Les 35 jours de Moscou
(Parution originale : Napoléon Ier, n° 20, mai-juin 2003)
- Par Jacques Jourquin
Pages 51 à 86
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Notes
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[1]
Dans La guerre patriotique de 1812 d’après des lettres des contemporains, Saint-Pétersbourg, 1882, Doubrovine a publié une lettre du baron de Wintzingerode écrite à Devydovka à Alexandre, dans laquelle le baron fait part qu’on lui a amené un « sieur Iakolev » porteur d’un passeport français et d’une lettre de Napoléon à « Votre majesté impériale. […] Après une telle révélation, je ne pouvais le tenir pour un homme normal ». Et il l’envoya « lui et ses papiers au ministre de la Police ».
I. Napoléon devant l’incendie et le pillage
1 Parution originale : Napoléon Ier, n° 20, mai-juin 2003.
2 Unité de temps, unité de lieux. Quatrième acte de tragédie classique quand l’intrigue se renforce et que les protagonistes s’affrontent, le court séjour à Moscou (du lundi 14 septembre au lundi 19 octobre 1812) occupe une place centrale essentielle, dans la campagne de Russie et le destin de Napoléon. Plus de bataille : les armes se sont tues depuis La Moskowa. Plus de déplacement : on est arrivé au terme de l’épuisante marche à l’Est. Pas de négociation : le tsar Alexandre Ier se tait, retiré à Saint-Pétersbourg. Pas de plan d’avenir : Napoléon hésite entre plusieurs futurs et tarde à en choisir un car dans la douceur de l’été finissant, Moscou la Sainte, vidée de ses habitants, est partie en fumée devant un conquérant soudain déstabilisé et impuissant.
A. Une issue incertaine
3 Depuis quinze ans, Napoléon a l’habitude des entrées triomphales sinon accueillantes dans des capitales soumises : Milan, Le Caire, Vienne, Venise, Madrid, Berlin, La Haye. Seule Londres reste inaccessible et c’est d’ailleurs en partie pour l’atteindre qu’il s’est aventuré dans les steppes orientales. Mais à peine est-il entré dans la capitale russe qu’elle lui échappe comme jamais aucune auparavant. Déjà la campagne militaire a été difficile, coûteuse, inefficace et voici que l’issue politique se dérobe sous les cendres d’un incendie aussi destructeur que symbolique. Talleyrand a vu juste quand il a dit : « C’est le commencement de la fin ». Pour les contemporains, c’est exact, même si avec le recul pour la postérité et Jean Tulard, l’affaire d’Espagne a marqué plutôt le tournant du règne.
B. Devant la capitale religieuse
4 L’Égypte c’était l’exotisme et le retour aux sources antiques. Moscou c’est l’orient fabuleux et mystérieux, barbare et opulent. Napoléon devant les flammes s’exclamera : « Ce sont des Scythes », cri du cœur venu de sa culture d’homme des Lumières et de son étonnement indigné. Saint-Pétersbourg est devenue la capitale politique, ville européenne et rationnelle construite au forceps un siècle auparavant par Pierre Ier, un tsar épris d’occidental. Moscou est restée la capitale religieuse, la ville sainte et médiévale. À peine s’est-elle un peu transformée selon les désirs de Catherine II qui n’a pu venir à bout des résistances de ses habitants. Elle ne ressemble à nulle autre avec ses neuf cents églises, ses coupoles et clochers dorés, son immuable Kremlin, son mélange de petites maisons anciennes et de palais, de constructions en bois et de demeures en pierre. La campagne y est partout présente avec des domaines aux contours irréguliers où le château s’accompagne de dépendances, de vergers et de potagers. Les ruelles se mêlent aux larges avenues, les boutiques s’adossent aux murailles du Kremlin. Sans doute, pendant tout le siècle précédent, l’aristocratie et les riches marchands se sont-ils offerts des demeures de style baroque puis plus classique, d’une foisonnante variété, mais greffées à l’intérieur du plan de la ville ancienne. D’où un conglomérat pittoresque, mi-asiatique mi-européen (mais où l’Asie est plus apparente) de constructions d’époques différentes au charme prégnant. Mme de Staël qui y séjourne en août 1812 évoque « le mélange de la campagne solitaire et des palais magnifiques ». « Une Rome d’Orient, cité mystérieuse, tapie au fond de l’Empire russe » (Thierry Sarmant).
5 Napoléon, du haut du mont de la Salutation (parce qu’on y saluait Moscou en la découvrant d’un coup) contemple le 14 septembre 1812 la ville mythique et tant attendue : « La voilà donc cette cité fameuse, il était temps ». Pas si attendue que cela en réalité, ou plus exactement attendue depuis peu de temps. Car Napoléon, en franchissant le Niémen le 26 juin n’avait pas la moindre intention de s’enfoncer dans l’immensité russe et d’entrer dans Moscou. Oleg Sokolov (Napoléon Ier, n° 5-6-7-8, « La campagne de Russie) a bien montré que l’Empereur avait pour premier et unique objectif une victoire militaire d’importance remportée rapidement sur les armées russes proches de la frontière, afin d’obliger le tsar à s’avouer vaincu et à signer la paix. On a beaucoup glosé sur l’absence de fers à glace pour les chevaux, y voyant une marque d’impréparation, mais on était en plein été et la campagne ne devait durer que quelques semaines.
6 Certes, André Ratchinski, dans un récent et original Napoléon et Alexandre Ier avance que Napoléon « songe sérieusement à se faire couronner au Kremlin comme Empereur de l’univers ». Il s’agirait donc d’une conquête en bonne et due forme. Mais es indices qu’il donne ne sont guère convaincants et Jean Tulard dans sa préface fait observer : « Les documents manquent, notamment des ordres précis, pour étayer la démonstration. On serait plutôt tenté de penser que l’Empereur visait surtout à terroriser les Russes par l’importance des effectifs qu’il commandait, afin d’obtenir rapidement la paix sans aller jusqu’à Moscou ».
7 On penchera d’autant plus pour cette version que c’est seulement par sin impéritie que le haut commandement russe fut conduit à ne pas livrer réellement bataille jusqu’à La Moskowa où Koutouzov remplaça Barclay de Tolly, et que c’est faute de ne pouvoir obtenir cette bataille décisive que Napoléon se retrouva près de Moscou au point de n’avoir plus le choix – d’ailleurs longuement discuté – de s’en emparer Donc, au début du conflit, pas plus qu’Alexandre ne songe à aller à Paris, Napoléon ne pense aller à Moscou. Pour des raisons strictement inverses où n’entre pas le moindre malentendu, ils veulent tous deux une victoire militaire, gage d’une suprématie politique en faveur, chacun, de son propre système d’intérêts. Les circonstances (ces événements dont Napoléon confessait qu’il s’y soumettait) en décidèrent autrement. En effet dans des conditions aussi hostiles et risquées, « le moindre hasard a des conséquences terribles » dit Gérard Gengembre (Napoléon, la vie, la légende), qui cite aussi Jomini : « […] plus les masses mises en mouvement sont énormes plus le pouvoir du génie est subordonné aux lois imprescriptibles d la nature, et moins il commande aux événements ».
8 Accablé par la chaleur et la pluie à l’aller (comme il le sera par le froid et la neige au retour), gêné déjà par les incendies, par le terrain dévasté et les distances interminables qui engendrent le manque de subsistance, l’envahisseur malgré lui est immobilisé par le feu de l’Apocalypse (le mot vient sous la plume de plusieurs témoins) au terme de son aventureuse avancée. Son esprit s’en trouve paralysé comme les jambes de ses soldats épuisés. Les armées ennemies et le peuple russe au prix de grandes souffrances ont conduit, quoiqu’involontairement, l’adversaire dans le piège. Un piège qui ne peut même plus constituer un refuge provisoire maintenant qu’il a brûlé.
C. Au milieu des flammes
9 Tout s’est passé très vite. Les témoignages sont tellement nombreux et concordants que l n’y a pas d’incertitude sur le déroulement des événements. À cinq heures de l’après-midi de ce 14 septembre, Napoléon descend en voiture des Monts des Moineaux (la chaîne de collines à l’ouest de Moscou) et s’arrête un peu avant la barrière de Dorogomilov. Puis à cheval il s’approche des maisons et regarde défiler l’avant-garde qui passe La Moskowa à gué car le pont est partiellement détruit. Il attend les notables que Murat qui conduit l’avant-garde a dû lui dépêcher pour lui apporter les clés de la ville. Personne ! De guerre lasse il envoie le général Durosnel explorer la ville, mais ce dernier tombé par hasard sur un certain François-Xavier Villiers, lecteur à l’université, et qui lui sert de guide, visite en vain les bâtiments officiels. Personne ! Gourgaud envoyé en renfort revient bredouille. Personne !
10 Pour tromper son attente il passe lui-même la rivière à gué, donne des ordres pour la réparation du pont et charge Daru d’une nouvelle exploration : « Ramenez-moi les boyards ». Des boyards, il n’y en a plus depuis Pierre le Grand. Mais peu importe, il n’y a plus, semble-t-il, personne des 200 000 habitants de la cité. Anatole de Montesquiou parlera de « cette étonnante consternation du même silence et du même désert ». Napoléon attend toujours. Enfin un officier polonais ramène un petit groupe de Français moscovite commerçants et précepteurs. Apeurés ils confient qu’en dehors de leurs compatriotes (ils étaient environ 4 000) il ne reste plus qu’une quinzaine de milliers des plus pauvres et que des prisonniers de droit commun que le gouverneur a fait libérer avant de s’en aller lui aussi. Il reste également une dizaine de milliers de blessés qu’on n’a pas pu emmener.
