S'abonner
Article de revue

Oikonomia & poièsis

Pages 288 à 294

Citer cet article


  • Vallos, F.
(2014). Oikonomia & poièsis. Multitudes, 57(3), 288-294. https://doi.org/10.3917/mult.057.0288.

  • Vallos, Fabien.
« Oikonomia & poièsis ». Multitudes, 2014/3 n° 57, 2014. p.288-294. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-multitudes-2014-3-page-288?lang=fr.

  • VALLOS, Fabien,
2014. Oikonomia & poièsis. Multitudes, 2014/3 n° 57, p.288-294. DOI : 10.3917/mult.057.0288. URL : https://shs.cairn.info/revue-multitudes-2014-3-page-288?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mult.057.0288


Notes

  • [1]
    Ce texte a d’abord été une conférence donnée le 15 décembre 2012 dans le cadre du séminaire de recherche Lic (dirigé par Antoine Dufeu), puis un séminaire donné le 8 janvier 2013 à L’École d’enseignement supérieur d’art de Bordeaux, et enfin le cœur du processus de recherche du Livre II du projet Chrématistique avec Jérémie Gaulin (www.chrematistique.fr). Il est ici considérablement remanié et augmenté pour cette publication.
  • [2]
    www.chrematistique.fr, voir Livre I et Livre II.
  • [3]
    Nous rappelons que le sens moderne d’économie signifie la gestion matérielle des biens, tandis que celui de chrématistique a disparu. Techniquement, si l’économie s’occupe de la gestion des affaires privées, la chrématistique, quant à elle, s’occupe de la gestion des affaires communes de fourniture (le nécessaire). La prévalence tant métaphysique que théologique du terme économie a opéré des changements conséquents sur l’interprétation de la saisie du réel. Ce qui signifie que cela opère des changements essentiels quand à l’interprétation de l’agir comme volonté de produire. Produire signifie saisir quelque chose du réel en le transformant (en le déplaçant vers la réalité : c’est ce que nous nommons monde). Ce que nous nommons économie et chrématistique sont dès lors deux modèles singuliers et substantiellement différents de l’interprétation de ce produire. L’un est occupé de la systématisation du produire, tandis que l’autre s’occupe des conditions de la vivabilité. C’est cela qu’il nous faut penser : une chrématistique comme éthonomie, c’est-à-dire, littéralement, une gestion des usages.
  • [4]
    Friedrich Hölderlin, Œuvre poétique complète, trad. F. Garrigue, éd. de la Différence, 2005, p. 888-889.
  • [5]
    Martin Heidegger, Questions III & IV, Gallimard, 1976, p. 415.
  • [6]
    Gestion signifie littéralement « l’interprétation des gestes » (et donc de l’exécution). Production signifie, quant à lui, littéralement « conduire-devant », « faire-avancer », ce qui est pro-ducere. Production est donc l’interprétation à la fois du prélèvement et du déplacement en monde.
  • [7]
    Il faut se souvenir qu’est associé au verbe grec némein, le substantif némèsis qui signifie la distribution et le partage et la personnification ou déité Némèsis qui est la figure de la justice distributive et de la vengeance pour ce qui a été mal distribué. Le résultat de la némèsis (la division) est la moira (la part, le du). Son acceptation est le destin, son refus est le dérèglement (hubris). Pour la modernité, son acceptation est la fatalité, son refus est la politique. Nous devons encore rappeler que la racine *Nem signifie le partage. Dès lors le terme nomos (nomÕj) signifie la division du territoire, ce qui est donné en propre, mais il signifie encore la pâture et donc la nourriture. L’économie a donc à voir avec la division et l’appropriation du territoire comme réserve. Comme espace privé. Il ne faut cependant pas le confondre avec l’autre nomos (nÕmoj) qui signifie l’usage la conduite, la loi. L’éthonomie pourrait dès lors signifier l’interprétation de la conduite de l’usage. C’est pour cette raison qu’il serait intéressant de ne plus penser en terme d’oikos mais d’éthos ; en ce sens qu’il contient la notion d’abri mais surtout d’usage et de comportement. L’éthonomie serait alors l’interprétation du partage et de la division des usages.
