No pasaràn, Album souvenir.
Cartes postales / narration
Pages 1 à 210
Citer cet article
- IMBERT, Henri-François,
- Imbert, Henri-François.
- Imbert, H.-F.
https://doi.org/10.3917/mult.016.0001
Citer cet article
- Imbert, H.-F.
- Imbert, Henri-François.
- IMBERT, Henri-François,
https://doi.org/10.3917/mult.016.0001
Page 1 : Carte postale CAP, " Argelès-sur-mer – Baigneurs " - Détail
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Page 4 : Carte postale CAP, " Argelès-sur-mer – Baigneurs "
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Page 10 : Carte postale CAP, " Argelès-sur-mer – La plage "
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Page 48 : Carte postale APA, " Argelès-sur-mer – La plage "
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Page 70 : Carte postale APA, " Argelès-sur-mer – La plage "
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Page 98 : Carte postale APA 16, " Sur la route de Cerbère – Miliciens venant de traverser la frontière "
Page 98 : Carte postale APA 16, " Sur la route de Cerbère – Miliciens venant de traverser la frontière "
Page 101 : Carte postale APA 15, " Sur la route d'Argelès "
Page 101 : Carte postale APA 15, " Sur la route d'Argelès "
Page 102 : Carte postale APA 19, " Miliciens sur la route de Banyuls "
Page 102 : Carte postale APA 19, " Miliciens sur la route de Banyuls "
Page 103 : Carte postale APA 5, "Vue générale au Perthus "
Page 103 : Carte postale APA 5, "Vue générale au Perthus "
Page 104 : Carte postale APA 6, "Un tank au Perthus "
Page 104 : Carte postale APA 6, "Un tank au Perthus "
Page 105 : Carte postale APA 3, " Un dépôt d'armes au Perthus "
Page 105 : Carte postale APA 3, " Un dépôt d'armes au Perthus "
Page 106 : Carte postale APA 23, " Parc de voitures au Boulou "
Page 106 : Carte postale APA 23, " Parc de voitures au Boulou "
Page 107 : Carte postale APA 27, " Le bétail abandonné dans la campagne aux environs de Bourg-Madame "
Page 107 : Carte postale APA 27, " Le bétail abandonné dans la campagne aux environs de Bourg-Madame "
Page 108, Carte postale APA 29, " Un convoi de miliciens sur la route de Céret au Boulou "
Page 108, Carte postale APA 29, " Un convoi de miliciens sur la route de Céret au Boulou "
Page 109, Carte postale Bram 5, "Camp de concentration (Arrivée des réfugiés) "
Page 109, Carte postale Bram 5, "Camp de concentration (Arrivée des réfugiés) "
Page 110, Carte postale Bram 4, " Camp de concentration (Arrivée des réfugiés) "
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Page 111, Carte postale Bram 10, " Camp de concentration (Arrivée des réfugiés) "
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Page 112, Carte postale APA 11, " Un coin du camp d'Argelès – la mer "
Page 112, Carte postale APA 11, " Un coin du camp d'Argelès – la mer "
Page 113, Carte postale Chauvin 33, " Prats de Mollo – Dans un des camps de concentration "
Page 113, Carte postale Chauvin 33, " Prats de Mollo – Dans un des camps de concentration "
Page 114, Carte postale APA 28, " Le camp d'Amélie-les-Bains "
Page 114, Carte postale APA 28, " Le camp d'Amélie-les-Bains "
Le Boulou
1Un jour, lorsque j’étais enfant, en regardant l’album de cartes postales de mes arrières-grands-parents, je suis tombé sur quelques cartes, qui étaient là, sans avoir été envoyées par personne. Sur les légendes
apparaissait le nom du village de mes arrières-grands-parents, dans les
Pyrénées-Orientales, près de la frontière espagnole, Le Boulou.
La seule chose que je connaissais à l’époque de la Guerre d’Espagne,
c’était une Sardane, la Santa Espina, que l’on écoutait parfois à la maison. Mon père m’avait dit qu’elle avait été l’hymne des républicains catalans, et que par la suite elle avait été interdite sous Franco.
