De la double absence
- Par Drifa Mezenner
Pages 137 à 138
Citer cet article
- MEZENNER, Drifa,
- Mezenner, Drifa.
- Mezenner, D.
https://doi.org/10.3917/naqd.033.0137
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- MEZENNER, Drifa,
https://doi.org/10.3917/naqd.033.0137
1Drifa Mezenner : J’ai travaillé comme graphiste pendant presque sept ans, parce que quand j’étais jeune, j’aimais le dessin et je voulais suivre une formation où j’aurais la possibilité de m’exprimer avec des images. Mais ce n’était pas suffisant pour moi ; j’ai donc cherché un autre forme d’expression et le documentaire s’est présenté à moi comme le moyen le plus approprié pour m’exprimer avec des images et du son. J’ai entamé la première expérience à « Béjaia Doc [1] » avec le film J’ai habité l’absence deux fois. J’ai eu beaucoup de chance parce que j’ai pu travailler sur le thème de la mémoire et de l’exil, encadrée par Habiba Djahnine [2] qui avait déjà fait son chemin et son expérience dans le domaine du film documentaire. J’ai donc pu bénéficier de son expérience et de son encadrement.
2Juste après cette première formation, j’ai décidé que je pouvais continuer à faire des films, à expérimenter avec l’image. J’avais le sentiment que je pouvais mieux exprimer qui j’étais et tenter de construire un regard de l’intérieur.
3J’ai réalisé, après le film sur l’absence, que ce qui m’intéressait c’était des sujets liés à ma société et des sujets qui me concernaient plus personnellement. La deuxième expérience c’est quand j’ai travaillé sur le célibat. Mais le célibat, c’est beaucoup de sujets qui lui sont liés. En gros, cela nous amène à ce que nous sommes aujourd’hui comme société.
Drifa Mezenner, J’ai habité l’absence deux fois (2011)
Drifa Mezenner, J’ai habité l’absence deux fois (2011)
4Soko Phay : Est-ce que du coup, la question que vous aimeriez qu’on aborde ensemble ne serait pas celle du rapport de l’intime à l’extime, ou en d’autres termes du privé au public, ou encore du rapport de l’histoire avec un petit h à la grande Histoire ?
5Drifa Mezenner : Pour être honnête, je n’avais pas une idée très claire sur les questionnements que je devais présenter pendant cet atelier. Les choses se construisent au fur et à mesure pour moi. Même pendant l’écriture de mon premier film, je n’ai pu écrire le texte, la narration de mon film qu’en trois ou quatre étapes ; ce n’était pas en une seule fois. Je développe peut-être les choses d’une manière quelque peu intuitive, avec les éléments que j’ai dans le moment présent. Pour cet atelier, comme je l’ai dit, je n’avais pas une idée très claire de ce qu’on allait faire parce que pour moi, je ne suis pas préparée à réfléchir dans l’après coup. Je ne sais pas y faire. Je fais mon film et après je n’arrive pas à en parler ; je le laisse parler.
Drifa Mezenner, J’ai habité l’absence deux fois (2011)
Drifa Mezenner, J’ai habité l’absence deux fois (2011)
Drifa Mezenner, J’ai habité l’absence deux fois (2011)
Drifa Mezenner, J’ai habité l’absence deux fois (2011)
6Daho Djerbal : Pour ce qui me concerne, j’ai été très frappé par les premières images de votre film, celles de votre père dans son jardin. Là, c’est la parole du père ; c’est un regard qu’il porte sur lui-même, sur sa société, sur tout ce qui l’entoure. Et vous, vous étiez en train de lui dire « Mais non, mais non, ce n’est pas comme ça. Les choses ont changé ». Il y avait donc un vrai problème qui se posait entre vous et votre père. C’est sur cela qu’a commencé le travail. Il se manifeste dès les premières séquences. Ce serait bien que vous nous disiez quels sont les éléments qui vous ont poussé à aborder le problème et la façon dont vous aviez pris à bras le corps cette question à travers ce média qui est le cinéma.
7Drifa Mezenner : L’idée de départ était de filmer Kouba [3] et le changement que le quartier avait connu depuis 20 ans. Puis, pendant l’atelier « Bejaïa Doc », les choses ont évolué et j’ai constaté qu’il fallait raconter l’histoire à travers les gens qui habitaient le quartier. Entretemps, la même année, en 1992, mon frère est parti pour l’Angleterre. C’était l’année de l’arrêt du processus électoral. On va dire que 1992 c’était une date clé.
8Le film, je l’ai fait parce que je voulais combler un vide. Je n’avais pas assez d’images, et la première étape pour moi était d’essayer de reconstruire cette partie de ma mémoire et de rendre palpables des souvenirs. J’avais bien quelques souvenirs mais je n’avais pas toute l’histoire. J’ai donc essayé d’aller la chercher chez les membres de ma famille. J’ai commencé par mon frère Sofiane parce qu’il était parti en 1992. Je l’ai poussé à m’écrire une lettre parce qu’il ne voulait pas apparaître dans le film et il me l’a envoyée. La lettre était écrite selon un ordre chronologique qui me permettait déjà de revenir sur l’événement. C’était une sorte de guide, pour moi et pour le film. Il m’a raconté ses souvenirs et j’ai essayé de reconstruire les miens. J’ai essayé de les chercher en questionnant mes sœurs, mes frères, ma mère, mon père… J’ai fait une liste de souvenirs et j’ai essayé de trouver des images. C’était une façon d’illustrer des traces de souvenirs. Et puis, je suis revenue au quartier. J’ai pris des images à la maison, à l’extérieur, dans le jardin avec mon père. Petit à petit, j’ai essayé de regrouper tous ces éléments autour de la lettre, mais pour ce qui me concerne, je n’avais pas vraiment ma place dans le film. Ma place était venue après, une fois que j’ai regroupé tous ces éléments. C’est alors que j’ai pu finalement trouver une place pour me filmer.
9Et voilà, j’ai décidé d’en faire une sorte de dialogue entre mon frère et moi. Parce que la partie temps présent n’était pas assez affirmée ; on était beaucoup plus dans le passé. Mon frère racontait son histoire avant le départ et moi je racontais mes souvenirs, mais il n’y avait pas vraiment une place pour moi. C’est à la fin que j’ai travaillé cette partie avec Habiba Djahnine. Cela s’est d’ailleurs fait les deux derniers jours du montage.