  • [8]
    Le verbe khrè signifie « il est d’usage », « il est nécessaire », « il faut ». Le terme khrèma signifie « ce dont on se sert ». L’opposition des concepts d’économie et de chrématistique devrait, pour nous, se fonder sur la différence d’interprétation entre espace privé et espace public. Or nous le savons, le concept d’espace privé est dérivé de l’idée que nous puissions nous partager le monde en fonction de notre puissance d’appropriation. Cette puissance définit à la fois l’idée de propriété et à la fois l’idée d’économie libérale. Est libérale ce qui peut s’approprier le monde sans contrainte.
  • [9]
    Racine latine spec- et racine grecque théa : l’une et l’autre signifient la vue et fondent ce que nous nommerons « spéculation » et « théorie ».
  • [10]
    Nous rappelons encore que nous faisons une distinction précise entre les formes pro-duction comme saisie transformatrice du réel, et production comme systématisation de cette saisie transformante du réel. La poièsis en tant que transformation est pro-duction.
  • [11]
    Il faudrait dès lors être en mesure de penser le sens précis de ce que nous avons proposé comme éthonomie : pour cela nous devons alors avoir recours au sens du terme complexe d’éthopoiètique. Si nous pouvons penser l’éthonomie comme interprétation de la conduite des usages, nous sommes alors peut-être en mesure de penser ce que nous nommons éthopoiètique comme interprétation de la production transformante des usages. Ce sont les conditions mêmes de notre possible vivabilité. L’achèvement du concept d’économie ne pourra se faire que si nous faisons l’effort de penser ce que signifie éthonomie et éthopoiétique, c’est-à-dire usage et production : la volonté de production. La volonté de production est le nexus de toute pensée.
  • [12]
    Op. cit., p. 889 : « Plein de mérite, c’est pourtant sur cette terre que l’homme habite en poète. […] Existe-t-il sur terre une mesure ? Il n’y en a pas. Voll Verdienst, doch dichterisch, wohnet der Mensch auf dieser Erde. […] Giebt es auf Erden ein Maaß. Es giebt keines. »
  • [13]
    Op. cit., p. 420 : « Le rapport à cet afflux de la présence, les Grecs le nomment qaumazein (cf, Théétète 155d). […] En tout cela l’importance est de bien voir que la privation, le a de l’alhqeia s’accommode de l’excès. Privation n’est pas négation. D’autant plus croît ce que désigne le verbe fuein, d’autant plus vivace est la source d’où cela se lève, la Verborgenheit dans l’Unverborgenheit. Toujours insister, par conséquent, sur la dimension parfaitement excessive dans laquelle prend naissance la philosophie. La philosophie en effet est la réponse d’une humanité atteinte par l’excès de la présence ».
  • [14]
    Excès, excessus, provient du verbe ex-cedere : sortir. L’excessus est donc la sortie, le ravissement et la digression. Ce qui est en excès est ce qui, ne cesse de sortir, de ravir ou de se ravir, et de digresser, c’est-à-dire qui ne cesse de parler et de commenter.
  • [15]
    L’instrumentalisation de la poièsis a été opérée par Aristote (Poétique 1448b) en trois modes d’existence (moraux, c’est-à-dire qu’ils dépendent d’une loi morale et technique), la mimèsis, la catharsis et la kharis, autrement dit : la reproduction, l’apaisement et le plaisir désintéressé.
  • [16]
    Il y aurait deux types de comptage, que nous nommerons précisément ici comptage hymnique : celui de la prière (nous renvoyons pour cela au texte de Giorgio Agamben, Le Temps qui reste, « Le poème et la rime », Rivages, 2000, p. 130-140) et celui d’une arithmétique qui est précisément la thèse que nous défendons ici.
  • [17]
    Ceci est précisément le sens de la métaphysique et c’est à partir de cela qu’il est possible de comprendre le tournant.
  • [18]
    C’est pour cette raison qu’Aristote peut justifier dans la Poétique (1448b) que l’homme préfère toujours ce qui est représenté que ce qui est en présence. Cela affirme alors la détermination d’une contrainte ontologique forte, celle qui consiste à énoncer que la présence est excessive.
