Les Amazones du roi de Jacques Legray (1961)
- Par Christian Leroy
Pages 147 à 157
Citer cet article
- LEROY, Christian,
- Leroy, Christian.
- Leroy, C.
https://doi.org/10.3917/nord.075.0147
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- Leroy, C.
- Leroy, Christian.
- LEROY, Christian,
https://doi.org/10.3917/nord.075.0147
Notes
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[1]
Un roman autobiographique sur lequel nous reviendrons en conclusion de cet article, Les Candeurs enfantines (Del Duca, 1960), évoque l’enfance sans père de Leguèbe-Legray pendant la Première Guerre mondiale entre Nord et Ardennes.
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[2]
Cf. par exemple « Quelques éléments de l’avenir antillais », dans la Revue Politique et Parlementaire, no 618, mai 1952.
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[3]
De l’URSS aux Amériques ou en Orient, les missions de ce personnage (Mission au Kremlin, Les Hallucinés de Morne-noir, Défilé des vautours) retrouvent manifestement des lieux fréquentés par J. Leguèbe diplomate.
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[4]
Dans son « Rapport sur les concours littéraires de l’année 1952 », Georges Lecomte, secrétaire perpétuel de l’Académie française, loue l’auteur, qui a su « rassembler dans une fiction certaines expériences humaines douloureuses. Il possède le don de grouper, en frappantes synthèses, ce qu’il a vu dans une époque et un pays de dramatique gestation sociale. »
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[5]
Ce récit d’une aventure phalanstérienne dans le Mexique des années 1850 vaudra à son auteur un second prix de l’Académie française en 1954.
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[6]
Il s’agit principalement de Marie-Adélaïde de La Rochefoucauld-Bayers (1761-1794), de Madame de Bulkeley (1753-1832), de Charlotte de Mon(t)sorbier (1762-1835), que l’on retrouve dans le roman. En ce qui concerne Madame de Montsorbier, L. Legray préfère l’orthographe « Monsorbier ». Celles qu’on appelait « Amazones de Charette » (cf. le comte Fleury, « Les Amazones de Charette », Revue des Études historiques, 1902, p. 433-450) sont désignées ici comme « les Amazones du roi » – moyen pour Legray de se dégager du simple roman historico-sentimental et d’insister sur la dimension de « roman politique » de son œuvre. D’ailleurs, si les intrigues amoureuses n’en sont pas absentes (cf. la jalousie de Thomazeau, intendant de Mme de La Rochefoucauld, secrètement amoureux de sa maîtresse à l’égard de Charette qui en est l’amant), elles n’occupent pas le premier plan, sont sans incidence sur le cours des choses et leur importance diminue au fur et à mesure que le roman avance.
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[7]
Les renvois de pages se font à l’édition du livre chez Marabout « Géant », en 1968.
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[8]
Toutes les Amazones n’étaient pas des aristocrates et Marie aussi en est bien une, qui chevauche, même si son destrier se réduit à une « mauvaise bique » trouvée en chemin. Cf., p. 191, l’affirmation à propos d’une Amazone : « une femme étonnante, comme cette guerre en a suscité un si grand nombre chez les nobles aussi bien que dans le peuple ».
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[9]
Cette vision de la femme comme énergie n’est pas sans rappeler la conception que Balzac, l’auteur des Chouans (roman dans la veine duquel celui de Legray s’inscrit comme Les Louves de Machecoul de Dumas ou le Quatre-vingt treize de Hugo) avait de la femme. Cf. Véronique Le Ru, « La loi des forces vives : Balzac lecteur de Diderot », L’Année balzacienne, 2014/1 (no 15), p. 43-56.
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[10]
Madame de Montsorbier obtient que Charette empêche ses soldats d’égorger des Bleus faits prisonniers (p. 206) et, un peu plus loin, Legray note que « sous l’influence de Mme de Monsorbier […] il nomma M. de Coëtus général en second et son remplaçant éventuel. C’était indiquer combien il désirait, lorsque les circonstances le lui permettaient, que la guerre prît un tour plus humain » (p. 212). Voir encore les remerciements de la sœur de Charette à Mme de Montsorbier : « Grâce à vous, mon frère est resté un combattant. Il n’exerce pas de vengeance » (p. 231).
