René D’Haultfoeuille, un romancier méconnu ? (1919-2005)
Pages 159 à 172
Citer cet article
- THIRARD, Marie-Agnès,
- Thirard, Marie-Agnès.
- Thirard, M.-A.
https://doi.org/10.3917/nord.075.0159
Citer cet article
- Thirard, M.-A.
- Thirard, Marie-Agnès.
- THIRARD, Marie-Agnès,
https://doi.org/10.3917/nord.075.0159
Notes
-
[1]
Titre repris à l’œuvre d’Ahamadou Kourouma, Les Soleils des indépendances, P.U. de Montréal, 1968..
-
[2]
René D’Haultfoeuille, Aux brebis tondues, Dieu ne mesure plus le vent, Paris, Les Cahiers indépendants, 1978.
-
[3]
Ibid., p. 6, 59, 80, 123, 190.
-
[4]
Ibid., p. 57-68.
-
[5]
Ibid., p. 116.
-
[6]
Ibid., p. 120.
-
[7]
Ibid., p. 140.
-
[8]
Ibid., p. 158.
-
[9]
Ibid., p. 162.
-
[10]
Ibid., p. 164.
-
[11]
Ibid., p. 176.
-
[12]
Ibid., p. 241.
-
[13]
Ibid., p. 244.
-
[14]
René d’Haultfoeuille, Quelle qu’en soit l’amertume, éd. Publi-Nord, Lille, 1984.
-
[15]
Ibid., p. 17.
-
[16]
Ibid., p. 212.
-
[17]
Ibid., p. 266.
-
[18]
Ibid., p. 265.
-
[19]
René d’Haultfoeuille, Et le même soleil, Lille, éd. Publi-Nord, 1991.
-
[20]
Ibid., p. 161.
-
[21]
Ibid., p. 233.
-
[22]
René d’Haultfoeuille, Adieu, Col blanc ! ou Les Tribulations d’un fonctionnaire. Lille, éd. Publi-Nord, 1997.
-
[23]
Ibid., p. 11.
-
[24]
Ibid.
-
[25]
Ibid., p. 18.
-
[26]
Ibid., p. 27.
-
[27]
Ibid., p. 67.
-
[28]
Ibid.
-
[29]
Ibid., p. 85.
-
[30]
Ibid., p. 13.
-
[31]
Et le même soleil, op. cit., dédicace en hors-page.
1René D’Haultfoeuille naquit à Arras le 30 décembre 1919 mais vécut la plus grande partie de sa vie à Lille. Après avoir connu une carrière d’officier pendant la Seconde Guerre mondiale, il séjourna plus d’une quinzaine d’années dans l’actuel Burkina-Faso et dans le Sud du Mali en compagnie de son épouse Juliette. Près de Bamako, il exerça des fonctions de « gouverneur » administratif d’une région et de « commandant de cercle » ; c’est ainsi qu’il s’intéressa à l’ensemble des patrimoines culturels et locaux, souvent mésestimés à l’époque, et à la culture des Bambaras en particulier. Il était amateur et collectionneur de masques africains et la galerie Mischkind à Lille exposa certaines de ces œuvres dignes de ce qu’on appelle désormais les Arts premiers. De retour dans le Nord de la France après Les Soleils des indépendances [1], et la décolonisation dans les années 1960, il s’installe à Lille puis à Lambersart avec sa famille et occupe à la Préfecture du Nord jusqu’à sa retraite les fonctions de directeur de préfecture. Il exerça aussi bénévolement certaines responsabilités. C’est ainsi qu’il fut président de l’Association Artistique de la Préfecture du Nord, administrateur de l’Union départementale des syndicats d’initiative, et secrétaire général de l’Université populaire à laquelle il se dévoua en compagnie de son ami, Jean Lévy. Il fut aussi l’ami de Guy Debeyre, recteur de l’Académie de Lille.
2Il était peintre autodidacte avec un certain talent proche des Expressionnistes, il participa à de nombreuses expositions, soit dans le cadre d’un groupe, soit à titre individuel. L’Hospice Comtesse fut souvent le lieu d’accueil de ces expositions inaugurées par le recteur Debeyre ou le président Lévy, ses amis. Il était aussi l’ami d’Arthur Van Hecke qui fit de lui un portrait que nous reproduisons à la fin de ce texte. René D’Haultfoeuille excelle dans l’art de la miniature, révélant ainsi une soif du détail et sa passion pour les paysages du Nord. Ses aquarelles relèvent de la même source d’inspiration ainsi que ses tableaux. Il aimait à peindre l’eau et les réverbérations de la lumière, en particulier dans ces territoires entre mer et terre, les Moers, terres qu’il connaissait bien et qu’il chérissait d’autant plus qu’il y passait la période estivale dans sa villa de Bray Dunes. Ce que l’on sait moins, c’est que René D’Haultfoeuille, passionné par la langue française et sa sauvegarde, fut aussi un écrivain. Il est l’auteur de quatre romans et de deux essais, sans doute injustement tombés dans les oubliettes de l’histoire littéraire de notre région. Cet article a donc pour modeste objectif de les faire mieux connaître et reconnaître et de proposer une nouvelle forme de réception au lecteur contemporain.