  • [19]
    Dans une ontologie dite libérale (celle de la non contrainte), l’art et la poésie pourraient se dégager de toute contrainte quant à la forme, à la syntaxe, à la représentation, au comptage. Mais tant que la pensée est celle d’une ontologie forte (contrainte de l’être, de l’ordre, de l’arkhè) il est alors impossible que le poiètès puisse agir en tant que sujet autonome. Il n’est que le manœuvre, le kheiropoiète.
  • [20]
    Arithmos signifie l’ajustement, l’agencement, d’où le nombre.
  • [21]
    Voir à ce propos, Émile Benveniste, Dictionnaire des institutions indo-européennes, t. I, p. 101.
  • [22]
    Il s’agit aussi d’un problème de paresse : c’est l’expression grecque poiètikè tekhnè qui a été traduite par ars poeticus. Mais par affaiblissement nous n’avons conservé que le terme ars.
  • [23]
    Benveniste, Dictionnaire des institutions indo-européennes, et Ernout & Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine.
  • [24]
    Voir, ici encore, le texte d’Émile Benveniste sur le rythme, in Problèmes de linguistique générale, t. I. Ruthmos est formé sur le verbe réien qui signifie « couler », autrement dit ce qui ne cesse de sortir et ce qui serait, à la lettre, toujours en excès, puisqu’incalculable, indénombrable. Il faut donc faire ici la différence entre ce que nous nommerons un rhythme, à savoir un flux ce qui ne cesse de s’écouler et le rythme comme perception des points d’arrêts pour penser le flux. Dès lors dire que le poétique est arhythmique signifie précisément qu’il n’entretient plus de relation avec le concept de rhythme.
  • [25]
    C’est précisément ce qui a imposé au poétique de tenir la langue dans un comptage des rythmes, des voyelles, des syllabes, des cadences, des vers, etc. (ce que nous nommons une fonction hymnique). C’est pour cette raison que la modernité, en passant par la parataxe du modèle hölderlinien et par l’insignifiance du compte du modèle mallarméen, réduira à presque rien les unités de comptage. C’est le travail d’analyse qui a été réalisé par Giorgio Agamben dans La Fin du poème, Circé, 1999 et par l’auteur dans Le Poétique est pervers, éd. Mix., 2007.
  • [26]
    Nous devons nous poser la question de ce paradoxe. Il faut entendre qu’il s’agit d’une interprétation politique de la poièsis. Elle devient alors l’instrument politique, gouvernemental, idéologique et théologique de la saisie de l’inconnu – l’unbekannt pour Hölderlin – et de l’incalculable. Si l’économie substantielle du monde est la calculabilité, il n’y a dès lors pas de raison que le poétique échappe à ce projet.
  • [27]
    Le verbe destiner vient de de-stinare latin formé sur le verbe stare. Il signifie « fixer » et « assujettir ». Il est formé sur le verbe grec histèmi.
  • [28]
    C’était le projet d’Un coup de dé jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé. Voir à ce propos Le Nombre et le Sirène de Quentin Meillassoux, Fayard, 2011.
  • [29]
    Voir à ce propos les thèses de Walter Benjamin in Paralipomènes aux Concepts sur l’histoire, Écrits français, Ms470). Voir encore le travail d’Henri Meschonnic, Critique du rythme (1982), Politique du rythme, politique du sujet (1996), Poétique du traduire (1999).
  • [30]
    Dans les Poèmes de la Tour, il y a le texte, « Dans le bleu riant… », Œuvres poétique complète, op.cit., p. 888-889.
  • [31]
    L’allemand Maaß, la mesure vient du latin massa (qui a lui-même donné le mot masse en français) signifie le tas et la masse. Il vient lui-même du grec masa qui signifie le pain, la galette, la pâte, le biscuit. Le verbe massein signifie « pétrir »…
« Voll Verdienst, doch dichterisch,
wohnet der Mensch auf dieser Erde,
Plein de mérite, c’est en poète pourtant
que l’homme habite sur cette terre. »
Friedrich Hölderlin, Turmgedichte
« La philosophie en effet est la réponse d’une humanité atteinte par l’excès de la présence. »
Martin Heidegger, Séminaire du Thor, 1969
« L’historicité, c’est toute la poétique. »
Henri Meschonnic, Poétique du traduire