11 Le Kremlin seulement défendu par quelques francs-tireurs a été occupé sans difficultés. Désappointé (le mot est de Caulaincourt) Napoléon se résout à passer la nuit dans une auberge bâtie en bois à l’entrée du faubourg. Le soir est tombé. La garde a pris possession de quelques bâtiments officiels et palais. L’hôtel Rostopchine est occupé par le sergent Bourgogne, l’auteur de fameux Souvenirs, qui aperçoit soudain de la fumée et des flammes quelque part au nord. Mme Fusil, de la troupe du théâtre français de Moscou, qui vit à l’écart dans le palais Gagarine, ouvre sa porte à un Français moscovite qui vient de fuir sa rue en flammes. Ici et là au nord-est et au nord-ouest éclatent de petits incendies, dans les boutiques du Grand Bazar, dans la rue du marché-aux-poissons. À proximité l’hospice des Enfants-trouvés abrite encore 500 enfants et le directeur Toutolmine demande l’aide et la protection des troupes françaises.
12 Averti que l’hospice est sous la protection de l’Impératrice, Napoléon y fait envoyer un piquet de garde. Il fait dire à Durosnel et au maréchal Mortier de surveiller les troupes qui ont dû par maladresse ou malignité mettre le feu à ces constructions de bois qui ne demandent qu’à brûler.
13 Mais à minuit, le préfet du palais Bausset et le comte de Ségur, qui se sont assoupis dans les appartements du Kremlin où ils sont venus préparer le logement de l’Empereur, sont réveillés au travers des fenêtres sans rideaux par de vives lueurs qui s’élèvent d’un peu partout. Une forte explosion retentit. De nouvelles flammes surgissent.
14 À la barrière on avertit Napoléon que les incendies se multiplient. Dans les rues de Moscou la panique s’étend. On éteint un feu ici mais il se déclare plus loin. Les patrouilles se perdent dans une ville inconnue. Elles voient des personnages barbus portant des torches. Elles s’en saisissent et les fusillent sur place. On commence à comprendre que ce sont les Russes eux-mêmes qui incendient leur ville. Le Grand Bazar de la ville chinoise s’est enflammé. On s’organise pour sortir des milliers de boutiques des denrées et des vêtements en quantités considérables qu’on fait garder par des sentinelles. Au matin du mardi 15 septembre le sinistre semble contenu et le pillage évité. À 6 heures, Napoléon monté sur Émir entre dans Moscou silencieux et vide. Il s’installe au Kremlin et fait placer dans sa chambre le portrait du Roi de Rome par Gérard que Bausset a apporté de Paris.
15 Place à l’organisation. Mortier est nommé gouverneur de la province et Durosnel de la ville, fonction qu’il cède vite à Mortier. Il faut s’occuper des blessés de Smolensk et de La Moskowa. On enquête sur les incendies. Des incendies qui reprennent plus nombreux et plus violents au long de la journée : sur la Pokrovka une longue rue à l’est, sur l’Arbate un grand boulevard à l’ouest, sur l’avenue qui mène à la barrière de Dorogomilov. Le vent de nord-ouest pousse les flammes qui s’étendent de plus en plus. Les réserves de blé au bord de la Moskowa brûlent. Le Grand Bazar flambe de nouveau : ses réserves d’huile et de suif deviennent un foyer inextinguible. On reste impuissant. On n’a pas trouvé les pompes à feu ; elles ont disparu ou sont hors d’usage.
16 Quand le sir vient, certains quartiers brûlent, dans certains autres, le feu marque une pause. Le Kremlin n’est pas touché. Napoléon est allé se coucher de bonne heure, encore convaincu que le feu n’est que le résultat de l’imprudence des troupes et de quelques pyromanes isolés.
17 Le mameluck Ali raconte : « Tout était calme dans le palais des Csars, tout était silencieux, chacun dormait profondément, quel que fût son lit. Dans le milieu de la nuit je m’éveillai ; il était peut-être minuit ou une heure. Je n’entendais autour de moi que le bruit du sommeil, l’aspiration et l’expiration. J’ouvre les yeux, je me les frotte, je vois la pièce parfaitement éclairée. Cela me parut extraordinaire. Je me lève, je porte mes as vers une des fenêtres pour voir d’où provenait la clarté. Je ne fus pas peu étonné de voir d’où provenait la clarté. Je ne fus pas peu étonné de voir la ville en feu, du moins la partie du midi et celle du couchant, nos fenêtres donnant sur la Moskowa et du côté de l’Ouest. C’était une belle horreur. Qu’on se représente une ville, je dirai grande comme Paris, livrée au x flammes, et être sur les tours de Notre-Dame assistant pendant la nuit à un tel spectacle. J’éveillai mes compagnons, disant chacun qu’il ouvrit les yeux ».
18 De son côté, Caulaincourt réveillé par son valet de chambre fait réveiller le grand-maréchal Duroc et tous deux conviennent de ne pas déranger un Napoléon épuisé. Caulaincourt fait mettre la garde sous les armes, monte à cheval et fait un tour d’inspection en ville. Un fort vent souffle du nord et pousse l’incendie vers le centre. Deux quartiers sont entièrement en feu, puis bientôt un troisième, puis un quatrième. On ne peut plus attendre. C‘est l’embrasement général. Vers 4 heures on envoie Contant réveiller l’Empereur.
D. Face au désastre
19 Pour tous c’est un profond étonnement. Napoléon ne peut concevoir que les Russes brûlent leurs maisons pour empêcher les Français d’y coucher. Car c’est maintenant la seule explication plausible. D’ailleurs d toutes parts on reçoit des rapports confirmant que des policiers, des paysans, des prisonniers, et même des gens d’Église ont été surpris en train de mettre le feu. Vers 9 heures de ce 16 septembre, Napoléon sort du Kremlin pour se faire une idée par lui-même de l’étendue du sinistre. On lui amène deux policiers pris en flagrant délit Interrogés ils répètent leurs aveux. Ils ont reçu l’ordre de tout incendier. Les maisons ont été désignées et les feux préparés dans tous les quartiers par de petits détachements. L’ordre est venu du gouverneur Rostopchine par l’intermédiaire de la hiérarchie policière.
20 Le vent souffle maintenant en tempête attisé par les tourbillons d’air chaud qui montent des incendies. Les maisons s’écroulent, les arbres prennent feu, les flammes progressent de plus en plus vite sautant de rue en rue. Les hommes disponibles essayent de sauver les maisons intactes où ils découvrent des préparations incendiaires cachées dans les cheminées Malgré la protection du fleuve et de ses quais, le Kremlin est menacé. Le vent a transporté des brandons incandescents sur le toit de tôle de l’arsenal. Le toit des cuisines est atteint et ne peut être sauvegardé que par des hommes qui balaient les brandons et versent des seaux d’eau. On fait de même sur le toit des écuries. Quelques flammèches tombent dans la cour de l’arsenal près de 40 caissons de munitions françaises. Le dépôt russe de poudre risque d’exploser. Napoléon est pressé de s’éloigner par Lariboisière, Gourgaud, Bessières, Berthier, Eugène de Beauharnais et Murat. Il refuse et finit par monter sur une terrasse pour se persuader du désastre auquel il a du mal à croire.
21 Le pont au sud du Kremlin prend feu à chaque instant. Grenadiers, sapeurs, généraux, aides de camp confondus redoublent d’efforts pour l’empêcher de brûler. « Le poil des bonnets grillait sur la tête des grenadiers » raconte Caulaincourt. Tout l’ouest et tout le nord de la ville sont en feu.
22 À 4 heures de l’après-midi Napoléon se résout enfin à donner le signal du départ.
23 Le courage physique de Napoléon n’a jamais été mis en doute. Il lui en fallut pour s’extraire du brasier. À 5 heures et demie il sort du Kremlin par la porte de la rivière selon Gourgaud, témoin oculaire (et non par une petite poterne découverte « à travers les rochers » selon Ségur toujours emphatique). Et, au pont sauvé de justesse, monte sur Taurus. Mais par où passer ? Un policier accepte de servir de guide, avec difficulté car il a perdu ses repères. Assourdie par le vent, aveuglée par les cendres, étouffée par la chaleur la petite escorte qui maîtrise avec peine ses chevaux passe dans des rues où « les flammes se joignaient en route sur nos têtes » a noté Montesquiou. En chemin on rencontre des corps pendus à des gibets de fortune ou fusillés, avec une pancarte indiquant le châtiment des incendiaires. Ne pouvant aller vers le nord à cause du vent et de l’incendie, en direction du château de Petrovskoié à quatre kilomètres de la ville où on a décidé de loger, il faut passer par l’ouest à travers un quartier déjà ravagé. Le guide est tout à fait perdu. Une bande de soldats français chargés de butin se trouve heureusement sur la route de la petite troupe et la fait traverser par des secteurs où l’incendie a déjà tout dévoré. À la barrière de Smolensk, Napoléon rencontre Davout. À la nuit close, après quatre heures de marche périlleuse on entre enfin dans le château de Petrovskoié, sorte de construction bizarre hétérogène, bâti pour Catherine II et où il était arrivé à Paul Ier et Alexandre Ier de se reposer en venant de Saint-Pétersbourg. Lieu lugubre, abandonné, avec un parc en friche et dépourvu de tout mobilier. L’Empereur, taciturne, se retira dans son intérieur presque aussitôt. Après le souper, tous les autres réfugiés sortirent pour contempler le spectacle de Moscou qui brûlait maintenant presque entièrement. « Les ondulations de la flamme agitée par le vent imitaient parfaitement celles des vagues soulevées dans une tempête » a noté l’abbé Surugues, curé de Saint-Louis-des-Français, la paroisse des Français moscovites. Dans la nuit l’incendie « semble également dévorer le ciel et la terre. De grands tourbillons du noir le plus opaque s’élèvent après la chute des édifices les plus considérables, faisant de larges et longues coupures transversales dans les flammes et par-dessus l’on voyait des volcans dont les jets incalculables n’avaient de borne qu’aux cieux » (Montesquiou).