En février 39, lorsque les républicains ont perdu Barcelone, et ont
dû fuir devant les franquistes, 500.000 personnes sont venues se réfugier
en France, des hommes, des femmes et des enfants. C’est à ce moment-là qu’ont été prises ces six photos, à l’arrivée des réfugiés. Mais
lorsque je regardais attentivement ces images et leurs légendes, chacune
d’elles me paraissait plus énigmatique.
La légende de cette carte indiquait : « Sur la route de Cerbère, Miliciens
venant de traverser la frontière » (p. 98) ; et celle-ci : « Cavaliers
Espagnols » ; « La fouille au Boulou » ; «Troupes françaises, et troupes
nationalistes, au poste frontière du Perthus » ; « Parc de voitures au
Boulou » (p. 106). Bien sûr, il n’y avait aucune date sur les cartes postales,
et peut-être que les légendes, qui étaient écrites en français et en
espagnol, n’étaient pas très précises. Mais il y avait un numéro avant
chaque légende, et ces numéros disaient au moins une chose : puisque
j’avais les cartes n° 1, 16, 22, 23, 26, et 29, c’est qu’il y avait au moins
vingt-trois autres cartes, si la série s’arrêtait à 29, et peut-être plus, si
la série continuait après 29.
Pendant plusieurs années, j’ai gardé ces cartes postales comme des
Images mystérieuses, sans jamais arriver à vraiment les comprendre, en
sachant seulement qu’un jour, peut-être, je pourrais essayer de chercher
celles qui manquaient.
Argelès 1990
2Il y a dix ans, j’ai passé quelques semaines au Boulou, et j’ai commencé
à faire des recherches. Je suis allé aux Archives départementales
de Perpignan consulter la collection du journal local L’Indépendant, et
parmi toutes les choses incroyables que relatent les journaux sur ces
événements, c’est surtout celle-ci qui m’a marqué : prises de court, les
autorités françaises ont organisé au pied levé des camps pour accueillir
les réfugiés, mais ces camps ne s’appelaient pas des camps de réfugiés,
ils s’appelaient des camps de concentration. Bien sûr, il n’y avait pas encore
eu la seconde guerre mondiale, et l’expression camps de concentration
n’avait pas le passé qu’elle a aujourd’hui,mais le premier camp de concentration nazi, Dachau, avait été ouvert six ans plus tôt, en 1933, sous cette
appellation, Konzentrationslager.
Sur les photos que j’ai prises aux Archives départementales (3 e de
couverture), on lit nettement qu’il s’agit de réfugiés, mais qu’en même
temps ils représentent une sorte de menace. On avait attendu le dernier
moment, pour leur ouvrir la frontière, puis on a séparé les familles,
en orientant les femmes et les enfants vers des centres d’hébergement,
dans toute la France, et on a enfermé les hommes, civils et militaires,
dans des enclos de barbelés, sur les plages du Roussillon, à Argelès, Saint-Cyprien ou Port Barcarès.
Je me souviens d’être allé à Argelès, qui est maintenant une immense
station balnéaire, voir s’il restait quelque chose du camp. Mais je n’ai
rien retrouvé, le camp était là, sur la plage, peut-être à l’emplacement
des campings. Et peut-être que les cartes postales de la série qui me
manquaient, montraient ce camp de concentration sur la plage que je
ne pouvais plus voir.
Je me souviens aussi d’avoir cherché les coordonnées de l’éditeur des
cartes postales, et d’avoir été surpris qu’il existe toujours , sous la même
dénomination : « Les cartes APA », à Albi. J’ai téléphoné, et j’ai expliqué
ce que je cherchais au responsable actuel, qui doit être le fils ou le
petit-fils du responsable des années trente qui avait édité la série. Il ne
voyait pas précisément de quoi je parlais, et il n’avait pas gardé d’archives
des milliers de cartes postales qu’ils avaient éditées. J’ai pensé
alors que peut-être le photographe aurait gardé des épreuves, ou peut être
même les négatifs de ses photos, mais quand je lui ai demandé si
on pourrait retrouver le photographe, il m’a répondu que là encore ils
n’avaient pas d’archives, et que c’étaient des clichés qu’ils avaient certainement achetés à un « reporter volant ».
