enfant sanglotante une fille altière et glacée.
359M. Sneek, effaré, ou du moins ayant l’air de l’être, recula d’un pas et s’écria avec chaleur :
360— Mademoiselle… Mais vous ne comprenez pas…
361Marie, interloquée, restait le bras en l’air…
362Le Hollandais poursuivit :
363— Comment avez-vous pu penser que je vous manquais de respect ? Oh !
364La jeune fille sentit, au ton de son interlocuteur, qu’elle s’était réellement méprise. Du coup, le rouge gagna jusqu’à la racine de ses cheveux. Et, instantanément, elle se détendit, s’effondra et fut de nouveau la malheureuse éperdue qu’elle était quelques secondes auparavant.
365Le visiteur continuait :
366— Voyons ! Asseyez-vous et écoutez-moi tranquillement…
367Subjuguée par le calme et l’autorité du personnage, redevenu soudain très maître de lui,
368Marie obéissait, et le journaliste expliquait, sans plus hésiter, ni chercher ses mots :
369— Ce à quoi vous devez consentir est des plus simples… Il s’agit tout bonnement de me procurer des renseignements sur ce qui se passe dans certaine fabrique de torpilles…
370Les yeux écarquillés la jeune fille fixait l’auteur de cette étrange proposition, la dernière de toutes celles auxquelles elle avait pu s’attendre.
371— Je voudrais savoir, continua-t-il, à qui cette maison fournit ses engins et combien elle en fournit… Je voudrais aussi et surtout savoir en quoi consiste l’un de ses engins, qu’elle vient de créer, et dont on dit des merveilles… Rien ne vous sera plus aisé que de vous documenter car je me charge de vous faire entrer là en qualité de sténo-dactylographe et interprète… Je sais que le directeur de la fabrique en question est en affaires avec la Grèce et la Turquie et que, pour la correspondance qu’il y a avec ces deux pays, il lui faut recourir à des traducteurs qui habitent des villes voisines… Nous sommes, d’autre part, très bien ensemble… Je n’ai donc qu’à lui parler de vous, et vous aurez la place, une excellente place, où vous serez admirablement et gagnerez au moins deux cents francs par mois, sans compter les gratifications que je vous enverrai en échange des renseignements que vous m’obtiendrez.
372Le Hollandais respira, après cette longue phrase débitée tout d’une haleine, puis il conclut :
373Voilà ce que vous aurez à faire… Vous voyez que c’est aussi facile que lucratif…
374Marie de plus en plus surprise, garda un instant le silence. Puis, peu à peu, elle se rendit mieux compte de ce qu’on lui demandait.
375— Mais, monsieur, c’est de l’espionnage, cela… finit-elle par murmurer, avec un mélange de stupeur et de dégoût.
376M. Sneek se récria.
377— Quelle idée ! fit-il, les mains au ciel. Mais toutes les maisons de ce genre ont ainsi, les unes auprès des autres, des agents secrets qui les renseignent, et jamais ceux-ci n’ont songé à se considérer comme des espions… Ne voyez là, chère mademoiselle, que ce qu’il y a réellement, savoir un procédé qu’emploient tous les grands industriels pour se tenir au courant de ce qui se passe chez leurs rivaux… Que le dit procédé soit, à première vue, peut-être un peu choquant, je ne le conteste point, mais vous connaissez le proverbe : Geschäfte sind Gesch…
378Le journaliste s’interrompit, comme s’il s’était mordu la langue, et reprit vivement :
379— Les affaires sont les affaires ! En matière de négoce, il est admis qu’on ne s’embarrasse pas des mêmes scrupules que dans la vie privée…
380— Mais, monsieur, fit Marie, vous avez parlé de torpilles… Ce ne sont point des choses d’ordre commercial…
381— Je vous demande pardon ! La plupart de ces engins sont fabriqués par l’industrie privée… Ce sont des particuliers qui possèdent les usines Whitehead, Vickers, Armstrong, Schneider et autres… Et c’est un particulier qui possède celle où vous entrerez…
382— Dans quel pays est-elle ?
383— En France… Mais qu’importe ? se hâta d’ajouter le journaliste en voyant un geste de la jeune fille. Il n’y a point de nationalité en ce qui concerne les torpilles… Toutes les maisons que je viens de vous nommer font des affaires avec n’importe quel gouvernement…
384Marie ne semblait point convaincue. Son interlocuteur insista :
385— Et puis, d’ailleurs, quand il s’agirait de torpilles exclusivement françaises, qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous ne l’êtes pas, vous, française…
386— Je le suis de cœur, murmura la jeune Cavadis…
387Le visiteur parut perdre tous à coup patience. Il se leva brusquement et dit avec sécheresse.
388— Soit ! Mettons que vous l’êtes même de naissance, si bon vous semble… Et mettons, par-dessus le marché, que la torpille en question ne soit point dans le commerce… Et, de fait, elle n’y est point… J’aime autant vous le dire tout de suite… Son inventeur la réserve pour la France… Là !.. Et maintenant, continuez à faire du sentiment, si vous voulez… Seulement, ce soir, votre frère couchera en prison !
389Marie retint un cri. L’étonnement et la répulsion causés par le marché proposé lui avaient un instant fait perdre de vue la raison première de ce marché.
390— C’est à prendre ou à laisser, ajouta le personnage, d’un ton tranchant. Vous avez deux minutes pour vous décider.