24 Le lendemain 17 septembre, Moscou brûlait toujours, Napoléon ne retournera au Kremlin que le surlendemain quand l’incendie, faute de combustible et sous une pluie battante, commençait à perdre de son intensité.
E. Un spectacle de fin du monde
25 Le désordre appelle le désordre. Dans une ville désertée par ses habitants, privée de ses responsables d’autorité, occupée par des militaires de plusieurs nationalités (La Grande Armée en comptait dix-sept), le pillage commença dès les premiers incendies. Les Russes qui étaient restés étaient les plus pauvres et les troupes sortaient de plusieurs semaines de fatigues et de privations De voir tous ces bens qui partaient en fumée balaya leurs derniers scrupules si tant est qu’ils en eussent. On commença par retirer les denrées alimentaires des boutiques avec un certain ordre, puis les vêtements. Le feu se répandant partout, le spectacle de cette fin du monde bouleversant les esprits les plus solides, la discipline s’effondra et le pillage devint hystérique et général à tous les niveaux de la hiérarchie, à l’indignation des uns et à l’approbation des autres.
26 Les vêtements luxueux aux attraits exotiques, les alcools, vins et friandises de toutes sortes, le sucre et le café, les objets et métaux précieux des palais et des églises furent sortis dans les rues et sur les places où s’organisèrent d’immenses marchés d’achat-vente et de troc. Tous les témoins ont décrit ces hommes (et ces femmes qui étaient nombreuses à suivre l’armée) couverts de pelisses au milieu des incendies et sous une température démente, ces feux, ces bivouacs des troupes cantonnées à l’extérieur de la ville, alimentés par des meubles de valeur, ces soldats encombrés d’orfèvrerie et de bijoux qu’ils pensaient rapporter chez eux dans un avenir vaguement perçu comme proche et victorieux. Et surtout ces hommes ivres. On les trouvait partout. Dans les caves où certains seront surpris par les flammes. Vautrés sur les fauteuils de luxueux salons. Effondrés en pleine rue contre un montant de porte cochère.
27 Tous, Russes et militaires mélangés, ne sont plus animés que par une double passion : l’argent et la boisson. On ne citera que deux exemples. Le fameux Coignet lui-même a trouvé une gibeline, son colonel la lui échange contre un renard et la revend 3 000 francs à Murat. Le capitaine de Mailly-Nesle constate avec horreur que même les sentinelles de la Garde devant le Kremlin ont déposé leurs armes. À leurs pieds des flacons et des bouteilles au col cassé. Ils trempent de longues cuillers en bois dans des pots en cristal pleins de confitures. « C’est vraiment avec leurs cuillers à pot qu’ils montent la garde ».
28 Ce pillage de luxe et de superflu ne nourrit pourtant pas son homme. On manquera vite de pain et de viande. Napoléon a beau écrire à Marie-Louise le 18 septembre : « L’armée a trouvé bien des richesses de toute espèce », Daru estimer qu’on peut vivre tout un hiver avec ce qu’on a pu sauver et Larrey affirmer : « Les provisions trouvées à Moscou étaient susceptibles de nourrir l’armée pendant six mois », Ferzensac es plus réaliste. « Nous étions près de manquer de tout. C’était avec peine que l’on se procurait du pain noir et de la bière ; la viande commençait à devenir fort rare. […] Telle était la prétendue abondance que nus procurait le pillage […] on se couvrait de fourrures et l’on n’avait plus ni habits ni souliers Enfin, avec des diamants, des pierreries et tous les objets de luxe imaginables on était à la veille de mourir de faim ». Les témoignages du côté russe concordent pour remarquer que les contingents étrangers étaient plus pillards encore que les Français. Beauchamp, Allemand au service de la Russie va jusqu’à avouer : « La justice seule m’arrache cet aveu, car j’ai sucé avec le lait, pendant la guerre de Sept ans, la haine des Français. Ils ne commettaient pas de dégâts inutiles […]. Wurtembourgeois et Polonais se conduisaient comme des Vandales. […] les Bavarois ne laissaient rien derrière eux ».
29 Mais pour tous, même les corps cantonnés en dehors de la ville, l’incendie et le pillage entraînèrent une déliquescence de l’esprit de la troupe et de son organisation Tous les repères avaient disparu : habitants qui brûlent leur propre ville, un succès apparent qui se transforme en catastrophe. Le 13 septembre Koutouzov avait prédit : « Moscou est l’éponge qui absorbera la Grande Armée ». L’armée sombrait dans de sinistres délices de Capoue.
II. Le côté russe
30 Parution originale : Napoléon Ier, n° 21, juillet-août 2003
31 Sans le vouloir vraiment, Napoléon est entré dans Moscou. Sans pouvoir s’y opposer, il a assisté à l’incendie et au pillage de Moscou. S’il sait bien qu’il a dû s’enfoncer en Russie faute de contraindre les armées du tsar à accepter la bataille, il s’interroge sur cet autodafé d’une capitale. Il ne connaît pas en effet les réflexions et les décisions de l’autre camp dans les jours qui ont suivi La Moskowa. Il ignore comment fonctionne l’esprit d’un Russe, général ou paysan, quand la sainte terre natale est envahie. Il va le découvrir à ses dépens.
32 D’abord les Russes n’avaient pas attaqué en Pologne comme prévu. Ensuite ils n’avaient pas livré bataille devant Vilna occupée sans coup férir. Ils n’avaient pas davantage défendu Minsk. Après le combat d’Ostrowno, Napoléon à Vitebsk, le 27 juillet, a cru tenir sa bataille, or au matin du lendemain, l’armée russe avait disparu. Les armées russes du nord et du sud avaient bien attaqué les ailes françaises mais le corps principal au centre se défilait toujours. Dans l’état-major russe la grogne était violente. On reproche à Barclay de Tolly sa retraite permanente et, comme Bagration vient enfin de le rejoindre et qu’Alexandre Ier le presse, il se décide à la bataille de Smolensk.
A. Après la lutte sanglante
33 Au terme de manœuvres confuses chez les Russes, compliquées chez Napoléon, la bataille avorte et les Français doivent attaquer la ville. Lutte sanglante dans une ville qui s’enflamme, déjà. « C’est l’éruption du Vésuve » s’exclame Napoléon. Barclay qui a perdu 12 000 hommes ordonne la retraite. L’impatience a atteint son point culminant : l’état-major russe et Alexandre exigent une véritable bataille d’arrêt et Barclay de Tolly est remplacé par Koutouzov que le tsar n’aime guère mais que l’armée adore. La première décision de Koutouzov est cependant de continuer la retraite ! Depuis Smolensk l’armée russe brûle systématiquement tous les villages. Enfin c’est Borodino, « victoire peu convaincante », où Napoléon dont l’armée fond régulièrement depuis des semaines n’a plus que 140 000 hommes contre 160 000. Dans son rapport au tsar, Koutouzov présente la bataille comme une victoire. Quand on connaîtra la vérité il sera trop tard, il sera intouchable. La retraite se poursuit.
34 Tout ce qui précède est en fait au cœur de la question. Les Russes sont exaspérés et humiliés par la situation : la terre russe profanée, les maisons et les récoltes brûlées pour qu’elles ne servent pas à l’ennemi, une retraite permanente contre le vœu de la troupe et des officiers, et Moscou maintenant en danger. Le vieux, retors et habile Koutouzov sait qu’il lui faut donner des gages : « Si je l’ai dit, c’est qu’il le fallait à ce moment-là » confessera-t-il. À Alexandre Ier avant La Moskowa il a déclaré : « Sire, j’y laisserai mes os mais je ne permettrai pas à l’ennemi d’arriver aux portes de Moscou ». Et après La Moskowa il a écrit au comte Rostopchine qu’il jurait de « s’ensevelir sous les ruines de Moscou plutôt que de la rendre ». Au tsar il a récidivé : « La perte de Moscou signifierait la perte e la Russie ». En fait, il n’en croit rien.
35 Le 13 septembre au village de Fili devant Moscou, il déclare au conseil d’état-major « Pour sauver la Russie, il faut sauver l’armée. Pour sauver l’armée, il faut renoncer à défendre Moscou. Moscou n’est pas toute la Russie. Mieux vaut la perdre, que l’armée et la Russie ». Contre l’avis de Bennigsen, il a conclu par ces paroles solennelles : « En vertu du pouvoir qui m’est conféré par le souverain et la patrie, j’ordonne la retraite ».