Alors j’ai commencé à chercher ces cartes postales, chez des vendeurs
spécialisés et des brocanteurs, mais dix années sont passées sans que
j’en trouve une seule. C’étaient pourtant des cartes faciles à repérer :
elles avaient un format assez part i c u l i e r , un peu plus grand que les cartes anciennes, et elles étaient imprimées sur un carton très fragile, avec une encre légèrement sépia.
Narbonne (place des Quatre Fontaines)
3Un jour, il y a trois ans, à Narbonne, je suis passé chez un brocanteur que je n’avais pas visité depuis cinq ou six ans, près de la Place des Quatre Fontaines.
J’ai regardé les cartes des Pyrénées-Orientales, et j’ai tout de suite vu
quelques cartes qui dépassaient parmi les cartes anciennes, exactement
comme celles que je cherchais, avec le même carton, la même encre, et
j’ai tout de suite compris que c’étaient des cartes de la série . Il y en avait sept, dont une que j’avais déjà, celle du « Parc de voitures au Boulou » (p. 106).
Les six autres cartes étaient complètement nouvelles pour moi. Mais
celle qui portait le n°7, « Les nationalistes, au poste frontière du Perthus »,
montrait la même scène que la carte n° 1, que je connaissais déjà, sur
laquelle les franquistes adressent un salut fasciste au photographe,
pendant qu’un soldat français leur offre une cigarette.
La carte suivante montrait exactement ce que j’espérais trouver : « Les
miliciens, concentrés au Camp d’Argelès-sur-Mer » . Et pourtant, ce n’était
pas ce que j’attendais, peut-être parce que l’on ne voyait pas la mer, ni
un camp d’ailleurs.
Celle-ci portait comme légende « Sur la route près d’Argelès ». Les républicains
passaient la frontière à pied, en camion ou en voiture. Plus tard
j’ai compris que c’étaient ces voitures, confisquées à leur arrivée, qui
avaient été rassemblées au Parc de voitures du Boulou. Bien sûr, elles n’ont
jamais été restituées. Les camions et le matériel militaire des Républicains
ont même été livrés par les autorités françaises aux troupes franquistes.
« Le bétail abandonné dans la campagne aux environs de Bourg-
Madame » (p. 107). Bourg-Madame est un petit poste frontière côté
français. Le bétail y avait été conduit par des réfugiés, qui pensaient peut être se nourrir avec, ou le vendre en France. Mais comme les voitures,
il avait été confisqué à la frontière.
« Distribution de pain au Camp du Boulou ». Curieusement, je n’ai
jamais essayé de retrouver l’emplacement exact du Camp du Boulou ;
comme si je n’arrivais toujours pas à croire que ces hommes étaient restés
là, dans le village de mes grands-parents. La dernière carte que j’ai achetée
ce jour-là, était encore située au Boulou. La légende indiquait « Devant
la gare du Boulou. Réfugiés Civils » .C’est une gare de triage, et peut être
que les femmes et les enfants ont pu dormir dans des entrepôts,
ou peut-être qu’ils étaient seulement là pour y être séparés des hommes.
Perpignan
4J’avais maintenant une douzaine de cartes de la série , et elles commençaient à s’éclairer les unes les autres, à raconter une histoire.
De retour à Paris, je me suis rendu compte que, comme les six cartes
achetées par mon arrière-grand-père, les sept que j’avais trouvées à
Narbonne n’avaient pas non plus été postées. En discutant avec des marchands, ils ne trouvaient pas étonnant que ces cartes ne soient pas « voyagées », comme ils disaient. On les avait plutôt achetées comme un souvenir, un témoignage. Il était donc logique que je ne les trouve pas à Paris, mais plutôt dans la région de Perpignan, où elles avaient été éditées, et vendues sur leur zone géographique, comme n’importe quelle carte postale.