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[11]
Madame de Pontbellanger (1770-1826) est un personnage historique à la réputation très négative : après avoir été la maîtresse de Charette, elle devint réellement celle de Hoche et on l’accuse d’avoir été la responsable de l’échec du débarquement de Quiberon. À la mort de Hoche, elle épousera d’ailleurs un de ses adjoints, Bonté, qui poursuivra sa carrière militaire sous l’Empire et la Restauration… Legray la réhabilite ici.
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[12]
Cf. p. 183 les paroles d’une des Amazones à Élisabeth de Monsorbier, « [Ce] que nous avons vu depuis deux jours, dit la plus jeune des femmes, j’en garderai le souvenir, même si je dois devenir une aïeule », la confusion de la mémoire et du genre des mémoires mettant en abîme la source des récits sur les Amazones dont Legray s’inspire pour écrire son roman. Sur la question, voir : Adélaïde Cron, « Les Mémoires des « Vendéennes » : un récit de guerre au féminin ? » Itinéraires 2011-1, p. 45-63.
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[13]
Legray écrit : « D’une voix frémissante, il ajouta : […] » (p. 155).
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[14]
« Vous n’ignorez pas les liens qui m’attachent à Mme de Monsorbier. Je ne peux plus m’embarrasser de liens de cette sorte. […] Depuis qu’elle m’a rejoint, elle n’aspire qu’à la paix. Vous allez l’accompagner jusqu’au château de ma vieille ennemie, la marquise de Goulaine » (p. 330).
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[15]
Legray insiste bien sur son statut d’Amazone, la montrant qui mène « son cheval avec une sûreté de main, une élégance qui dénotaient une écuyère de grande classe » (p. 326).
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[16]
« se battre seul » (p. 33), vivre dans « le seul abri » de tentes de fortune (p. 56), « mourir seul » (p. 113), « être seul(s) » (p. 113) apparaissent dès le début comme un quadruple leitmotiv que le roman, à la manière d’un opéra wagnérien, va faire entendre tout au long du récit qu’il propose.
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[17]
En cela, il s’inscrit dans une perspective de défense de Charette, inaugurée dès le début du xixe siècle. Cf. Urbain-René-Thomas Le Bouvier des Mortiers (1739-1827), Réfutation des calomnies publiées contre le général Charette, commandant en chef les armées catholiques et royales dans la Vendée. Extrait d’un manuscrit sur la Vendée, Volumes 1 et 2 (1809) et Vie du général Charette, commandant en chef les armées catholiques et royales dans la Vendée et dans tous les pays insurgés (1809). Mais il ne s’agit nullement d’une pure et simple apologie : les torts ou les crimes de Charette ne sont pas niés ou excusés : ils sont expliqués.
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[18]
Le mot d’épopée apparaît dans le roman, comme ici où le genre et la réalité des actions qui justifient sa mention sont étroitement liés.
Monsieur de Coëtus avait oublié sa douleur : il racontait une épopée.
A six cents nous sommes passés entre les colonnes républicaines, à leur barbe. Le soir, Charette attaquait leurs convois à Bois-de-Céné (p. 155).
Ou encore p. 211, où « Charette » est dit « avoir écrit […] une incroyable épopée ». Mais de tels succès sont systématiquement contrebalancés par des échecs qui en brisent les élans et, de marches dans la boue en bains de sang, jusqu’au meurtre pour trahison du curé Guesdon, les idéaux se défont peu à peu. -
[19]
Les colères « folles » de Charette qui parcourent le roman renvoient aussi au thème antique du furor tragique.
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[20]
Il serait assez intéressant d’envisager l’œuvre de Legray au prisme de l’actualité des « années » de Gaulle, comme Charette, homme de résistance et grand orateur. Inversement, le portrait de Monsieur de Royran, chef vendéen totalement dépassé par les circonstances et déplorant que Charette ait « ruiné la cause royaliste » n’est pas sans évoquer un Philippe Pétain hors-jeu de l’Histoire : « moustache blanche de guerrier gaulois, regard intrépide. C’est vraiment un vieux brave, mais il ne comprend rien » (p. 65).
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[21]
De là aussi le refus de Charette d’en appeler à des troupes étrangères – par exemple anglaises – pour lutter contre les Bleus en Vendée : il ne veut compter que sur les émigrés français (cf. p. 75 : « J’en fais le serment, dit-il avec force. Je n’accepterai jamais un soldat étranger dans nos rangs »). En ce sens, Charette est, pour Legray, profondément patriote.
