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Article de revue

Négociation des ambitions et temporalités sociales

Pages 167 à 179

Citer cet article


  • Saccomanno, B.
(2016). Négociation des ambitions et temporalités sociales. Négociations, 25(1), 167-179. https://doi.org/10.3917/neg.025.0167.

  • Saccomanno, Benjamin.
« Négociation des ambitions et temporalités sociales ». Négociations, 2016/1 n° 25, 2016. p.167-179. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-negociations-2016-1-page-167?lang=fr.

  • SACCOMANNO, Benjamin,
2016. Négociation des ambitions et temporalités sociales. Négociations, 2016/1 n° 25, p.167-179. DOI : 10.3917/neg.025.0167. URL : https://shs.cairn.info/revue-negociations-2016-1-page-167?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/neg.025.0167


Notes

  • [1]
  • [2]
    Les aspirations représentent la position visée (« J’aspire à devenir… ») ; l’ambition met en relation la situation d’énonciation et celle qui se réaliserait par l’atteinte du point visée (« Mon ambition est de devenir… »).
  • [3]
    La theory of political ambition étudie les effets structurels (organisation d’appartenance, taille du territoire et degré de compétition) sur les calculs rationnels effectués par les candidats entre coûts, utilité personnelle et probabilités de réussite des engagements dans une campagne électorale. Parmi les principales références de cette approche : Black (1972), Rohde (1979).
  • [4]
    Ce corpus de 44 adultes a été constitué de juin 2008 à septembre 2009. 42 étaient demandeurs d’emploi (répartis de façon équilibrée entre une mise au chômage « stratégique » pour financer le projet de formation ; une sortie de période alternant contrats courts et chômage ; et une situation de chômage « subi ») et 2 bénéficiaient d’un congé individuel de formation. 10 stagiaires étaient âgés de moins de 26 ans (dont 3 femmes) ; 12 âgés de 26 à 30 ans (2 femmes) ; 11 âgés de 30 à 40 ans (1 femme, une femme) ; 8 âgés de 40 à 50 ans (2 femmes) ; 3 âgés de 50 à 60 ans (1 femme). Moins d’un cinquième des personnes interrogées possédait un niveau scolaire inférieur au baccalauréat ; environ la moitié avait le niveau du baccalauréat ; et près d’un tiers était diplômés du supérieur.
  • [5]
    Définis ici comme un enchaînement d’actions volontaires et coordonnées en vue de concrétiser des ambitions.

1La négociation est une activité sociale qui réunit des parties en vue de produire une issue à leur conflit. Si la forme typique d’une négociation met en relation au moins deux personnes, ce processus s’applique aussi à un niveau personnel, lorsqu’un individu décide de modifier le cours usuel ou actuel de son action – ce que Christian Thuderoz (2010) nomme : une « négociation intime ». Elle peut être définie comme la mise en problème, la reconnaissance d’un choix à opérer parmi une liste de scenarios possibles d’action, différents ou divergents, puis la sélection elle-même, ces étapes se situant à la confluence d’un contexte et de la trajectoire singulière d’une personne. L’examen des options possibles et la formulation d’un choix mettent l’individu en dialogue avec lui-même lorsqu’il évalue les motifs et les effets possibles des décisions qui s’offrent à lui. Si intime soit-elle, cette forme de négociation obéit à des règles, certes à la solidité incertaine (le contractant est aussi celui qui les définit !), mais néanmoins révélatrices des registres d’accord que les personnes peuvent parcourir quand elles négocient avec elles-mêmes.

2Dans quels contextes négocie-t-on avec soi-même ? Lorsque la pente que suit notre engagement ne semble plus nous mener dans une direction convenable. Une négociation intime peut en effet s’ouvrir lorsque, si rien n’est fait, le présent paraît irrémédiablement conduire vers un avenir non souhaité. Le processus s’applique aussi bien à de micro-actions nécessitant un réajustement, qu’à un niveau biographique lorsque l’orientation d’une trajectoire de vie prend, volontairement ou non, un tour qui ne va plus de soi (Bessin, Bidart et Grossetti, 2009). Une fois reconnu par l’individu le risque que sa situation personnelle et/ou professionnelle dérive à l’encontre de ce qu’il souhaite, une négociation avec lui-même intervient, dans l’objectif de limiter le creusement d’un écart, difficilement supportable. De même, prendre connaissance d’une opportunité peut ouvrir une séquence de négociation intime remettant sur l’établi la pente de la trajectoire personnelle. Négocier avec soi apparaît donc comme un processus de reconstruction de la signification donnée aux moyens mobilisés et aux finalités poursuivies par nos engagements sociaux. Ou, pour le dire autrement : comme un processus de mise en cohérence de lignes personnelles d’action, dont la mise en œuvre renforce l’appartenance de ceux qui les confrontent à un monde social et au tissu relationnel qui le compose.