Après les camps, les réfugiés sont souvent restés dans la région, parce
qu’ils ne pouvaient pas retourner dans l’Espagne de Franco. Ici ils
n’étaient pas loin de chez eux et on parlait Catalan. Ils se sont installés,
et ont fondé des familles, mais ils n’ont jamais oublié les camps à
leur arrivée.
Lola Carrasco
5Un jour, une amie m’a prêté un livre, Album-souvenir de l’exil républicain espagnol en France, écrit par Juan Carrasco. Il y avait des photos presqu’à chaque page, et parmi elles plusieurs reproductions des cartes
postales de la série APA, dont certaines que je n’avais jamais vues.
J’ai appelé Lola Carrasco, la femme de Juan Carrasco qui était décédé maintenant, et je lui ai demandé s’il serait possible de voir les documents
originaux qui avaient servi à l’édition du livre.
Lorsque je suis allé la voir, Lola m’a parlé de son mari, officier espagnol
qui avait refusé le putsch de Franco, de son combat en Espagne
puis de son internement dans les camps français, de son évasion, et de
son engagement dans la Résistance en France.
Nous avons regardé une par une toutes les illustrations du livre. Il y
avait une vingtaine de cartes postales de la série APA. À la fin, Lola m’a
proposé d’emmener celles qui m’intéressaient. Je lui ai expliqué que je
ne pourrais certainement pas les lui rendre avant longtemps, et que je
ne savais pas exactement ce que j’en ferais, mais elle a répondu que ce
n’était pas grave.
J’ai accepté, avec le sentiment que ce n’était pas seulement moi qui
les empruntais, mais surtout Lola qui me les confiait, et que c’était peut-être une façon pour elle de continuer le travail qu’ils avaient entrepris
avec son mari, une façon de continuer à transmettre cette mémoire.
L’exode
6J’avais maintenant presque toute la série, 24 cartes sur 29. Et je me suis rendu compte que l’éditeur avait numéroté les cartes en les regroupant par lieux, plutôt qu’en suivant la chronologie.
Les cartes 3, 4, 5 et 6, étaient toutes des vues du poste frontière du
Perthus, comme la 1 et la 7 que j’avais déjà : « Un dépôt d’armes au
Perthus » (p. 105), «Vue générale au Perthus » (p. 103), « Un tank au
Perthus » (p. 104), et celle-ci que je ne comprends toujours pas « L’arrivée
de prisonniers franquistes au Perthus ». Ce sont peut-être des prisonniers
que les Républicains ont emmenés avec eux dans leur fuite, mais
alors que sont-ils devenus quand les Républicains ont eux-même été
enfermés en France, ont-ils été libérés par les Français ?
Puis la série passait à Argelès et les nouvelles cartes de Lola portaient
comme légende : « 12.Un coin du camp d’Argelès-sur-mer » (2e de couverture), « 14. Les abords d’Argelès », « 15.Sur la route d’Argelès » (p. 101).
Il me manquait la 10 et la 11, sur lesquelles on verrait peut-être mieux
le camp sur la plage.
Ensuite, la série suivait la colonne de réfugiés, sur la route littorale
à flanc de montagne, depuis le poste frontière de Cerbère, en direction
d’Argelès, en traversant Banyuls, Port-Vendres et Collioure.
Les plages
7Pendant des mois, j’ai continué mes recherches chez les marchands de cartes postales, sans jamais rien trouver. Mais parfois, je trouvais une carte d’un lieu où je savais qu’il y avait eu un camp, à Saint-Cyprien, au Barcarès ou à Argelès. J’en trouvais souvent de la plage d’Argelès.
Il y en avait beaucoup prises dans le même axe, avec la montagne en fond, certaines d’avant la guerre et le camp et d’autres d’après (pp. 1, 4, 10 48, 70).