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[22]
Et cela d’autant plus facilement que Charette n’est nullement un réactionnaire obtus. Bien que se battant contre les troupes de la République, il perçoit la dimension « dialectique » du combat qu’il mène : « Une nation nouvelle est en train de naître ; elle naîtra meilleure de nos luttes, » confie-t-il à son lieutenant Davy – tout se passant, dès lors, comme si la Vendée opprimée incarnait, non moins que la République – dévoyée par le terrorisme parisien – les principes de liberté, d’égalité et de fraternité.
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[23]
Cela est déjà annoncé par cette affirmation, a priori surprenante, de Charette, qui anticipe une « nationalisation » du personnage par Legray à la fin du roman : « On […] connaît ma ferme volonté de ne pas travailler au retour de l’état de choses ancien ; on [me] traite de Constitutionnel. Eh oui, je suis un Constitutionnel ! » (p. 290).
1Jacques Legray est le pseudonyme littéraire de Jacques Leguèbe né à Lille (106, rue Nationale) le 28 décembre 1909 et mort à Paris en 1986. Fils d’un capitaine tué au combat lors de la Première Guerre mondiale [1], le capitaine Paul Leguèbe, il fut lui-même élève-officier à Saint-Cyr d’où il sortit en 1935. Devenu membre des services secrets français, il servit ensuite d’agent de liaison avec Londres durant l’occupation. Après-guerre, il entama une carrière de diplomate qui le vit consul en Pologne à la fin des années 1940 avant que ses obligations ne le conduisent des Antilles (dans les années 50 [2]) en Afrique du Sud, à laquelle il consacrera un certain nombre d’études importantes comme L’Afrique du Sud et le destin de l’Occident (1974) et L’Afrique du Sud contemporaine (1978).
2Ce sont certainement les divers aspects de cette vie professionnelle qui, dans les années 1960, poussèrent J. Legray à imaginer le personnage de l’agent secret Kim Carnot, héros d’une dizaine d’aventures dans la même collection “Marabout pocket” où Henri Vernes publiait sa série Bob Morane [3].
3Mais cette production « pour la jeunesse » ne constitue qu’un aspect de l’œuvre de Jacques Legray qui commença à écrire dès 1949 : son premier livre, Les Bonnes intentions, est alors publié chez Julliard. L’ouvrage sera suivi en 1951 de Du sein des flammes paru chez Flammarion et ce témoignage vécu sur la Pologne de l’immédiate après-guerre vaudra à son auteur, en 1952, un prix de l’Académie française [4].
4Dès lors, c’est à des romans d’aventures et d’amour que Legray voue l’essentiel de sa production, tels La Vallée enchantée [5] (Julliard, 1953), La Grande Passion d’Ignès de Cosio (Julliard, 1954) ou Un été indien (Plon, 1959).
5Les Amazones du roi, qui fait l’objet de cet article, est une œuvre un peu plus tardive, datant de 1961, et se présente, elle, comme un roman historique centré sur la figure du chevalier de Charette, le légendaire général vendéen dont il raconte la lutte contre les troupes de la République dans les années 1793-1796 (date de son exécution, à Nantes). Ce faisant, il met aussi en scène cet étonnant groupe de femmes, dont la présence est historiquement avérée dans les troupes vendéennes, et qui, souvent issues de l’aristocratie, participèrent aux combats entre Vendéens et Bleus. Très tôt désignées comme des « amazones », ce sont elles qui donnent son titre au roman, Legray mettant en scène leurs relations avec le chef chouan – entre désir, soutien moral et influence politique [6].
6Le roman prend alors une véritable dimension féministe qui réfléchit sur le rôle des femmes dans l’Histoire et les idéaux qu’elles incarnent. Bien sûr, cela n’empêche pas Legray de s’intéresser au personnage même de Charette, pour mettre en lumière la dimension tragique d’un soldat « malgré lui » qui va jusqu’au bout d’un destin qu’il ne s’est pas réellement choisi. Et cette dimension tragique de Charette est l’occasion pour Legray, fort de son expérience de militaire et de diplomate, de réfléchir à toute une série de questions proprement politiques : de quoi doit se nourrir la mémoire d’un pays ravagé par la guerre civile ? En quoi une réconciliation est-elle possible et nécessaire ? Quels liens unissent un gouvernant à son peuple ?
