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Article de revue

Anthologie littéraire sur Calais

Pages 217 à 246

Citer cet article


  • Leroy, C.
(2012). Anthologie littéraire sur Calais. Nord' 59(1), 217-246. https://doi.org/10.3917/nord.059.0217.

  • Leroy, Christian.
« Anthologie littéraire sur Calais ». Nord' 2012/1 N° 59, 2012. p.217-246. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nord-2012-1-page-217?lang=fr.

  • LEROY, Christian,
2012. Anthologie littéraire sur Calais. Nord' 2012/1 N° 59, p.217-246. DOI : 10.3917/nord.059.0217. URL : https://shs.cairn.info/revue-nord-2012-1-page-217?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nord.059.0217


Notes

  • [1]
    « Médecin célèbre par son savoir, son avarice, son caractère hypocrite et violent » (note de Grimm).
  • [2]
    « Autre sœur du cardinal » (note de Grimm).
  • [3]
    Voir sur ce roman, la contribution de Jacques Landrecies dans ce numéro.

I Calais ville à (re)reprendre

Froissart (1337-1410 – environ), Chroniques

1 Né à Valenciennes, poète protégé de Philippa de Hainaut, épouse du roi d’Angleterre Édouard III, Jean Froissart compose sous le titre de Chroniques l’histoire, au xive siècle, des guerres de France et d’Angleterre. L’épisode rapporté ci-dessous suit la prise de Calais après son investissement (23 août-fin décembre 1346) ; le siège proprement dit (fin 1346-mai 1347) ; et la reddition (3 août 1347). Les événements ont lieu en 1349-50 : il s’agit déjà pour les Français de reprendre Calais. Cette tentative sera un échec.

2 « Comment messire Geffroy de Chargny acheta du capitaine de Calais la ville de Calais ; et comment le roi d’Angleterre le sçut, et quel remède il y mit. »

Le monument des Bourgeois de Calais, page de couverture du n°110 (octobre 1964) de La France à Table. Photo Auduit, droits réservés.

Description de l'image par IA : Couverture de magazine avec statues devant un monument. Titre : "Pas-de-Calais". Date : octobre 1964.

Le monument des Bourgeois de Calais, page de couverture du n°110 (octobre 1964) de La France à Table. Photo Auduit, droits réservés.

3 En ce temps se tenoit en la ville de Saint-Omer ce vaillant chevalier messire Geffroy de Chargny ; et l’avoit là le roi de France envoyé pour garder les frontières ; et y étoit et usoit de toutes choses touchant faits d’armes, comme roi. Cil messire Geffroy étoit encore trop durement courroucé de la prise et du conquêt de Calais ; et lui en déplaisoit, par semblant, plus que à nul autre chevalier de Picardie : si mettoit toutes ses ententes et imaginations à regarder comment il le put ravoir. Et sentoit pour ce temps un capitaine en Calais, qui n’étoit mie trop haut homme, ni de l’extraction d’Angleterre. Si s’avisa le dit messire Geffroy que il feroit essayer au dit capitaine, qui s’appeloit Aimery de Pavie, si pour argent il pourroit marchander à lui, par quoi il r’eut en sa baillie la dite ville de Calais ; et s’y inclina, pourtant que celui Aimery étoit Lombard, et Lombards de leur nature sont convoiteux. Oncques de cette imagination le dit messire Geffroy ne put issir ; mais procéda sus et envoya secrètement et couvertement devers cil Aimery : car pour ce temps trèves étoient, et pouvoient ceux de Saint-Omer aller à Calais, et ceux de Calais à Saint-Omer ; et y alloient les gens de l’une à l’autre faire leurs marchandises. Tant fut traité, parlé, et l’affaire demenée secrètement que cil Aimery s’inclina à ce marché ; et dit que, parmi vingt mille écus qu’il devoit avoir au livrer le chastel, il le rendroit. Et se tint le dit messire Geffroy pour tout assuré de ce marché. Or avint que le roi d’Angleterre le sçut : je ne sais mie comment ce fut, ni par quelle condition ; mais il manda le dit Aimery qu’il vint parler à lui à Londres. Le Lombard, qui jamais n’eût pensé que le roi d’Angleterre sçût cette affaire, car trop secrètement l’avoit demenée, entra en une nef et arriva à Douvres, et vint à Londres à Westmoustiers devers le roi. Quand le roi vit son Lombard, il le traist d’une part et dit : « Aimery, viens avant : tu sais que je t’ai donné en garde la chose du monde que plus aime après ma femme et mes enfans, le chastel et la ville de Calais, et tu l’as vendue aux François et me veux trahir. Tu as bien desservi mort. » Aimery fut tout ébahi des paroles du roi, car il se sentoit forfait. Si se jeta à genoux devant le roi et dit, en priant mercy à jointes mains : « Ha ! gentil sire, pour Dieu ! mercy. Il est bien voir ce que vous dites ; mais encore se peut bien le marché tout dérompre, car je n’en reçus oncques denier. » Le gentil roi d’Angleterre eut pitié du Lombard que moult avoit aimé, car il l’avoit nourri d’enfance et dit : « Aimery, si tu veux faire ce que je te dirai, je te pardonnerai ton mautalent. » Aimery, qui grandement se reconforta de celle parole, dit : « Monseigneur, je le ferai, quoique coûter me doive, tout ce que vous me commanderez. — Je veux, dit le roi, que tu poursuives ton marché ; et je serai si fort en la ville de Calais, à la journée, que les François ne l’auront mie, ainsi qu’ils cuident. Et pour toi aider à excuser, si Dieu me veuille aider, j’en sais pire gré à messire Geffroy de Chargny que à toi, qui en bonnes trèves a ce pourchassé. » Aimery de Pavie se leva atant devant le roi, qui en genoux et en grand’cremeur avoit été, et dit : « Certes, mon très cher sire, par son pourchas voirement a ce été, et non pas par le mien, car jamais je n’y eusse osé penser. — Or va, dit le roi, et fais la besogne ainsi que je te l’ai dit ; et le jour que tu devras livrer le chastel, si le me signifie. » En cel état et sur la parole du roi se partit Aimery de Pavie et s’en retourna arrière à Calais, et ne fit nul semblant à ses compagnons de chose qu’il eut emprise à faire. Messire Geffroy de Chargny, qui se tenoit pour tout assuré d’avoir le chastel de Calais, se pourvut de l’argent ; et crois qu’il n’en parla oncques au roi de France, car le roi ne lui eut jamais conseillé à ce faire, pour la cause des trèves qu’il eut enfreintes. Mais le dit messire Geffroy de Chargny s’en découvrit bien secrètement à aucuns chevaliers de Picardie, qui tous furent de son accord, car la prise de Calais leur touchoit trop malement ; et à tels que au seigneur de Fiennes, à messire Eustache de Ribeumont, à messire Jean de Landas, à messire Pepin de Were, au seigneur de Créqui, à messire Henry du Bois, et à plusieurs autres ; et avoit sa chose si bien appareillée qu’il devoit avoir cinq cents lances. Mais la greigneur partie de ces gens d’armes ne savoient où il les vouloit mener, fors tant seulement aucuns grands barons et bons chevaliers, auxquels il touchoit bien de le savoir. Si fut celle chose si approchée que, droitement la nuit de l’an, la chose fut arrêtée d’être faite, et devoit le dit Aimery délivrer le chastel de Calais en celle nuit. Si le signifia le dit Aymeri, par un sien frère, ainsi qu’il avoit promis, au roi d’Angleterre.