En les regardant, tout ce que j’avais pu lire ou entendre sur les
camps semblait tout à coup complètement irréel. Au Barcarès, les prisonniers
punis étaient enfermés dans un enclos de barbelés, en plein
vent, et ils tournaient pendant des heures pour se réchauffer, dans cet
enclos qu’on appelait pour ça le « vélodrome ».
Narbonne
8L’été suivant, je suis retourné dans le midi, et je suis passé à Narbonne chez le marchand qui m’avait déjà vendu sept cartes postales de la série.
Il m’a tout de suite montré un papier avec mes coordonnées sur son
bureau, et il m’a dit qu’il allait justement m’appeler, qu’il avait quelque
chose pour moi.
Il m’a montré cinq cartes postales de Bram, une petite ville que je
ne connaissais pas dans le département de l’Aude : un jardin public,
un château du XVIIe, et trois cartes d’un camp de concentration.
Les trois cartes du camp portaient la même mention: « Éditions Gazel
–Tabacs – Bram ». Elles avaient été éditées par le bureau de tabac local,
comme c’était souvent le cas à l’époque. La légende de la première carte
indiquait : « Camp des Réfugiés – L’Heure de la Toilette ». Sur les deux
autres cartes, il y avait la même légende: « Camp de concentration (arrivée
des réfugiés) » (pp. 109, 110). Entre la première carte et les suivantes,
le « Camp des Réfugiés » était devenu un « Camp de concentration », et le mot « réfugiés » s’était retrouvé entre parenthèses.
Bram
9À la fin de l’été, nous avons fait un détour par Bram. Je me demandais pourquoi on avait construit un camp aussi loin de la frontière espagnole.
En fait, le gouvernement français craignait, que les catalans espagnols
ne sympathisent avec les catalans français, qui parlaient leur langue, et
il fut décidé de les éloigner. C’est à ce moment que l’on a construit les
camps de Bram, de Gurs ou du Vernet d’Ariège.
On est tombé sur le jardin public presque par hasard, en cherchant
un banc pour pique-niquer. Et puis tout à coup, le jardin a été envahi par
le bruit du train, et on s’est rendu compte qu’on était à côté de la gare,
alors on y est allé, et on a montré les cartes postales à la chef de gare.
On pensait qu’elle reconnaîtrait peut-être le petit bâtiment de garde
barrière que l’on voyait à droite de l’image (p. 109). Et elle nous a dit
que sur la route de Montréal, après le deuxième rond-point sur la départementale, il y avait à un moment une petite maison qui ressemblait exactement à celle de la carte, et qu’une ancienne voie ferrée passait à cet endroit.
Quand elle nous avait indiqué la route, la chef de gare avait ajouté
que pour le camp de concentration, il faudrait demander à des anciens,
qu’ils sauraient eux,mais que les gens de sa génération à elle ne savaient
pas où il était. Pourtant elle connaissait cette maison de garde-barrière.
Casimir Carbo
10L’année suivante, comme personne ne semblait avoir jamais vu aucune de ces cartes postales de Bram, ni les collectionneurs ni les marchands, je suis retourné à Bram, rencontrer l’unique héritière du bureau
de tabac Gazel, qui était resté fermé depuis les années quarante.
Elle pensait que toutes les cartes avaient été vendues en 39, ou détruites par la suite. Il n’y avait aucune possibilité selon elle de retrouver les autres cartes de la série, mais il fallait quand même demander à Casimir Carbo, un vieil espagnol qui était resté à Bram après le camp.
Il était peut-être le seul que tout cela intéressait encore à Bram, et s’il
restait une de ces cartes, elle devait être chez lui.
Séquence avec Casimir Carbo
Séquence avec Casimir Carbo
Michel Vieux
11Quelques semaines après mon retour à Paris, j’ai reçu un coup de fil d’un autre collectionneur de cartes postales, qui appelait de la part du marchand de Narbonne. Il s’appelait Michel Vieux ; il était de Narbonne
comme moi, et sa mère était espagnole. Nous avons décidé de nous rencontrer
la semaine suivante, dans son bureau de la gare de l’Est où il
travaille comme ingénieur.