391Il tira sa montre et attendit. Après s’être montré tour à tour aimable, effaré, puis simplement autoritaire et, enfin, insinuant, il apparaissait, maintenant, dans son vrai caractère, glacial et dur.
392La jeune fille, ses idées tourbillonnantes, jetait autour d’elle des regards affolés. Elle savait que ce qu’on lui demandait était infâme. Mais cette infamie, qu’elle comprenait, elle ne la sentait pas très vivement. Trop d’émotions violentes avaient comme engourdi sa conscience. Et puis, auprès de la déshonorante proposition que, tout à l’heure, elle avait cru lui être faite, elle trouvait maintenant la dernière relativement acceptable…
393M. Sneek remettait la montre dans sa poche et faisait un pas vers la porte.
394— Je consens ! dit Marie.
395— À la bonne heure ! fit le journaliste, reprenant son sourire.
396— La plainte sera arrêtée ?
397— En sortant d’ici, je vais passer aux Galeries annoncer que, dans vingt-quatre heures, Georges Cavadis aura tout restitué… À combien se monte la somme ?
398— Quatre mille francs.
399— Vous viendrez les chercher demain matin chez moi… Et, dans quelques jours, je vous complèterai mes instructions… En attendant, je n’ai pas besoin de vous recommander le silence le plus absolu ? Bien. Maintenant, mademoiselle, il ne me reste plus qu’à vous saluer…
400Et M. Sneek s’inclina et s’en alla.
401La jeune fille l’avait regardé sortir, d’un œil atone. Quand la porte se fut refermée, elle s’écroula à genoux, près de la table, sur laquelle elle se mit à sangloter, le visage dans ses bras croisés…
402— Marie !
403À la voix de son frère, elle eut un sursaut et se releva.
404Georges, toujours aussi pâle et défait, venait de rentrer sans qu’elle l’eût entendu.
405— Tu es sauvé… bégaya-t-elle à travers ses pleurs.
406— Sauvé ? répéta le jeune homme, ne comprenant pas.
407— La plainte sera arrêtée…
408Georges se rappela soudain l’élégant gentleman qu’il venait de croiser dans l’escalier.
409— Ce monsieur que j’ai rencontré en montant… fit-il, saisissant sa sœur par un bras. Il venait d’ici ? C’est lui qui t’a dit ça ? Qui est-ce ?
410— Je ne puis pas répondre
411— Tu ne peux pas ?
412— Non.
413— Mais, enfin, c’est lui qui t’a appris que la plainte serait arrêtée ?
414— Oui… hésita la jeune fille.
415— Et c’est lui qui l’arrêtera ?
416Marie garda le silence.
417— Mais pourquoi fera-t-il cela ? Tu ne veux pas parler ?
418Le pauvre garçon lâchait le bras de sa sœur et faisait un pas en arrière.
419Une horrible pensée lui venait. Cet homme pouvait avoir remarqué la jeune fille, essayé vainement de vaincre son honnêteté et cherché quelque ténébreux moyen d’en venir à bout…
420— Écoute, dit-il, presque bas, depuis que nous avons quitté l’hippodrome, je me suis plusieurs fois demandé s’il n’y avait pas, au fond de cette inexplicable aventure, quelque complot, machiné par je ne sais qui… Mais je ne pouvais y croire, n’en voyant pas la raison d’être…
421Marie, aux derniers mots de son frère, avait eu le geste brusque de quelqu’un dont les yeux s’ouvrent tout à coup à la lumière.
422— Maintenant, poursuivit Georges, la machination me parait évidente et, non moins évidemment, il m’apparait que l’auteur en est le monsieur qui sort d’ici… C’est la raison qui l’a fait agir que je continue à ne pas voir…
423Il regardait sa sœur, à la dérobée, avec des yeux épouvantés.
424Puis il eut un geste d’effroyable menace et ajouta d’une voix rauque :
425— Quel prix a-t-il fait payer son intervention ?
426Marie devina soudain ce qui était venu à l’esprit de son frère. Elle poussa un cri.
427— Georges ! Je te jure que tu te trompes !
428L’accent de la jeune fille l’ayant à moitié convaincu, il osa la fixer, bien en face, et alors il fut complètement persuadé. Et, à son tour, il éclata en sanglots.
429C’était les premières larmes que versait le malheureux depuis le coup terrible reçu à Chantilly. Il s’était abattu sur la table, juste à la place encore mouillée des pleurs de Marie, et son cœur se dégonflait enfin.
430La jeune fille, debout près de lui, une main sur son épaule, disait doucement :
431— Pleure, mon Georges, pleure… cela te fera du bien… L’affreuse idée qui t’a traversé le cerveau, tu ne l’as plus, n’est ce pas ?
432Le jeune homme, secouant la tête, fit signe que non.
433— D’abord, si c’était arrivé, ajouta Marie, je n’aurais pas survécu…
434Le frère hoqueta :
435— Moi non plus…
436— La réalité est heureusement moins horrible, continua la jeune fille. Mais elle est cependant bien triste… Il va falloir nous quitter… Ne m’interroge pas… C’est inutile… Seulement, pour que je m’en aille sans trop d’angoisse, tu vas me jurer d’être un honnête homme, et de ne plus jouer… jamais, jamais.
437Georges se redressa, le visage ruisselant, et étendit la main.
438— Jamais. Je te le jure.