4 « Comment le roi d’Angleterre et le prince son fils vinrent à Calais sous la bannière messire Gautier de Mauny et comment ils se combattirent durement contre messire Geffroy de Chargny. »

5Quand le roi sçut ces nouvelles et la certaineté du jour qui arrêté y estoit, si manda messire Gautier de Mauny, en qui il avoit grand’fiance, et plusieurs autres chevaliers et écuyers pour mieux fournir son fait. Quand messire Gautier fut venu, il lui conta pourquoi il l’avoit mandé et qu’il le vouloit mener à Calais. Si se partit le roi d’Angleterre, à trois cents hommes d’armes et six cents archers, de la cité de Londres, et s’en vint à Douvres, et emmena son fils le jeune prince avec lui. Si montèrent le dit roi et ses gens au port de Douvres, et vinrent sur une avesprée à Calais, et s’y embuchèrent si coiement que nul n’en sçut rien pourquoi ils étoient venus là. Si se boutèrent les gens du roi dedans le chastel, en tous et en chambres, et le roi même ; et ordonna ainsi et dit à messire Gautier de Mauny : « Messire Gautier, je veux que vous soyez de cette besogne chef ; car moi et mon fils nous combattrons dessous votre bannière. » Messire Gautier répondit : « Monseigneur, Dieu y ait part ! si me ferez haute honneur. »

6Or vous dirai de messire Geffroy de Chargny, qui ne mit mie en oubli l’heure qu’il devoit être à Calais, mais fit son amas de gens d’armes et d’arbalétriers en la ville de Saint-Omer, et puis se partit le soir et chevaucha avec sa route, et fit tant que après minuit il vint assez près de Calais. Si attendirent là l’un l’autre, et envoya le dit messire Geffroy jusqu’au chastel de Calais deux de ses écuyers, pour aller au chastelain, et savoir s’il étoit heure et si ils se trairoient avant. Les écuyers tout secrètement chevauchèrent outre, et vinrent jusques au chastel, et trouvèrent messire Aimery qui les attendoit ; et parla à eux, et leur demanda où messire Geffroy étoit. Ils répondirent qu’il n’étoit pas loin, mais il les avoit envoyés pour savoir s’il étoit heure. Messire le Lombard dit : « Oil, allez devers lui, et si le faites traire avant ; je lui tiendrai son convent, mais qu’il me tienne le mien. » Les écuyers retournèrent et dirent tout ce qu’ils avoient vu et oui. Adonc se traist avant messire Geffroy, et par ordonnance fit passer toutes gens d’armes et arbalétriers aussi, dont il y avoit grand’foison ; et passèrent tout outre la rivière et le pont de Nieulay, et approchèrent Calais. Et envoya devant le dit messire Geffroy douze de ses chevaliers et cent armures de fer pour prendre la saisine du chastel de Calais ; car bien lui sembloit que, si il avoit le chastel, il seroit sire de la ville, parmi ce qu’il étoit assez fort de gens, et encore sur un jour il en auroit assez, si il étoit besoin. Et fit délivrer à messire Oudard de Renty, qui étoit de cette chevauchée, vingt mille écus pour payer Aimery, et demeuroi tout quoi avec ses gens le dit messire Geffroy, sa bannière devant lui, sur les champs, au dehors de la ville et du chastel ; et étoit son entente que par la porte la ville il entreroit en Calais, autrement n’y vouloit-il entrer. Aimery de Pavie, qui étoit tout sage de son fait, avoit avalé le pont du chastel de la porte des champs : si mit dedans tout paisiblement tous ceux qui entrer y vouldrent. Quand ils furent à mont du chastel, ils cuidèrent que ce dût être tout leur. Adonc demanda Aimery à messire Oudard de Renty où les florins étoient. On les lui délivra tous prêts en un sac, et lui fut dit : « Ils y sont tous bien comptés, tenez, comptez-les si vous voulez. » Aimery répondit : « Je n’ai mie tant de loisir, car il sera tantôt jour. » Si prit le sac aux florins et dit, en jetant en une chambre : « Je crois bien qu’ils y soient. » Et puis recloy l’huis de la dite chambre, et dit à messire Oudard : « Attendez-moi ci et tous vos compagnons, je vous vais ouvrir celle maître tour, par quoi vous serez plus assurs et seigneurs de céans. » Si se tira celle part et tira le verrouil outre ; et tantôt fut la porte de la tour ouverte. En celle tour étoient le roi d’Angleterre et son fils, et messire Gautier de Mauny, et bien deux cents combattans qui tantôt saillirent hors les épées et les haches en leurs mains, en écriant : « Mauny ! Mauny ! à la rescousse ! » et en disant : « Cuident donc ces François avoir reconquis à si peu de fait le chastel et la ville de Calais ? » Quand les François virent sur eux ces Anglois si soudainement, si furent tous ébahis, et virent bien que défense n’y valoit rien ; si se rendirent prisonniers et à peu de fait : de ces premiers n’y eut gaires de blessés. Si les fit-on entrer en celle tour dont les Anglois étoient partis, et là furent enfermés : de ceux-là furent les Anglois tous assurés. Quant ils eurent ainsi fait, ils se mirent en ordonnance, et partirent du chastel, et se recueillirent en la place devant le chastel ; et quand ils furent tous ensemble, ils montèrent sur leurs chevaux, car bien savoient que les François avoient les leurs, et mirent leurs archers tous devant eux, et se trairent en cel arroy devers la porte de Boulogne. Là étoit messire Geffroy de Chargny, sa bannière devant lui, de gueules à trois écussons d’argent, et avoit grand désir d’entrer premier en la ville ; et de ce que on ouvroit la porte si longuement, il en avoit grand’merveille, car il voulsist bien avoir plutôt fait ; et disoit aux chevaliers qui étoient de-lez lui : « Que ce Lombard la fait longue ! il nous fait ci mourir de froid. — En nom Dieu, messire Pepin de Were, Lombards sont malicieuses gens ; il regarde vos florins s’il y a nuls faux, et espoir aussi s’ils y sont tous. » Ainsi bourdoient et jangloient là les chevaliers l’un à l’autre. Mais ils ouïrent tantôt autres nouvelles, car esvous le roi dessous la bannière messire Gautier de Mauny, et son fils de-lez lui, et aussi autres bannières du comte de Stanfort, du comte d’Askesuffort, de messire Jean de Montagu frère au comte de Salebrin, du seigneur de Beauchamp, du seigneur de Bercler, du seigneur de la Ware. Tous cils étoient barons et à bannières, et plus n’en y eut à celle journée. Si fut tantôt la grand’porte ouverte, et issirent les dessus dits tous hors. Quand les François les virent issir, et ils ouïrent écrier : « Mauny, Mauny, à la rescousse ! » ils virent bien qu’ils étoient trahis. Là dit messire Geffroy de Chargny une haute parole à messire Eustache de Ribeumont et à messire Jean de Landas, qui n’étoient mie trop loin de lui : « Seigneurs, le fuir ne nous vaut rien, et si nous fuyons, nous sommes perdus davantage ; mieux vaut que nous nous défendions de bonne volonté contre ceux qui viennent, que, en fuyant comme lâches et recrus, nous soyons pris et déconfits : espoir sera la journée pour nous. — Par Saint Denis, répondirent les chevaliers, vous dites voire ; et mal ait qui fuira. » Lors se recueillirent tous ses compagnons et se mirent à pied, et chassèrent leurs chevaux en voie, car ils les sentoient trop foulés. Quand le roi d’Angleterre les vit ainsi faire, si fit arrêter tantôt la bannière dessous qui il étoit, et dit : « Je me voudrai cy adresser et combattre : on fasse la plus grand’partie de nos gens traire avant vers la rivière et le pond de Nieulay ; car j’ai entendu qu’il y en a là grand’foison à pied et à cheval. » Tout ainsi que le roi l’ordonna, il fut fait. Si se départirent de sa route jusques à six bannières et trois cents archers, et s’en vinrent vers le pont de Nieulay que messire Moreau de Fiennes et le sire de Creseques gardoient. Et étoient les arbalétriers de Saint-Omer et d’Aires entre Calais et ce pont, lesquels eurent en ce premier rencontre dur hutin. Et en y eut, que occis sur place que noyés, plus de six vingt, car ils furent tantôt déconfits et chassés jusques à la rivière, car il étoit encore moult matin, mais tantôt fut jour. Si tinrent ce pont les chevaliers de Picardie, le sire de Fiennes et les autres un grand temps ; et là eut fait maintes grands appertises d’armes de l’un lez et de l’autre. Mais le dit messire Moreau de Fiennes, le sire de Creseques, et les autres chevaliers qui là étoient, virent bien que en la fin ils ne le pourroient tenir, car les Anglois croissoient toujours, qui issoient hors de Calais, et leurs gens amenrissoient. Si montèrent sur leurs coursiers, ceux qui les avoient, et montrèrent les talons ; et les Anglois après en chasse. Là eut en celle journée grand enchas et dur, et maint homme renversé ; et toutefois les bien montés le gagnèrent. Et se sauvèrent le sire de Fiennes, le sire de Creseques, le sire de Sempy, le sire de Longvillier, le sire de Mannier ; et en y eut aussi moult de pris par leur outrage, qui se fussent bien sauvés si ils eussent voulu. Mais quand il fu haut jour et ils purent connoître l’un l’autre, aucuns chevaliers et écuyers se recueillirent ensemble et se combattirent moult vaillamment aux Anglois, et tant qu’il y eut des François qui prirent de bons prisonniers, dont ils eurent honneur et profit.

