Falkner, R. & Buzan, B. (Eds.). (2022). Great Powers, Climate Change, and Global Environmental Responsibilities. Oxford University Press
- Par Adrien Estève
Pages 167 à 170
Citer cet article
- ESTÈVE, Adrien,
- Estève, Adrien.
- Estève, A.
https://doi.org/10.3917/neg.037.0167
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- Estève, A.
- Estève, Adrien.
- ESTÈVE, Adrien,
https://doi.org/10.3917/neg.037.0167
Notes
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[1]
Dahan, A. (2016). La gouvernance du climat : entre climatisation du monde et schisme de réalité, L'Homme & la Société, 1(199), 79-90.
1 Dans le contexte actuel de crise écologique globale, la littérature académique sur les liens entre le changement climatique et la sécurité s’est considérablement étoffée ces dernières années, grâce entre autres à la publication des ouvrages de Cameron Harrington (Security in the Anthropocene, 2017), de Judith Hardt (Environmental Security in the Anthropocene. Assessing Theory and Practice, 2018), de Matt McDonald (Ecological Security, 2021), ou encore plus récemment de Simon Dalby (Rethinking Environmental Security, 2022). Issues des études critiques de sécurité, ces contributions interrogent la tendance à la « sécurisation » de l’enjeu climatique par les organisations internationales et les gouvernements, et à ses effets sur les pratiques des acteurs. L’ouvrage collectif Great Powers, Climate Change, and Global Environmental Responsibilities, édité par les Robert Falkner et Barry Buzan, s’il aborde la sécurité climatique, s’intéresse plutôt à la dimension géopolitique du problème. Alors que les négociations internationales qui se tiennent dans le cadre multilatéral onusien peinent à faire respecter les objectifs de l’accord de Paris signé en 2015, il entend combler un manque dans la littérature en relations internationales, en se demandant ce que signifie être une « grande puissance » dans le domaine de la politique environnementale internationale.
2 Selon Falkner et Buzan, la puissance peut être définie de deux manières différentes : matérielle, en tant qu’attribut des acteurs dans le cadre d’interactions sociales (ce sont par exemple des ressources matérielles comme la force militaire), ou sociales, c’est-à-dire en tant que processus social constitutif qui façonne les identités et les capacités sociales des acteurs (par exemple, la reconnaissance des acteurs comme ayant une autorité légitime). L’approche matérielle est associée au réalisme en théorie des relations internationales, tandis que l’approche sociale est plutôt liée à l’École anglaise et au constructivisme. D’un point de vue matériel, la puissance environnementale d’un l'État serait fondée sur « son contrôle des écosystèmes importants ou des ressources naturelles (par exemple, les forêts, les rivières, les combustibles fossiles) ou sa capacité à causer des dommages environnementaux transfrontaliers importants » (puissance dite négative). La composante sociale de la puissance environnementale serait la capacité des États à « exercer une autorité légitime dans la politique environnementale internationale » et « d'influencer les identités et les intérêts des autres États, façonnant ainsi les résultats dans l'élaboration de la politique environnementale internationale » (puissance dite positive).
3 Pour les auteurs, si ces définitions semblent très claires, elles ne nous aideraient pourtant pas à hiérarchiser les États, et la profusion des termes « puissance régionale », « super-puissance », « grande puissance » ou encore « puissance moyenne » témoignent de la difficulté à classer la puissance sur la base de critères objectifs. Le système international semble en outre être caractérisé par un « pluralisme profond » (deep pluralism) en termes de puissance, dont l’évolution dépendra du consensus autour de ce pluralisme ou de sa contestation. La politique environnementale internationale apparaît en particulier très fragmentée, composée de centaines de traités et de dizaines d’institutions internationales censées gérer des problèmes divers (déforestation, pollution, changement climatique). Elle présente aussi une forte hétérogénéité spatiale, avec une construction des problèmes qui peut être locale, régionale, nationale, ou internationale. Penser la politique environnementale internationale du point de vue de la responsabilité ajoute d’autres lignes de fractures à ce paysage déjà complexe, car les puissances environnementales existantes ou en devenir sont très prudentes lorsqu’il s’agit d’assumer des responsabilités en la matière, même si cela peut améliorer leur légitimité internationale.
4 En s’appuyant sur ce travail théorique préalable, l’ouvrage est structuré en deux parties. La première est consacrée à différentes puissances environnementales (États-Unis, Chine, Union Européenne, Brésil, Inde, Russie). La seconde partie est dédiée aux organisations internationales et aux débats internationaux sur le climat, où se déroulent ces jeux de puissance en matière environnementale.