Il avait deux cartes du camp de Bram que je n’avais pas : une vue
du camp des réfugiés, sans numéro, et la 10 (p. 111), qui ressemblait
étrangement à la 4 (p. 110) que j’avais déjà : c’était le même cadre, la
même scène.
Et tout à coup, à force de passer de l’une à l’autre, je me suis rendu
compte que je ne retrouvais pas les visages : le convoi avait avancé. C’était
presque la même image qui avait été éditée deux fois, mais Michel s’est
rendu compte que sur une carte, les portes du train étaient ouvertes,
alors que sur l’autre elles étaient fermées. Il y avait eu, entre les deux
photos, un intervalle de temps assez long pour qu’un employé de la SNCF
ou un gendarme passe fermer les portes et disparaisse du cadre à son
tour. C’étaient deux photos presque identiques, mais côte à côte, elles
disaient que ce n’était pas seulement une centaine de personnes, qui
étaient arrivées un jour par ce petit train, mais cent sur une carte et cent
sur une autre, et peut-être des milliers entre les deux photos.
La photo de classe
12Avant d’aller à ce rendez-vous, j’avais raconté à ma mère que j’avais reçu ce coup de fil d’un narbonnais, qui s’appelait Michel Vieux, et elle s’était souvenu d’une petite fille qui était en classe avec elle à l’école primaire à Narbonne, juste après la guerre, qui s’appelait Danièle
Vieux, dont le père travaillait à la SNCF et qui avait un petit frère.
Avant de le quitter, j’ai demandé à Michel, et c’était bien de sa sœur
et lui dont se souvenait ma mère. Curieusement, cette histoire qui
avait commencé dans le village de mes grands-parents paternels au
Boulou, me faisait finalement rencontrer un ami d’enfance de ma
mère, à Narbonne.
Je ne crois pas qu’il y ait eu un camp à Narbonne. Mais au début
des années 40, un jour que mon grand-père était allé à la gare, parce
que c’était là que l’on apprenait les nouvelles et que l’on rencontrait
des connaissances, il y avait des wagons dans lesquels des gens étaient
enfermés. Ils suppliaient pour qu’on leur donne à boire, alors mon grand-père est allé remplir une bouteille, mais on ne l’a pas laissé s’approcher
pour la leur donner.
Ma mère devait être très jeune à ce moment-là, bien plus jeune que
sur la photo de classe prise en 1947, mais elle s’était cachée sous la table
et elle a entendu mon grand-père raconter à ma grand-mère ce qui venait
de lui arriver.
Lucien Torjeman
13Des mois plus tard, je suis allé à Agde, où je savais qu’il y avait eu aussi un camp de concentration pour les Républicains espagnols en février 39, puis pour les juifs de la région à partir de septembre 40. Il y avait une brocante au centre ville et une marchande de cartes postales. Elle
n’avait jamais entendu parler du camp d’Agde, mais dans ses bacs j’ai
trouvé deux cartes de la série APA, la numéro 10 et la numéro 11. Elles
étaient là, au milieu des autres cartes des Pyrénées Orientales, et leurs
légendes rappellent étrangement celles des cartes touristiques : «Un coin
du camp d’Argelès. La mer » (p. 112, intérieur rabat), « Un coin du
camp d’Argelès-sur-Mer et le Canigou ». Sur ces cartes, c’était le paysage
qui importait, autant que le camp.
Quand je suis parti, la vendeuse m’a répété plusieurs fois que je devrais
revenir le samedi suivant, pour voir son collègue, un autre marchand qui
serait là, à la même place qu’elle, et qui connaissait tout de la carte postale.
Le samedi suivant, je suis revenu à Agde et j’ai rencontré Lucien
Torjeman, le marchand. Il ne savait pas non plus pour le camp d’Agde,
mais il connaissait la série APA. Je lui ai acheté d’autres cartes, puis il
m’a parlé d’un collectionneur du Cap d’Agde, Jo Vilamosa, qui achetait
tout ce qu’il trouvait sur la Guerre d’Espagne et les Républicains
en France. Et il avait entendu dire, par un autre collectionneur, qu’il
possédait un carnet relié de cartes postales sur les Républicains.