3Ce que l’on négocie avec soi-même, ce sont les règles d’action qui permettent cette mise en cohérence, ou les principes qui prévalaient jusqu’alors, à propos des finalités attachées aux engagements et aux moyens utilisés à cet effet. La négociation intime est ainsi une situation de potentielle remise en question de l’ordre social, c’est-à-dire du système de règles légitimé et appliqué par des individus qui, par ce processus d’ajustement des lignes d’action, formulent une critique – partielle ou totale – des exigences de ce même ordre social. L’étude de la négociation intime est donc celle d’un processus dialogique entre l’individu qui dit « Je » et un « Moi social » (Mead, 1963 ; Thuderoz, 2010), le second incarnant aux yeux du premier les règles et normativités au fondement de l’ordre social qui cadre ses actions et ses décisions.

4Cet article souhaite contribuer à la compréhension du processus de cette négociation intime en étudiant un public particulier et un objet original : les personnes décidant de réorienter, peu ou prou, leurs parcours professionnels. Ces parcours se présentent comme un enchaînement de séquences reliées par des étapes objectivables (obtention de diplômes, promotions décrochées, etc.) ou par des événements, souhaités ou non, et dont l’appréciation (en termes d’opportunités saisies, par exemple) dépend du contexte personnel. D’une séquence à la suivante, l’orientation des trajectoires individuelles peut se renforcer (avec une promotion dans le même service, par exemple) ou prendre une nouvelle direction (un changement de secteur professionnel, à la suite d’une saisie d’opportunité, issue du réseau personnel).

5Notre point de départ réside ainsi dans l’interrogation de décisions modifiant de façon substantielle le cours de ces trajectoires personnelles. Les négociations qui les produisent surviennent à la suite d’une succession de décisions antérieures ; elles portent sur un avenir souhaité. Ainsi mises en perspective, ces décisions négociées sont révélatrices de la dynamique des ambitions, c’est-à-dire de l’évolution des significations attachées aux avenirs souhaités en raison de l’amélioration qu’ils apporteraient.

6Dans cet article, nous défendons l’idée que la négociation avec soi-même est le terrain d’élaboration de ces ambitions. Après avoir exposé notre approche sociologique des ambitions négociées (1) puis l’enquête et sa méthode (2), trois modèles typiques d’ambitions négociées sont présentés et commentés (3). La conclusion revient sur les apports d’une analyse des ambitions au prisme de ces processus de négociation intime.

1 – Des ambitions négociées

7Il n’y a pas de véritable conceptualisation sociologique des ambitions en France. Le terme donne cependant lieu à de nombreux usages ; et par l’absence de définition opératoire, il est souvent confondu avec celui d’aspiration [2], ou sa dimension normative est oubliée. Pierre Bourdieu (1974) y fait mention en liminaire de son étude sur l’habitus, ce dernier « délimit[ant] les ambitions raisonnables ». Les affinements qu’il apportera ensuite à sa théorie mettent l’accent sur les ajustements possibles des contenus et des effets des habitus sur les pratiques et représentations (Bourdieu, 1992, p. 108-109) – ce qui, de notre point de vue, soulève la question des négociations possibles de ce que peut être une ambition « raisonnable »…

8L’approche la plus fournie des ambitions est à mettre au crédit de la science politique américaine. Depuis Joseph Schlesinger (1966), elle en a fait un concept-clé pour l’analyse des décisions relatives aux carrières politiques [3]. Les travaux les plus récents atténuent une conception de la relation entre moyens et finalités jusque-là inévitablement cadrée par une logique d’efficience. L’effet de cette conception est d’uniformiser et de réduire l’ambition à une inclinaison naturelle vers l’atteinte de positions sociales élevées. Plus récemment, l’approche dynamique des ambitions politiques (Fox et Lawless, 2005, 2011) se concentre sur les variations de l’ambition au cours des trajectoires personnelles. Ces recherches considèrent les ambitions à partir des démarches concrètes pour les réaliser et les saisissent à la croisée des dynamiques personnelles et professionnelles.