Olivier de Magny (1529-1561) : « Ode sur la prise de Calais » (1558)

7Calais, aux Anglais depuis sa prise en 1347, est reconquise le 7 janvier 1558 par Henri de Guise (« le balafré ») et ses troupes. C’est cette victoire française que célèbre ce poème d’Olivier de Magny, ami de Du Bellay et de Ronsard.

Quelle si belle nouvelle
Oy je bruire en ce palais ?
Quelle nouvelle si belle
Murmure lon de Calays ?
Quelle nouvelle allegresse
Tient tout ce peuple surpris ?
Quelle voix en ceste presse
Crie que Calays est pris ?
Ce Calays inexpugnable
Ce vieil rampart des Angloys,
Qu’on disoit tant imprenable,
Est-il prist à cette fois ?
Est-il possible de croire
Qu’en ce temps injurieux,
Nous ayons eu la victoire
D’un Calays si glorieux ?
Un Calays que lon renforce
Depuis plus de deux cens ans,
S’est-il peu prendre par force
En un si petit tems ?
En un si petit espace
A lon peu prendre le fort,
D’une si guerrière place,
Les murailles et le port ?
S’est il peu trouver des ruzes,
Pour boucher et pour tarir
Ses marestz et ses escluzes,
Afin de la conquerir ?
Mon Dieu que ceste merveille
Nous a de l’aise donné !
Plus ce bruit m’entre en l’oreille,
Plus j’en demeure estonné.
Mais d’où vient ce que me donne
Un tel esbayssement ?
Plus je veoy que je m’estonne,
Moins j’en trouve d’argument.
Et plus mal aysé je treuve
Qu’on voye un Calays domter
Et plus, en fin, je l’espreuve
Bien aysé de surmonter.
Ne sachant enfin comprendre
Comment il eust sceu durer,
Si du Roy qui la sceut prendre
La force on veut mesurer.
Grande est certes l’entreprise
D’une telle place avoir,
Mais du Roy qui l’a conquise
Plus grand est bien le pouvoir.
Du grand Roy qui l’a gaigné
D’un bras si victorieux,
La fatale destinée
Veult que lon espere mieux.
Luy donne avecques tant d’heur,
Mille autres lauriers appreste,
A sa Royale grandeur.
Et ja veoid on apparoistre
Son Croissant à double front,
Pour ne faire plus que croistre
Jusqu’à tant qu’il soit tout rond.
Comme un grand torrent qui noye,
Arrache, renverse et rompt,
Tout ce qu’il trouve en la voye
Descendant de quelque mont :
Les campaignes il saccage
De son cours audacieux,
Et du bruict de son outrage
Il remplit l’air et les cieux.
Mais quand ceste fiere audace
Par apres luy vient à cheoir,
Avecq sa fierté se passe
Son dommageable pouvoir.
Si que sa fureur haultaine
Pert son cours pernicieux,
Et on le passe en la plaine
A pied sec, en mille lieux.
Ainsi fut Calays naguiere
Qui, superbe qu’il estoit,
Pensoit d’une audace fiere,
Qu’un chacun le redoubtoit.
Il disoit que comme un liege
Le plomb iroit sur les eaux,
Allors qu’on verroit le siege
Devant ses braves creneaux.
Et ainsi par tout le monde,
Où son nom bruyre on oyoit,
Feut sur la terre ou sur l’onde,
Un chacun il effrayoit.
Mais ores que nostre Prince,
Nostre Roy, l’honneur des Roys,
L’a rejoinct à sa province,
Le bridant dessouz ses loix.
Tout honteux la teste il courbe,
Et les yeux de rage ardans,
Reçoit la guerriere tourbe
Des Françoys qui vont dedans.
Si qu’en noz bandes si fortes
Il n’est si petit souldart,
Qui ne le poigne en cent sortes
De quelque juste brocard.
Aprenez doncq Angleterre,
Aprenez doncques Anglois,
De mieux garder vostre terre
De ceux du sang de Valoys.
Car alors que vous voulustes
Calays dessus eux gaigner,
Plus d’unze moys vous y fustes
Avant que de l’expugner.
Mais d’une adresse plus forte,
Sans craindre tous voz secours
Nostre prince ores l’emporte
En moins de cinq ou six jours.
En moins que d’une sepmaine
Ce Prince, cest autre Mars,
Par les forces qu’il y meine
Y plante ses estandars.
Comme quand le vent se leve,
On veoid le fresle rouseau
Baisser sa teste plus greve
Tout à coup au fond de l’eau.
Et comme aux champs qu’on moissonne
On veoid le chaume allumé,
Si le vent à travers donne,
Soubdain estre consumé.
Ainsi sa teste orgueilleuse
Baissa Calays plein d’effroy,
Quand la force merveilleuse
Il veid de nostre grand Roy.
Et sa force acoustumée
Par tant d’ans se renforçeant
Soubdain on veid consumée
Devant ce Prince puissant.
Qui dans leur antique place
Ses Liz faict ores semer,
Et les Lyepardz en chasse,
Loing loing par delà la mer.
Voulant que l’Anglois en sorte,
Désarmé de teste et flanc,
Sans qu’autre chose il emporte
Qu’en sa main un baston blanc.
O insigne Duc de Guise,
Qui si bien déffendis Metz,
Metz, et ceste autre entreprise,
Te feront vivre à jamais.
Mille Athenes, mille Rommes,
Ont en toy bel argument
Pour te faire entre les hommes
Durer eternellement.
Cent mil hommes à ta face
César mist pour Metz avoir,
Lors qu’abbaissant son audace
Tu le miz en desespoir.
Mais ores de moins de forces
Saige et vaillant conducteur,
Maugré luy Calays tu forces,
Compaignon d’un plus grand heur.
Ayant ta vertu louable
Borné par ses deux endroitz
D’une borne perdurable
Le dommaine de noz Roys.
Va doncq’ tes denrées vendre,
Va doncq ailleurs les troquer,
Il te fault ailleurs qu’en Flandre,
Espaigne, les trafiquer.
En vous, Flandre et Angleterre,
L’Espaigne il vous fault lascher,
Car le passage on vous serre
Par où vous l’allez chercher.
Vous pensiez pour la victoire
Qui vous vint à Saint Quentin,
La nostre deust prendre fin.
Mais tu te trompois Espaigne,
Flandre et Angleterre aussi,
L’heur qui mon Prince accompaigne
Ne perira pas ainsi.
Ains croistra dez l’hyperbore,
Jusqu’au More plus ardent,
Et des le lict de l’aurore
Jusqu’au plus bas occident.
Dieu ce mal voulut permettre,
Non pour le veoir abattu,
Mais afin de mieux connoistre
Sa magnanime vertu.
Dont il a veu la constance
Telle en son adversité,
Qu’il veoid ores sa prudence
En ceste félicité.