Séquence avec Lucien Torjeman
Séquence avec Lucien Torjeman
Agde
14Avant que je parte, Jo Vilamosa m’a donné un petit livret, édité par la mairie d’Agde pour le cinquantenaire du camp. Il indiquait que le camp d’Agde avait été édifié en février 39,pour recevoir les Républicains
espagnols, et se terminait par cette phrase : « L’arrivée des allemands le
11 novembre 1942 amena la dispersion des occupants du camp d’Agde ». Sans
plus de précision sur cette dispersion.
L’essentiel du texte précisait l’emplacement du camp et ses limites
géographiques. « Conçu pour 24000 personnes, il avait un pourtour de seulement
2,8 km,à l’intérieur duquel il y avait environ 250 baraques de 40 mètres
par 6. Le tout, disait le texte, surmonté d’un seul mirador ».
Le lendemain, je suis retourné à Agde sur les lieux du camp. Il faisait
chaud, et là, en marchant, j’avais un sentiment très étrange, comme
de parcourir un territoire qui n’existait plus.
Je suis arrivé à la rue du camp d’Agde (p. 118), derrière un centre
sportif et un collège qui avaient été construit à l’emplacement du camp.
Et au bout de la rue, il y avait un monument avec cette inscription : « Ici
était le camp d’Agde, des dizaines de milliers d’hommes y séjournèrent, dans
leur marche vers la liberté ».
En vérité, pour beaucoup de ceux qui y séjournèrent — espagnols,
juifs, tsiganes —, ils arrivèrent dans les camps allemands au terme de
cette « marche vers la liberté ».
Jo Vilamosa
15J’ai repensé à Jo Vilamosa, et aux carnets de cartes postales APA dont il m’avait parlé. Il m’avait dit qu’il y avait deux carnets de 18 cartes chacun, ce qui faisait 36 cartes en tout ; or la série de cartes détachées s’arrêtait à 29. Comme j’étais tout près, je suis retourné le voir au Cap d’Agde.
Il m’a confirmé, mais sans me les montrer, que c’était bien deux carnets
de 18 cartes chacun, et que bien sûr elles ne se répétaient pas d’un
carnet à l’autre. Il m’a dit aussi qu’il se mettrait en relation avec la personne qui les lui avait vendus, et qu’il essaierait de mes les procurer.
Nous avons regardé à nouveau les cartes détachées et il a accepté de
me vendre la carte APA 28, qu’il avait en double, et qui me manquait
justement, « Le camp d’Amélie-les-Bains » (p. 114).
Séquence avec Jo Vilamosa
Séquence avec Jo Vilamosa
Amélie-les-Bains
16Quelques jours plus tard, nous sommes allés à Amélie-les-Bains.
Je voulais voir s’il serait possible de trouver cet endroit, de marcher sur
cette grande étendue devant cette maison. En arrivant, on a roulé un
bon moment dans tous les sens. On cherchait un point d’où le paysage
ressemblerait à celui de la carte postale, en essayant de nous orienter
par rapport à la construction au sommet de la colline, une sorte de
fort peut-être. Mais les montagnes nous semblaient toujours plus hautes
que sur la carte. On a retraversé la ville et continué à rouler jusqu’à
ce que l’on retrouve le fort dans notre dos, et que la colline derrière
nous ressemble à celle de la carte. Je me disais qu’on retrouverait peut être
la maison.
Et tout à coup elle était là, comme sur la carte postale (pp. 114, 130).
Le terrain devant la maison était devenu un camping et les mêmes palissades
de bois, qui délimitaient le camp sur la droite de la carte postale,
étaient toujours là, derrière la dernière rangée de caravanes. Et en
marchant dans le camping, j’ai eu cette même impression très forte que
j’avais déjà ressentie à Agde.
