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Article de revue

Gilles Defacque, l’entreprise poétique

Pages 179 à 184

Citer cet article


  • Chemama, S.
(2020). Gilles Defacque, l’entreprise poétique. Nord' 75(1), 179-184. https://doi.org/10.3917/nord.075.0179.

  • Chemama, Simon.
« Gilles Defacque, l’entreprise poétique ». Nord' 2020/1 N° 75, 2020. p.179-184. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nord-2020-1-page-179?lang=fr.

  • CHEMAMA, Simon,
2020. Gilles Defacque, l’entreprise poétique. Nord' 2020/1 N° 75, p.179-184. DOI : 10.3917/nord.075.0179. URL : https://shs.cairn.info/revue-nord-2020-1-page-179?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nord.075.0179


Notes

  • [1]
    Pour une brève notice biographique et une liste de spectacles, voir https://leprato.fr/directeur-gilles-defacque/.
  • [2]
    Entretien du 22 juillet 2019, au Prato. Toutes les citations de cet article qui ne sont pas tirées des livres sont retranscrites de l’enregistrement de cet entretien.
  • [3]
    Rares sont les percées plus lyriques, comme ces quatre vers : « Il pleut des orties / Sur le corps blanc des vierges / Peaux rougies / Il pleut des orties » (Parlures (1), p. 25).
  • [4]
    Et d’ajouter : « Ne pas faire plus de place aux patois par exemple, problème en France, c’est méconnaître ce qui se trame à l’horizontal. C’est méconnaître les gilets jaunes ».
  • [5]
    Extrait de notre entretien. Le surréalisme est la référence littéraire et artistique qui est revenue le plus souvent au cours de cet échange. Étudiant, Defacque avait apparemment beaucoup travaillé sur le surréalisme, et il compare la parole du clown à la « parole automatique ».
  • [6]
    Le mot parlures a d’ailleurs ce sens de langue d’un groupe social ou régional, mais « qui peut être partagée » ajoute Defacque.
  • [7]
    Quand je lui ai fait remarquer cette formulation, Gilles Defacque a tout de suite embrayé sur le premier sens que nous donnions à entreprise : « C’est ma contradiction complète : après avoir été anarchiste dans ma jeunesse, je me suis retrouvé directeur d’un théâtre ; or s’il y a un endroit où la contradiction est manifeste… Là par exemple je sors d’une réunion sur le budget. On est en train de réfléchir à la saison prochaine : c’est-à-dire qu’on rêve, tout en sachant qu’il faut qu’on compte. Un théâtre c’est donc bien une entreprise poétique, paradoxe absolu ! »
  • [8]
    Texte composé à l’occasion de l’exposition « Journal d’un quelqu’un » consacrée à Defacque au Muba, Musée des Beaux-Arts Eugène-Leroy de Tourcoing en 2011.
  • [9]
    Archives personnelles de Gilles Defacque. Transcription partielle : « Le vrai héros de Don Quichotte c’est le Récit, le rythme du Récit, et ce Récit c’est la marche de l’Utopie, pour laquelle il faut se battre. Donc il n’y a pas quelqu’un qui incarne Don Quichotte, mais le récit court comme le Furet et passe d’une bouche à l’autre ou est joué de façon chorale. »
  • [10]
    Même si la quarantaine de pages qui donne son titre au livre est suivie d’un autre texte, intitulé « Créer c’est résister. Variation d’après Deleuze » (p. 49-61).
  • [11]
    J. Gracq, Lettrines, Corti, 1967, p. 27.
  • [12]
    « J’ai commencé devant les oulipiens cet exercice de la rentrée littéraire. Pendant sept-huit ans, on a accueilli au Prato des auteurs de l’Oulipo, et pas des moindres : Jacques Roubaud, Hervé Letellier. Et Robert Rapilly, oulipien lillois, est un spectateur historique du Prato. »
  • [13]
    « Lettre à l’éditeur », extrait du Cahier no 3 (Journal de création du Prato, 2018), consacré à On aura pas le temps de tout dire, p. 4.
  • [14]
    La Rentrée littéraire…, op. cit., p. 57.