9L’ambition n’est donc pas un attribut relevant de l’essence des individus, mais une dynamique d’action tournée vers un changement, qui évolue avec les situations personnelles. L’ambition est cadrée par des contextes, des expériences et des séquences socialisatrices ; elle met en forme (une position à atteindre) et en projet (une succession d’opérations concrètes) d’avenirs souhaités et acceptables, qui la concrétiseraient ; la stabilisation et la qualification de ces avenirs sont obtenues à l’issue de négociations intimes au cours desquelles les individus questionnent le cours de leurs trajectoires. Ceci n’empêche pas la présence d’auditoires divers. Des échanges avec des tiers peuvent ainsi influer sur les règles définissant les relations entre moyens et finalités des démarches de concrétisation des ambitions. La situation des proches peut aussi peser dans la stabilisation de ce que sera une ambition raisonnable.

10Une thématique couramment traitée concerne l’influence du genre sur la décision d’engager ou non des démarches en faveur de sa carrière politique (Fulton et al., 2006 ; Fulton et Ondercin, 2013). Brittany Stalsburg (2012) montre ainsi que le genre affecte les ambitions politiques selon le degré d’importance accordée aux considérations familiales. Problème : ce type de réflexion délaisse l’élaboration des ambitions pour se focaliser sur la finalité : la décision de se lancer ou non dans une campagne électorale. Il nous semble que cette finalité peut revêtir diverses significations exprimées dans la façon dont la négociation intime la met en relation avec les ressources et les contraintes en présence, parmi lesquelles les temporalités sociales. Les considérations familiales ne peuvent, à notre sens, être réduites à un « coût affectant les ambitions » professionnelles ; elles nous semblent au contraire révélatrices du système de règles organisant la relation entre ressources, contraintes et finalités. Ces considérations sont le produit de l’expérience familiale et, de façon intrinsèque, des interdépendances de celle-ci avec les autres sphères d’existence (dont celle du travail, par exemple).

11L’étude attentive de ces interdépendances montre comment s’articulent dynamiques privée et professionnelle. La mise au jour de différents modèles d’interdépendance permet de caractériser des modèles d’ambitions. C’est là un apport des perspectives longitudinales qui soulignent la pluralité des modèles d’interdépendance auxquels peuvent se rattacher des individus à différents moments de leur existence (Moen, Sweet, 2004).

2 – Terrain et méthode d’analyse

12Nous portons donc le regard sur des adultes suivant volontairement une formation qualifiante à temps plein sur une année à l’Association nationale pour la formation des adultes (AFPA) [4]. Entre les cours et le travail à fournir en plus (exercices, révisions, recherche d’entreprise d’accueil), ces formations occupent la place d’une activité professionnelle. Pour suivre ces programmes, les enquêtés ont du s’informer, monter des dossiers, présenter leurs motivations et parfois même négocier la reconnaissance du bien-fondé de leur démarche, auprès de conseillers emploi, de psychologues du travail ou de formateurs (Saccomanno, 2011 ; 2015), mais aussi de professionnels ou de représentants de financeurs institutionnels (dans le cas des congés individuels de formation, par exemple). Enfin, être stagiaire suppose que certains quittent leur domicile personnel durant la semaine pour s’installer dans les logements du centre de formation. Notre entrée empirique repose ainsi sur des projets [5] individuels présentant un minimum de rationalisations du point de vue de ceux qui les mènent et dont les exigences spatio-temporelles entraînent de potentielles réorganisations, plus ou moins profondes, des temps privés.