3Le premier roman parut en février 1978 aux éditions Les Cahiers indépendants à Paris sous le titre Aux brebis tondues, Dieu ne mesure plus le vent [2]. Le titre mérite quelques commentaires et sonne comme un contrat de lecture. Il s’agit en l’occurrence d’une subversion du proverbe biblique bien connu et extrait du Livre de Job : « Aux brebis tondues, Dieu mesure le vent ». Il faut se souvenir que Job garde sa confiance en Dieu même lorsqu’on l’imagine malade et ruiné, abandonné de tous sur son tas de fumier, ce qui correspond à une image digne d’Épinal. Dieu ne nous soumettrait donc pas à des épreuves au-delà de nos forces ! Il faut bien constater que René D’Haultfoeuille remet en cause cette vision optimiste de la destinée humaine. Le livre de 250 pages est illustré par plusieurs artistes dont Van Hecke, Costenoble, Bocquillon, d’une manière plutôt réaliste et certaines images sont d’une noirceur inquiétante [3]. Le roman, inspiré par le vécu africain de l’auteur, relate l’histoire d’un homme qui est atteint au plus profond de sa chair par un mal incurable et contagieux qui le conduira à être abandonné de tous et à mourir dans la solitude : la lèpre.
4Le livre se divise en trois parties. La première partie commence in medias res par l’arrivée du héros à Paris dans un hôtel minable. Il s’agit d’un fonctionnaire français aux revenus apparemment modestes, homme marié et chef de famille qui vit sa vie professionnelle en Afrique de l’Ouest dans des conditions climatiques assez éprouvantes. Lors d’un retour en France, après une période de vacances en famille dans la ville de Banyuls, il remonte à Paris pour y subir la visite médicale annuelle obligatoire avant d’être autorisé à reprendre son poste dans ce territoire dit d’outre-mer, euphémisme qui remplace le vocable de colonie déjà remis en cause dans les années 1950. Lors de cette visite décrite de manière plutôt humoristique, à l’image de la consultation médicale qui attendait les appelés avant le service militaire lors du conseil de révision, il apprend qu’il est atteint de la lèpre. Son univers s’effondre alors. L’humour et le comique troupier du refrain « Au suivant » qui rythme une série de portraits, assez féroces, des divers patients qui font la queue devant le médecin militaire, laisse place assez vite à un dialogue en suspense inauguré par un « attendez ». Ce rappel tonitruant, alors que le héros montre son dos en se rhabillant et se croit apte à un nouveau départ vers l’Afrique, sonne comme un ordre et se poursuit par une série de coups d’épingle qui débouche sur le verdict inéluctable lié à l’apparition d’une tache et à l’insensibilité des zones ainsi sondées : la lèpre [4].
5La seconde partie commence par un glissement progressif dans le point de vue narratif : on passe d’un récit hétérodiégétique à un récit homodiégétique et à une chronologie rétroactive. Le héros s’interroge sur son passé et de manière introspective recherche dans quelles circonstances il a pu attraper la lèpre. Il apparaît que c’est au cours d’une mission dans un canton lointain de la circonscription dont il a la charge que, sur ordre de son administrateur, il a entrepris le recensement des populations locales de la région de Koullou. Après un déplacement éprouvant à pied, étant donné l’impossibilité de se rendre en camion dans cette province perdue au sud du Mali, il est en contact direct avec un chef de village atteint de la lèpre et dont il doit serrer la main ou plutôt le moignon. Le voyage jusqu’au village donne lieu à un récit d’aventure réaliste et bien documenté évoquant les difficultés d’une tournée en pleine brousse, avec des étapes forcées, la marche à pied dans un milieu naturel et humain plutôt hostile, en compagnie de quelques porteurs. Les épreuves sur le chemin sont nombreuses : faune plutôt dangereuse, agression des moustiques et des mouches tsé-tsé, marigots peuplés de serpents et enfin franchissement difficile d’un fleuve en crue à dos d’homme avant l’arrivée dans ce village de Kassola où les lépreux sont nombreux. Le lecteur entre ainsi de plain-pied dans ce territoire hostile et étranger qu’il ne connaît le plus souvent qu’à travers l’action humanitaire de Raoul Follereau. Le processus d’identification est renforcé par l’emploi de la première personne :
C’est un moignon informe que le chef de village place brusquement dans la main que je lui ai tendue. Un frisson désagréable me parcourt le corps et je sens physiquement tous mes poils se hérisser. Un lépreux. Un rapide coup d’œil d’ensemble me le confirme. Les pieds ou ce qu’il en reste, car les doigts ont disparu, sont entourés de chiffons dégoûtants fixés à la cheville par quelques bandelettes… La figure est telle qu’en un instant je l’avais imaginée : à la place du nez, deux trous béants. Une oreille aussi a disparu… Et pourtant sur cette face que la maladie a horriblement mutilée semble s’épanouir un sourire sans joie, le sourire sans joie d’une bouche sans lèvres [5].