Les carnets Chauvin
17Quelques jours plus tard, j’ai reçu un coup de fil de Jo Vilamosa. Il m’annonçait qu’il avait pu se procurer les deux carnets et qu’il me les envoyait.
Lorsque je les ai reçus, je me suis rendu compte qu’ils n’étaient pas
édités par APA, comme je l’avais toujours cru, mais par le Studio
Chauvin, à Perpignan (p. 113).
La plupart des cartes, étaient différentes des cartes APA ; sauf
quelques cartes qui étaient communes aux deux éditeurs. Ces clichés
avaient dû être achetés par APA au Studio Chauvin pour compléter la
série du « Reporter volant ».
Mauthausen
18L’hiver dernier, de passage à Marseille, j’ai fait le tour des marchands de cartes postales. Dans une boutique, un marchand m’a demandé ce que je cherchais, et comme je lui ai répondu, sans plus de précision,
que je cherchais des cartes postales des camps, il a cru que je parlais
des camps allemands de la Seconde Guerre Mondiale, et il m’a répondu
que je ne trouverai jamais, qu’il était sûr qu’il n’existait aucune carte
postale des camps allemands.
Quelques semaines plus tard, je suis retourné à Marseille, et j’ai découvert une boutique d’antiquités, sur le Boulevard Chave. Lorsque l’antiquaire m’a demandé ce que je cherchais, je lui ai répondu que je cherchais
des cartes postales des camps de concentration, sans préciser lesquels ; mais au lieu de répondre que je ne trouverais jamais, elle m’a dit qu’elle avait peut-être quelque chose.
C’était un carnet de cartes postales consacré à la mémoire du camp
de Mauthausen, en Autriche. Je l’ai feuilleté avec l’antiquaire. Aucune
carte n’avait été arrachée, il y en avait 25. Les légendes précisaient, que
certaines photos avaient été prises par les SS, pendant la période de fonctionnement du camp, et d’autres par les alliés à la Libération.
Sur la première page du carnet, un texte d’introduction faisait le compte
des « 122767 morts enregistrés par les nazis au camp de Mauthausen »,
classés par nationalités, dont « Républicains espagnols : 6502 ».
À partir de 1942, les camps des Républicains en France étaient passés
sous le contrôle des nazis, et beaucoup d’internés avaient été transférés
dans les camps allemands. Mauthausen fut le dernier camp nazi
libéré, le 5 mai 1945 ; et lorsque les soldats américains sont arrivés, une
banderole était tendue au dessus du portail , sur laquelle était écrit : « Los
españoles antifascistas saludan a las fuerzas liberadoras », (Les espagnols
antifascistes saluent les forces de libération).
Il m’a fallu longtemps pour mettre côte à côte ces cartes postales de
Mauthausen et celles de la série APA ; pour accepter l’idée que pour
au moins 6502 Républicains espagnols, réfugiés en France en février
39, c’était bien des images du début et de la fin d’une même histoire.
Gurs
19Il y a quelques jours, j’ai reçu une nouvelle lettre de Jo Vilamosa. Il me parle de cette carte postale qu’il vient de trouver. C’est le camp de Gurs dans les Basses-Pyrénées ; et la légende indique « Un Groupe de Réfugiés Espagnols ». Il n’y a aucune mention d’un éditeur, seulement le nom du photographe, Sagarra, qui a dû éditer la carte lui-même.
Sangatte
20Le lendemain, avant de repartir de Sangatte, j’ai voulu filmer la mer ici aussi. Il était tôt et il faisait froid ce matin, mais il y avait déjà des petits groupes d’hommes qui marchaient sur la plage. Ceux que j’ai rencontrés étaient des Kurdes Irakiens, et ils venaient d’arriver quelques jours plus tôt. Ils avaient essayé de passer en Angleterre chaque nuit depuis qu’ils étaient là, mais cette nuit encore, ils s’étaient fait repérer à l’entrée du tunnel et on les avait refoulés. Ils allaient retourner au camp passer la journée, et ce soir peut-être, ils auraient plus de chance.