36 Plutôt que de retraiter au nord vers Tver pour protéger Saint-Pétersbourg, le maréchal choisit de retraiter au sud-ouest sur l’ancienne route de Kalouga pour se rapprocher des terres fertiles et des fabriques d’armes de Toula. Il lui faudra pour cela traverser Moscou de part en part jusqu’au pont d’Iaouza.
37 La traversée de Moscou le 14 septembre a donné lieu à des scènes tragi-comiques voire surréalistes. Les troupes russes défilent sur plusieurs rues en silence devant des spectateurs effarés. Elles avancent lentement – à la sortie le pont est embouteillé – au point que la cavalerie de Murat, qui depuis Mojaïsk les talonne, vient buter sur l’extrême arrière-garde du général Keptsevich. Amusé et flatté par les cosaques qui le reconnaissent, Murat leur offre les bijoux qu’il porte, sa montre et même celle de Gourgaud ! Le général Miloradovitch qui commande l’ensemble de l’arrière-garde prend peur : si les Français allaient attaquer ? Deux corps de cavalerie, douze pièces d’artillerie et dix régiments de cosaques risquent d’être coupés du gros. Il demande une trêve promettant en cas de refus de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Murat pense que ce serait sot de gâcher une entrée qui s’annonce triomphale et demande l’accord de Napoléon qui consent. Les dernières unités russes pourront sortir de Moscou jusqu’au matin du 15 septembre à 7 heures. L’avant-garde française restera stationnée à 7 kilomètres de la barrière de Dorogomilov.
38 À la hauteur du Kremlin, deux bataillons de la garnison se joignent aux troupes en retraite, musique en tête. Miloradovitch s’écrie : « - Quelle est la canaille qui a ordonné de faire de la musique ? – Selon le code de Pierre le Grand, une garnison doit quitter une forteresse au son de la musique, répond le général Brozdine ». Miloradovitch s’étrangle de rage : « - Le code de Pierre le Grand prévoit-il la reddition de Moscou ? Faites cesser immédiatement ce chahut ». Koutouzov lui-même a traversé Moscou piloté par le prince Galitzine à qui il a recommandé : « Montre-moi un chemin détourné pour ne rencontrer personne ». Mais il lui faut bien passer par le pont de la Iaouza où il rencontre le gouverneur Rostopchine un fouet à la main pressant la foule des militaires et des civils. Le gouverneur interpelle le maréchal qui ne répond pas, descend de cheval, monte dans une calèche pour s’éloigner au plus vite. Rostopchine qui a raconté la scène en inversant les rôles au contraire de tous les autres récits, continue à jouer les importants au milieu d’une foule hostile puis, lance à son fils Serge âgé de seize ans : « Salue Moscou pour la dernière fois. Dans une heure elle sera en flammes ».
B. La méfiance du gouverneur
39 Féodor Vassilievitch Rostopchine est un bien étrange personnage [voir ci-dessous]. Depuis mai 1812, il est gouverneur. Quand on apprend la traversée du Niémen, il se donne pour rôle de soutenir le moral et d’abattre la subversion. Des agents sont chargés de répandre de bonnes nouvelles et lui-même a inventé un type populaire, Karniouchka Tchikirine, chargé d’apostropher Napoléon par voie d’affiche. Cela donnait des textes volontairement vulgaires, aux plaisanteries douteuses dont il était fier, bien que le peuple de Moscou n’appréciât guère la formule. Quoique parlant exclusivement le français chez lui et marié à une catholique, il se méfie des Français de Moscou, précepteurs, gouvernantes, commerçants de boutiques de luxe, comédiens. Il les persécute et supplie le tsar de les expulser.
40 Le tsar venant de l’armée a passé quelques jours à Moscou à la fin de juillet. Il a demandé à la noblesse et aux marchands un effort financier pour armer des régiments et organiser des milices. Un grand mouvement patriotique lui a répondu Rostopchine a fait un discours : « Quand même, Sire, des circonstances malheureuses vous feraient prendre le parti de vous retirer devant l’ennemi, l’Empire de Russie restera toujours formidable à Moscou, terrible à Kazan, invincible à Tobolsk ».
41 La prise de Smolensk rafraîchit les enthousiasmes et on commence à voir des négociants préparer le départ de leurs stocks et des nobles envoyer leurs biens leurs plus précieux à la campagne. Les blessés arrivant en nombre de La Moskowa augmentent encore l’inquiétude. Après la prise de Mojaisk le 9 septembre le gouverneur bat le rappel dans son style désinvolte : « Armez-vous de haches et de piques, ou mieux encore, prenez des fourches : le Français ne pèse pas plus lourd qu’une gerbe ». Mais les actes ne suivent pas les paroles. Le 13 septembre il assiste à Fili au conseil de guerre de Koutouzov. Le soir même il confie au prince de Wurtemberg : « Si ‘on me consultait, je n’hésiterais pas à dire : brûlez la capitale plutôt que de la livrer à l’ennemi ». Le même jour il écrit au tsar : « Je vous réponds sur ma tête, Sire, que Bonaparte trouvera Moscou aussi déserte que Smolensk. Tout a été emporté. Moscou entre ses mains sera un désert si le feu ne la consume – et pourra devenir son tombeau ». Le 24 août déjà, il avait écrit à son ami Bagration ; « […]il serait bon de faire savoir à Napoléon qu’au lieu du butin il ne trouverait que le lieu où fut jadis la capitale […]. Il ne verrait que tisons et cendres ». Même au conditionnel, l’intention était claire et le gouverneur n’avait pas tardé à passer à l’action. Dans la nuit du 13 au 14 septembre dans son hôtel de la Loubianka, il avait ordonné au maître de police Ivachkine de diriger sur Riazan les pompes à feu camouflées, de détruire celles qu’on n’aurait pas le temps d’emporter de brûler les péniches des pompiers amarrées aux quais. Les cabarets seraient fermés et les tonneaux de vodka et d’alcool brisés.
42 Au matin du 14, quand il s’apprêtait à quitter la ville, il fut assailli par les Moscovites, furieux d’avoir été trompés par des déclarations optimistes. Tel un Ponce Pilate, il fit comparaître Verestchaguine et Mouton, un Russe et un Français prisonniers pour avoir divulgué des proclamations (apocryphes) de Napoléon et ordonna que le Russe soit sabré. Il fit ensuite grâce au Français. Puis il s’en alla. Incendier Moscou était la seule issue qui restât à Rostopchine depuis qu’avait échoué l’invraisemblable projet du ballon infernal de l’inventeur Leppich. Une espèce d’aéronef avec des ailes tournantes et un gouvernail qui ferait tomber sur l’état-major français et Napoléon des caisses d’explosifs. Installé dans la propriété du prince Repnine à Voroutzov, l’inventeur obtint tout ce qu’il demandait du gouverneur et du tsar : des matériaux et de l’argent, beaucoup d’argent. Le 3 août, on avertit solennellement les Moscovites de la construction prochaine. Mais fin août il fallut déchanter. On expédia le charlatan Leppich à Nijni-Novogorod où il disparut. Quand ils occupèrent Moscou, les Français firent un inventaire minutieux du matériel qui restait à Voroutsovo.
43 Il était finalement plus simple de brûler Moscou (lire ci-dessous l’encadré). Encore fallait-il qu’elle soit vidée de ses habitants que les promesses du gouverneur avaient maintenus sur place, sauf les plus méfiants et les plus riches.
44 L’exode, commencé dès l’annonce de la réalité de la bataille de La Moskowa et de la retraite de Koutouzov sur Mojaisk, s’amplifia jusqu’à atteindre son maximum quand l’avant-garde russe atteignit les faubourgs. Quand les troupes russes traversaient la ville le 14 septembre, il continuait encore. Ce fut une extraordinaire cohue jour et nuit sur les routes et à travers champs sur plusieurs dizaines de kilomètres à l’est de la capitale, en direction de Riazan, de Wladimir, de Nijni-Novgorod et d’Iaroslav. Le baron Boris Uxhull du régiment des Gardes retraitant avec l’armée a noté : « J’ai vu un de ces camps de paysans fuyards ; il y avait près de deux cent cinquante chariots qui étaient placés en rond, de sorte que les familles demeuraient dans le milieu ». Image de western avant la date … et dans son Journal Marakoniv précise : « Le plus émouvant était de voir des hommes et des femmes bien mis qui marchaient à pied, emportant leurs enfants et quelques maigres provisions ; la mère conduisait les aînés, le père poussait une voiture à bras avec les cadets ou avait les petits sur ses épaules ; la plupart, surpris par la nécessité de s’enfuir, étaient partis sans préparatifs, san argent et sans vivres. Tout le monde se pressait, essayant de se dépasser les uns les autres ». Tous les exodes se ressemblent.
45 Le 15 septembre, Moscou était presque vide. On pouvait y mettre le feu.
46 Séminaristes endoctrinés contre l’Antéchrist, repris de justice à qui on avait promis la vie sauve, agents de police déguisés étaient prêts. Tous les pyromanes en puissance et les habitants furieux de devoir abandonner leurs biens ne demandaient qu’à suivre. Le grand œuvre pouvait s’accomplir : l’autodafé d’une ville que personne n’avait su défendre, livrée en victime expiatoire à la Sainte Russie. Le désespoir accumulé depuis des jours, renforcé par la colère contre un commandement jugé incapable et un gouverneur manifestement incompétent, avait conduit à ce suicide collectif.