7On revient ensuite à la troisième personne mais selon un point de vue interne, celui des pensées du héros à la recherche désespérée d’une explication rationnelle au mal qui l’atteint.
Et peut-être était-ce là qu’il avait contracté la lèpre ; car le lendemain lorsqu’il commença le recensement et que toutes les personnes valides du village furent rassemblées sur la place, il s’aperçut que, non seulement de nombreux habitants étaient lépreux, mais que d’autres étaient atteints d’onchocercose [6]…
9Le récit de la tournée reprend ensuite dans un style exotique invitant le lecteur au voyage. La description du village de Boukolo, village plus prospère et plus développé, permet l’évocation de l’arbre à palabres, des fêtes traditionnelles avec chants et danses, de l’accueil du chef de village, de l’échange inévitable des cadeaux. Le fonctionnaire français doit remettre un fusil d’honneur au chef du village pour récompenser sa loyauté envers la mère patrie, fusil censé rappeler à l’intéressé « tout le prix que la France attache à la collaboration de tels hommes » ! Le héros est cette fois reçu avec faste en tant que représentant de l’État et adjoint au « commandant de cercle » : on lui octroie pour son hébergement provisoire une case à étage, privilège réservé aux hôtes de marque. Un banquet à l’africaine est décrit avec retour au récit homodiégétique. Mais qui dit accueil honorable d’un hôte de marque en Afrique dit aussi cadeau particulier, très particulier en l’occurrence. En effet après de multiples discours et force libations, sans compter les chants et les danses plutôt dénudées du chœur des vierges, le héros, qui a regagné péniblement sa case, trouve dans sa couche un cadeau à l’africaine, cadeau qu’on ne peut refuser sous peine d’insulter son hôte, cadeau qu’il faut bien honorer : une femme nue dans sa couche ! Incapable d’assumer ses responsabilités compte tenu de sa fatigue et de son ébriété, le représentant de l’État français doit se contenter de baisers et d’étreintes en espérant que la jeune vierge restera discrète sur son impuissance.
Et dans mon crâne qu’un forgeron de village s’obstinait à prendre pour une enclume, les coups de marteau scandaient « son sexe mou comme un chiffon, son sexe mou comme un chiffon » [7]…
11Or cette aventure sexuelle ratée, décrite de manière métaphorique et quelque peu comique, implique des attouchements et des embrassades qui pourraient être aussi à l’origine de la contagion. Le héros poursuit pourtant ses investigations et reconnaît qu’il a aussi pu être contaminé lors de ses fréquents bains de foule dans les marchés de Bamako. Poursuivant son enquête et ses divagations dans le monde des souvenirs, il se rappelle d’autres missions, en particulier au Soudan, impliquant l’organisation et la participation à la visite officielle d’une léproserie. Au cours de cette visite, il a rencontré beaucoup de ces lépreux et les miasmes environnants pourraient aussi expliquer l’apparition de la lèpre. La description des lépreux et les conditions d’hygiène de ce lazaret donnent lieu à quelques passages descriptifs qui tiennent à la fois du réalisme et du naturalisme :
Mais sur lui aussi, les mouches s’étaient posées. Non seulement, lors de cette visite, mais tout le temps, partout, en ville, en brousse, en forêt et sur le fleuve. Agressives lorsque l’orage menaçait, elles pénétraient partout dans la bouche, dans les oreilles, dans le nez, déposant ici ce qu’elles avaient amassé là. Véhicule de tous les microbes et virus, c’était peut-être une mouche qui l’avait contaminé venant déposer sur ses muqueuses les souillures qu’elle avait recueillies sur celles d’un lépreux [8].
13Après cette quête-enquête assez vaine, le héros est qualifié dans un leitmotiv lancinant par la répétition du mot « petit » mais la généralisation exprimée par l’emploi du pronom « on » peint un tableau plutôt désespéré de l’humanité et de son destin :
On est un petit bonhomme avec de petits besoins et de petites ambitions, avec de petits bonheurs et de petites désillusions, avec de petites amours et de petites haines, menant une petite vie pour finir dans une petite boîte [9].
15« Le petit bonhomme » s’interroge sur l’avenir et cette seconde partie se clôt sur une série d’interrogations qui sont comme un prélude à la troisième partie du roman, la série de questions apparaissant comme autant de possibles narratifs :
Accepterait-il avec résignation l’épreuve qui lui était envoyée ? Se révolterait-il contre une injustice par trop criarde du sort ? Était-il de force à voir chaque jour ses forces décliner, son état physique se délabrer ? Aurait-il le courage d’accepter que d’autres suivent, jour après jour, d’un œil curieux ou inquiet les ravages de la maladie ? Mais d’abord aurait-il le courage d’annoncer à sa femme et à ses enfants le mal dont il était atteint ? Et s’il ne l’avait pas, aurait-il la force de garder un front serein, de rester égal à lui-même, d’être un homme [10] ?