13Ces individus ont donc estimé réaliste et acceptable de se rendre en formation. La convergence de ces décisions ne saurait cependant masquer la pluralité des situations personnelles, des enjeux et des contraintes qui ont pesé dans les négociations intimes préalables à leur décision. Ce qui nous intéresse ici, ce sont ces modes de négociation, leurs registres et les priorités qu’ils révèlent ; mettre au jour la pluralité de ces modes permet de saisir la pluralité des ambitions qu’ils révèlent. « Donner un sens, c’est relier, établir des relations, prendre ensemble » nous dit Claude Dubar (2012, p. 73) : nous avons donc cherché à comprendre le sens de cette décision d’entrer en formation en la reliant à la situation professionnelle du stagiaire et au cours de la trajectoire que celle-ci vise à modifier : quels changements sont escomptés par rapport à la dernière situation professionnelle ? Quelles alternatives se sont présentées, comment ont-elles été écartées ? Pour quelles raisons la dernière situation professionnelle n’était plus acceptable ? De plus, cette négociation intervient à la suite d’une série de décisions qui ont construit ces trajectoires professionnelles. Une partie des entretiens a donc eu comme objectif de comprendre les formes de rupture et/ou de continuité que les décisions actuelles établissaient par rapport à celles prises antérieurement. Depuis les premiers choix d’orientation scolaire, ces trajectoires ont été déconstruites en séquences, et nous avons questionné les transitions de chacune à sa suivante, en reprenant les questions énoncées ci-dessus. À travers les choix de filière, ou les changements d’entreprise ou de secteur, ou encore les conséquences d’une perte d’emploi ou d’une mutation du conjoint, c’est un récit de justifications, d’attentes, de décisions que ces entretiens font émerger, renseignant ainsi le sens que ces personnes attachent au cours de leur trajectoire. La négociation des ambitions s’inscrit au cœur de ces séquences d’identification et d’ajustement d’un nouveau cours de trajectoire possible, dont la réalisation est jugé plus avantageux que le maintien dans la situation actuelle.

14La négociation des ambitions interroge les interdépendances entre les dynamiques familiales et professionnelles, mais également l’articulation entre les temporalités privée et professionnelle que la réalisation des ambitions devrait mettre en place. Cette « articulation temporelle », en tant que mode de répartition des temporalités sociales, peut s’organiser à partir des impératifs privés, ou d’enjeux personnels, ou encore traduire une recherche d’équilibre entre sphères familiale et professionnelle. Nous dégageons ainsi trois modèles idéaux-typiques d’ambitions négociées, commentés ci-après.

3 – Trois modèles de négociation des ambitions

3.1 – Négociations intimes à partir d’enjeux professionnels

15La surreprésentation de certaines variables sociodémographiques fournit de premières pistes d’interprétation. Les plus jeunes stagiaires ont ainsi tendance à organiser leurs temporalités privées à partir d’impératifs professionnels. Ceux que nous retrouvons ici possèdent le moins d’expérience en emploi depuis leur sortie de formation initiale. Une forte cohérence apparaît entre le cursus scolaire antérieur et la spécialité préparée à l’AFPA. Les motifs de cette continuité sont de deux ordres. Pour les moins qualifiés, il s’agit de rattraper l’échec au diplôme ou de réactualiser des savoirs jusque-là non convertis en expérience professionnelle correspondante. Pour les plus qualifiés, l’objectif est d’acquérir une spécialisation dont des recruteurs ont déploré le manque dans leur profil. Dans les deux cas, les ambitions indiquent des avenirs mis en défaut par des lacunes situées dans le passé. La réparation consiste à revenir sur la piste d’une normalité sociale que ces jeunes adultes ont la sensation de voir leur échapper. Les accommodements vont donc porter sur les moyens à engager, qui peuvent être conséquents, comme l’autofinancement par le stagiaire de sa formation, qui vend, par exemple, ses biens personnels ou qui contracte un prêt auprès de sa banque.

16Le sentiment d’être soi-même en défaut vis-à-vis de l’ordre social légitimé rassemble ces personnes. Leur proximité générationnelle étaye l’argument de socialisations convergentes quant à la place du travail dans les existences (Davoine & Méda, 2008), mais aussi, pour les plus qualifiés, celui de la culture du projet, pour anticiper, dès le secondaire, la carrière à construire (Biémar et al., 2003). La soumission à un certain ordre social se devine dans les références fréquentes de certains individus aux étapes de leur trajectoire professionnelle :

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« C’est école, boulot, et puis ensuite : mariage et enfant (…) J’ai déjà trente ans, dans deux ans je dois faire un enfant. J’ai déjà mon objectif de vie, mon plan bien précis : l’année prochaine je travaille, l’année d’après je fais mon enfant et après, je rentre en Martinique, soit dans cinq ans à peu près. Mon copain est au courant : pour moi c’est comme ça ! »
(Rosa, 30 ans, Conception et développement systèmes électroniques)