7Ce sont ces points que nous évoquerons dans cette courte étude sur un roman dans lequel on peut voir et la synthèse de l’art de Legray et la chambre d’écho de ses préoccupations morales et intellectuelles.
Les Amazones du roi, roman féministe.
8C’est peut-être dans le chapitre XXV du roman que Legray propose la vision la plus accomplie des femmes qui entouraient Charette. Voici que surgissent
deux jeunes femmes vêtues de manière identique, d’une tenue d’amazone bleu de roi […] La simplicité de leur mise rendait plus frappante leur jeunesse et leur beauté. Elles se ressemblaient : même gracieux ovale du visage, même carnation veloutée, qu’un léger hâle ne parvenait pas à dissimuler, mêmes yeux d’un bleu outremer, mêmes cheveux blonds dont quelques boucles échappées débordaient de la coiffe. Des fossettes encore enfantines aux coins de la bouche faisaient seulement paraître un peu plus jeune celle qui venait en second [7].
10Mais cet élogieux portrait n’a de sens qu’inscrit dans un contexte de combat où, méritant leur nom de guerrières antiques, les Amazones garantissent, par leur simple apparition, la victoire à venir. Ainsi, lors du combat de la Rabatelière (2 février 1794), les troupes républicaines, effarées, voient-elles surgir en guise de garde rapprochée de Charrette
« plusieurs femmes coiffées de vastes chapeaux ornés de plumes blanches. Les unes brandissaient un sabre, d’autres une espingole. Elles étaient élégantes et paraissaient toutes jeunes et belles ».
12Et dès lors, c’est, pour les troupes ennemies, la déroute. Or, l’énergie de ces femmes est d’autant plus remarquable que le romancier ne cesse de leur opposer l’attitude, souvent défaitiste, des Chouans que le moindre coup de canon déconcerte. C’est ce qu’illustre bien l’arrivée de la femme du peuple Marie Lourdais [8] qui, au moment de l’échec de la prise de Noirmoutier pour cause d’indiscipline militaire, s’adresse aux soldats indisciplinés et leur lance
Je ne vous reconnais plus : vous avez détalé comme un lièvre à cause d’un misérable coup de canon ! […]
Et reculant de quelques pas, jetant des regards furibonds sur les hommes qui s’étaient assemblés, elle se mit à les apostropher.
– Bande de couards ! Poules mouillées ! Vous êtes tout juste bons pour le pillage ! grâce à vous j’ai bien cru me noyer ! J’ai passé le Gois, à vos trousses, mais vous couriez trop vite, avec le diable au derrière.
14On comprend que Charette pense faire de Madame de Montsorbier son « chef-d’état-major » (p. 193). Les Républicains partagent d’ailleurs cette estime pour les Amazones puisque, condamnée à mort par les Bleus, Madame de La Rochefoucauld se verra accorder de mourir fusillée debout comme un soldat, conformément à sa demande : « Laissez-nous mourir comme des hommes [9] » (p. 342-343).
15Mais ces femmes, si courageuses, incarnent un autre idéal que celui, purement guerrier, de l’homme qu’elles entourent. En effet, loin d’être des va-t-en-guerre, elles se font les porte-parole de la paix comme valeur ; alors que les hommes, une fois le combat engagé, sont du côté de la violence, les femmes répugnent, elles, aux massacres de rétorsion [10] et envisagent toujours un au-delà des combats :
C’est folie, bien sûr, d’en parler après ce que nous venons de voir… mais il me semble que nous pourrions saisir une occasion, quelque jour, pour faire cesser cette lutte criminelle,
17confie l’une d’elles à ses compagnes. À la figure des Amazones tend donc à se substituer celle, également mythique, mais plus pacifique, de Sabines latines qui tentent de jeter les bases d’une réconciliation entre les deux camps.
Nous n’avons pas affaire qu’à des bêtes féroces dit-elle. Il suffirait de bien peu de chose pour que l’horreur de cette lutte éclatât enfin aux yeux de tous.