17La troisième partie comprend cinq chapitres qui sont autant de réponses à ces questions quasi existentielles et qui vont mener jusqu’à la solution finale à la fois prévisible et imprévisible. Le héros s’interroge sur l’attitude à avoir vis-à-vis de ses proches et réfléchit à son destin en ponctuant chaque début de chapitre d’un refrain qui sonne cette fois le glas sans effet comique : « il alluma une première cigarette et… ». Cette suite de cigarettes allumées donne lieu à un décompte morbide qui va entraîner le lecteur jusqu’à la dernière cigarette, celle du condamné à mort. Le héros dont on apprendra in fine qu’il a pour nom M. Tetigne mais qui demeure dans un certain anonymat tout au long du roman, examine toutes les solutions possibles face au destin qui le frappe. Avec une cruelle lucidité il envisage dans un premier temps la réaction de ses proches et de ses amis : stupeur et peur, peur d’avoir été eux aussi atteints de la lèpre, peur de la contagion, isolement progressif du pestiféré jusqu’à l’abandon pur et simple dans une maison spécialisée, le Valbonne. Il envisage avec un humour noir la perte progressive de ses facultés et la destruction inéluctable de son corps dans ce mouroir !
Car allez donc jouer aux cartes lorsque vous n’avez plus de doigts. Pour lire, on peut tourner les pages d’un livre sans doigts ; ceux qui avaient l’habitude d’humecter le bout de l’index saliveront sur leur moignon. Pour manger, il doit être possible de fixer sur l’avant-bras une fourchette ou un couteau à l’aide d’une sangle ou d’un élastique. Mais pour jouer aux cartes, il faut des doigts [11].
19La partie de cartes et la partie de dames ainsi décrites provoquent un rire que l’on pourrait qualifier de sardonique.
20Face à cette perte progressive de la vie, le héros cherche une solution ou plutôt en envisage plusieurs successivement : tout avouer, ne rien dire, attendre mais prendre des précautions. En fin de compte, plutôt que d’être confronté directement à ses proches et surtout à sa femme, dont il craint les reproches égoïstes, il prend l’initiative d’écrire une lettre ou plutôt un brouillon sans cesse raturé au fil de ses tergiversations que le lecteur suit pas à pas et qui contient plus de trois pages, lettre qu’il finit par déchirer. À la cinquième cigarette, le héros déchire aussi tous ses papiers personnels et en vient à la solution radicale que le lecteur devine au fil des pages : le suicide ! Oui, mais un suicide réussi qui serait déguisé en accident. Les cigarettes se succèdent encore au fil de la liste exhaustive des divers suicides potentiels : provoquer un faux accident de voiture, une fausse noyade, se faire écraser par un train ! Après cet inventaire morbide, le héros choisit le métro et organise une bousculade qui lui fait perdre l’équilibre quand la rame arrive et que son « baise-en-ville » tombe sur le quai. Le style direct permet de suivre les réactions diverses des témoins pleins de pitié mais le plus souvent indifférents, voire furieux d’être retardés par cet « incident » tandis que la police classe assez vite l’affaire reprise dans la presse par un bref article dans la rubrique des faits divers sous le titre lapidaire : « Effroyable accident dans le métro [12]. » Ce bref article, digne de la rubrique des Chiens écrasés, est ponctué en majuscules par la première fin possible du roman : IL AVAIT GAGNÉ !
21Mais le récit rebondit sur un ultime chapitre qui correspond à une spirale infernale ; la veuve reçoit post mortem une lettre du médecin-chef du service administratif du ministère de la France d’Outre-mer, lettre adressée à Monsieur Pierre Tetigne, dont le lecteur découvre enfin le nom et le prénom. Comme dans une nouvelle, la fin est donc à la fois prévisible et imprévisible. Compte tenu du caractère méticuleux de l’administration française, le héros aurait dû prévoir ce suivi médical qui fait échouer sa tentative de fin honorable et courageuse. La réaction de son épouse, selon le portrait qui en est esquissé dans les chapitres précédents, est donc attendue :
« Comme d’habitude ! Lépreux ! Suicidé ! Lâche, lâche ! »
Pas de regrets superflus, pas de regrets, tourner la page. Aviser, penser aux enfants, à elle-même, se faire visiter sans tarder, vite, vite. Pas de temps à perdre [13].
23Le style lapidaire de la veuve, pas encore joyeuse, laisse place aux derniers mots du roman qui répondent en un écho lugubre au cri de triomphe de l’avant-dernier chapitre : IL AVAIT PERDU.
24Ce premier roman est donc protéiforme. Il se présente d’abord comme une invitation au voyage : les aventures africaines vécues par ce héros ou plutôt cet anti-héros donnent lieu à des descriptions à la fois précises et exotiques très documentées sur les traditions du Mali. L’œuvre se veut réaliste et les lieux sont le reflet de la réalité géographique, les personnages pourraient vivre sous l’arbre à palabres cher aux griots car René D’Haultfoeuille a un talent de conteur. La description de la maladie s’apparente au naturalisme dans sa précision à la fois scientifique et morbide, voire dans son débordement de détails scabreux. Ce premier roman tient aussi de la nouvelle dans sa relative brièveté et la fin sonne comme un coup de fouet à la fois prévisible et imprévisible. Mais il s’apparente surtout au récit d’une vie, vie d’un personnage ordinaire emporté par le destin et qui se livre à une introspection amère sur son entourage et sur l’humanité. Cette amertume se retrouve dans les autres œuvres.