18L’accroissement des moyens engagés répond souvent à une crainte de trop s’écarter des finalités poursuivies depuis plusieurs années. La force de l’ordre social est de fournir un modèle normatif de réussite, légitimé par les grandes institutions sociales, politiques et éducatives (Honneth, 2000). La dynamique des ambitions est ainsi éclairée par le mode de négociation adopté par ces jeunes qui décident de renforcer le temps accordé à la sphère professionnelle de leur existence. Pour les moins qualifiés, ce modèle normatif est celui de l’intégration. Par exemple, Samy, à l’approche de la trentaine, redoute ses futures 40 ans qui, à ses yeux constitue l’âge de référence pour catégoriser ceux qui ont réussi leur vie de « ceux qui l’ont ratée ». Son indicateur de référence est l’occupation d’emplois stables et qualifiés. Pour lui comme pour les plus qualifiés, l’articulation des temporalités n’apparaît qu’en tant que contrainte à dépasser pour répondre aux prescriptions des institutions productrices de cet ordre social de référence. La négociation avec soi-même répond ici à une norme de nécessité de réussite professionnelle :

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« La contrainte, c’est que je laissais mon amie quasiment un an. J’avoue que c’était gênant mais je me disais aussi que s’il fallait faire des sacrifices, il fallait les faire maintenant, parce que c’est un engagement pour notre avenir. Donc j’étais prêt à venir ici, sans aucun problème. »
(Paul, 30 ans, technicien supérieur en automatismes)

20Négocier avec soi-même, nous l’avons dit, consiste à réévaluer le cours de son action et, potentiellement, accommoder les règles de celle-ci, jusque-là en vigueur, pour en corriger l’orientation. Retourner en formation peut donc apparaître comme un signe d’échec dans ses capacités à suivre les règles de l’ordre social de référence et, ainsi, répondre aux attentes des modèles de trajectoire auxquels ils ont été socialisés. Samy épilogue ainsi sur la surprésence de « cas sociaux » à l’AFPA, dont la mission est, selon lui, de « donner une deuxième chance pour ce genre de personnages, tu sais le mec qui n’a pas eu de chance, ou le SDF, ou celui qui a toujours fait des bricoles pourries, ou celui qui vient du bled ». Comment alors ne pas s’assimiler à une catégorie qu’on estime majoritaire et dont le détail des indices corrobore une part du récit que l’on fait de sa trajectoire ? Comment cet autre jeune homme – Kévin – s’accommode-t-il de suivre une formation délivrant un titre de niveau inférieur à celui de son master 2 quand ce dernier lui permet de se penser équivalent, par le nombre d’années d’études, avec le groupe des ingénieurs qu’il désire rejoindre depuis son adolescence ? Dans ces deux cas, pourtant très différents, cela se joue précisément au cours de la négociation avec soi-même lorsque se durcit la règle de répondre aux prescriptions de l’ordre social reconnu comme légitime. Dans la stabilisation de leur ambition, ces adultes s’en remettent aux exigences d’un moi social, envers lesquelles la mise en conformité est à leurs yeux la seule assurance d’une intégration sociale et professionnelle. Samy vante la rupture initiée avec ses années d’errements pour « faire enfin quelque chose » ; Kévin vient « ici pour gagner en profondeur technique » et « ajouter une corde à [son] arc de compétences pour faire la différence ». Il y a ici, nous semble-t-il, recherche de mise en conformité. Priorité est donnée aux enjeux professionnels, au motif de résoudre la problématique d’insertion sociale. Motif qui résout par avance de possibles conflits intérieurs puisque cette conformité ne suppose pas une posture critique envers ces programmes institutionnels ciblés sur la réussite professionnelle.

3.2 – (Ré)viser l’équilibre

21Regardons maintenant du côté des négociations intimes révisant les règles de gestion des trajectoires en vue de mieux équilibrer les temporalités privées et professionnelles. Ces négociations illustrent une révision d’attentes professionnelles jusque-là minorées, ou bien un rééquilibrage – même si cela est plus rare en formation professionnelle – des temporalités au profit de la vie privée où de nouvelles attentes ont émergé. C’est le schéma de négociation suivi par Arthur, ancien prêtre qui, à la suite d’une rencontre amoureuse, décide de quitter ses fonctions religieuses. Ce choix le met dans l’obligation de redistribuer les cartes de son ambition, qui ne peut plus être adossée à un engagement vocationnel suivi depuis quinze ans. Le modèle précédent rendait compte d’un accroissement des moyens pour atteindre des finalités « déjà là » ; avec ce deuxième modèle d’ambitions négociées, les négociations avec soi-même mettent en jeu des compromis relatifs et aux moyens, et aux finalités. Le compromis recherché par ce type de stagiaires est une réponse à une perte avérée, ici un repère identitaire, en appuyant l’émergence de nouvelles identités qui tenteront de compenser ce à quoi on a renoncé (Lichtenberger, 2014). Le compromis auquel parvient l’individu indique qu’il lui apparaît nécessaire de convertir les moyens et/ou les finalités de son ambition, pour que celle-ci poursuive sa dynamique dans un sens jugé convenable, voire dans une direction meilleure. Dans le cas d’Arthur, la conservation de ce qui faisait sens pour lui dans sa fonction de prêtre : le conseil et le travail sur autrui. Au terme d’une introspection, il optera donc pour une formation de conseiller en insertion professionnelle.