19Une figure comme celle de madame de Pontbellenger, aristocrate chouanne qui devient la maîtresse du républicain Hoche, prend alors son sens : celui d’une union, via l’amour, entre ennemis. C’est ce que montrent bien ses paroles à Hoche :
Crois-tu que j’aurais oublié si vite mon père massacré par ceux qui t’ont précédé dans ce malheureux pays, mon mari tué à Quiberon par les soldats que tu commandais, si je ne t’aimais pas et si je n’avais pas compris qu’en toi seul résident les chances d’une paix juste et durable [11] ?
21Combattantes héroïques, défenseures de la paix, les « Amazones du roi » vont finalement constituer le prisme par lequel l’histoire est racontée – inscrivant d’ailleurs dans le roman une de ses sources puisque l’histoire réelle de ces femmes est, avant tout, connue, de l’intérieur, par des mémoires de Vendéennes qui participèrent à la chouannerie [12]. C’est ainsi que le narrateur masculin s’efface parfois et laisse voir les faits par les yeux de ces femmes. Ainsi, l’émotion du vieux monsieur de Coëtus, rescapé d’un massacre, est d’abord perçue par les yeux de madame de la Rochefoucauld : « baissant les yeux, où elle venait de voir poindre des larmes, il ajouta […] » (p. 154). Le récit qui suit procèdera désormais de la parole féminine : Monsieur de Coëtus renonce à raconter les événements liés au massacre de Bouin et confie ce soin à une femme qui l’accompagne, madame du Fief :
Tenez, vous en apprendrez plus long par Madame du Fief qui elle aussi a pu échapper à la boucherie de Savenay.
23Manifestement, ce choix n’est pas lié à la fatigue mais à la reconnaissance, symbolique, que madame du Fief est dotée d’un savoir supérieur. Et la prise de parole de Coëtus ne semble pouvoir se poursuivre que parce que l’auteur dote sa voix, masculine, d’une qualité (par hypothèse) féminine : elle est « frémissante » [13]. À la suite de cette dernière réplique, ce sont deux femmes qui vont dialoguer : Madame de La Rochefoucauld à qui Madame du Fief s’adresse et Madame du Fief elle-même, témoignant alors « de choses que l’imagination ne saurait concevoir » : blessés, malades et enfants massacrés par les Bleus à coup de baïonnettes. Alors, au-delà même du témoignage qu’elle porte, cette voix devient celle, « poétique », d’un véritable aède au féminin, célébrant l’épopée vendéenne :
sans élever la voix […] Mme du Fief fit le récit de ce que la Grande Armée catholique et royale avait vécu : la mort de Bonchamps, les éclatantes victoires remportées sur les meilleurs soldats d’Europe par cette horde où les non-combattants étaient plus de quarante mille, à Laval, à Entrammes, à Château-Gontier, à Ernée, à Fougères où M. de Lescure avait trouvé la mort. Puis l’attente devant Granville où l’on espérait trouver une armée d’immigrés annoncée par une escadre anglaise. La retraite, dans la boue et le froid, harcelés par Marceau, par Kléber, par Westerman. La victoire encore […], l’échec […]. Enfin, la débâcle des survivants cherchant à regagner leur pays et l’atroce tragédie de Savenay et de Nantes.
Les Amazones du roi ou la tragédie du général Charette
25Mais, entre réalité historique et figure allégorique, les Amazones qui donnent son nom au roman ne triompheront pas : on l’a vu, la plus célèbre d’entre elles, Madame de La Rochefoucauld, finit fusillée. D’autres auparavant avaient fait le choix de retourner chez elles et renoncé à combattre. Les plus favorables à la paix voient enfin leur influence se réduire au fur et à mesure que, la trêve signée avec les Bleus, Charette découvre qu’il a été trompé par les Conventionnels : le jeune Louis XVII qu’ils avaient promis de lui confier est mort au Temple ; dès lors, il songe à reprendre le combat, incité à cela par la promesse du futur débarquement de Quiberon. Et c’est in fine Charette lui-même qui rompt avec ses Amazones dont Madame de Montsorbier est la dernière représentante à ses côtés [14]. Choisissant, à ce moment-là, la guerre à outrance, il rompt avec les idéaux de paix qu’elles incarnent dans le roman et cela explique que Charette, trahi pour la première fois, le soit par une véritable « Amazone », partisane de la paix civile, Madame de Pontbellanger, évoquée plus haut et qui va l’entraîner dans un guet-apens [15].