25Les deux romans suivants ont pour objet la Seconde Guerre mondiale et, sans former au sens propre un diptyque, ont pour héros deux personnages dont les noms sont trop proches sur le plan phonique, l’un s’appelant Hatier et l’autre Haltier, pour qu’on y voie un simple hasard. Tous deux plongent leurs racines dans la vie même de l’auteur sans être pour autant des personnages autobiographiques. Le premier de ces romans paru en 1984 aux éditions Publi-Nord est intitulé Quelle qu’en soit l’amertume [14]. Il met en scène un notable quinquagénaire vieillissant roulant en DS, ce qui montre une certaine forme de réussite sociale. Celui-ci, dans les années 1970, mène une sorte de recherche du temps perdu en revenant, des années après les événements de la Seconde Guerre mondiale, dans la plaine de Flandre où il a combattu. La première partie s’intitule « Bergues », ville où il a débarqué en septembre 1944. Le héros est alors un jeune lieutenant « du genre candide et joufflu, craintif et timide [15] » tandis que son ami Renard est décrit comme « buveur, bretteur et sans vergogne ». Le héros ou plutôt l’anti-héros évoque cette campagne de 1944, campagne dérisoire où la lâcheté est plus présente que le courage, chacun cherchant à sauver sa peau. Témoin d’un massacre horrible, décrit de manière réaliste, Hatier se souvient d’avoir eu honte de son poste somme toute tranquille d’officier d’État-major tandis que d’autres se faisaient tuer. Il se remémore les amours vécues à l’arrière du front et toutes ces filles, Odette, Françoise, Jeannette, aux étreintes faciles et sans avenir.
26Le héros, de retour sur les lieux de sa jeunesse, poursuit son pèlerinage et arrive à « Bourbourg », titre de la seconde partie : il continue à évoquer les bons moments comme les souvenirs douloureux, en particulier le remords face à l’accident dans lequel était mort bêtement tout un groupe de permissionnaires, accident pour lequel il avait été chargé de faire un simple rapport administratif dépourvu d’émotion. II dépeint aussi les ravages des amours faciles et la « chaude pisse » qui atteint les troupes, ce qui semble poser plus de problèmes que les combats eux-mêmes. On a donc une volonté de la part de l’auteur de décrire avec une fureur plus basse, proche parfois du burlesque, la fin d’une guerre que l’on voudrait héroïque mais qui ne l’est pas.
27Dans la troisième partie qui s’intitule « Loon plage », nous suivons le héros dans sa quête du temps perdu au fil des déplacements vécus à la fin de la guerre par le P.C et l’État-major. Il voit et vit la mort mais en quelque sorte comme un témoin de l’arrière, sans réel pouvoir sinon celui du constat a posteriori, lors du drame qui touche un hôpital de fortune détruit par un obus. Lui qui se voudrait héroïque s’occupe pendant ce temps de régler de petits problèmes de permissionnaires, « soldats du bataillon, désireux de faire remarquer qu’ils étaient eux au front et que contrairement aux planqués de l’État-major, ils se battaient et avaient déambulé à Lille, qui rue Nationale, qui rue de Béthune, qui rue Léon Gambetta en portant fièrement leurs armes [16] », scandale dont le jeune Hatier sera tenu pour responsable.
28La dernière partie a pour titre « Dunkerque » et cette dernière étape correspond à la fois au vécu du jeune lieutenant Hatier et à la fin de la quête du temps perdu de ce « quinquagénaire, légèrement bedonnant, au crâne dégarni et sobrement vêtu qui, après être sorti lentement de sa DS aux chromes étincelants, en refermait la porte avec précaution », bien loin du « jeune lieutenant de vingt ans en battle-dress qui sautait en marche d’une Opel camouflée sans même prendre la peine d’en claquer la portière [17] ».
Ainsi qu’on le lui avait conseillé, Rémi rangea sa voiture place Jean Bart, au pied de la statue équestre qui, paraît-il, en 1944, était restée debout au centre d’un amoncellement de ruines. Paradoxalement il n’était jamais jusqu’à présent entré à l’intérieur de Dunkerque. Il n’avait même pas eu l’occasion de participer le 18 mai 1945 au premier défilé militaire de l’après-guerre, puisque, à cette date, il avait déjà rejoint sa nouvelle affectation à Paris [18].