22La dynamique des ambitions interroge ainsi la conversion des repères identitaires et la reconfiguration des éléments qui font sens pour les personnes ; la négociation intime porte donc sur les formes et les attendus de cette reconfiguration. L’articulation temporelle apparaît au premier plan de cette reconfiguration lorsque l’on observe l’existence d’une conciliation préalable entre les membres du foyer, c’est-à-dire une division des tâches et du temps, pas nécessairement équitable, mais qui satisfait les parties. La règle structurant ce deuxième modèle de négociation est la suivante : l’accord sur la distribution des responsabilités des membres du foyer entre eux délimite la portée des ambitions ; elle dit jusqu’à quel point les finalités sont jugées acceptables. Sa renégociation risquerait de modifier le climat relationnel au sein du couple, par exemple, et d’induire chez le conjoint un sentiment de domination. Le souhait de réviser l’équilibre ne signifie pas de renoncer aux sources antérieures d’entendement avec les autrui concernés. Au contraire, l’équilibre recherché apparaît en continuité des accords déjà noués, et de longue date, entre les membres du foyer.

23Observons le cas des femmes qui souhaitent entrer en formation dans l’idée de reprendre une carrière mise en suspens à la suite de contingences familiales. Celles-ci ont accepté de mettre entre parenthèses leurs attentes professionnelles au profit de celles de leur mari, à la condition d’un contre-don lorsque la situation familiale le permettra. Yvana, 43 ans, illustre cet accord initial qu’Armelle Testenoire (2001) qualifie d’« allant de soi », avec une primauté accordée aux carrières masculines. Roumaine d’origine populaire, elle migre avec son rugbyman de mari, recruté par un club français, et perd ainsi le bénéfice de son cursus en management, non reconnu dans l’hexagone. Mis à la retraite par une blessure, c’est lui qui suivra le premier une formation pendant qu’elle occupera des postes à temps partiel, pour garder du temps pour ses enfants. Elle avait par le passé envisagé plusieurs fois de se former mais ses décisions furent chaque fois révisées par les opportunités offertes à son époux. « J’allais commencer la formation à R., raconte-elle, mais deux semaines avant, on a déménagé à C. parce que mon mari a été muté. » Chez les hommes et les femmes ici rapprochés dans ce deuxième groupe, le rééquilibrage visé par les ambitions se produit à l’intérieur du champ des possibles délimité par les situations des proches. Que ce soit au profit du temps privé ou du temps professionnel, la négociation qui s’engage et qui a pour objectif de stabiliser les ambitions s’inscrit dans le temps long des relations sociales. Pour que ces individus projettent une amélioration de leur situation, le processus dialogique de la négociation intime délimite leurs souhaits à l’intérieur d’un cadre conventionnel construit au fur et à mesure des expériences communes avec les autrui significatifs concernés par leur démarche (Goffman, 1991). C’est ce cadre qui définit que des ajustements sont ou non acceptables, au regard des interdépendances temporelles et matérielles avec les proches. Les ambitions apparaissent ici préalablement dimensionnées par une norme élaborée collectivement qui oriente les séquences de négociation intime. Cette norme définit la justesse de l’équilibre entre moyens engagés et finalités des démarches, dans l’objectif de ne pas favoriser les ambitions d’un membre du collectif concerné au détriment de celles de autres, quitte à reporter dans le temps ce rééquilibrage. Ce cadre conventionnel est l’équivalent des prescriptions institutionnelles du premier modèle. Les ambitions négociées s’y distinguent par la nature du Moi social convoqué au cours de ces négociations intimes.