26Or, ayant définitivement choisi le parti de la guerre et a priori le camp des hommes, Charette ne s’en retrouve pas moins esseulé de ce côté-là aussi : déjà, au début de son action, les dissensions entre chefs chouans l’avaient parfois empêché de tirer tous les avantages de ses victoires et ses soldats-paysans étaient prompts à retourner chez eux au bout de quelque temps de campagne mais in fine quand la défection des Princes est avérée, même ses officiers se désolidarisent de Charette trouvant qu’
il est impossible de continuer la guerre, les paysans ne répondant plus aux convocations, les vivres manquant, le pays étant pourri d’espions.
28Finalement trahi et abandonné, Charette doit ainsi bien reconnaître : « le pays ne me suivait plus [16] » (p. 363).
29Cette solitude prend alors une dimension véritablement métaphysique, Charette s’identifiant au Christ et son action à un quasi chemin de croix librement assumé. Nombre de ses paroles et de ses actes semblent ainsi rejouer des épisodes du Nouveau Testament : commençant en 1792 et finissant en 1796, le roman voit sa durée de quatre années ramenée symboliquement aux trois de la vie publique du Christ : « Voici commencé notre troisième hiver de lutte » dit-il à mi-voix (p. 319). À Madame de Montsorbier, en une reprise du motif du reniement de Pierre, il déclare « avec une douceur contrainte » :
Te rappelles-tu […] ce que je t’ai déclaré sur la lande du Nesmy ? Tu me quitteras à ton tour ».
31Renvoyant à Madame de La Rochefoucauld l’écharpe de commandement qu’elle lui avait offerte, Charette dit à son second : « Vous lui donnerez ceci en souvenir de moi », écho des paroles du Christ au moment de la Cène (Luc et Paul – Corinthiens I, 11). Autre souvenir de la Cène, dans la description de Charette partageant « un maigre repas avec ses hommes » (p. 347).
32Et, au-delà de cet intertexte christologique, s’impose alors une lecture tragique du destin de Charette, dont l’auteur réussit à nous faire comprendre les contradictions [17]. Assurément, la geste chouanne des années 1793-1796 a des aspects épiques liés à ces épisodes essentiellement guerriers [18] mais Charette lui-même a bien l’intuition qu’il est l’acteur dépassé d’une guerre sale – sort auquel il ne peut échapper :
Mais tous ici […] nous sommes tous salis !
Il découvrit dans un rire terrible ses dents régulières, blanches et acérées.
34Et évoquant la possibilité de faire exécuter des prisonniers – fût-ce en représailles, il poursuit :
Moi seul je me réserve le droit de la passer par les armes. Je veux porter désormais devant l’Histoire toute la responsabilité.
36Or, cette « responsabilité » prend vite la forme d’un destin absurde : Charette se bat pour un régime dont les derniers représentants (les deux frères de Louis XVI, les comtes d’Artois et de Provence) se déchirent eux-mêmes, refusent de l’aider et ont peut-être secrètement le désir que leur neveu, Louis XVII, meure au Temple pour pouvoir prétendre au trône. D’ailleurs, Charette ne voulait au début nullement se battre : ayant échappé au massacre des Suisses aux Tuileries, il a regagné son pays sans aucun désir de lutter contre les Bleus (« Ai-je désiré le commandement ? On est venu me chercher à Fontclose », p. 47). Et dès les premiers engagements, il sait que tout est joué et perdu : « Croyez-vous que je ne sache pas au fond où cette aventure nous mènera ? », déclare-t-il, plein d’amertume, à ses lieutenants (p. 80). Dès lors, une seule issue pour le héros : la mort et Charette apparaît ici comme le bouc émissaire, sinon de l’Histoire, du moins d’enjeux politiques qui le dépassent – aussi bien du côté des Blancs que des Bleus qui, selon les aléas des événements agitant la Convention, lui livrent une guerre à outrance ou lui proposent la paix. Et, pour mieux souligner la nature du destin de Charette, Legray fait évoluer son héros dans ce qu’il nomme précisément un décor de tragédie. Ainsi à Tiffauges,
les murailles ruinées de l’ancienne chapelle, où jadis Gilles de Rais avait fait chanter la maîtrise magnifique qu’on venait entendre de la France entière et d’Italie même. L’aspect en était tragique : quelques arcatures, brisées, apparaissaient à travers les fenêtres gothiques au-dessus d’une montagne de gravats où poussaient des ronces [19].