1Ce texte [1] est une proposition d’interprétation des liens, substantiels, conceptuels et théoriques qui existent entre ce qu’il est possible de nommer économie et ce que nous nommons poésie. Notre hypothèse est qu’économie et poésie fonctionnent de la même manière du fait d’une contrainte ontologique forte imposée à la poésie. La modernité poétique essaie de s’en défaire et donc le poétique est un art récent.

2Nous avons jusqu’à présent tenter de proposer, à partir du concept de chrématistique (comme économie), une analytique de l’agir [2]. Il s’agissait de comprendre la pro-venance du concept d’économie et les liens probablement pensables avec le concept de poétique. Nous posons l’hypothèse que la distorsion [3] entre les concepts d’économie et de chrématistique est à l’origine d’un problème de saisie à la fois de l’idée de présence et de rythme, autrement dit de l’observation et du comptage de ce qui a été observé.

3L’hypothèse de ce texte se structure donc à partir de deux citations, l’une de Hölderlin appartenant aux Poèmes de la Tour[4], l’autre de Heidegger donnée le 6 septembre 1969 au Thor [5]. Il se structure à partir de deux termes grecs, oiko-nomia et poièsis, et à partir de deux concepts, celui de gestion et celui de production [6].

4Il faut revenir pas à pas sur chacun de ces concepts. Oikonomia est précisément l’administration privée, l’intendance. Elle est la contraction des termes oikos, la maison, et du verbe némein[7] qui signifie « distribuer », partager, diviser. L’économie est différente de la chrématistique [8] en ce qu’il s’agit d’une interprétation différente de la gestion de la fourniture. Le terme poièsis est quant à lui, beaucoup plus complexe : il signifie à la fois « action de faire », « création », « production ». Le verbe poien signifie donc « fabriquer », « produire » et « agir ». Le sens le plus originel est sans doute celui de « mettre dehors » au sens de mettre-hors-de, mener-vers. Le sens profond du verbe poien est donc le déplacement opéré sur les éléments du monde. Mais il est un déplacement particulier, fondé sur l’interrogation des éléments du monde, fondé sur un poios : il est un interrogatif en tant qu’il pense, ce que nous pourrions appeler l’espèce [9] même de ce qui se rend visible. L’action de faire signifie donc, précisément, « saisir et déplacer ce qui a été saisi ». C’est cela même ce mouvement qui consiste à « mettre dehors » et c’est le sens précis de ce que nous pouvons saisir dans le verbe latin pro-ducere. C’est pour cette raison précise que le terme poièsis peut signifier la production, ou ce qu’il faudrait penser comme pro-duction[10]. Il nous faudrait encore penser le sens précis des termes gestion et fourniture. Rappelons qu’ils signifient, pour l’un, l’interprétation du geste, et pour l’autre, l’interprétation de l’achèvement du geste comme « être utile », comme « procurer ». Ce que les concepts de gestion et de fourniture signifient est l’interprétation essentielle de la pro-venance de ce qui est saisi, c’est-à-dire la provenance en monde : interprétation de ce qui est perçu, interprétation de ce qui s’assemble dans la saisie et la traduction matérielle de cette saisie. Cette traduction matérielle, nous la nommons soit économie, soit poièsis, c’est-à-dire, techniquement, pro-duction [11].