30Cette dernière partie, empreinte d’amertume, justifierait à elle seule le titre. Le héros finit par fuir la cérémonie de commémoration officielle qui doit regrouper les anciens combattants et cette recherche du temps perdu s’achève sur le désenchantement d’un homme qui, bien qu’ayant fait une belle carrière, a l’impression d’avoir perdu sa vie et n’y trouver aucun sens. Guy Debeyre dans la postface de ce roman écrit :
Cette amertume qui le brûle atteint son paroxysme à la fin de l’ouvrage et détruit petit à petit notre héros. « Il se décomposait » constate l’auteur. En effet l’ex-lieutenant est désespéré à l’évocation des joies du passé. « De la source même du plaisir, avait déjà écrit Lucrèce, surgit je ne sais quoi d’amer qui jusque dans les fleurs prend à la gorge ». Mais il est désespéré tout autant de l’avenir « plein de menaces ». Fallait-il encore vivre demain ? Pourquoi s’opposer à la lente hémorragie du temps ?
32C’est pourquoi le troisième roman apparaît bien comme le second volet de ce diptyque correspondant à une sorte de flash-back et de retour non pas vers le futur mais dans le passé. Et le même soleil [19], paru aux éditions Publi-Nord en 1991, met en scène un certain Robert Haltier, qui, alors qu’il n’est qu’un jeune homme au début de la Seconde Guerre mondiale, va se trouver confronté à des choix qui rejoignent ceux vécus par l’auteur lui-même. La première partie intitulée « Saint Pé de Bigorre » met en scène l’aspirant Haltier qui entre aux chantiers de jeunesse sans trop se poser de questions et se préoccupe simplement d’assurer la formation de jeunes, soucieux d’accomplir ainsi son devoir envers la patrie et de mener une vie saine et sportive au sein d’une nature préservée. Tous ces jeunes volontaires dans ces camps s’entraînent physiquement en espérant que peut-être un jour ils pourraient être utiles à la patrie. L’aspirant Haltier, devenu le « chef » Haltier, vit des années de bonheur et de sérénité au début de cette période pourtant troublée. Or la fin de l’année 1942 va perturber ce bonheur tranquille. « À l’image exaltante et unique qu’il avait toujours en mémoire, celle de l’immense Gaulois tenant par l’épaule un jeune au garde-à-vous et au bas de laquelle figurait la légende France toujours venait de se substituer » celle des affiches pour le S.T.O. [20].
33Cependant la métamorphose de ces camps de jeunesse en chantiers sous l’autorité allemande ne semble pas dans un premier temps inquiéter le jeune aspirant qui rejoint sa nouvelle affectation à Lescar, petite bourgade proche de Pau qui jouxte une base aérienne ennemie, d’où le titre de la deuxième partie du roman : « Lescar ». Mais le doute s’installe progressivement dans l’esprit du jeune chef Haltier et grâce à la rencontre de deux hommes, un jeune lieutenant du train et un chef d’escadron, son destin va basculer. Il comprend qu’il a pris le chemin le plus facile mais qu’une autre voie est possible. Il découvre alors l’existence d’un certain de Gaulle dont il n’avait pas entendu parler, l’émergence d’une résistance à l’occupant et prend conscience de son devoir. Il écoute l’appel du jeune lieutenant :
Jusqu’à présent dans les chantiers de jeunesse, vous avez eu l’impression d’être libre, maintenant, ici, à Lescar, vous ne pouvez pas ne pas commencer à comprendre que vous êtes sous la botte allemande [21].
35Haltier va y répondre présent et s’engager. Sa vie va basculer. Dès lors le jeune homme va s’engager dans la résistance avec la force de sa jeunesse et ses compétences de chef. Participant à des activités de renseignement concernant cette base aérienne ennemie, il risquera sa vie, devra rejoindre la capitale pour échapper à une arrestation et ne pas mettre en péril le reste du réseau. La dernière partie du roman est donc intitulée « Paris ». Ce choix le conduira bien entendu à l’arrestation, à la torture et à la mort.
36Ce roman est quasi autobiographique même s’il est rédigé à la troisième personne. Haltier est le double romanesque de l’auteur. Toutes les conquêtes féminines évoquées par le héros semblent cependant relever davantage de la création romanesque ou du fantasme et il est vrai que notre auteur, contrairement au héros, échappa à la mort. Mais dans la préface de l’ouvrage, Jean Lévy rappelle à juste titre que « René D’Haultfoeuille fut successivement officier, chef des chantiers de jeunesse puis résistant, ce qui lui a permis d’aborder ce sujet en pleine connaissance de cause ». Dans la dédicace il est d’ailleurs fait mention des remerciements de l’auteur à ses amis des Chantiers de jeunesse et de la Résistance qui l’ont aidé dans la rédaction de ce roman. Quant au recteur Guy Debeyre, il conclut la postface en ces termes :
Dans ce livre qui arrive à son heure, le lecteur attentif découvrira comme il peut être facile de déceler son devoir et de l’accepter normalement. Il retrouvera dans ce diptyque l’image de deux mondes que la France a connus entre 1940 et la Libération : d’une part le monde de la passivité qui obéit et subit, d’autre part le monde de la révolte qui agit et s’engage jusqu’à la mort.