3.3 – Distance professionnelle et stratégies familiales

24L’articulation temporelle s’organisant depuis la sphère privée, les séquences de négociations intimes préalables à la décision d’entrer en formation s’adossent à un regard de plus en distancié sur le travail professionnel. Ce regard s’est forgé à force d’expériences soutenant l’émergence d’un rapport critique, non pas à l’égard du travail en tant qu’activité, mais à propos des formes organisationnelles qui l’encadrent. Chez nombre des stagiaires interrogés, les dérives hiérarchiques de la relation salariale arrivent en tête des facteurs justifiant de limiter l’emprise du travail sur la vie privée. Si le profil idéal-typique décliné ci-après n’est pas l’unique modèle des ambitions saisies à partir d’articulations temporelles négociées depuis les enjeux privés, il permet cependant de restituer la configuration de sens qui nous semble la plus explicite de ce modèle de négociation intime. Le « cadre de vie » dont parle l’enquêté ci-dessous figure la finalité privée que son passage en formation a pour but de l’aider à accomplir :

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« Je vis en couple depuis pas très longtemps, deux ans. Ça a été un grand changement dans ma vie d’ailleurs, ça m’a permis de modifier mes objectifs de vie et de me lancer dans des projets moins personnels, c’est-à-dire des projets de vie à deux, voire plus (…) Je vais construire d’abord le cadre de vie en bossant là où je trouverai du boulot à l’endroit où on veut faire notre projet. (…) Aujourd’hui, la formation c’est le moyen que j’ai choisi pour gagner de la thune et pouvoir mettre en place mes projets à deux. »
(Simon, 29 ans, concepteur développeur en informatique)

26Dans ce dernier modèle, la succession de décisions relatives aux modifications du cours des trajectoires fait émerger un double mouvement : d’abord de détachement vis-à-vis d’un rapport au travail programmé par le destin familial et/ou relayé par les positions professionnelles occupées ; puis de reconstruction de ce rapport à l’intérieur de la structure familiale créée. Nous trouvons là des personnes qui ont entre 28 et 40 ans, vivent en couple, et aux origines sociales souvent peu élevées, conjuguées à des projets parentaux de mobilité intergénérationnelle reposant sur l’éducation et l’accès à des emplois qualifiés. Les expériences vécues vont favoriser l’ouverture de premières renégociations des programmes initiaux :

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« Je n’ai jamais vu l’intérêt de réussir au travail, en fait. Et puis j’ai eu des exemples de gens, comme mon père qui, à un moment, par leur boulot, ont été poussés vers des logiques de performance. Ça n’a rien donné de bon, mon père était plus souvent absent qu’autre chose, mes parents ont fini par divorcer, mon père a galéré pour retravailler. Et puis c’était l’industrie de mon grand-père, sa faillite, ça a éclaté ma famille en gros, c’est pour ça que j’ai un problème avec l’industrie. »
(Sébastien, 28 ans, concepteur développeur en systèmes embarqués)

28Ces négociations aboutissent, dans un premier temps, à la décision de rester aux marges du marché de l’emploi en privilégiant des contrats courts et saisonniers. Certains développeront des attitudes très stratégiques comme, par exemple, une volonté de se positionner sur des marchés de niche spécialisés afin de contourner quelque peu les effets de la concurrence à l’emploi sur les conditions de travail. D’autres abaisseront fortement les limites de ce qu’ils estiment acceptable de supporter, comme Sébastien qui, après la mauvaise expérience de trop, estime « [ne plus avoir] envie de bosser, en [avoir] ras le bol de l’entreprise ».

29La mise en couple, les débuts de projections dans une vie de famille et l’élaboration de projets hors travail amènent ces individus à requalifier ces postures en faisant du travail l’instrument de leurs projets. Il peut être un instrument financier, comme dans le cas de Simon qui désire construire son habitat. Il peut aussi être un appui technique avec l’acquisition de compétences permettant de travailler à domicile pour favoriser l’implication dans un projet visant à combiner lieux de vie et activité professionnelle, comme ce fut le cas pour Sébastien et sa conjointe, animés par un projet d’éco-tourisme. À l’instar du premier modèle présenté, les négociations intimes relevant de ce dernier modèle mobilisent la règle du jeu sur les moyens, pour que reste inchangée la finalité, ici incarnée par ces projets de vie. Mais à la différence des ambitions négociées à partir des enjeux professionnels, cette règle n’est pas mobilisée pour répondre à des prescriptions institutionnelles mais, au contraire, pour prendre le contre-pied à de telles prescriptions. La négociation des ambitions révèle bien les variations des règles appliquées par les individus quant à la gestion des trajectoires. Avec la dynamique des ambitions, c’est le sens du travail qui évolue.