Remy Belleau (1528-1577), « Ode présentée à Monseigneur le duc de Guise à son retour de Calais » (1558)

8 Ce membre de la Pléiade, ami de Ronsard, célèbre aussi le vainqueur français de Calais.

Comme l’Oiseau qui modere
Le foudre bruyant par l’air
Dessous sa griffe, héritiere
Du Tonnerre et de l’Esclair,
Se montra brave et fidelle,
Quand sur le bat de son aelle
Il enleva jusqu’aux cieux,
Le choisi Mignon des Dieux.
Ainsi les forces guerrières
De ce prince, dont le nom
Par les bouches estrangères
Fait bruire assez le renom,
Mises soudain en campaigne,
Ont fait sentir à l’Espaigne
Que c’est d’offenser l’honneur
D’une royalle grandeur.
D’une secousse legere
Ce grand Hercule elancé
S’opposant à la colère
De l’Ocean courroucé,
Empiette, ravist, aterre
Le vieil laurier d’Angleterre :
Et brave l’a replanté
Au sein de la Majesté.
Bourassant de telle audace
L’orgueil du superbe Anglois
Qu’il l’a fait en peu d’espace
Proye du soldat François :
Qui ja s’efforce de rendre
Les honneurs deuz à la cendre
De noz Peres soupirans
Le long silence des ans :
Le plongeant en fraieur telle
Qu’en tourmente le nocher :
Ou le chevrau qui broutelle
Dessus les flancs d’un Rocher,
Decouvrant la dent meurdriere
Ou d’une louve terriere,
Ou d’un lyon foudroyant,
Qui va sa mort aboyant.
Si bien que l’oeil de la France
Morne et bas sous le danger
De quelque fraisle esperance
Qui chatouilloit l’estranger,
A tost reveillé la gloire
De l’immortelle victoire,
Ceignant ses temples guerriers
Du chaste honneur des lauriers.
Par ce Prince dont la dextre
A fouillé dedans le sein
De l’Italie, et fait parestre
Au brave Napolitain,
Comme estoyent braves les forces
Du Françoys, sans les entorces
De ces peuples destournéz
Et des astres mutinéz.
Encore que l’eau doux-coulante
Dedans les bornes du Tront,
Porte à jamais rougissante
La vergogne sur le front,
D’avoir sur la rive molle
Receu la grave parolle
D’un Cesar, se declarant
Sur l’ennemy conquerant.
D’un Cesar, dont le courage
En cent guerrieres façons
A fait sentir son orage
Et aux Rochers et aux Mons.
Tu le sçays bien Tourterelle,
Julle-nove et toy Nucelle,
Campoly,Termes, et cent forts
Mis au joug par ses effortz ;
Guidant ses vaillantes trouppes
Par les sommetz orageux,
Et par les gelantes croupes
Des monts entéz dans les cieux,
Par torrens espoventables,
Et par destroitz non passables :
Sans plus, qu’au Prince Lorrain,
Pour faire un brave dessein.
Que les rigueurs eternelles
Du froidureux Aquilon,
Que les tempestes cruelles
Contre un Françoys Bataillon
N’eventent jamais leur force,
Plus-tost luy servant d’amorce
Pour l’animer au danger
Que des armes l’estranger.
N’est-ce acte vaillant et brave
Digne d’un Prince françoys,
Rendre une conqueste esclave
Et aux armes et aux loys ?
L’outrepasser de puissance,
La repasser d’asseurance,
Affronter son ennemy,
Et mettre en paix son amy ?
Me soit tesmoing Pallienne,
Le Rommain, et l’Ascolan,
Et la demeure ancienne
Des delices d’Adrian :
Tous voisins d’une famine,
D’un sac, ou d’une ruine,
Sans le fidelle recours
Qu’ils avaient en ton secours.
Ha combien d’Ombres errantes
Se plaindroyent dessus tes bordz
Combien de playes coulantes,
Hà, Tybre, combien de mortz,
Combien de brassarz, de crestes,
D’armetz, comblez de leur testes,
S’entreheurteroyent roulans,
Es flots Hetrusques bouillans ?
Or, je remets en la dextre
Des favoritz d’Apollon
Ces traits, pour au ciel les mettre,
Encor que sur le sablon
Des repliz Adriatiques,
J’aye veu croiser les piques
Et froncer les estendars,
Comme l’un de tes souldars.
Mais, las, ma Muse est trop basse
Pour dresser le vol si haut,
Pour animer la cuirasse
D’un Prince allant à l’assault,
Pour bien chanter les bravades,
Les dessains, les embuscades,
Fortz tenus, fleuves sondez,
Murs battus et murs gardez.
O le grand heur de noblesse
Naistre d’un pere vaillant,
Heriter de sa prouesse
Et de son bras assaillant !
Le coeur, la bouche et la grace
Du cheval, vient de la race :
Jamays l’Aigle genereux
Ne couve un pigeon paoureux.
Puis la Montaigne fatalle,
La Montaigne au blanc couppeau,
Qui de sa hauteur, égalle
Les flancs de vostre Chasteau :
En armes ne favorize
Que vostre race DE GUYSE,
Race, qui tire apres soy
Les honneurs de Godefroy.
Or sus doncq’, que l’on cordonne
Cent lauriers courbés en rond,
Sus France, que l’on couronne
Ce front tané de poudriere,
Halletant sus la frontiere
Pour toy France, et pour ton los
Et pour l’heur de ton repos.

Madame de Tencin (1682-1749), Le Siège de Calais (1739) – IVe partie (éditions Desjonquères, Paris, 1983)

9 Amie de Fontenelle et mère de d’Alembert, Madame de Tencin est une grande représentante de la nouvelle historique au xviii e siècle. À la fin de cette œuvre galante dont les accents font penser à La Princesse de Clèves, elle évoque l’épisode des « six bourgeois » et l’imagine, entre histoire et fiction, en cinq temps : la décision initiale de Monsieur de Vienne, père de Madame de Granson, « l’amoureuse » de son roman, de se sacrifier (extrait I) ; la proposition de son héros, Mde Canaple, amant de Madame de Granson, de se dévouer : elle entraîne Eustache de Saint-Pierre (II) ; le choix des six bourgeois dont le nombre reste incomplet (extrait III) ; la décision héroïque de Madame de Granson de se joindre aux « bourgeois » en se déguisant en homme (extrait IV) ; l’arrivée de l’héroïne devant le roi d’Angleterre, Édouard III (V). C’est cette intervention qui, ayant ému le monarque et son épouse Philippa de Hainaut, fera obtenir la grâce des autres condamnés…

(I)

10 De retour au camp, milord d’Arundel et monsieur de Mauny mirent tout en usage pour fléchir la colère de leur maître ; ils lui représentèrent avec force que la sévérité dont il voulait user envers les assiégés pourrait être d’une dangereuse conséquence, et donner droit à Philippe de l’imiter. « Je veux bien, leur dit Édouard après avoir rêvé quelque temps, accorder au gouverneur la grâce qu’il demande, à condition que six bourgeois natifs de Calais, me seront livrés la corde au cou, pour périr par la main du bourreau. Il faut que leur supplice effraye les villes qui, à l’exemple de celle-ci, voudraient me résister. » Milord d’Arundel et monsieur de Mauny furent contraints de porter cette terrible réponse à monsieur de Vienne.