1Gilles Defacque est un entrepreneur. Il est connu à Lille pour avoir fondé le Prato. C’était en 1973 ; il le dirige toujours. C’est maintenant un « Pôle national cirque » subventionné, un lieu de création et de diffusion de ce qui se fait de mieux dans le monde du cirque, du cirque d’art, pourrait-on dire, et non du cirque de grand divertissement comme celui qu’on voyait naguère à la télévision. Pour se moquer un peu du label « théâtre national de région », il a baptisé le Prato : « Théâtre international de quartier ». Et c’est vrai : d’une part on peut y découvrir des compagnies étrangères, et d’autre part il rayonne dans le quartier de Moulins, au sud de Lille, depuis son installation là-bas dans une ancienne filature en 1985. Le lieu est souvent ouvert, et Gilles Defacque accueille volontiers les curieux ou les étudiants désireux d’une master class improvisée (mes élèves de khâgne du lycée Faidherbe voisin, par exemple, en novembre 2018). Bon entrepreneur, il veille à l’aménagement de son théâtre, planifie les travaux, supervise la publicité, garde un œil sur les recettes. Et surtout il lui fournit de la marchandise, des spectacles, en tant qu’auteur, metteur en scène ou clown-interprète. Les deux derniers s’intitulaient : On aura pas le temps de tout dire en 2018 et L’Aile du radeau (Don Quichotte à la dérive) en 2019 [1].

2L’œuvre littéraire, publiée, de Gilles Defacque est moins connue. Quelle trace livresque un clown peut-il d’ailleurs bien laisser ? Il a édité cinq « opuscules » (c’est le terme employé pour les deux Parlures), cinq petits livres de poésie loufoque et touchante : La Grand’Maison qu’on rêve (Lille, éd. Mihali, 1994), Fragments d’un discours amoureux sur champ de culture de terrain (Dunkerque, Littoral - Les Nouveaux Dialogues, 2003) peut-être le plus confidentiel, puisque qu’on ne le trouve même pas au dépôt légal de la BnF, Parlures (1) et (2) (Ennetières-en-Weppes - Lille, éd. Invenit - le Prato, 2009 et 2011) et La Rentrée Littéraire de Gilles Defacque (Lille, éd. La Contre Allée, 2014). D’autres viendront sans doute. Il me disait dans un entretien que « pour [lui] la poésie c’est vraiment le creuset », qu’il était même « venu à l’écriture par la poésie » [2], mais n’ayant d’abord pas trouvé d’éditeur, ce fut par le théâtre et l’art du clown qu’il a pu prolonger ce désir de poésie et faire entendre son écriture. En tombant sur ces textes, les spectateurs du Prato ne sont pas vraiment dépaysés, soit parce qu’ils ont déjà assisté à leur lecture, soit parce qu’ils y retrouvent des fragments entendus dans des spectacles – Gilles Defacque recycle. Par exemple le morceau de Parlures (2) intitulé « L’acteur comique », témoignage du pauvre acteur comique de théâtre qui est obligé de se justifier, en famille ou au bistrot, de n’avoir pas été « vu à la télé », devient l’un des numéros de On aura pas le temps de tout dire. La langue est le plus souvent « parlée » [3] : « ‘Créer c’est résister’, me disait-il, c’est même vraiment de l’oral écrit, dit à l’oral puis écrit à partir de l’enregistrement », et même lorsque le processus de création n’est pas exactement celui-là, « j’entends toujours ce que j’écris ».

3Certains titres de poèmes le montrent : l’entreprise poétique de Gilles Defacque est une entreprise lilloise, ou, plus précisément encore, « wazemmienne ». Dans ses textes, on retrouve souvent des évocations de ce quartier, Wazemmes, où il réside, et de son célèbre marché, centre vital de tout l’espace réel et imaginaire de Defacque. Lieu de métissage, lieu de vie, lieu de « parlures » :

4

La vie s’étale sur le marché
La vie désirante sidérante bivouacante baldakante
Sidéraille si « vivante »