III. Attentes et tergiversations
47 Parution originale : Napoléon Ier, n° 22, septembre-octobre 2003
48 Le tsar à Saint-Pétersbourg, Koutouzov et ses armées quelque part au sud de Moscou dévastée, telle est la situation quand Napoléon revient le vendredi 18 décembre dans la ville, « singulier assemblage d’abondance et de disette, de richesse et de saleté, de luxe et de misère » a écrit un témoin. Cette forte contradiction et l’éloignement géographique des centres de décision politique et militaire russes vont avoir un effet contagieux et déstabilisateur sur les Français et Napoléon lui-même. En confiant à Gourgaud à Sainte-Hélène : « C’est après l’entrée à Moscou que j’aurais dû mourir », l’Empereur ne fera que traduire à sa manière grandiloquente le sentiment du piège dans lequel il s’était laissé enfermer.
49 Koutouzov s’est d’abord engagé au sud-est sur la route de Riazan, suivi par un Murat optimiste voyant les Russes déserter et les cosaques fraterniser. Mais le 19 septembre il fait un brusque crochet vers l’ouest passant par Podolsk et Pachra-la-Belle. Son intention – et elle l’a toujours été – est de se porter au sud-ouest d’où il pourra contrôler les trois routes empruntables par les Français : la route de Smolensk par Mojaisk, les vieille et nouvelle routes de Kalouga. Il couvrira ainsi également les riches terres du sud, aura des communications plus faciles avec ses armées du nord (Wittgenstein), du sud (Tormassov et Tchigatov) et même avec le tsar à Saint-Pétersbourg. Il s’établit finalement à Taroutino à 90 kilomètres de la capitale. Manœuvre subtile qui va conditionner la suite et assez « napoléonienne » dans son concept (voir le portrait de Koutouzov par Oleg Sokolov, Napoléon Ier, n° 8).
A. Des aptitudes opposées
50 Dans son entourage, les critiques sont vives : sir Robert Wilson, commissaire du gouvernement britannique et le chef d’état-major Bennigsen imposé par le tsar trouvent que ce mouvement de rocade et le choix de Taroutino sont des « ballottements insensés » qui montrent sa « décrépitude ». Ils voudraient un engagement immédiat. Koutouzov n’en a cure. Il ne cherche pas la rencontre, il est persuadé que l’armée française se délitera d’elle-même peu à peu pendant que l’armée russe se renforcera. Sa lettre au tsar, plus tard, le 26 septembre, est claire : « Les régiments se complètent par des recrues qui arrivent de tous les gouvernements […]. L’armée ne souffre d’aucune disette de vivres […]. Le désordre qui règne dans l’armée ennemie l’empêche de tenter aucune entreprise contre nous […]. Bonaparte ne parvient à se procurer des vivres qu’avec la plus grande difficulté […]. Les chevaux de son artillerie et de sa cavalerie souffrent encore davantage […]. J’apprends à l’instant que les Espagnols et les Anglais ont chassé les Français de Madrid ». Dans un ordre du jour, il conclut : « Les Français sont chassés de Madrid. Le bras du Tout-Puissant s’appesantit sur Napoléon. Moscou sera sa prison, son tombeau et celui de son armée ! » Analyse logistique, réflexion géostratégique, auxquelles il ajoute le renfort du patriotisme (« Les Russes distingués de tout temps par leur amour pour leurs souverains, brûlent aujourd’hui de défendre le trône de leur empereur et de combattre l’oppresseur de leur patrie »). Koutouzov tient bien en mains tous les ressorts de la victoire, à sa façon, temporisatrice et obstinée.
51 Napoléon est à l’opposé de cette attitude. Il a les yeux tournés vers Saint-Pétersbourg et le tsar, dont il espère qu’il signera la paix et vite. « Habitué à dicter la paix en arrivant dans les palas des souverains dont il avait conquis la capitale, il s’étonne du silence d’Alexandre » (Caulaincourt). Alexandre avait appris le 13 septembre par un courrier de Rostopchine qu’on abandonnerait Moscou. LE 16, Koutouzov l’avait confirmé : « L’entrée de l’ennemi à Moscou ne signifie pas encore la conquête de la Russie ». Malgré sa désapprobation, le tsar tient à publier le rapport de Koutouzov auquel il joint un manifeste qui en est inspiré : « Ainsi, le triomphe passager du chef des Français le conduira à une destruction inévitable […]. Cet orgueilleux dévastateur des royaumes espérait, en s’emparant de Moscou, devenir l’arbitre de nos destinées et nous dicter la paix. Son attente a été trompée : il ne trouve dans Moscou ni moyens de domination ni même aucun moyen d’existence ». Alexandre anticipe quelque peu puisqu’il n’apprendra l’incendie que le 20. Mais ce manifeste dit bien sa conviction. Contesté par l’état-major de l’armée, l’aristocratie et la classe marchande touchée par le blocus continental, « il savait qu’on ne lui pardonnerait pas un nouveau Tilsitt » (E. Tarlé). À la fin de ce long texte, il définit les enjeux dans des phrases inspirées qu’on peut résumer ainsi : guerre sainte, guerre nationale et guerre en faveur de l’Europe asservie. Pourtant à Saint-Pétersbourg on n’y croit qu’à moitié. On prépare l’évacuation et Joseph de Maistre s’écrie : « Il n’y a plus de Russie ! Il n’y a plus derrière nous que le Spitzberg ! ». Il a tort.
52 La famille impériale est cette fois derrière le tsar. L’impératrice Élisabeth : « Voilà donc cette horde de barbares logée sur les ruines de notre belle capitale, mais Napoléon ne peut qu’exciter la rage de la nation ! ». Sa sœur Catherine lui a écrit le 15 septembre ; « Moscou est prise. Il est des choses inexplicables. N’oubliez pas votre résolution : point d paix et vous aurez l’espoir de recouvrer votre honneur. Mon cher mai, pas de paix et, fussiez-vous à Kazan, pas de paix ! » Elle récidivait le 18 septembre : « La prise de Moscou a mis le comble l’exaspération des esprits ; le mécontentement est au plus haut point et votre personne est loin d’être ménagée ». Le même jour Alexandre répondait à la première lettre par une longue autojustification sur les décisions à l’armée et ses nominations des chefs militaires (il se trompait du tout au tout sur Bennigsen) mais il ajoutait : « Soyez assurée que ma décision de combattre est plus inébranlable que jamais. Je préférerais ne plus être ce que je suis plutôt que de composer avec le monstre qui fait le malheur du monde entier. Je mets tout mon espoir en Dieu, dans le caractère merveilleux de notre nation et ma fermeté dans notre décision à ne pas nous soumettre au joug ». Il avait dit plus sobrement à Caulaincourt en 1811 : « Une fois la guerre engagée, il faut que Napoléon ou moi, Alexandre, y perde sa couronne ». Redisons-le : Napoléon est à mille lieues d’imaginer cette hostilité et ce sentiment nationaliste (ce n’est pas la première fois). Il ne peut pas concevoir que ce soit lui qui passe pour barbare. Aussi, tout en s’astreignant à remettre un peu d’ordre et de discipline dans la ville et dans l’armée, il cherche à contacter Alexandre. Ayant appris le 18 septembre que Toutolmine, directeur de l’hospice des Enfants-Trouvés, préservé de l’incendie par un piquet de garde, lui en était reconnaissant, il le fait venir au Kremlin, et comme le directeur désire écrire à l’impératrice douairière Marie, protectrice des institutions de bienfaisance, que l’hospice est sauvegardé, il lui demande d’ajouter à sa lettre le post-scriptum suivant : « Madame, l’Empereur Napoléon gémit de voir notre capitale presque entièrement détruite par les moyens qui ne sont pas, dit-il, ceux qu’on emploie en bonne guerre. Il paraît convaincu que si personne ne s’interpose entre lui et notre Auguste Empereur Alexandre, leur ancienne amitié reprendrait bientôt ses droits et tous nos malheurs finiraient ». Curieux procédé, légèrement embarrassé. La lettre est acheminée par un subalterne, Rakine, conduit aux avant-postes français. Il n’y aura pas de réponse…
53 Ivan Iakovlev, chevalier de Malte, ami du grand-duc Constantin, frère du ministre de Russie en Westphalie, est un grand seigneur original qui a pris tellement de temps pour préparer son départ qu’il en a été empêché. À Paris, il a connu le maréchal Mortier et il s’adresse à lui pour obtenir un laissez-passer. Averti, Napoléon le reçoit. L’entretien ressemble à celui de Toutolmine. Rostopchine est un vandale. Lui, Napoléon, est pacifique, qui n’en veut pas à la Russie mais seulement à l’Angleterre. D’ailleurs il a protégé des bâtiments moscovites. Il offre à Iakovlev un laissez-passer pour lui et sa famille en échange d’une lettre qui est à transmettre au tsar. La lettre (Correspondance, 19213) reprend les arguments déjà développés sur l’inadmissible incendie allant jusqu’à avancer : « L’humanité, les intérêts de Votre Majesté et de cette grande ville voulaient qu’elle me fût confiée en dépôt, puisque l’armée russe la découvrait : on devait u laisser des administrations, des magistrats et des gardes civils. C’est ainsi que l’on fait à Vienne, deux fois à Berlin, à Madrid. C’est ainsi que nous-mêmes avons agi à Milan lors de l’entrée de Souvarov ». Il est fascinant de constater que le général, maître praticien de la nouvelle guerre, invoque à nouveau la guerre des princes, dans son rôle de souverain.