5Ce qui signifie donc que le fragment de Hölderlin énonce que l’homme « plein de mérite » [12], c’est-à-dire, attaché au travail, à l’opérativité, trouve son lieu d’existence dans l’expérience de la densité (en sa qualité de poète, de Dichter), dans l’interprétation de ce qui se saisit du monde, ou plus précisément du vivant. Quant à la citation de Heidegger [13], elle signifie qu’il y a une fonction questionnante – et à la fois étonnée – de l’humanité devant le vivant. Et c’est au moment où le vivant, c’est-à-dire ce qui est en présence est pensé comme un excès [14] que l’humanité produit de la philosophie. La philosophie est le questionnant, est l’interrogatif, soit en ce qu’elle essaie de déterminer à partir de la présence la mesure d’un être, soit en ce qu’elle tente de nommer la problématique manifestation du vivant, c’est-à-dire son rythme, son mouvement. Plus précisément la philosophie est la réponse (excessive écrit Heidegger) d’une humanité touchée par l’excès de la présence. Ce qui signifie l’excès d’une présence du réel et de la réalité. Or la réponse de l’humanité sera précisément la philosophie et la poièsis, c’est-à-dire deux modes questionnant, l’un des relations entre le réel et la réalité, l’autre de la présence. La vraie réponse de l’humanité a été l’interprétation que pour faire face à cet excès il convient de le diviser en deux plans, le plan de l’ontologie en tant que l’être est déterminé par des contraintes et le plan de la métaphysique en tant que l’essence détermine les modes d’existence du vivant. Dès lors philosophie et poièsis ne sont plus des modes théorétiques du questionnement de la présence, mais des systèmes, produits par la gouvernance, et qui consistent à assumer et assurer la stabilité de ces plans. C’est pour cette raison que la philosophie devient une manière de justifier les contraintes (c’est précisément la métaphysique) et que la poièsis est à la fois instrumentalisée [15] et contrainte au comptage [16].

6Face à la présence comme excès, on peut émettre l’hypothèse que l’arkhè, la gouvernance, d’une part contraint la philosophie à assumer le travail de démonstration de l’existence des contraintes fortes [17] et par voie de conséquence d’affirmation de la nécessité des modes d’existence de la contrainte (du devoir) et, d’autre part contraint la poésie à un comptage hymnique en vue d’arraisonner l’excès de présence à des modes de représentation moins excessifs[18] pourrait-on dire. Nous qualifions ces modes moins excessifs, comme représentation, d’hymniques, sous la forme de la prière et du comptage.

7Le poétique compte, c’est-à-dire qu’il dénombre les éléments du vivant, les éléments qui viennent à la présence. Le poétique est donc en ce sens fondamentalement économique, ce qui signifie qu’il est interprété à partir d’une gestion de ce que nous avons nommé les affaires privées, c’est-à-dire à partir d’une gestion particulière du monde en tant que propriété et appropriation. Penser ce que signifie l’économie revient à penser une théorie générale de l’être et de la contrainte. Dès lors, plus la pensée occidentale est une pensée de la contrainte ontologique, plus il est nécessaire d’arraisonner le poiétique, de le forcer à une pratique : ici, ce sera celle du comptage [19].

8Il faut entendre ce comptage au sens de l’arithmétique. L’arithmétique [20] est l’art, la technique de compter. Il s’agit, par le comptage, de dénombrer les éléments du vivant qui sont devant nous et qui composent notre présent. Il faut les dénombrer pour éviter d’être envahi par un sentiment d’excès, ou plus précisément par une expérience matérielle de l’excès. Pour cela, il faut être en mesure de penser que le terme grec arithmos est composé d’un préfixe de renforcement ari- et de la racine *rutos[21] : c’est cette même racine que l’on retrouve dans le terme latin ritus qui signifie le rite et donc originellement le code, la règle.