5L’extrait est tiré des Fragments… (p. 17), livre présenté comme « un chantier d’un poème d’amour à Wazemmes » (p. 3). Dans le même petit volume, on trouve aussi une liste de souvenirs associés aux Bois-Blancs, autre quartier populaire lillois, du port fluvial de la Deûle. C’est une liste de « Je me souviens », forme poétique importante des dernières décennies (« Je me souviens de l’usine Le Blan aux Bois-Blancs comme d’un paquebot dans la nuit », p. 71). Relisant ces textes, après avoir vécu quatre ans à Lille et avoir récemment déménagé pour Lyon, je retrouve là ce qui reste pour moi l’esprit de la ville : quelque chose de festif et mélancolique à la fois, dans un décor un peu arrêté dans le temps. Quand je lui pose la question de la pertinence d’un regroupement « écrivains lillois, ou écrivains du Nord », Gilles Defacque me répond qu’il a « toujours été embêté avec ça. Dominique Sampiero, par exemple, est-ce qu’il est avant tout du Nord ? Moi j’adore mon patois, ma langue d’origine [4]. Et d’ailleurs je viens de la Baie de Somme, pas du Nord (je suis né à Friville-Escarbotin), mais j’aime beaucoup cette notion de Nord, être au nord de… Et je me sens aussi bord de mer ». Y a-t-il des traces de cet ancrage-là dans les textes publiés ? « Dans le débit plus que dans le lexique, dans le plaisir de parler ».

6Lille et le Nord sont des thèmes, parmi d’autres (comme la bière, ou les bistrots…), mais aussi des positions d’écriture. Et ce sont bien l’écriture, l’émerveillement et la réflexion sur l’écriture et la parole, qui constituent le centre du travail de Defacque. Parlures (1) comporte un étrange sous-titre : « entreprise poétique de publication des écritures de Gilles Defacque ». D’abord l’usage du terme « écritures ». L’auteur s’en explique tout de suite : c’est une référence aux « écritures » de sa mère, « quand le dernier client du café était parti […] il fallait tenir les registres à jour et les comptes » (p. 3). C’est donc l’hommage d’un bon fils, mais aussi une sorte de reconnaissance qu’il n’est que « greffier ou traducteur », plus qu’« auteur » (ibidem). Il y a là d’une part la conscience que dans tout discours parlent d’autres voix que celle du scripteur. Les écritures, ce sont « un peu comme un relevé de choses qui me traversent – il y a Breton qui dit ça quelque part, le côté relevé, noté de l’écriture littéraire » [5]. On voit parfois clairement, par exemple, que Defacque fait résonner d’autres langages : « Je me souviens que “tout ça c’est bien gentil mais on n’a pas qu’ça à faire, ça serait bien d’aller boire un demi” » (Fragments…, p. 73) – l’auteur écrit pour les autres, notamment pour les petites gens du Nord [6]. D’autre part, cela témoigne de la réalité d’un travail poétique marqué très fortement par l’expérience de la scène et de l’art collectif qu’est le théâtre. Le passage de « Chambre d’hôtel à moi » (récit d’une altercation mortelle entre un client d’hôtel et la femme de ménage, dans Parlures (1)) à la séquence correspondante dans On aura pas le temps de tout dire, Defacque le présente comme un « bel exemple de co-écriture », une collaboration avec Eva Vallejo (la metteuse en scène du spectacle), qui aurait « invité » Defacque à expérimenter « des débits » nouveaux.

7Mais dans ce sous-titre de Parlures (1), on relève aussi la place bizarre de l’adjectif « poétique », hypallage. N’attendrait-on pas plutôt « entreprise de publication des écritures poétiques… » ? C’est donc que l’entreprise en elle-même est poétique. Qu’est-ce que cela signifie [7] ? D’abord, la façon dont sont pris les poèmes dans les recueils. Les volumes sont composés de textes d’époques différentes, sans organisation apparente : par exemple, dans Parlures (2), presque tous les textes sont datés et vont, pour l’essentiel, de 1994 à 2011. Ces textes sont également de natures variées : poème presque ordinaire (« Pour Fellini »), court texte narratif (« Maigret (minuscules) »), poème graphique comme celui-ci [8] :

Description de l'image par IA : Lettres stylisées avec texte en français.

8Pour ce travail de typographie et de mise en page, Defacque rend hommage aux éditeurs, qu’il qualifie de co-auteurs de ses livres : « il y a des éditeurs extraordinaires dans la région, toujours plus lucides que l’auteur », me disait-il à propos d’Invenit et de la Contre Allée. Ce sont eux, les éditeurs, qui lui permettent de régler l’éternel problème qu’il rencontre avec « la mise au point » (« La difficulté c’est la mise au point » ; « je suis en panne pour la mise au point de mes manuscrits », répétait-il dans notre entretien). Mais on voit dans les très beaux Cahiers qu’il édite au Prato, qu’il partage lui aussi cette attention à la disposition des mots sur la page.