54 La fin de la lettre est un appel à la paix. « J’ai fait la guerre à Votre Majesté sans animosité : un billet d’elle avant ou après al dernière bataille eût arrêté ma marche et j’eusse voulu être à même de lui sacrifier l’avantage d’entrer à Moscou ». On n’est pas plus galant, mais on n’est pas, en apparence au moins, plus loin des réels sentiments de l’ennemi. Le même jour, Alexandre reçoit au palais d’Hiver le colonel Michaud, Savoyard, officier sarde, passé au service de la Russie, venu sur ordre de Koutouzov rendre compte de l’abandon et de l’incendie de la capitale. Michaud a probablement embelli dans son récit l’énergique réaction d’Alexandre mais il est sûr que celui que le peuple nommera plus tard le Libérateur a trouvé dans la catastrophe le stimulant nécessaire. Il dira plus tard à la baronne de Krüdener : « L’incendie de Moscou a illuminé mon âme ». Clausewitz écrira : « L’incendie a éloigné l’empereur Alexandre d toute négociation ». Alexandre ne répondra pas à la lettre de Napoléon. D’ailleurs il est possible qu’l ne l’ait pas reçue [1].
55 Paradoxalement, pour obtenir cette paix introuvable, Napoléon échafaude des plans de nouvelles offensives. Par exemple, revenir sut Vitebsk, s’y refaire pendant l’hiver, y rassembler les corps entre Vitebsk et Riga, appeler de France de nouvelles levées, et au printemps, si le tsar n’a pas paris peur, marcher sur Saint-Pétersbourg. Ainsi le retour ne serait pas une retraite mais une gigantesque manœuvre de contournement. Ségur a bien résumé la réaction des généraux consultés : « Que nous importe qu’il nous ait enrichis si nous ne pouvons en jouir ? Qu’il nous ait mariés s’il nous rend veufs par une absence continuelle ? Qu’il nous ait donné des palais s’il nous oblige à coucher sans cesse au loin sur la terre nue ? ». La raison de ces plans mirifiques est que Napoléon craint essentiellement qu’un retour simple de Moscou ne soit considéré par toute l’Europe et en France même que comme e grand revers qui sonnera l’hallali.
B. Les mauvaises nouvelles
56 Dans la nuit du 21 au 22 septembre, de mauvaises nouvelles de Murat arrivent au Kremlin : Koutouzov a pris position sur la veille route de Kalouga, ordonnant avec succès à la cavalerie cosaque du prince Vassiltchikov d’entrainer Murat sur la route de Riazan. Napoléon est, à la fois, inquiet et admiratif. Déjà le 13 septembre il avait subodoré la future manœuvre et demandé à Berthier d’envoyer Poniatowski en observation sur la route en question. L’historien russe Boutourline reproche la faute à Napoléon lui-même. Au lieu d’entrer à Moscou par la grand’route de Smolenk, il aurait dû contourner la ville par le sud en emportant la route de Podolsk, et y entrer par la barrière de Serepoukhov. Il aurait ainsi obligé Koutouzov à retraiter à l’est, sur la route de Vladimir, et à se couper de ses réserves de la fabrique d’armes de Toula, des renforts de l’armée du Sud et de toutes les routes utiles aux Français.
57 Les jours passent et les petites mauvaises nouvelles s’accumulent. Une centaine de dragons de la Garde ont été surpris dans le château du prince Galitzine sur la route de Mojaisk. À une vingtaine de kilomètres de Moscou, les cosaques se sont emparés d’un convoi, de deux malles de la poste et d’une estafette (les estafettes mettent de 14 à 18 jours pour venir de Paris). Les fourrageurs obligés d’aller toujours plus loin de Moscou ne trouvent rien ou sont attaqués et tués. « On se raconte que les Français mangent déjà leurs chevaux et que 10 000 hommes, de cavalerie sont métamorphosés en infanterie » (Ushull). Les paysans brûlent leurs récoltes plutôt que de les voir saisir. Dans Moscou même l’ordre n’est pas parfaitement rétabli.
58 Un seul rayon de soleil, au sens propre, au milieu des difficultés : le temps est doux, Napoléon remonte à cheval et visite hôpitaux, casernes, parcs et magasins. « Voilà un échantillon de ce terrible hiver de Russie dont M. de Caulaincourt fait peur aux enfants ». Il fait donc des projets d’hivernage. « Au reste, comme tous les gens longtemps heureux, ce qu’il désire, il l’espère » (Ségur). Il s’occupe, il s’installe. Il fait loger près du Kremlin les Français de Moscou et leur confie des fonctions municipales que, par crainte, peu acceptent quasiment forcés. En même temps, (3 octobre), il imagine de brûler les restes de Moscou, de marcher par Tver sur Saint-Pétersbourg où Macdonald viendra le renforcer. Les maréchaux sont plus que dubitatifs. À Sainte-Hélène il dira à Montholon : « Certes, si on eût été au mois d’août, mon armée eût marché sur Saint-Pétersbourg ».
59 Alors, ce 3 octobre, Napoléon demande tout à trac à Caulaincourt : « Voulez-vous aller à Saint-Pétersbourg ? Vous verrez l’empereur Alexandre Je vous chargerai d’une lettre et vous ferez la paix ». Sur l’objection qu’il ne sera pas reçu, Napoléon répond qu’il se trompe, que le tsar est conscient de la faiblesse de son armée, de la force de l’armée française, qu’il craint tant de perdre Saint-Pétersbourg qu’il saisirait « ce moyen honorable de sortir de la mauvaise position où il était placé ». Nouveau refus. De guerre lasse, l’Empereur conclut : « Eh bien ! N’allez qu’au quartier général du maréchal Koutouzov ». Encore un refus. Napoléon tourne les talons, acerbe : « Eh bien ! J’enverrai Lauriston ; il aura l’honneur d’avoir fait la paix et d sauver la couronne à votre ami Alexandre » (Caulaincourt).
60 L’aide de camp Lauriston est reçu, non sans mal, par Koutouzov le 5 octobre. Portait-il une lettre ? Probablement (Caulaincourt l’affirme, J. Hanoteau l’infirme, mais Koutouzov en fait mention et en fit porter une copie à Alexandre par le prince Volkonski. On ne l’a jamais retrouvée). Quoi qu’il en soit, l’entrevue est brutale et Lauriston n’obtient pas de se rendre à Saint-Pétersbourg. Koutouzov n’a pas mâché ses mots : « On ne pouvait en trois mois rendre instruite toute une nation qui, d’ailleurs, si l’on veut dire la vérité, se comportait à l’égard des Français comme à l’égard des hordes d’envahisseurs tartares commandés par Gengis Khan ».
61 Au retour de Lauriston, qui édulcore, Napoléon ne veut en voir que le con côté ; « À la réception de ma lettre, on verra Pétersbourg faire des feux de joie ». Il écrit à Marie-Louise : « Le temps ici est fort beau, aussi chaud qu’à Paris. Nous venons d’avoir les belles journées de Fontainebleau ».
62 Les jours continuent à passer et Napoléon saute d’un projet à l’autre toujours dans l’attente d’une réponse qui au mieux exigerait deux semaines. « Il flottait périlleusement » (L. Madelin). On met le Kremlin en état de défense, où tous les jours a lieu une parade. L fait demander à la Pologne des chevaux et des hommes, et des compagnies d’artilleurs stationnés sur le Rhin. Il ordonne qu’on envoie à Paris des trophées, en particulier la croix en or de la tour d’Ivan-le-Grand pour être montrée sur le dôme des Invalides (elle disparaîtra dans la retraite). Il fait activer des ateliers de cartouches à boulets et ranger les magasins à poudre. On organise des représentations de théâtre et des concerts.
63 Cependant le baron Fain voit l’Empereur arpenter nerveusement son cabinet où, sur son bureau, repose le livre de Voltaire L’histoire de Charles XII. Faut-il, selon l’avis de Daru, transformer Moscou en camps retranché ? Impossible et dérisoire. Ou attaquer Koutouzov et le battre ? On objecte l’absence de moyens. « Vous ne connaissez pas les Français. Ils auront tout ce qu’il faudra, une chose tiendra lieu d’une autre ». Un peu irréaliste.
64 Le 13 octobre, il neige. On pourrait quitter Moscou et prendre ses quartiers d’hiver. À Smolensk ? Il ordonne qu’on ne lasse plus aucun convoi d’artillerie dépasser cette ville, de laisser les corps de cavalerie et d’artillerie dans les villes-étapes où ils sont, de faire évacuer les blessés sur Smolensk. Le 16 octobre, il écrit à Maret qui est à Vilna qu’il établira « probablement » ses quartiers d’hiver entre le Dniepr et la Dwina ; à Marie-Louise : « Si je ne peux pas rentrer à Paris cet hiver, je t’inviterai à venir me voir en Pologne » ; à Savary qui est à Paris : « La guerre se prolongera probablement tout l’hiver, et seule la prise de Saint-Pétersbourg ouvrira les yeux à l’Empereur Alexandre (…] je m’en irai bientôt pour préparer mes quartiers d’hiver et mes opérations de l’année prochaine ». Probablement, probablement/ Napoléon songe à quitter Moscou mais quand ? et pour aller où ? Le même jour il envoie Lauriston chez Murat (qui est toujours à Vinkovo) dont l’aide de camp Berthémy devra porter à Koutouzov une lettre de Berthier. Il n’y est question que « des arrangements pour donner à la guerre un caractère conforme aux règles établies ». Mais venant de Berthier et dictée par Napoléon, la note veut dire : a-t-on une réponse du tsar ?