Les Amazones du roi, un roman politique
38Transformé en figure allégorique, Charette devient alors pour l’auteur, fort de son expérience de soldat, le moyen d’esquisser la figure d’un chef « idéal » dont le modèle, en temps de guerre, serait assez bien le Romain Cincinnatus (519-430 avant J.-C.), qui, après avoir sauvé sa patrie, était redevenu cultivateur et que ses concitoyens viennent à nouveau chercher pour les commander face à l’ennemi. « Désormais je m’efforcerai de redevenir un paysan » (p. 13), dit Charette lorsqu’il envisage son avenir, une fois son devoir accompli.
39Ce dévouement aux exigences de « sa » patrie, fait que Charette apparaît à la fois comme proche de ses hommes et séparé d’eux par les impératifs de sa tâche. On le voit ainsi
s’entretenant familièrement avec eux, faisant le compte du petit nombre qui n’avait pas regagné leurs fermes. Avec un groupe de Maraîchers de Bois-de-Céné, il partagea le pain et le lard et but un gobelet de vin du pays de Retz.
41Mais lorsqu’il s’agit de rétablir la discipline parmi sa troupe sur le point de se rebeller, Legray nous le montre n’hésitant pas à mater les siens l’épée à la main :
Soudain, il avait entendu quelqu’un l’accuser de trahison. Alors bondissant en selle et rameutant quelques cavaliers, il avait chargé les mutins à coup de plat de sabre.
43d’où l’admiration qu’il suscite à nouveau :
Jamais encore Prudent de la Robrie n’avait admiré son chef comme à cette heure. En un instant, la place s’était vidée.
45Que cette admiration soit aussi le fait de J. Legray, nul doute, mais lui-même ne fait, après tout, que développer une opinion de Napoléon 1er qui, au dire de Las Cases dans son Mémorial de Sainte-Hélène en parlait comme d’un « grand caractère, […] [capable] de choses d’une audace peu commune ; il laisse percer du génie » – citation reproduite en exergue du roman (p. 5). Il n’est donc pas étonnant que le romancier en vienne à prêter à Charette des formules rappelant celle du Petit Caporal auquel le Vendéen se trouve ainsi assimilé dans sa capacité à bien commander. Ainsi, à l’issue d’un passage en revue de ses troupes, Charette, le « regard impérieux »
se dressant sur ses étriers, de cette voix tranchante et claire que tous connaissaient et qui portait jusqu’aux plus lointains bosquets […] s’écria :
« Mes amis, mes camarades, je suis content de vous ».
47– souvenir évident de la phrase prononcée au lendemain de la bataille d’Austerlitz.
48Surtout, déjà montré habile en stratégie comme en tactique, Charette apparait ici comme un « homme de paroles » dont les discours ont une efficacité presque magique : ainsi au terme d’une journée épuisante, Charette va-t-il de groupe en groupe, s’adressant à chacun, et l’un de ses lieutenants note : « Qu’est-ce qu’il a pu raconter aux gars ? Ils ont l’air tout ragaillardis [20] » (p. 52).
49Mais Legray dépasse ce premier aspect des choses et se sert des événements de Vendée pour proposer une réflexion politique sur les méfaits de la désunion. Et d’abord au sein d’un même camp. Le romancier nous montre en effet un « parti » vendéen profondément divisé et suggère que ce sera la cause de son échec : le désastre du débarquement de Quiberon tient ainsi pour Charette, porte-parole manifeste de Legray, au refus des « régiments d’émigrés mis à terre par les vaisseaux anglais et qui comprenaient la fleur de la noblesse française » de « combattre aux côtés des bandes amenées à Carnac par les chefs de la Chouannerie » (p. 290) et cela par esprit mortifère de caste. Inversement, Charette, rejoint par les Angevins et anticipant pour cela de futures victoires, dit à leurs chefs qui acceptent de se battre à ses côtés : « Voici donc ce que peut réaliser l’union » (p. 118). Si la valeur suprême est bien l’union, celle-ci devient alors une exigence plus générale qui interroge aussi la notion de guerre civile. Cela explique que Charette ne veuille pas voir dans les Bleus de véritables ennemis car, ne serait-ce d’abord que pour des raisons stratégiques, il accueille toujours dans ses rangs les prisonniers qui veulent combattre à ses côtés, y voyant avant tout des « Français ». À Monsieur de Royrand qui lui demande que faire de quelques déserteurs républicains, Charette répond, remettant même en question la nature du conflit :
– Ces gens sont des Français. Que faites-vous de vos prisonniers, monsieur ?
— Ils sont nos prisonniers. Des hommes qui ont saccagé les églises, qui ont abattu nos calvaires, qui…
— Monsieur, monsieur, nous ne faisons pas la guerre. Lorsque je prenais des prisonniers aux Anglais, je les gardais. Mais croyez-vous que tout ceci soit autre chose qu’une affreuse méprise ? Je vous fais un aveu, monsieur, je ne parviens pas à haïr le marquis de Canclaux, le duc de Gontaut-Biron, tant d’autres qui servent la République. Alors comment pourrais-je en vouloir à de pauvres diables à qui les bavards ont monté la tête. Ce serait une grande injustice.
51Cette idée que les guerres civiles ne sont qu’un errement qui ne doit pas avoir de conséquence une fois qu’elles sont finies explique l’éloge que fait Legray de la bienveillance de Charette à l’égard des Bleus qu’il refuse de faire exécuter – sauf à ce qu’il soit prouvé qu’ils aient commis des « crimes de guerre » ; et lorsqu’il apprend que son aide-de-camp, envoyé l’arrêter, a tué l’abbé Guesdon qui l’a dénoncé, c’est surtout de la honte qu’il éprouve :
Je savais au fond de moi-même qu’il ne ramènerait pas l’abbé Guesdon vivant, dès qu’il aurait obtenu la preuve de sa trahison.
Il baissa la tête.
C’est mon premier mensonge envers moi-même […]. Ma première hypocrisie [21].
53Toutes les conditions sont donc réunies pour faire de Charette un personnage récupérable par la mémoire nationale – au-delà des clivages politiques du temps [22]. C’est ce que montre l’épisode final du roman. L’avant-dernier chapitre a été consacré à l’exécution du chef vendéen mais le général républicain Duthil a appris qu’on aurait dérobé son cadavre à la fosse commune où il a été jeté. Il exige donc qu’on s’assure que le corps est encore bien là – ce qui est fait, le préposé à cette tâche, Casanne, vérifiant l’identité du mort en en comparant les traits avec un masque funéraire du chouan que Duthil a lui-même fait réaliser en cachette – signe d’une sorte d’admiration pour le Chouan vaincu. Mais Duthil ordonne aussi qu’on prenne un second moulage du visage de Charette quand on l’aura retrouvé dans la fosse commune. Il s’agit pour lui de vérifier de visu l’identité du cadavre. Casanne s’exécute et rapporte au général les deux moulages et la veste de Charette percée par les balles. Rassuré, Duthil le renvoie et « s’en fut se coucher » (p. 377). Mais restent dans son bureau le chef d’état major et un officier : après avoir pris « avec soin la veste et les deux plâtres [le premier] les porta jusqu’à une armoire, où il les enferma » et, s’adressant à l’officier :
Voici des objets qui appartiennent à la nation […] Un grand peuple se doit de vénérer un jour ou l’autre les reliques de ses héros [23].
55La leçon du roman est donc bien celle d’une intégration de tous les acteurs de cette guerre civile au sein d’une commune mémoire valorisant les uns et les autres. Moyen de ne pas laisser à un camp, ici celui des vaincus, le monopole de souvenirs héroïques forcément partiaux. Et on peut penser que cette morale valait, pour Jacques Legray, pour d’autres épisodes de l’histoire de France et pour d’autres guerres, pas seulement civiles. Orphelin d’un père mort au combat, soldat de métier, résistant, l’auteur n’a eu de cesse d’éprouver, de la Première Guerre mondiale à la Seconde, le destin d’un pays envahi et divisé contre lui-même : loin de tout esprit de vengeance, il exprimait dans Les Candeurs enfantines, ce roman autobiographique mentionné plus haut et paru un an avant Les Amazones du Roi, des thèses réconciliatrices entre ennemis d’hier, vainqueurs et vaincus. On y trouve l’idée que « nous n’avons pas le monopole du malheur » et que les ennemis aussi sont des hommes qui souffrent.