11 Avant que d’assembler le peuple, il alla dans l’appartement de madame de Granson, suivi du comte de Canaple, qu’il avait prié de l’accompagner : « Il faut, ma chère fille, lui dit-il en l’embrassant, nous séparer ; je vais exposer au peuple la réponse d’Édouard, et, au défaut de six victimes qu’il demande, et que je ne pourrai lui donner, j’irai porter ma tête ; peut-être préviendrai-je le malheur de cette ville et le vôtre. Ma mort me sauvera du moins de la honte et de la douleur d’en être témoin. » (page 197)

(II)

12 Monsieur de Canaple alla, après les avoir quittés, chez Eustache de Saint-Pierre, le même qui l’avait pris pour son fils. « Je viens vous demander, lui dit-il, de m’avouer pour ce fils avec lequel vous m’avez trouvé une si grande ressemblance. J’ai besoin de ce nom pour être accepté par les députés d’Édouard, qui veut que six citoyens de Calais lui soient abandonnés, et qui ne pardonne au reste de la ville qu’à ce prix. »

13 Eustache avait une fermeté d’âme, une élévation d’esprit et de sentiments bien au-dessus de sa naissance, et rares même dans les conditions les plus élevées. « L’honneur que vous me faites, monseigneur, dit-il au comte de Canaple, m’instruit de ce que je dois faire moi-même. Je me montrerai, si je puis digne d’avoir un fils tel que vous ; nous irons ensemble nous offrir pour premières victimes. » (page 199)

(III)

14 Quelque admiration que la vertu d’Eustache fît naître, il semblait que le ciel, pour le récompenser, voulait que sa famille fournît seule des exemples de courage. Jean d’Aire, Jacques de Wuissant, et Pierre son frère, tous proches parents d’Eustache, se présentèrent.

15 Le nombre n’était pas encore complet. Monsieur de Vienne employa, pour y être reçu, les mêmes soins et la même industrie que d’autres auraient mis en œuvre pour s’en exempter ; mais les députés, pleins de respect et de vénération pour une vertu si héroïque, loin de l’écouter, s’appuyèrent sur les ordres d’Édouard, et déclarèrent qu’ils ne pouvaient les changer.

16 Madame de Granson, instruite de tout ce qui se passait, ne voyait que des abîmes. (pages 200-201)

(IV)

17 Tout lui parut possible, tout lui parut légitime pour l’arracher à la mort.

18 « Allez, je vous prie allez, dit-elle à celui qui lui avait rendu cette lettre, me chercher un habit d’homme, et préparez-vous à me suivre au camp : le salut de votre maître dépend peut-être de votre diligence. » Pendant le temps qui s’écoula jusqu’au retour de cet homme, monsieur de Canaple expirant sous les coups du bourreau se présentait sans cesse aux yeux de madame de Granson, et la faisait presque mourir à tous les instants.

19 La détention de monsieur de Vienne lui donnait la liberté de sortir de la ville sans obstacle. Malgré sa délicatesse naturelle, elle marchait avec tant de vitesse, qu’elle laissait bien loin derrière elle celui qu’elle avait pris pour la conduire ; mais ce n’était point encore assez au gré de son impatience. Elle se reprochait son défaut de force ; elle tremblait de n’arriver pas assez promptement. (page 207)

(V)

20 « Sire, lui dit-elle en se prosternant à ses pieds, je viens vous demander la mort, je viens vous apporter une tête coupable et sauver une tête innocente. J’étais du nombre des citoyens qui doivent périr pour le salut de tous : un étranger, par une pitié injurieuse pour moi, veut m’enlever cette gloire, et a pris mon nom. »

21 Édouard avec toutes les qualités qui font les héros, n’était pas exempt des faiblesses de l’orgueil. La démarche de madame de Granson, en lui rappelant les cruautés où il s’était abandonné, l’irritait encore ; et la regardant avec des yeux pleins de colère : « Avez-vous cru, lui dit-il, désarmer ma vengeance en venant la braver ? Vous mourrez, puisque vous voulez mourir, et cet audacieux qui a osé me tromper mourra avec vous. »

22 « Ah, seigneur ! s’écria madame de Granson, ordonnez du moins que je meure le premier. » Et, se traînant aux genoux de la reine, qui entrait dans ce moment dans la tente du roi : « Ah, madame ! ayez pitié de moi ! obtenez cette faible grâce. Suis-je assez coupable pour être condamné au plus cruel supplice, pour voir mourir celui qui ne meurt que pour me sauver ! » (pages 208-209)

Baron Melchior de Grimm (1723-1807) Correspondance Littéraire (février 1765)

23 Ami de Diderot, Grimm supervise une « correspondance littéraire » sorte de « nouvelles à la main » à destination d’un nombre restreint mais prestigieux d’abonnés européens. Il s’y fait l’écho de la vie artistique et littéraire française. Il évoque ici les tragédies inspirées au xviii e siècle par le siège anglais de Calais et la nouvelle de Mme de Tencin citée précédemment. C’est un intéressant document sur la réception des tentatives de tragédies nationales en France. Poussé par Diderot qui essayait d’imposer son esthétique du drame, Grimm ne pouvait souscrire à un genre qui concurrençait celui-ci.

« Le Siège de Calais, tragédie par de Belloy »

24 On a donné, le 13 de ce mois, sur le théâtre de la Comédie-Française, la première représentation du Siège de Calais, tragédie nouvelle par M. de Belloy. Le roi d’Angleterre Édouard III, ayant vaincu le roi de France Philippe de Valois, à Crécy, mit le siège devant Calais, et le prit en 1347, après une résistance de plus de onze mois. L’histoire dit que le roi Édouard, irrité contre les habitants à cause de leur défense opiniâtre, se fit livrer six des principaux citoyens, et les condamna à être pendus. Ces six victimes se présentèrent au vainqueur la corde au cou, et ce fut la reine d’Angleterre qui obtint leur grâce. M. de Voltaire prétend que jamais le généreux Édouard ne se serait déshonoré par le supplice de six citoyens fidèles à leur roi, et que, s’ils furent obligés de se présenter la corde au cou, ils furent reçus avec beaucoup d’humanité, et renvoyés chacun avec six écus d’or. Quoi qu’il en soit, voilà le trait historique que M. de Belloy a entrepris de mettre sur la scène. Le sujet est beau et national. Cette tragédie a obtenu les plus grands applaudissements ; elle renferme beaucoup de scènes inutiles, dont il est inutile de parler ici. Heureusement l’auteur pourra retrancher la moitié de sa pièce : elle sera encore assez longue. Jamais je n’en ai vu de cette longueur ; elle dura une heure de plus qu’une tragédie ordinaire. Des conversations sans fin, des descriptions épiques pleines d’enflure et de faiblesse, un bavardage continuel, les mêmes idées à tout instant fastidieusement répétées sous d’autres tournures, nulle véritable chaleur, nul pathétique, nulle trace des mœurs du siècle, pas un moment de terreur sur le sort de ces généreux citoyens : ah ! monsieur de Belloy ! je crains que, malgré votre succès, malgré quelques beaux vers et quelques détails heureux, vous ne soyez un homme sans ressource. Les sots disent que cette tragédie est l’ouvrage de la nation ; il est vrai qu’il est plein de déclamations héroïques et de maximes élevées ; mais ils ne savent pas combien ce ton est déplacé et puéril, et éloigné de la véritable grandeur ; ils ne savent pas combien toutes ces dissertations sur la différence du génie des deux nations et de leur gouvernement sont ridicules, tandis que les Français et les Anglais vivaient alors également sous le gouvernement féodal, qui était absolument le même ; ils ne sentent pas combien il est absurde d’avoir fait de Philippe de Valois un roi à peu près aussi despotique que Louis XIV, et de lui avoir prodigué, dans tout le cours de la pièce, des déclarations d’amour qu’un Henri IV peut seul mériter ; ils ne voient pas que c’est avilir la nation, et en faire un troupeau d’imbéciles que de la représenter comme enthousiaste d’un aussi pauvre roi que Philippe de Valois. Dans un siècle et sous un règne aussi malheureux que le sien, dans ces temps de désastres et d’humiliations, les véritables citoyens se taisent et pleurent en silence les malheurs de la patrie.