30Si ces projets favorisent une réappropriation des finalités du travail, les conditions de travail demeurent importantes. Aussi, les choix de formation révèlent une volonté de s’affranchir de contraintes organisationnelles : en visant le plus haut niveau de compétences possible, la stratégie est d’atteindre des postes bénéficiant d’un maximum d’autonomie dans les systèmes productifs. Le but étant de limiter sa dépendance à des collaborateurs ou à la hiérarchie, la figure typique est celle de l’entrepreneur. Ce qui est le plus significatif est avant tout la maîtrise de l’activité : c’est-à-dire faire en sorte de conserver la main sur les significations que l’on peut donner aux activités réalisées.

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Pour moi, un bon boulot, c’est simple : c’est gagner assez d’argent pour vivre et me lever le matin et avoir la banane. J’ai envie de lier les deux : le principe de commerce, pour être mon propre patron et mélanger ça avec la bécane, ma véritable passion de toujours. (…) Je ne veux pas de truc trop gros, ça ne m’intéresse pas : je veux garder le contrôle dessus pour garder le plaisir. Pour l’instant ce que je veux faire c’est largement assez pour une personne et moi ça me suffit.
(Sam, 29 ans, MM)

32Recontacté deux ans plus tard, Sam expliquera avoir reçu une proposition d’association commerciale, dans le but de faire grandir son affaire. Proposition refusée pour les motifs précédemment exposés. Ceci lui permettra de déménager son garage dans une autre région lorsque sa compagne s’y installe, et même d’y trouver un associé qui « est exactement sur la même ligne, rester à taille humaine pour se faire plaisir » dira-t-il. Quand l’ambition est négociée à partir d’enjeux hors travail, les membres du foyer forment un collectif qui structure les ambitions dans la mesure où c’est en son sein que les finalités imprimées au travail sont définies. À la différence du premier modèle, beaucoup moins de situations de malaise sont présentes. Ceci nous semble trouver une explication dans le fait que les ambitions sont négociées en prenant en compte des autrui avec lesquels les règles de négociation peuvent être ajustées. Ce qui n’est pas le cas lorsque le système de règles est emprunté à des institutions distantes dont la reconnaissance ne peut être obtenue que par la convergence des comportements avec ses attentes.

Conclusion

33Appliquée aux ambitions, la négociation intime consiste à se confronter à une réalité sui generis pour interroger la juste formule entre ressources et finalités nécessaires aux projets. Pouvant prendre des formes différentes comme dans les multiples configurations traitées dans cet article, cette réalité remplit bien la fonction d’ordre social comme l’a souligné Thuderoz (2010). En effet, chaque situation traitée dans l’article met en évidence la présence d’un « moi social » avec lequel dialogue le « Je » prêt à s’engager dans une démarche d’amélioration de sa situation. La mise au jour des différentes formes prises par ce « moi social » éclaire une pluralité d’ordres sociaux et d’ambitions stabilisées à l’intérieur de leurs marges. Prescriptions institutionnelles, cadre conventionnel élaboré avec les proches, ou projet collectif de réappropriation des enjeux du travail nous semblent différents masques revêtis par des « autres que nous-mêmes » (Mead, 1963), des « êtres collectifs qui influent sur nos vies » (Angeletti, Berlan, 2015) dans la mesure où chacun représente une forme collective envers laquelle les individus rapprochés par l’analyse souhaitent, au terme de la négociation qui les convoque, renforcer l’appartenance à eux ou se faire reconnaître par eux. Le niveau intime des négociations étudiées ne saurait effacer la présence d’autrui significatifs dans les opérations menant à la décision. Cette dernière n’est ainsi jamais totalement individuelle.

34La dimension collective nous semble donc tout à fait centrale dans la négociation des ambitions. Ces dernières sont en effet contingentes des relations sociales comme le montre la science politique américaine (effet des réseaux ou de la structure familiale sur la décision de s’engager). Les approches de la négociation mobilisées approfondissent selon nous la compréhension sociale des ambitions en révélant les formes collectives qui encadrent la mise en relation entre les ressources et les finalités des ambitions. Ces mises en relation déterminent la portée des ambitions, c’est-à-dire dans notre cas le degré d’engagement que les adultes s’accordent et donc l’articulation temporelle qu’ils qualifient d’acceptable, de convenable. La justesse de l’équilibre des temporalités apparaît déterminée par ces formes collectives car ce sont elles fournissent les registres de qualification qui catégorisent comme étant améliorée la situation visée par les ambitions.

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Mots-clés éditeurs : ambition, décision, formation, négociation intime, temporalités

Date de mise en ligne : 02/03/2016

https://doi.org/10.3917/neg.025.0167