65 Le 18 octobre, coup de tonnerre. Les Russes sont sortis de leurs retranchements et ont attaqué Murat. La cavalerie russe bouscule l’aile droite pendant que l’infanterie attaque l’aile gauche, mais les cosaques se mettent à piller les bagages, les Français se ressaisissent et peuvent se replier en bon ordre. Une petite affaire : 2 500 hommes hors combat chez Murat, 1 200 chez les Russes. C’est que Koutouzov, opposé à ce combat, a fini par céder aux pressions de son état-major soutenu par le tsar, a laissé Bennigsen prendre l’offensive à ses risques et périls mais lui a refusé tout renfort. Depuis La Moskowa, Koutouzov ne veut plus de ces gigantesques tueries. Bennigsen le dénoncera au tsar, qui renverra la lettre au maréchal et il sera chassé de l’armée (Stcherbinine).
66 Napoléon, qui tergiverserait encore, trouva dans cet affrontement les raisons d’une décision enfin rapide. En réalité, pour « laver l’affront ». Le 18 octobre au soir, à la grande et heureuse surprise des troupes, l’ordre est enfin donné de se préparer à partir. L’avant-garde d’Eugène, le corps de Ney et celui de Davout quittèrent Moscou dans la nuit. Le lendemain matin, la division Roguet, la Vieille Garde, la Jeune Garde, la cavalerie et Napoléon lui-même les suivirent. C’était un dimanche. Mortier restait au Kremlin avec 8 000 hommes, ordre de le faire sauter, et de faire connaître que « l’armée se porte sur Kalouga, Toula et Briensk pour s’emparer de ces points importants et des manufactures d’armes ». Napoléon disposait encore de 100 000 hommes. Mais dans quel état ! Peu d’artillerie, les chevaux manquaient. Une cavalerie réduite pour le même motif. Une invraisemblable cohue mêlant civils et militaires. « Les combattants rappelaient encire cet appareil terrible des guerriers vainqueurs du monde, mais le reste ressemblait à une horde Tartare après une heureuse invasion » (Ségur). Des généraux qui n’avaient habituellement qu’une seule voiture en emmenaient plusieurs, et un grand nombre d’officiers « qui n'en avaient point eu encore avaient chacun la leur ». Partout des entassements de bagages et d’objets, fruits de rapines, même « sur des voitures de vivres, même sur celles de l’artillerie et des ambulances ». Des icônes, des tableaux de maîtres roulés, des bijoux, des plats, des couverts, des candélabres, des instruments de musique, des livres, du mobilier, des fourrures. Rien ou presque ne parviendra à Paris.
67 Dès les premières lieues, la gigantesque colonne est embouteillée, les essieux cassent, on abandonne les voitures. On entend « crier en français, jurer en allemand, réclamer le bon Dieu en italien et la Saint Vierge en espagnol ». « Un tintamarre à vous casser la tête ». Sur la vieille route de Kalouga, quittée brusquement pour la nouvelle, par des chemins mauvais, sur des ponts étroits et vermoulus, sous une petite pluie, manœuvre ratée qui fait perdre deux jours irrattrapables, le calvaire de la Grande Armé commence (Beskrovny). Le prince Volkonski, qui a quitté Koutouzov le 6 octobre pour porter à Alexandre la copie de la lettre de Napoléon et le rapport du maréchal, a pu accomplir sa mission ? Le tsar a seulement dit : « La paix ? Mais nous n’avons pas encore la guerre. Ma campagne ne fait que commencer ».
68 Le 21 octobre – Napoléon est à Forminskoïé – Alexandre répond tardivement à Koutouzov : « […] à l’heure présente aucune proposition de l’adversaire ne m’incitera à cesser les combats et ce faisant à affaiblir l’obligation sacrée de venger la patrie offensée ». Quant à Koutousov, de son côté, il répond le même jour à la lettre de Berthier du 16 octobre ; « […] il est difficile d’arrêter, malgré tout le désir qu’on peut en avoir, un peuple aigri par ce qu’il voit, un peuple qui depuis trois cents ans n’a pas connu de guerre intérieure, qui est prêt à s’immoler pour sa patrie et qui n’est point susceptible de ces distinctions entre ce qui est ou n’est pas d’usage dans les guerres ordinaires ».
69 Que ce soit vis-à-vis du pouvoir politique, Alexandre, ou de l’armée, Koutouzov, Napoléon était resté 35 jours à Moscou pour rien. Il a dit à Caulaincourt : « Tout a mal marché parce que je suis resté trop longtemps en Russie. Si j’en étais parti après l’avoir occupée, comme j’en ai eu l’idée après avoir vu l’incendie, la Russie était perdue ». La Russie perdue ? C’est sans doute un rêve quand on sait le sursaut national qui montait en puissance Mais les armées russes encore désorganisées, la Grande Armée pouvait être sauvée au soulagement de tous, soldats et officiers, et Napoléon reprendre la main avant que l’Europe ait eu le temps de réaliser. Il n’était pas resté 35 jours à Moscou pour rien, plutôt pour le pire.
Annexes
Annexe 1. Rostopchine, un « vieux Russe »
70 Rostopchine a 50 ans quand il devient gouverneur de Moscou en mai 1812. Élevé à la cour de Catherine II, il a été ministre de la Guerre et des Affaires étrangères de Paul Ier avant de se retirer juste après son assassinat en mars 1801. Il a vécu en grand seigneur dans ses terres cette dernière décennie. Francophone comme toute la haute société, il est viscéralement gallophobe. Révolutionnaires et émigrés, Bonaparte, Napoléon ou Louis XVIII, aucun Français ne trouve grâce à ses yeux. S’il a prêté la main autrefois au rapprochement avec le Premier consul au début du siècle, c’est avec réserve et pour des raisons de politique étrangère : pour faire pièce aux Anglais, aux Prussiens et aux Autrichiens qu’il n’aime pas davantage que les Français et dont les deux derniers sont des voisins dangereux pour l’Empire russe.
71 Nationaliste et orthodoxe, il fait tache dans l’aristocratie qui se pique d’être ouverte – relativement – au modernisme été aux grandes idées libérales. « Vieux Russe », il n’apprécie rien tant que les « grandes barbes », les moujiks, la Russie traditionnelle avec ses popes, ses serfs, ses grands domaines et n’aime que sa propre famille. Plus asiatique qu’européen dans ses pulsions politiques, il se flatte de ses origines tartres et prétend descendre de Gengis-Khan Mais l’homme est sensible, d’humeur changeante et contradictoire. C’est en français qu’il écrit de longues correspondances et sous le titre de Pensées à haute voix sur l’Escalier-rouge une diatribe contre la paix de Tilsit et l’entrevue d’Erfurt. Il pratique une lourde ironie à l’égard de ses pairs, se veut proche du peuple, lié à Glinka le directeur du Messager russe, vrai slave qui partage ses idées Mais après avoir excité la foule moscovite contre l’invasion française et l’avoir bercée d’illusions, il ne fera rien de concret en sa faveur, évitera de créer des milices armées (trop dangereux) et la poussera seulement à incendier la ville.
Annexe 2. Rostopchine a-t-il brûle Moscou ?
72 Rostopchine, on en est sûr, a organisé l’incendie de Moscou, trouvant dans les pillards, les libérés de prison, les déserteurs, les petits bourgeois et les artisans obligés d’abandonner leurs biens, des complices actifs et autodestructeurs comme ce paysan qui déclare : « Comme le froid commence à se faire sentir, on chauffe les maisons ». Même un noble, le colonel Zakrevski, affirme : « Si la victoire nous fait défaut, un autre prince Pojarski [jeu de mots sur « pojer », incendie] viendra à notre aide ». Célébré dans l’immédiat comme un héros en Russie et à l’étranger (en Angleterre on donne son nom à un cheval de course à l’instar d’un Nelson), il peut se targuer d’voir été cohérent avec lui-même puisqu’il a lui-même mis le feu à son château de Voronovo, y faisant apposer sur un poteau d’entrée une pancarte, qu’on apportera à Napoléon : « J’ai embelli pendant dix-huit ans cette campagne et j’y vivais heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette terre, au nombre de dix-sept cent vingt [le seigneur russe « pèse » le poids de ses serfs] la quittent à votre approche, et moi, je mets le feu à ma maison pour qu’elle ne soit pas souillée par votre présence ». Le prince Galitzine se risqua à dire qu’il regrettait de n’en avoir pas fait autant.
73 Mais en réalité l’aristocratie moscovite jugea le procédé barbare et inutile, et le tsar révoqua rapidement le gouverneur incendiaire. Quand ce dernier écrivit en 1823 sa Vérité sur l’incendie de Moscou en France où il vivait depuis le début de la Restauration, il s’attacha à dégager sa responsabilité, rejetant l’initiative sur les gens du peuple et l’ampleur de l’incendie sur la violence du vent ! Retourné en Russie, il se retira dans son château, remis partiellement en état et mourut en 1826, tenu à l’écart par les Moscovites « qui brûlent maintenant celui qui les a brûlés et que, pour cela même, ils avaient adoré » (Maurice de La Fuye).