5 Le chapitre de l’ouvrage consacré aux États-Unis, écrit par Robyn Eckersley, appréhende le leadership américain dans les négociations internationales d’un point de vue historique. Sa puissance environnementale s’est manifestée par des succès, comme la diplomatie de l’ozone dans les années 1980, ayant conduit au bannissement des substances responsables du fameux « trou » de la couche d’ozone, mais aussi par des échecs, notamment dans le domaine de la diplomatie climatique, comme la non-ratification du protocole de Kyoto et l’opposition de l’administration Trump à l’accord de Paris. Selon Eckersley, la poursuite d’un leadership dans le domaine économique influe durablement sur la position du pays en termes de responsabilité environnementale, et la relance de la diplomatie environnementale sous Joe Biden semble encore être conditionnée à la construction d’un nouvel ordre économique international « vert ».
6 Dans le deuxième chapitre, consacré à la Chine, Pichamon Yeophantong et Evelyn Goh montrent l’ambiguïté de la définition chinoise de la puissance environnementale. Les dirigeants chinois entretiennent en effet une dualité entre le statut de pays en développement et celui de grande puissance, mais aussi entre la reconnaissance d’une responsabilité dans les dégradations environnementales et le statut de victime de celles-ci. La Chine apparaît comme une puissance « partielle » en matière d’environnement, dans la mesure où si son pouvoir structurel au niveau international, régional, et national est clair et évident, son pouvoir d’action en matière de responsabilité environnementale est faible.
7 Dans le chapitre consacré à la puissance environnementale européenne, Katja Biedenkopf, Claire Dupont et Diarmuid Torney estiment que l’Union Européenne (UE) est une grande puissance dans la politique environnementale internationale, qui ne peut toutefois pas être conceptualisée de la même manière qu’une grande puissance traditionnelle en raison « des limites en termes de sources de pouvoir » au sein de l’UE. En s’appuyant sur l’étude de la position européenne dans les domaines du changement climatique et de la gouvernance des produits chimiques, les auteurs montrent que l’UE, en acceptant d’assumer sa responsabilité en matière environnementale, parvient à mobiliser et à convaincre autour de ces sujets (puissance positive).
8 Les chapitres consacrés au Brésil et à l’Inde, rédigés respectivement par Kathryn Hochstetler et Miriam Prys-Hansen, témoignent des difficultés éprouvées par ces puissances « régionales » à accepter leur responsabilité environnementale, mais aussi à assumer une forme positive de puissance environnementale à l’instar de l’Union Européenne. Les contestations politiques internes sont amenées à jouer un rôle important dans l’acceptation de cette responsabilité par les gouvernements. Le cas très particulier de la Russie, étudié Alina Averchenkova, montre qu’une puissance régionale peut aussi abandonner toute velléité de diplomatie environnementale, au point de n'occuper plus qu’une forme négative en raison de sa forte capacité de dégradation des écosystèmes.
9 La seconde partie de l’ouvrage se penche sur les manifestations de ces tensions dans les grands débats internationaux. Les débats sur la sécurité internationale, analysés par Shirley V. Scott dans le cas du Conseil de Sécurité des Nations Unies, présentent, sans surprise, de grandes oppositions de point de vue entre les membres permanents du Conseil au sujet des implications sécuritaires du changement climatique. En s’appuyant respectivement sur une analyse des négociations climatiques et des accords environnementaux multilatéraux, Sanna Kopra et Susan Park montrent de leur côté que l’absence de réponse des grandes puissances environnementales au problème climatique s’explique par l’absence plus générale de solidarité et de responsabilité commune de la société internationale. Cela se traduit par une montée en puissance des organisations internationales et des acteurs non gouvernementaux pour conclure des accords en dehors des arènes onusiennes. Cette tendance se confirme dans le domaine du charbon analysé par Stacy D. VanDeveer et Tim Boersma, qui expliquent les faibles avancées en la matière par les coûts subis et perçus de la responsabilité environnementale, y compris au sein des puissances qui ont la possibilité matérielle et sociale de réaliser leur transition énergétique.
10 Très complet et riche, l’ouvrage édité par Falkner et Buzan a le mérite d’attirer l’attention sur les concepts de responsabilité et de puissance environnementale, essentiels pour comprendre les logiques de compétition entre les acteurs du système international à l’heure de la crise écologique globale. Longtemps passée sous silence dans les analyses des négociations environnementales internationales, au risque d’un « schisme de réalité » entre les tensions internationales et les processus multilatéraux [1], cette dimension géopolitique de l’analyse de la politique environnementale internationale gagnerait à être développée dans d’autres contributions, alors que le dépassement actuel des limites planétaires risque de provoquer de tensions écologiques et sociales de plus en plus dramatiques.