25 Le tableau que l’histoire nous a laissé de cet enchaînement de disgrâces est un peu différent de celui que M. de Belloy en a tracé. On ne trouve nul vestige de cet amour et de cet enthousiasme des Français pour Philippe de Valois, qui ne s’en était pas rendu digne. Il fut souvent trahi, et presque toujours mal servi, et ne méritait pas de l’être mieux. Il s’en fallait bien que la nation tout entière eût reconnu la validité de la loi salique : rien n’était alors plus problématique. Le cas de la ville de Calais en particulier était bien différent. Elle fut mal secourue par Philippe de Valois, et c’est ce qui hâta sa perte. Il ne fut pas question de capituler. Édouard la reçut à discrétion ; et pour empêcher les habitants d’être passés au fil de l’épée, suivant les principes de ces temps barbares, il se choisit six victimes. Qu’un poète altère ces faits pour la commodité de sa fable, on peut lui pardonner ; mais qu’il déguise l’esprit public et les grands traits d’histoire pour avilir la nation par un enthousiasme imbécile, c’est se rendre coupable de félonie, comme disent les Anglais, envers ses compatriotes : une nation enthousiasmée pour Philippe de Valois n’aurait pas été digne d’honorer de ses regrets le bon et grand Henri. Le rôle d’Édouard, si grand et si brillant dans l’histoire, est plat et misérable dans la tragédie. Celui d’Aliénor ne vaut guère mieux. Eustache de Saint-Pierre est le véritable héros de la pièce ; mais la chaleur et le pathétique manquent partout. Il fallait, avant tout, trouver le motif, ou politique ou moral, qui rendit la sévérité d’Édouard et le supplice des six citoyens inévitables ; sans quoi, comment tremblerai-je pour eux, si leur sort dépend du simple caprice d’un monarque qui n’est rien moins que méchant ? Aussi n’y a-t-il pas un moment de terreur dans toute la tragédie.

26 M. de Belloy a été comédien en Russie. On prétend que sa vie est un tissu d’événements romanesques. Depuis qu’il est de retour en France, il a fait une tragédie de Titus, qui est tombée, et qui méritait peut-être plus de succès que ses autres ouvrages. Je n’aime point du tout sa tragédie de Zelmire, qui en eut beaucoup. On dit que M. de Belloy est fort honnête et fort modeste : il mérite sans doute d’être encouragé ; mais je voudrais qu’il eût plus de génie, plus de talent et un meilleur goût.

« Le Siège de Calais, roman par Mme de Tencin »

27 Nous avons un petit roman intitulé le Siège de Calais, qui est de Mme de Tencin, sœur du cardinal de ce nom, fameuse par sa figure, son esprit, ses liaisons, ses aventures, ses intrigues et ses vices. Lorsqu’elle mourut, il y a environ seize ans, on fit son épitaphe que voici, et dont il n’est point possible de supprimer quelques mots trop énergiques :

Elle est enfin gisant dans le tombeau,
Cette Tencin dont l’âme vérolée
Accumulait les vices en monceau ;
Fripons, putains, la troupe est désolée.
Consolez-vous, novices en noirceurs :
Le grand Astruc [1] vous apprendra l’usure ;
La Grosley [2], l’art de vendre vos faveurs ;

« Les Décius français, ou le Siège de Calais, par Du Rozoy »

28 Quelques jours avant la représentation du Siège de Calais, M. Durozoy publia une tragédie sur le même sujet, intitulée les Décius français. Il nous apprend, dans la préface, qu’il présenta sa tragédie en 1762 aux comédiens, qui ne voulurent pas s’en charger, et qui firent bien : c’est le plus détestable amphigouri qu’on puisse lire. M. Durozoy n’est point de cet avis-là. Il trouve sa pièce fort belle, et il fait entendre que M. de Belloy pourrait bien l’avoir pillée dans les plus beaux endroits. Il y a aussi loin de M. Durozoy à M. de Belloy que de M. de Belloy à Sophocle.

II

CALAIS ville-étape

Abbé Prévost, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (1731)

29 C’est à Calais que l’« homme de qualité », narrateur des Mémoires dont l’« Histoire du chevalier des Grieux » constitue en fait l’appendice, retrouve le héros du roman qu’il avait précédemment croisé à Pacy.

30 Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier tout à fait, jusqu’à ce que le hasard me fît renaître l’occasion d’en apprendre à fond toutes les circonstances. J’arrivais de Londres à Calais, avec le marquis de…, mon élève. Nous logeâmes, si je m’en souviens bien, au Lion d’Or, où quelques raisons nous obligèrent de passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l’après-midi dans les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j’avais fait la rencontre à Pacy. Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus pâle que je ne l’avais vu la première fois. Il portait sur le bras un vieux portemanteau, ne faisant qu’arriver dans la ville. Cependant, comme il avait la physionomie trop belle pour n’être pas reconnu facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression, lorsqu’il m’eut remis à son tour. Ah ! monsieur, s’écria-t-il en me baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon immortelle reconnaissance ! Je lui demandai d’où il venait. Il me répondit qu’il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu de l’Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d’Or, où je suis logé. Je vous rejoindrai dans un moment. J’y retournai en effet, plein d’impatience d’apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son voyage d’Amérique. Je lui fis mille caresses, et j’ordonnai qu’on ne le laissât manquer de rien.

Chateaubriand (1768-1848), Mémoires d’Outre-tombe (1848)

31 C’est en 1791 que Chateaubriand quitte la France révolutionnaire. Embarqué pour les Amériques, il en revient dès 1792, pour faire partie de l’armée des Émigrés, se réfugier à Jersey puis en Angleterre. Il est de retour en France en 1800. Ce passage des Mémoires (posthumes), censé être composé à Dieppe en 1836, évoque la traversée Douvres-Calais qui le ramène dans sa patrie, l’arrivée à Calais et les retrouvailles avec une France qu’il présente comme moribonde.

32 Dieppe, 1836.

33 Année 1800. – Vue de la France. – J’arrive à Paris.

34 Aucuns venants des Lares patries. (Rabelais)

35 Depuis huit ans enfermé dans la Grande-Bretagne, je n’avais vu que le monde anglais, si différent, surtout alors, du reste du monde européen. À mesure que le packet-boat de Douvres approchait de Calais, au printemps de 1800, mes regards me devançaient au rivage. J’étais frappé de l’air pauvre du pays : à peine quelques mâts se montraient dans le port ; une population en carmagnole et en bonnet de coton s’avançait au devant de nous le long de la jetée : les vainqueurs du continent me furent annoncés par un bruit de sabots. Quand nous accostâmes le môle, les gendarmes et les douaniers sautèrent sur le pont, visitèrent nos bagages et nos passeports : en France, un homme est toujours suspect, et la première chose que l’on aperçoit dans nos affaires, comme dans nos plaisirs, est un chapeau à trois cornes ou une baïonnette.

36 Madame Lindsay nous attendait à l’auberge : le lendemain nous partîmes avec elle pour Paris, madame d’Aguesseau, une jeune personne sa parente, et moi. Sur la route, on n’apercevait presque point d’hommes ; des femmes noircies et hâlées, les pieds nus, la tête découverte ou entourée d’un mouchoir, labouraient les champs : on les eût prises pour des esclaves. J’aurais dû plutôt être frappé de l’indépendance et de la virilité de cette terre où les femmes maniaient le hoyau, tandis que les hommes maniaient le mousquet. On eût dit que le feu avait passé dans les villages ; ils étaient misérables et à moitié démolis : partout de la boue ou de la poussière, du fumier et des décombres.

37 À droite et à gauche du chemin, se montraient des châteaux abattus ; de leurs futaies rasées, il ne restait que quelques troncs équarris, sur lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d’enclos ébréchés, des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête et lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient barbouillées ces inscriptions républicaines déjà vieillies : Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort. Quelquefois on avait essayé d’effacer le mot Mort, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre, recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la barbarie et de la destruction du moyen âge.

Stendhal (1783-1842), Souvenirs d’Égotisme (posthume, 1892)

38 Bien qu’amoureux fou de l’Italie, Stendhal se rendra trois fois en Angleterre entre 1817 et 1826. Lors de son second voyage, en 1821, il fait étape à Calais où lui arrive cette aventure.

39 À Calais, je fis une grosse sottise. Je parlai à la table d’hôte comme un homme qui n’a pas parlé depuis un an. Je fus très gai. Je m’enivrai presque de bière anglaise. Un demi-manant, capitaine anglais au petit cabotage, fit quelques objections à mes contes, je lui répondis gaiement et en bon enfant. La nuit, j’eus une indigestion horrible, la première de ma vie. Quelques jours après Edwards me dit, avec mesure, chose très rare chez lui, qu’à Calais j’aurais dû répondre vertement et non gaiement au capitaine anglais. Cette faute terrible, je l’ai commise une autre fois en 1813, à Dresde, envers M… depuis fou. Je ne manque point de bravoure, une telle chose ne m’arriverait plus aujourd’hui. Mais, dans ma jeunesse, quand j’improvisais, j’étais fou. Toute mon attention était à la beauté des images que j’essayais de rendre. L’avertissement de M. Edwards fut pour moi comme le chant du coq pour Saint-Pierre. Pendant deux jours nous cherchâmes le capitaine anglais dans toutes les infâmes tavernes que ces sortes de gens fréquentent près de la Tour, ce me semble.

Description de l'image par IA : Rue pavée avec des gens marchant, tour d'horloge haute, bâtiments anciens de chaque côté.

40 Le second jour, je crois, Edwards me dit avec mesure, politesse et même élégance : « Chaque nation, voyez-vous, met de certaines façons à se battre ; notre manière à nous, Anglais, est baroque, etc. » Enfin le résultat de toute cette philosophie était de me prier de le laisser parler au capitaine qui, il y avait dix à parier contre cent, malgré l’éloignement national pour les Français, n’avait nullement eu l’intention de m’offenser, etc. Mais enfin, si l’on se battait, Edwards me suppliait de permettre qu’il se battît à ma place. – Est-ce que vous vous f…z de moi ? lui dis-je. Il y eut des paroles dures, mais enfin il me convainquit qu’il n’y avait de sa part qu’excès de zèle et nous nous remîmes à chercher le capitaine. Deux ou trois fois, je sentis tous les poils de mes bras se hérisser sur moi, croyant reconnaître le capitaine. J’ai pensé depuis que la chose m’eût été difficile sans Edwards, – j’étais ivre de gaieté, de bavardage et de bière à Calais. Ce fut la première infidélité au souvenir de Milan.

Victor Hugo, Correspondance, 4 septembre 1837

41 Retour d’un voyage en Belgique en août 1837, V. Hugo revient à Paris en passant par la côte du Pas-de-Calais. Ces deux extraits de lettres à son épouse sont respectivement datés du 4 (« 5 h du soir ») et du 5 (« 9 h du matin ») septembre. Le poète a quitté la veille Calais pour Montreuil-sur-Mer qu’il a traversé avant de faire étape à Bernay, d’où il écrit.

(I)

42 « […] Au petit jour j’étais à Calais. Je m’y suis arrêté pour déjeuner, et j’ai repris là ma vie de petites journées et de petites voitures. Calais est une de ces villes qui s’usent vite ; aussi lui met-on tous les jours des pièces de maisons neuves et de façades blanches. En somme la ville n’a plus rien de sa vieille physionomie. Le beffroi est pourtant un assez amusant galimatias de petits clochetons, de petits pilastres et de petits arcs boutants. Il en sort un petit carillon nain qui fait son duo comme il peut avec la grande voix de l’océan. L’église qui est gothique et d’une assez belle époque aurait du caractère si le clocher ne faisait l’effet d’une lorgnette à moitié rentrée en elle-même. Elle ne contient rien, hors un tableau remarquable de la Flagellation et un maitre-autel en marbre qui est du dix-septième siècle par la date et du seizième par le style.

43 Je n’ai pas visité la citadelle de Calais ni celle de Dunkerque. Dans mon voyage je n’ai visité aucune citadelle, quoique la route en fût infestée. Jusqu’au jour où je ferai la guerre, une citadelle ne sera pour moi qu’une colline déformée, coupée au couteau, taillée à pans droits, murée et gazonnée géométriquement et passée à l’état classique. Or j’aime la courbe comme Dieu la fait, l’herbe où elle pousse, le buisson où le vent le sème, la pente capricieuse, la verdure libre et Shakespeare. J’aime le roc, je hais le mur ; j’aime le ravin, je hais le fossé ; j’aime l’escarpement, je hais le talus.

44 […]

45 Si l’on me demande : Avez-vous vu de bonne bière dans votre voyage de Belgique ? – Je répondrai : – Oui, en France. J’ai bu d’excellente bière en effet à l’hôtel Dessin, à Calais. »

(II)

46 « J’ai été favorisé d’un plus beau soleil à Boulogne qu’à Calais où j’ai eu très froid. Calais est dans un courant d’air.

47 Mais, froid ou chaud, pluie ou soleil, brumes ou étoiles, j’aime passionnément les ports de mer, quoiqu’on y mange trop de beefsteacks et que les barbiers vous y rasent avec des mains qui sentent le poisson. »

(III) Calais entre terre et mer

Paul Dalbret (1876-1927) : « Le petit sous-marin (lettre d’un officier de marine à sa femme) »

48 Le dramatique naufrage du Pluviôse (le 26 mai 1910) a donné lieu à plusieurs complaintes évoquant la cruelle destinée de ses marins. Paul Dalbret était un auteur-compositeur-interprète qui se produisait sur les scènes des cabarets parisiens et enregistra de nombreux titres pour les éditions Pathé avant 1914.

Ma chère femme, quand je fus capitaine
D’un sous-marin, te rappelles-tu mon bonheur ?
Risquer sa vie tous les jours de la semaine
Pour un marin, c’est un poste d’honneur
Mais à l’instant, après une plongée
Vient d’ se produire un choc sourd et profond
La coque du p’tit navire s’est allongée
Comme une bête morte par dix-huit mètres de fond.
Mes matelots ont, sitôt l’abordage,
Poussé des portes, clos des compartiments
Et quand j’ai dû compter mon équipage
Nous étions six, six enterrés vivants
Nous attendons ici depuis des heures
Je crois entendre un bruit, des glissements
Ah, c’est l’ sous-marin, c’est lui qui grince
Et pleure sur les rochers où l’ déplacent les courants.
Personne ici n’a perdu son courage
Mes matelots sont de rudes gars, vraiment
Seul le plus jeune se cache le visage
Et tombe à genoux en appelant sa maman
Ah, les braves gens ! Il faut que j’ les embrasse
Devant l’ danger, plus d’ grades, on est égaux
Mais moi, je compte chaque minute qui passe
Est-ce qu’on viendra nous tirer d’ ce tombeau ?
La provision d’oxygène s’épuise
Une heure encore et ce sera l’ néant
On n’ souffre pas, on dirait qu’on se grise
Dans les oreilles, on a des bourdonnements
À nous tuer, l’asphyxie qui s’apprête
Vient de terrasser un de mes matelots
Je l’ai couché doucement et sous sa tête
Comme oreiller, j’ai placé le drapeau.
Sous le navire, on passe des haussières
Il est trop tard, c’est mon tour de mourir
Mes compagnons sont étendus par terre
Morts un par un, ils ont l’air de dormir
Ma chère femme, c’est à toi que je pense
Tout est fini, voilà, c’était le destin
On donne sa vie simplement pour la France
Au fond d’ la mer, dans un p’tit sous-marin.
Description de l'image par IA : Photo souvenir de l'équipage du sous-marin "Pluviose". Portraits de 11 membres, date du 26 mai 1910 à Calais.

Théodore Botrel (1868-1925), « Ceux du Pluviôse »

49 Ce chant fut publié pour la première fois dans les colonnes du journal local Le Phare de Calais du 25 juin 1910.

Au cours d’une rude bataille
Sous un soleil éblouissant
Le front bravant la mitraille
Les pieds nus baignant dans le sang
Dans l’infernale griserie
Qui vers la mort nous fait courir
Oh ! pour défendre la Patrie
Qu’il est facile de mourir !
Clairons et tambours avec rage
Entonnent leur mâle chanson
Le coeur affolé de courage
Avec eux vibre à l’unisson
Et quand les Anges de la Gloire
Apparaissent enfin, chantant,
On voit les lauriers de victoire
Pleuvoir sur tous les combattants.
Mais comme ceux du « Pluviôse »
Dans l’eau glauque d’un avant-port
Sans combat, sans apothéose,
Trouver obscurément la mort ;
De son tombeau clore la porte
Sans nul espoir de la rouvrir
Mourir, mourir de cette sorte
Ah ! n’est-ce pas deux fois mourir ?
Sois fière de tels fils, ô France !
Ensevelis sous le laurier
Ces enfants morts pour ta défense
Au fond de leur cercueil d’acier.
Ton nom dans leur affreux délire
Fut par eux vingt fois répété.
Ils t’offraient leur obscur martyre
Donne-leur l’Immortalité !

Pierre Marchand, Courgain… (Co-Édition G. Blondel Westhoek-Éditions, 1980. Droits réservés), p. 41 [3].

50 Entre chronique et roman, l’auteur évoque avec grand talent, l’existence des habitants du quartier du Courgain, à la fois dans et « hors » Calais. Voici le portrait de l’un d’entre eux que l’on pourra mettre en rapport avec les personnages dépeints pas P. Hamp dans Marée fraîche Vin de Champagne, étudié dans ce numéro.

51 Né en 1874, Léon Vincent n’était pas courguinois d’origine ; c’était sans plus un Calaisien ; son père était non seulement aconier mais en outre dirigeait, place de Suède une entreprise de transit ; il représentait également de très nombreuses sociétés d’import-export. Léon son fils, en attendant de prendre sa succession surveillait constamment sur le port la bonne marche de l’entreprise, se lançait dans la politique, se faisait élire conseiller municipal ; dans le monde des gens de mer il avait su se rendre populaire, et il avait mis sur pied, à vingt-six ans, le Comité des Fêtes, si actif maintenant.

52 C’était, à trente-cinq ans, un homme grand, distingué, vêtu ordinairement d’un costume foncé dont la veste large ouverte laissait voir un gilet soigneusement boutonné, barré à hauteur de poitrine d’une chaine de montre agrémentée d’une breloque ; un haut col, raide et blanc, piqué d’un nœud dit « papillon » (aux ailes plus ou moins larges suivant les circonstances ou le goût du moment) mettait en valeur son visage aux traits nets, au nez droit, à la bouche bien dessinée, ferme, sensuelle, cachant sous la moustache brune son avidité de mordre à la vie, à pleines dents ; ses yeux, sous les sourcils plantés hauts et drus, bien arqués, vivaient intensément, s’abritant quelque peu derrière des paupières à peine lourdes qui conféraient à la physionomie, et selon l’occasion, un air de grand seigneur ou de joyeux luron. Souvent une casquette marine dissimulait ses cheveux noirs partagés sur la gauche par une raie impeccable, relevés sur la droite en très léger toupet. C’était indéniablement un bel homme et même sur Tite Marie pourtant plus sensible au mérite qu’au physique, cette beauté dynamique exerçait un charme puissant.

53 Tous au Courgain se souvenaient de son mariage avec une grande artiste lyrique car, quoique « Léon » eût pu le faire célébrer en grande pompe à l’église Notre-Dame, l’église où en 84 il avait fait sa communion, il avait tenu à ce qu’il fût béni en l’église du Courgain. Il y avait cinq ans de cela mais c’était la veille même aux yeux du souvenir ; et chez les Jean de Calais on était fier du grand honneur fait à Pétit, en l’admettant dans la chorale. « Seigneur, bénissez cette union ! » Quels chants ! Quelle messe de mariage ! Quelle haie d’honneur au sortir de l’église ! Et les cris ! les vivats ! Sous le porche grand ouvert, avec le carillon des quatre cloches en délire, Léon Vincent, radieux, était bien « le roi du Courgain » !

Albert-F. Hennequin, La Viole d’Ébène (1899-1904)

54Le poète, collaborateur de la revue Le Beffroi (1904), inscrit son évocation du Nord dans les environs de Calais, à Guînes.

55« Paysages du Nord »
En souvenir de Guînes

Le Nord, qu’on m’avait dit enveloppé de brume
Persistante, a des jours de soleil où s’allume
L’eau verte des canaux que rident les chalands
À l’amarre, et que le vent berce, nonchalants
Parmi cette eau qui semble morte et qui s’amuse
Pourtant à babiller aux fentes de l’écluse.
Le Nord, le Nord rêvé dans le gris des brouillards,
Dans la fumée et dans le bruit des trains criards,
Dont la race au travail s’use dans les usines,
Le Nord a des chaleurs et des clartés cousines
De l’ardeur et de la lumière du Midi ;
Et ce n’est pas le Nord enfin qu’on m’avait dit.
Les plaines par endroits deviennent marécages ;
Et les troupeaux, vautrés dans l’herbe des parcages,
Ruminent gravement sous les ormes épais,
On sent partout la vie éclore avec la paix.
Tout le long des quais noirs, des villes les plus proches
Tinte le carillon endimanché des cloches
Vers les moulins, tendant leurs grands bras anguleux
Sur les collines que fleuriront les lins bleus.
Oh ! les maisons du Nord basses et si proprettes,
Aux pignons découpés comme des collerettes,
Qui se mirent et font des escaliers dans l’eau ;
Où le Soir glisse ayant la lune pour falot ;
Maisons encloses de silence : on ne voit d’elles
Que leurs petits rideaux de tulle et de dentelles
Et les riches dessins de leurs stores brodés.
Là dans le calme, autour du poêle on joue aux dés
En buvant du genièvre et fumant des bouffardes ;
Maisons, ainsi que des coquettes, qui se fardent
De couleurs, sur qui l’oeil de très loin reconnaît
L’enseigne d’un hôtel ou d’un estaminet.
Le Nord a la gaîté sonore des Ducasses
Et les chopes de bière avec les gaufres grasses,
Et ses caves où dort la vieillesse des vins.
O Nord ! j’étais l’amant du soleil, quand je vins
Vers toi faire comme un pieux pèlerinage ;
Et je songe que ton esprit est moins volage
Que celui de ton frère enjoué, le Midi.
Lors du départ, plein de regrets, je me suis dit
Qu’il serait doux d’aimer d’une amitié fidèle
Dans tes nids de silences assourdis de dentelle,
Et de causer à deux par tes brumes, ô Nord !
En promenant son rêve au fil d’un canal mort.
Description de l'image par IA : Rue étroite avec des gens devant leurs portes. Des vêtements pendent entre les bâtiments. Atmosphère animée et communautaire.

Date de mise en ligne : 01/12/2017

https://doi.org/10.3917/nord.059.0217