38En matière d’engagement, le dernier roman intitulé Adieu, Col blanc ! ou Les Tribulations d’un fonctionnaire [22], paru aux éditions Publi-Nord en 1997, marque une sorte de rupture et de retour à une vie plus banale. Il commence comme un récit apparemment autobiographique à la première personne, mais ce prologue correspond en fait au discours que le héros Rémi Hautier prononce lors de la cérémonie de son départ à la retraite. Le ton relève d’un humour caustique et fait même référence à Pierre Dac en ces termes :
Celui qui dans la vie est parti de zéro pour n’arriver à rien dans l’existence n’a de merci à dire à personne [23].
40Cette férocité va de pair avec un goût évident pour la littérature et une citation d’Edmond Rostand remplace celle de l’humoriste :
À la réflexion, j’ai préféré celle qu’Edmond Rostand met dans la bouche de Cyrano de Bergerac : ne pas monter bien haut peut-être mais tout seul [24].
42Le ton est donné et la suite du roman, malgré le retour à la 3e personne, sonne comme une revanche et la volonté de régler quelques comptes. Il se déroule en trois parties au gré des périples, pour ne pas dire des tribulations, vécus par ce fonctionnaire de Préfecture lors de son retour en France après la décolonisation des années 60, au fil de différentes affectations.
43La première partie est intitulée « Chartres », première ville où se trouve affecté Rémi Hautier à son retour d’Afrique. Lui qui avait émis le vœu d’une affectation dans le Midi de la France se retrouve dans l’Eure et Loir. L’accueil est glacial dans tous les sens du terme, ou du moins vécu comme tel par le héros qui se pense mésestimé et même humilié, lui qui était considéré comme un chef et respecté au Mali et au Soudan. Les portraits des fonctionnaires de la Préfectorale sont féroces, en particulier celui d’un petit chef nommé Bousquet qui semble plus un ennemi qu’un collègue :
Il était non pas obèse, mais massif, comme une statue à peine dégagée du bloc primitif. Un cuir épais, blême ; chaque pore béante prête à distiller sa goutte de sueur. Des cheveux clairsemés en boucles d’un gris roux, de petits yeux vifs à demi enfouis entre sourcils broussailleux et pommettes proéminentes, le tout surmontant une moustache en balai de cabinet [25].
45Le style métaphorique fait souvent place à la caricature. Guy Debeyre dans sa postface souligne « un style alerte, précis, descriptif, réaliste », qui rappelle les portraits de La Bruyère. La charge en est souvent virulente, aussi bien pour les portraits féminins que pour les masculins. Même les descriptions des lieux, qu’affectionne pourtant notre peintre-écrivain subissent le même traitement au vitriol. La description des locaux de la Préfecture en est un exemple :
Le brun caca des soubassements des murs et des escaliers s’écaillait ; les fenêtres donnaient sur une sombre ruelle et leur peinture paraissait en rébellion contre le bois de châssis [26].
47Rémi Hautier vit donc la routine du quotidien, la lourdeur de la bureaucratie française et le poids de tâches souvent sans intérêt quand elles ne sont pas absurdes.
48Dans la grisaille de cette existence monotone où plane de manière permanente l’ombre du désenchantement, une éclaircie se produit enfin et permet de passer à la deuxième partie du roman intitulée « Lille ». Cette fois l’accueil est plus chaleureux et notre ville a droit à des descriptions plus flatteuses, mais toujours aussi précises. Une déambulation romanesque permet même au lecteur initié de suivre un parcours digne d’un guide touristique depuis la gare jusqu’à la préfecture :
C’est par un soir de novembre au crépuscule qu’il arriva à Lille… Petit à petit le brouillard qui paraissait monter du sol s’épaissit d’un seul coup et le crachin commença à tomber. Il entra dans un des nombreux établissements de la rue Molinel pour y prendre un demi. Le débit de boissons était bondé et il eut quelques difficultés à s’approcher du comptoir. Les habitués étaient comme chaque soir venus chercher un peu de chaleur humaine et y écouter toutes les précieuses nouvelles qu’on apprend dans les cafés [27]…
50Le lendemain matin, il découvre le centre de Lille :
Dans le calme de la matinée il se dirigea en flânant, des environs de la gare où il avait pris une chambre vers la Grand-place au centre de laquelle est dressée une colonne d’un personnage drapé dans une tunique ancienne et coiffé d’une couronne. C’était manifestement le cœur de la ville car elle est environnée de petites places autour desquelles s’élèvent des édifices prestigieux [28].