9L’entreprise poétique, cela signifie aussi que la vie est consacrée à la poésie. Les Parlures rendent compte de l’activité quotidienne d’écriture de Defacque, dans le journal qu’il tient, où se mêlent réflexions, micro-fictions, poèmes, « un chantier d’écriture permanent » dit-il, où le dessin occupe aussi une place importante – une véritable entreprise générale. On reproduit ici une page d’un carnet récent [9], travail préparatoire pour L’Aile du radeau :

Description de l'image par IA : Cahier avec du texte manuscrit en français et des dessins au bas de la page.

10L’opuscule La Rentrée littéraire diffère un peu des autres dans la mesure où il est plus unitaire, plus homogène [10], en reprenant de façon systématique l’exercice auquel se livrait déjà l’auteur dans les Parlures : « Un critique n’a pas pu lire les livres de la rentrée littéraire – il a regardé trop la télé ou il a dormi (au choix). Il invente la liste de 700 livres de la rentrée littéraire ». On n’en trouve que 92 finalement, souvent très drôles, comme celui-ci, choisi aussi pour sa consistance lilloise :

11

Le Merveilleux et la tarte aux pommes : Une fin de repas violente. L’une a fait un Merveilleux, l’autre une tarte aux pommes. La tarte aux pommes est moins applaudie que le Merveilleux. S’ensuit une bagarre où les gâteaux volent de toutes parts. Heureusement la maîtresse de maison pose un GRAND BABA AU RHUM au milieu de la table. Réconciliation générale.
Un roman étonnant. Trois cents pages sur un sujet si mince…
(éditions du Palais Fin – ex éditions de L’bouk a chuq !)

12L’œuvre de Defacque trouve cependant ici une illustration tout à fait précise. Style comique, art de la chute, et surtout littérature de l’ébauche. Aux romans de « trois cents pages », on a compris qu’il privilégiait la forme courte. Mais on pense aussi à ce mot de Julien Gracq : « Un élément essentiel risque de manquer toujours à la critique littéraire […]. Cet élément – sur lequel l’écrivain seul pourrait renseigner – ce sont les fantômes de livres successifs que l’imagination de l’auteur projetait à chaque moment en avant de sa plume » et que l’écriture qui finalise vient constamment gauchir[11]. D’une certaine façon, le travail de Defacque (qui d’ailleurs aime citer Starobinski, dans Portrait de l’artiste en saltimbanque, selon qui « tout vrai clown surgit d’un autre espace, […] il doit nous apparaître comme un revenant ») ne consiste qu’à faire apparaître ces fantômes. L’idée, l’image, l’histoire ne sont jamais prises, mais entreprises seulement, en laissant ouverts tous les prolongements possibles. On ne fait qu’entreprendre, on entame, et cela devient une esthétique à part entière, une esthétique du projet, de l’optation, ou de la liste – et l’on comprend que, dans notre entretien, il évoque volontiers Novarina, ou Rabelais, ou l’Oulipo [12]. Les Fragments… sont un « chantier de poème d’amour », l’auteur aime imaginer des titres (voir le poème « Titres » dans Parlures(1), p. 28-29) et il avoue que, dans l’écriture, « il entre aussi le désir de ne pas finir, le désir que ça continue comme la transe qui me traverse quand le jeu m’investit quand je mène des improvisations dans toutes sortes de conditions qu’est toute une part de ma vie la piste la scène le public le regard des gens… » [13].

13On commençait par qualifier Defacque d’« entrepreneur ». Mais il n’aime pas beaucoup le terme :

14

Résister créer dans créer y a faire aussi on se met à faire
on fait on entre dans ce qu’on fait
on est entreprenant comme on le dit quand on est amoureux
plus qu’entrepreneur
en ce sens le Prato est une création dans son ensemble dans sa vie [14]

15On dira donc que Defacque est un entreprenant.


Date de mise en ligne : 23/06/2020

https://doi.org/10.3917/nord.075.0179