9Il s’agit donc pour la pensée occidentale d’un problème d’ajustement (entre le réel et la réalité). Mais il y a d’abord un problème de traduction de la langue grecque à la langue latine du terme poièsis. Il le sera à la fois par le terme creatio, par le terme productio et par le terme ars[22]. Creare dit produire mais au sens de faire naître : c’est le terme qui sera utilisé pour parler de Dieu et de son opérativité. Le terme ensuite s’assimilera, à partir de ce modèle, au terme poièsis, pour interpréter la création poétique. Le sens du verbe pro-ducere s’apparente au sens originel du terme poièsis comme mettre-dehors, faire-sortir. Producere signifie « présenter » et « exposer ». C’est le sens précis du terme production, en tant que ce qui expose à la sphère du vivant et de l’économie. Plus complexe est le problème du terme ars : s’il signifie l’habileté et la technique, il n’en est pas moins le terme qui prévaut dans la langue usuelle pour désigner ce que nous nommons par opérativité artistique. Il convient de rappeler que ce terme désigne avant tout un travail réalisé avec la main et avec un savoir faire technique. Qu’est-ce qui permet donc de penser ce terme comme talent et comme traduction possible du terme poièsis ? Il s’agit ici encore d’un problème d’étymologie et de croisement complexe de termes. Si l’on suit les travaux de Benveniste et de Meillet [23] il semblerait que tout soit lié à une racine indo-iranienne *ar, qui indique à la fois une action qui ajuste et une action qui code, qui règle. Ce qui est plus intéressant encore est de saisir l’ensemble des termes qui y appartiennent : pour la langue latine, il s’agira des termes ars (art), iners (sans talent), ritus (rite), artus (serré, étroit, limité, mesuré), armus (épaule), articulus (articulation, division) ; et pour les termes grecs, on peut penser aux termes arétè (vertu), areskô (plaire) et arithmos (ajustement). Ce qui signifie que cette très ancienne racine commune pourrait vouloir dire qu’il s’agit, au sens propre, d’un resserrement du flux constant de la présence (ruthmos) afin de pouvoir l’ajuster, la régler, la mesurer à la manière que nous avons de saisir les choses. C’est pour cette raison qu’il s’agira de le penser comme une articulation, c’est-à-dire manière particulière d’agencer et d’assembler les éléments après les avoir saisis. L’art relève donc d’une manière particulière de saisir par la mesure et de donner forme par la main. L’art – la poièsis – est bien un resserrement technique du continuum du vivant.

10L’arithmétique, le comptage, permet d’ajuster le vivant en le dénombrant pour éviter la stupeur de ce qui est en excès. Le poétique serait alors fondamentalement arhythmique [24] et arithmétique [25]. Il s’agit de ne cesser de compter, d’agencer, de systématiser et d’énumérer tout en faisant que se maintienne, dans ce qui se nomme encore le poème, la saisie d’un venir-à, d’une transcendance, d’un ex-cès, d’une pro-duction. Il faudrait très longuement revenir sur les raisons philosophiques, métaphysiques, politiques et théologiques d’un tel paradoxe [26]. L’Occident transfigure le poétique en un comptage insensé, en une économie, qui nous offre la mesure même d’un vivant ajusté, organisé, destiné [27].

11Mais il y a un second paradoxe : celui qui consiste soit à rendre le comptage insignifiant [28], soit même, à ne plus compter. Le poème est l’expérience d’un compte et d’une économie dès lors qu’il ne nous est pas possible de vivre autrement que dans un régime de la contrainte ontologique forte : celle de l’être, celle du logos comme rassemblement, celle de l’excès. Or, le paradoxe de la modernité consiste à pousser le poétique à une tension au prosaïque [29], c’est-à-dire à l’expérience du flux et non plus à l’expérience du comptage.

12Dans ce cas, ce que nous nommons poématique se sépare radicalement de ce que fait l’économie : compter. Or si le poème ne compte pas, il se rapproche essentiellement de la chrématistique, c’est-à-dire qu’il pense seulement l’excès, le dehors. Le poétique – dans cette version moderne – ne serait pas lié au comptage économique du vivant, mais à la saisie matérielle et chrématistique du vivant comme excès, comme densité, comme caractérisation ambiantale de la densité. Pour montrer cela, nous pouvons faire une analyse du fragment de Hölderlin tiré des Turmgedichte[30] : il écrit « giebt es auf Erden ein Mass ? Es giebt keines. Existe-t-il sur terre une mesure ? Il n’y en a pas » [§2]. Il s’agit d’une donation de ce qui ne vient pas à la mesure. Autrement dit la mesure n’est pas une donation. Cependant au premier paragraphe, il précise que nous avons le droit – c’est le lieu même du poétique tel que pensé par les Grecs – de décrire le monde (beschreiben) et de l’imiter (nachahmen). Et c’est dans le rapport à l’inconnu (unbekannt) que se trouve la mesure de l’homme (der Menschen Maaß[31] ist’s) : « plein de mérite, c’est en poète pourtant que l’homme habite sur cette terre, Voll Verdienst, doch dichterisch, wohnet der Mensch auf dieser Erde ». La seule mesure de l’homme est donc dans l’in-mesurable, dans l’impossibilité de la donation de la mesure : cette impossibilité est matériellement le poétique.


Logo cc-by-nc

Date de mise en ligne : 20/01/2015

https://doi.org/10.3917/mult.057.0288