Annexe 3. La solitude de Koutouzov
74 Koutouzov a été nommé généralissime sous la pression de l’armée et du peuple. Ais Alexandre ne l’aime pas et lui a imposé un entourage qui ne l’aime pas davantage. Il ne peut compter que sur quelques exécutants. Bennigsen, à qui Koutouzov rappelle régulièrement et charitablement sa manœuvre de Friedland, bien en cours, est partisan de se battre partout et tout le temps. Bouxhevden, l’intelligent et hypocrite Ermolov, le général des cosaques, Platov et le quartier-maître Toll, sans être autant va-t’en guerre, ne comprennent pas l’attentisme de leur chef, le « satyre borgne ». L’opposition devient radicalement dramatique quand, le 4 octobre à Pachra-la-Belle, Bennigsen insiste violemment pour livrer combat à Murat. Koutouzov lui propose alors son commandement pour la journée, n’étant plus lui-même qu’un simple « volontaire ». Mais Bennigsen, après une exploration du terrain, n’y trouve pas de bonnes positions. « Dans ce cas, je reprends mon commandement. Messieurs, vous êtes de nouveau attachés à ma personne ». Il ne se sentait pas encore suffisamment fort pour imposer sans restriction son autorité mais cela ne tardera pas.
75 Le plus hostile est sans conteste Wilson, le commissaire britannique détaché par lord Cathcart, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, convaincu que la stratégie de Koutouzov qui ménage trop les Français, nuit aux intérêts de l’Angleterre. Quand le maréchal reçoit Lauriston puis plus tard Berthémy, Wilson se met en colère et se plaint à Cathcart à l’intention du tsar (Doubrovine). D’une certaine façon, Koutouzov, le militaire, est aussi que Napoléon, entouré de dignitaires fatigués et réservés (il dit à Berthier : « Vous voulez aller à Grosbois voir la Visconti ! [Sa maîtresse] »), mais qui a d’autres soucis : « Ne sais-je pas que Moscou militairement ne vaut rien ? Ce n’est pas une position militaire mais une position politique. On m’y croit général quand j’y suis empereur » (Ségur).
Annexe 4. Moscou vu de Smolensk
76 L’intendant Louis-Guillaume de Puybusque est un de ces responsables qui gèrent la route d’approvisionnements de la Pologne à Moscou. Lui est resté à Smolensk. Il sera fait prisonnier par les cosaques sur la route du retour près de Krasnoe le 19 novembre 1812. Il a donné dans ses lettres d’intéressantes notations « de l’extérieur ». « Le 23 septembre […] quelle épouvantable catastrophe, quelle terrible leçon ! Les Russes préférant brûler une pareille ville plutôt que de dévier du plan qu’ils suivent depuis l’ouverture de la campagne, de tout anéantir sur notre passage et de ne nous laisser que des ruines et des décombres : est-ce pour assurer leur vengeance ? Est-ce un élan de patriotisme ? […] Je crois que ces sentiments réunis vont s’exhaler par une fureur qui signalera les derniers événements de cette campagne, et lui donnera un caractère d’atrocité plus effrayant que les cruautés exercées dans l’horrible guerre d’Espagne. Il ne faut plus espérer de paix, nous sommes trop faibles pour la commander ; comment y compter avec des hommes qui n’ont plus rien à perdre, et qui ont voulu tout perdre pour tout sauver ». Tout est dit. Puybusque n’était pas seul à penser ainsi. (Lettres sur la guerre de Russie, Paris, 1817).
Annexe 5. Vivres et fourrages chez les Russes
77 On a dit que Russes et Français souffrirent des mêmes conditions climatiques sur lesquelles a insisté Napoléon. Mais c’est surtout la faim et le désordre (Jean Tulard) qui mirent l’armée à bas. Le froid tardif ne fit qu’aggraver la situation. Les Français étaient dès le début au sein d’une population hostile. À preuve, a contrario, ce récit du côté russe daté des 10-13 octobre : « Quantité de paysans armés de fusils et de haches se présentent à nous pour nous recevoir, mais bientôt leur courroux fait place à des mouvements plus pacifiques. Je les harangue. Je leur parle de Dieu, de la patrie, des troupes russes, de Moscou et notre discipline […]. On m’entoure, on me descend de cheval, on place mes cuirassiers dans les villages d’alentour, et moi je suis mené en triomphe au château où un vieux « ouprabitjel », me reçoit le chapeau en mains. Bon logement, bonne chère, bon vin, charmante couche, rien n’est oublié pour rendre mon séjour agréable et utile. Le lendemain, on me donne 100 sacs d’avoine et plusieurs chariots de foin, bœufs, fruits, légumes, etc., tout est donné à profusion ». Boris Ulxhull, jeune officier à l’armée de Koutouzov, avait déjà écrit le 29 septembre : « On pare d’un armistice. Ce serait cruel. Notre devise doit être, ou les exterminer ou les périr, car c’est une hydre, qui renaîtra tôt ou tard, si on lui laisse une tête seulement » (extrait du Journal, 1812-1819).
Annexe 6. Intermèdes franco-russes
78 La proximité des lignes russes et françaises favorisa quelques rencontres surprenantes. Murat « dégouté », désireux de rentrer au plus vite à Naples, eut des conversations avec Bennigsen et Miloradovitch qui lui déclara : « Notre peuple est terrible, il tuera à l’instant quiconque oserait lui parler de propositions de paix ».
79 Un général de l’état-major du roi de Naples eut cet échange avec le baron de Korf :
« - Nous sommes vraiment fatigués de cette guerre, donnez-nous nos passeports et nous partirons.
- Mais non, général, vous êtes venus sans être invités, vous devez conc partir à la française, sans prendre congé.
- En réalité, n’est-il pas regrettable que deux nations qui s’estiment mutuellement, se fassent une guerre d’extermination ? Nous vous apporterons des excuses de l’avoir commencé et nous consentirons à faire la paix et à ne rien changer aux anciennes frontières.
- Oui, conclut Korf, j’admets que vous avez appris à avoir de l’estime pour nous ces derniers temps, mais pourriez-vous continuer à nous estimer si nous vous laissons partir, les armes à la main ? »
Annexe 7. Le théâtre à Moscou
81 Bien que les mémoires du temps en parlent, et parfois pour s’en moquer (R.J. Durdent), le fameux décret d’organisation de la Comédie-Française préparé à Moscou n’y a pas été signé, mais au retour, à Paris. Sa datation de Moscou veut servir à atténuer l’importance de la catastrophe (T. Sauvel). En revanche, les représentations théâtrales sont bien véridiques. Napoléon demanda au préfet du Palais Bausset de rassembler les acteurs et actrices français (dont la célèbre Mme Fusil qui rédigea ses Mémoires, passablement erronés). Ils n’avaient plus de vêtements encore moins d’accessoires et la première représentation les trouva « costumés pour se rendre à un bal masqué de fous et de mendiants » Une razzia faite dans les réserves du Kremlin avec l’autorisation du général Matthieu-Dumas permit d’y remédier. On arrangea avec des moyens de récupération la salle de théâtre d’une maison particulière de l’armateur Pozniakov. Un lustre de 1 700 bougies provenant d’une église fut installé. La représentation du 7 octobre donna Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux et L’amant auteur et valet de Céron. Les comédiens faisaient partie du théâtre impérial français de Moscou réorganisé par Alexandre en 1808. Melle Georges y avait joué en juin 1812. Beaucoup parmi les plus jeunes et les plus belles étaient parties Saint-Pétersbourg ou avaient suivi leurs « protecteurs ». Napoléon n’assista à aucune des onze représentations applaudies par une foule de militaires, mais entendit seulement le ténor Torcchino (Tarquini) et le pianiste Martini.
82 Bausset raconte qu’il notait les noms des comédiens que Napoléon voulait faire venir de Paris quand un aide de camp apporta la nouvelle de la défaite de Murat à Taroutino. Rien n’est moins sûr. De tous ceux qui accompagnèrent l’armée dans sa retraite, seuls survécurent Torcchino, Mme Fusil et la fille qu’elle avait eue d’un officier russe. Scribe en fit une pièce : Olga, l’orpheline de Russie (Kovatchevitch).
Annexe 8. Le théâtre à Moscou
83 Le capitaine François de la division Morand, a été blessé à La Moskowa et envoyé à Moscou. Il y a retrouvé son régiment. Pillage. « […] chacun d’eux me fit un cadeau. Les cadeaux consistaient en douze couverts en argent, une cuiller à soupe et une à ragoût, une pelisse doublée en hermine et un rouleau de roubles […]. J’ai perdu le tout dans la retraite ainsi que le cheval, porteur de ma fortune ». Lassitude et privations. « Les officiers comme les soldats murmuraient de la longueur du séjour à Moscou. Les vivres commençaient à manquer. Il fallait pour s’en procurer, avoir recours aux soldats de la Garde impériale [...]. Tout cela était vendu fort cher ». L’égoïsme de la Garde est confirmé par tous. Inquiétude. « Mais la neige se mit à tomber drue et ce changement dans la température fut la cause de nos malheurs. L’Empereur, dont le séjour à Moscou était trop prolongé, croyait exagéré ce qu’on lui disait de la rigueur du climat ». Départ difficile. « Je possédais encore deux chevaux, dont l’un servait à transporter le peu de vivres que mon soldat s’était procurés Je me fis faire une béquille, car je ne pouvais encore monter à cheval ». Extrait du Journal du capitaine François (1792-1830), éd. Jacques Jourquin, Paris, Tallandier, 2003.
Date de mise en ligne : 23/11/2022