52Malgré les brumes nordiques, le héros trouve une forme de bonheur tranquille dans la capitale des Flandres. Les gens du Nord trouvent donc grâce aux yeux du héros qui verra sa carrière évoluer de manière plus positive. Il est nommé chef de division, fonction qu’occupa l’auteur lui-même, ce qui met fin à une période de purgatoire. Ce poste est bien entendu plus valorisant et implique davantage de responsabilités. Le héros vit des moments heureux au milieu de ces gens du Nord qu’il apprend à aimer, ce qui n’exclut pas d’en croquer une série de portraits souvent féroces ! Le caractère festif de notre région est souligné. La description de la cérémonie du Nouvel an, sorte de rituel de toutes les administrations, est ainsi l’occasion d’une sorte de comédie humaine qui balaie d’un regard acerbe toute une société lilloise, depuis le personnage de l’huissier en passant par quelques notables jusqu’aux plus haut gradés. Nul n’est épargné : et la métaphore finale empruntée au monde animalier africain est pour le moins féroce :
L’huissier planté à la porte de la salle devait être un ancien lutteur reclassé dans l’administration par quelques mystères des emplois réservés… D’une courte inclinaison de tête il conduisait les invités devant le préfet et sa femme et les laissait ensuite, après une courte pause, se diriger entre les panneaux de glace et les vases de fleurs vers la longue table chargée de boissons et de toasts divers. Lourds et bruyants ils faisaient penser à des éléphants se pressant et se bousculant autour d’un point d’eau qu’ils auraient peur de voir tout à coup s’assécher. Il y avait là quelques solitaires hargneux et féroces. Il y avait aussi plusieurs éléphants de chantier, travailleurs, courageux, obstinés. Il y avait surtout un grand nombre d’éléphants de cirque, intelligents, cabochards, brillants mais poseurs et accrocheurs, terriblement arrivistes et férocement égoïstes [29]…
54Les tribulations du Col blanc se poursuivent ainsi bon an mal an jusqu’à ce que sonne l’âge de la retraite. Le recteur Debeyre résume ainsi le point de vue du lecteur dans la postface :
Tout au fil de cet ouvrage, si agréable à parcourir, le lecteur peut facilement se retrouver dans certains passages et évoquer des situations insolites qu’il a lui-même vécues.
56L’impression dominante à la lecture de ce dernier roman, malgré ce jugement plutôt favorable, demeure cependant celle du désenchantement, lequel transparait dans le bilan final d’une vie à l’aube de la retraite :
Mais je suis arrivé à cette minute où le train va siffler une dernière fois pour annoncer le départ, où l’on s’aperçoit que l’on n’a presque rien dit et qu’il n’est plus temps de le dire [30].
58La dernière partie du roman intitulée « Ici ou là » évoque en effet les activités du retraité et a pour cadre la Flandre maritime, le héros profitant des joies du bord de mer : promenades, baignades, rencontres amoureuses ; mais l’amertume est toujours présente et peut se résumer dans cette auto-analyse du personnage qui sonne comme le glas d’une vie et de l’œuvre du romancier.
Conclusion
59L’œuvre romanesque de René D’Haultfoeuille est donc protéiforme. Elle va du récit de voyage exotique au roman historique, en passant par l’analyse sociologique d’un microcosme, celui de l’administration française et de l’administration préfectorale plus particulièrement. Ce qui en fait l’unité, c’est un art d’écrire aux multiples facettes qui rejoint souvent l’art de peindre. À travers le goût des descriptions et des portraits, on retrouve l’œil acéré du peintre autodidacte et parfois caricatural qui n’hésite pas à proposer une analyse souvent amère de la société du 20e siècle. Mais si l’on suit les petits cailloux que l’auteur nous a laissés en héritage pour parcourir ce labyrinthe narratif, il est un fil d’Ariane évident, celui que nous fournissent les initiales des trois héros de la trilogie qui va des aventures de Haltier, vers Hatier et Rémi Hautier. Si l’on tient bien ce fil, on s’aperçoit aussi que l’onomastique des personnages rejoint phonétiquement le nom de l’auteur lui-même : enlevons la particule ; entre René D’Haultfoeuille et Rémi Hautier il n’y aurait donc qu’un pas de plus à franchir pour retrouver un homme qui, pour ombrageux qu’il ait pu paraître, était aussi généreux ! N’oublions pas qu’il refusa les droits d’auteur et les transmit directement à une association, celle des chiens d’aveugles, avec cette dédicace en tête de ses romans :
Ce livre est dédié à ceux qui ne voient pas
Pour qu’un jour enfin un chien guide leurs pas [31].
61L’écriture de ce modeste article ne se veut pas seulement un hommage ou une réhabilitation mais un appel à une nouvelle lecture. L’œuvre est en effet d’une étrange actualité et mériterait une réédition. Le premier roman en particulier décrit la lèpre et les phénomènes de rejet, ouvrant de manière prémonitoire la porte aux grandes peurs de notre xxie siècle que provoquent le sida et autres pandémies au gré de la mondialisation. Les pages consacrées au Mali résonnent aujourd’hui encore ; que penserait René D’Haultfoeuille des opérations SERVAL ET BARKHANE et de l’avancée inéluctable du djihadisme dans les contrées qu’il a aimées au point de les métamorphoser au fil d’une trame romanesque ! Quant à l’évocation des événements de la Seconde Guerre mondiale, le portrait de ce jeune officier français sous l’occupation et des difficiles choix qui s’imposaient alors rejoint bien d’autres analyses contemporaines. On pourrait donc en conclusion citer, comme le recteur Debeyre dans la postface du second roman, Quelle qu’en soit l’amertume, les vers d’Apollinaire extraits de La Chanson du mal aimé :
Mon beau navire, ô ma mémoire,
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir.