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Article de revue

Hirak : l’an I ?

Pages 57 à 69

Citer cet article


  • Entretien avec Benzenine, B.,
  • Dris, C.,
  • Réalisé par Allal, A.
  • et Souiah, F.
(2020). Hirak : l’an I ? Mouvements, 102(2), 57-69. https://doi.org/10.3917/mouv.102.0057.

  • Entretien avec Benzenine, Belkacem.,
  • et al.
« Hirak : l’an I ? ». Mouvements, 2020/2 n° 102, 2020. p.57-69. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mouvements-2020-2-page-57?lang=fr.

  • Entretien avec BENZENINE, Belkacem,
  • DRIS, Cherif,
  • Réalisé par ALLAL, Amin
  • et SOUIAH, Farida,
2020. Hirak : l’an I ? Mouvements, 2020/2 n° 102, p.57-69. DOI : 10.3917/mouv.102.0057. URL : https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2020-2-page-57?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mouv.102.0057


Notes

  • [1]
    Combattants de la guerre d’indépendance algérienne.
  • [2]
    Idée que j’emprunte à O. NegtL’espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.
  • [3]
    Candidat aux présidentielles de décembre 2019, il est arrivé en deuxième position avec 17,4 % des suffrages exprimés.
  • [4]
    Pour paraphraser Paul Ricœur qui parle dans le cas de la Shoah d’« événement fondateur en négatif » (P. Ricœur, « Événement et sens », Raisons pratiques, n° 2, 1991, p. 52).

1Mouvements : Une année de Hirak déjà, quelles sont les principales phases de ce mouvement selon vous ? Quels sont les événements qui feront date ?

2Belkacem Benzenine (B. B.) : Permettez-moi, avant de répondre sur « l’histoire au présent », d’aborder l’importance du rapport à l’histoire longue dès le début du Hirak. Il faut dire que le pouvoir lui-même a toujours nourri cette référence pour se légitimer. À l’école, dans les médias, et même dans les mosquées, l’histoire « officielle » sert d’alibi au pouvoir. Dans le contexte du Hirak, la référence à l’histoire traduit la volonté du peuple de concrétiser ses attentes par une représentation réelle de ses composantes sociales, politiques et professionnelles. Les différents slogans qui évoquent le 1er novembre (déclaration de la guerre de libération), le 5 juillet (indépendance), le 19 mars (déclaration du cessez-le-feu), le 20 août (congrès de la Soummam) ou encore les portraits des martyrs et des moudjahidines [1] (à l’occasion de l’anniversaire de leur naissance ou de leur disparition)… C’est la première fois d’ailleurs que les Algérien.nes se sentent autant concerné.e.s par leur histoire, qu’ils/elles veulent (ré)écrire. Jamais il n’y a eu autant de débats concernant l’histoire nationale moderne sur la place publique. Je trouve que les Algérien.nes, malgré les quelques animosités qui les ont marqué.es, portent des idées créatives et une dynamique nouvelle.

3J’en reviens plus directement à votre question, une année de Hirak et ses principales étapes. Tout d’abord, le départ de Bouteflika, cinq semaines après le début des manifestations, a été un moment important dans l’histoire du Hirak. Même si les rapports de domination et les pratiques (répressives, clientélistes, bureaucratiques) du pouvoir demeurent inchangées, le départ de Bouteflika a montré que la détermination du peuple pour s’opposer au cinquième mandat a triomphé. Le mouvement a ensuite obtenu l’arrestation de plusieurs figures symboliques du pouvoir dans les hautes sphères politiques, économiques et militaires. Il faut également noter qu’un heureux hasard a fait coïncider les dates importantes – le 8 mars, le 1er novembre et le 5 juillet – avec des vendredis.

4Chérif Dris (C. D.) : Le Hirak est en effet passé par plusieurs phases. La première est celle qu’on pourrait appeler l’union sacrée contre le cinquième mandat. Les millions d’Algérien.nes qui sont sorti.es dans les rues à travers les 48 wilayas [régions administratives] scandaient à l’unisson des slogans dénonçant le cinquième mandat. Les appels pour le changement du régime étaient alors minoritaires. Après l’échec du projet du cinquième mandat et la prise en main de la gestion de la crise par le commandement de l’armée, le Hirak a commencé à demander des changements politiques profonds, voire une transformation démocratique. C’est le début de la deuxième phase. Il est important de souligner que, lors de cette phase, le nombre des manifestant.es a sensiblement baissé. L’épicentre reste les grands centres urbains comme Alger, Tizi-Ouzou, Bejaia, Oran, Constantine, Annaba ou encore Sétif. Cette phase est également marquée par la prolifération d’initiatives émanant d’acteurs.trices de la société civile et de partis politiques de l’opposition. Nous citerons tout particulièrement la rencontre du 15 juin 2019, regroupant des membres de la société civile, et celle du 6 juillet, regroupant ces derniers avec des partis de l’opposition. À ces deux initiatives s’ajoutent celle du 24 août, une rencontre destinée à dégager une feuille de route commune pour des présidentielles transparentes et libres. Face à ces initiatives, le pouvoir politique, avec pour épicentre le commandement de l’armée, a imposé sa propre feuille de route consistant à organiser des élections présidentielles et à créer une instance chargée d’entamer un dialogue avec les actrices et acteurs politiques et civil.es.

5La troisième phase, quant à elle, débute après les élections du 12 décembre. En organisant les élections, le régime politique misait surtout sur un fléchissement du Hirak. L’enjeu était plus le taux de participation que l’élection d’un Président que le peuple, dans son écrasante majorité, refuse de reconnaître. Un taux officiel de participation acceptable, 41 %, est, en soi, un pari gagnant pour le régime. Ce qui ressort de cette troisième phase, c’est surtout un début de remise en cause du Hirak en tant que contestation populaire. Certain.es au sein du Hirak n’hésitent pas à faire leur autocritique et insistent sur le fait que le Hirak doit réinventer de nouvelles formes de mobilisation.

6M. : Vous avez participé et observé, en tant qu’universitaires d’abord, les marches du Hirak les mardis avec les étudiant.es et les vendredis avec plus de monde encore. Alors même que l’on note un reflux de l’implication étudiante dans les mouvements de masse à travers le monde, quelle est la place de l’université, des universitaires et des étudiant.es dans ce moment historique en Algérie ?

7B. B. : J’ai en effet participé à Tlemcen, à Oran et à Alger et je participe encore au Hirak (jusqu’à la pause décidée par tou.tes à cause du coronavirus) en tant que citoyen algérien convaincu de la nécessité d’un changement pacifique et responsable. Les manifestations du vendredi et du mardi sont l’expression d’une volonté générale qui est celle d’un peuple aspirant à une ère nouvelle de gouvernance et qui s’est développée autour d’une dynamique de changement politique. Force est de constater que l’implication d’une grande partie des étudiant.es et de la communauté des enseignant.es et des chercheur.es (surtout durant les premiers mois du Hirak) a donné à ce mouvement un sens. J’estime toutefois que la mobilisation de la communauté universitaire n’est pas à la hauteur de ce mouvement. Trois chiffres pour expliquer mes propos : l’Algérie compte 106 établissements d’enseignement supérieur, 1,7 million d’étudiant.es, 60 000 enseignant.es. À comparer avec d’autres mouvements sociaux dans le monde qui ont connu une forte mobilisation estudiantine, la communauté universitaire, pour des raisons diverses (manipulation de la part du pouvoir, divisions internes, crainte de perdre certains avantages, etc.), ne s’est pas dotée d’une dimension collective pour constituer une vraie mobilisation avec le soutien d’autres catégories sociales. Le mouvement des étudiant.es est loin de constituer une force sociale malgré son dynamisme sur les réseaux sociaux tels que Facebook.

8C. D. : Ma participation aux manifestations à Alger, à Constantine et à Boumerdes m’a permis de dresser plusieurs constats. De prime abord, les étudiant.es et les universitaires ont été parties prenantes de ce mouvement. Cependant, leur niveau d’implication n’a pas été constant. Les étudiant.es impliqué.es dans le mouvement depuis le mardi 26 février 2019 ne sont pas affilié.es aux organisations estudiantines rattachées aux partis politiques proches du pouvoir. Ensuite, la mobilisation estudiantine est passée d’une phase où sa présence était très visible, les mardis notamment, mais aussi à travers l’organisation d’assemblées générales et de conférences-débats, l’organisation de mouvements de grève, etc., vers une phase marquée par un reflux, en termes de nombre et d’activisme au sein des campus. Pour ce qui est des enseignant.es, leur implication est plus individuelle que collective. De plus, le taux de participation n’est pas aussi important que celui des étudiant.es. Je dirais même qu’il a beaucoup baissé ces dernières semaines. La rentrée universitaire 2019/2020, tout particulièrement, a marqué un net recul de ces sorties du mardi. L’une des raisons principales tient au fait que les établissements d’enseignement supérieur ont fait en sorte d’organiser les séminaires et les travaux dirigés, où la présence des étudiant.es est obligatoire, les mardis de façons à ce que les étudiant.es ne s’absentent pas et évitent de sortir manifester les mardis. Cependant, il est intéressant de relever que l’implication des universitaires et des étudiant.es est plus visible dans le cadre de collectifs, agrégés à des initiatives menées par des membres de la société civile comme celle qui a abouti à l’organisation de la conférence du 15 juin 2019.

9M. : Belkacem Benzenine, vous avez effectué des travaux sur les femmes algériennes au Parlement. Autour du Hirak cette fois-ci, que traduisent les luttes politiques autour de la participation des femmes ?

10B. B. : La forte présence des femmes et leur mobilisation pendant le Hirak sont en soi révélatrices d’une nouvelle dynamique sociale et politique. Les 8 mars, 2019 et à un degré moindre 2020, ont montré la volonté des femmes, mais aussi des hommes qui en sont solidaires, pour inscrire l’égalité dans les objectifs du Hirak. Ce mouvement a trouvé place dans un espace public d’opposition [2] contestataire qui s’est appuyé sur une représentation réelle et est depuis le 22 février 2019 très visible. Il est vrai que la constitution des « carrés féministes » n’a pas été très appréciée par toute la population y compris chez certain.es activistes du Hirak. Certaines féministes ont été agressées et insultées. Cela n’a pas empêché que le débat sur l’égalité soit relancé, car si le mouvement pour l’égalité n’est pas nouveau, le Hirak lui donne une force nouvelle.

11M. : Chérif Dris, vous êtes un spécialiste des médias. Or la question médiatique a été à l’agenda dès mars 2019, et des journalistes ont parfois refusé de se plier au diktat de la désinformation. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ? En quoi cela nous renseigne-t-il sur l’exercice de la profession, l’état du champ médiatique et son rapport au politique en Algérie ?

12C. D. : Au début du mouvement, les rédactions de certains organes médiatiques, étatiques et privés (la télévision et la radio publique, des chaînes privées comme Ennahar, Echourouk et el Bilad), sont restées marginales. Elles ont adopté une posture de déni, en ce sens que ces médias, les chaînes privées tout particulièrement, ont soutenu le cinquième mandat. Ce qui soulève en soi la question des rapports entretenus par ces chaînes de télévision avec le pouvoir politique et le réseau d’hommes d’affaires affiliés au clan présidentiel. Il a fallu que des journalistes montent au créneau pour que la ligne éditoriale de certaines chaînes privées se réoriente en faveur du mouvement populaire. De surcroît, plus le Hirak a grossi en nombre, plus les médias privés et publics sont devenus critiques à l’égard de l’option du cinquième mandat.

13Cela étant dit, mis à part certains journaux privés, les chaînes privées ainsi que les organes médiatiques appartenant à l’État se sont alignés sur la feuille de route du commandement de l’armée qui a imposé les élections du 12 décembre 2019. Il s’ensuit un black-out total sur les marches du vendredi et du mardi. Les chaînes se sont transformées en télévision de plateau, privilégiant les débats orientés où la critique de la feuille de route du commandement militaire n’a pas voix au chapitre. Bien plus, ces chaînes se sont lancées dans une entreprise de déconstruction du Hirak en proposant un récit articulé autour d’un mythe, celui d’une armée qui a sauvé le Hirak et qui a sauvé l’Algérie. Cette construction médiatique d’un Hirak qui doit beaucoup à l’institution militaire est révélatrice des rapports qu’entretiennent des médias majeurs avec le pouvoir politique : des rapports de dépendance ponctués par une redistribution clientélaire de la rente publicitaire. Cette dernière est devenue un levier actionné par le pouvoir politique pour maintenir les médias, la radio et la télévision notamment, dans leur statut d’agent contribuant à la reproduction autoritaire du régime et non d’acteur de transition démocratique.

14En parallèle, nous assistons à l’émergence d’une forme d’engagement de la part d’une catégorie de journalistes appartenant à divers organes publics et privés. En effet, en sus de leur engagement dans le Hirak, même si leur nombre a décliné, ces journalistes tentent de s’organiser au sein de collectifs ou de nouveaux syndicats qui se distinguent de celui rattaché à l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) ou au Syndicat national des journalistes, jugés très timorés. Cet activisme connaît cependant certaines limites, notamment dans les médias publics où le positionnement éditorial en faveur du Hirak se limite à quelques journalistes, à l’image de ceux de la radio francophone Chaîne 3 ou encore de la radio internationale. À quelques semaines des élections présidentielles, ces deux stations, la Chaîne 3 plus particulièrement, couvraient le Hirak avant qu’un changement à la tête de la radio nationale ne vienne freiner cette liberté de ton. En somme, la profession de journaliste en Algérie subit un ensemble de contraintes qui limitent la marge de manœuvre des journalistes. Outre les contraintes politiques déjà mentionnées, il faudrait ajouter les contraintes économiques. Certains médias, la presse papier notamment, connaissent de sérieuses crises financières entraînant la cessation de leur parution. Quant à la presse électronique, l’ambiguïté de son statut juridique ne lui accorde pas la sécurité nécessaire au libre exercice du métier pour l’accès au marché des annonceurs qui, d’ailleurs, se réduit telle une peau de chagrin. Cela dit, les journalistes opérant dans ces médias sont très actif.ves au Hirak, on peut citer notamment celles et ceux qui travaillent à Maghreb Émergent et sa radio Radio M ou encore Interlignes et TSA. En sus de la couverture du Hirak les mardis et les vendredis, ces journalistes sont aussi des militant.es dont certains ont été traduit.es en justice.

15M. : Quelles ont été les principales composantes sociales et politiques du Hirak ? Ont-elles évolué dans le temps ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

16B. B. : Le Hirak est un mouvement social. Il est a fortiori intriqué dans le tissu social. Comme les raisons du mécontentement et de la révolte ne manquaient pas, différentes catégories sociales y ont pris part. Nous avons déjà parlé de l’implication des étudiant.es. Certes, les jeunes ont été aux premiers rangs des mobilisations, grâce à leur dynamisme et à l’usage des réseaux sociaux, mais on a vu aussi des femmes, des personnes âgées, des couples et des familles, rassemblant trois générations parfois, protester dans les rues. Le Hirak est « un acteur collectif », selon l’expression du sociologue algérien Rachid Sidi Boumedine. Beaucoup se mobilisaient pour la première fois. D’autres plus rodé.es, comme certaines figures symboliques, des moudjahidines et moudjahidates, des militantes féministes et de la défense des droits humains, du syndicalisme et de plusieurs associations actives, des artistes se sont engagé.es à l’échelle locale et nationale. Le Hirak, comme tout autre mouvement social, ne peut échapper aux risques d’instrumentalisation politique. De la part du pouvoir tout d’abord, dès le premier jour, qui essaya par un discours s’inscrivant tantôt dans le soutien et l’accompagnement, tantôt dans la menace et l’intimidation, de rabioter et même d’en finir avec ce mouvement. Les partis politiques, fragilisés, discrédités et dépourvus de toute force de mobilisation, font face aux limites de leurs moyens d’action. En courtisant le Hirak, ils tentent de se positionner dans le nouveau paysage politique en adoptant ses principales revendications, voire en se revendiquant comme des meneurs du Hirak. C’est le cas de plusieurs partis, y compris ceux qui ont apporté leur soutien durant de longues années à Bouteflika. Des chefs et cadres de partis ont tenté de se positionner dans cette nouvelle situation. Plusieurs parmi eux ont été chahutés. À Alger, seul le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) semble capable de maintenir sa mobilisation, mais seulement dans une des rues principales, Didouche Mourad, qui mène de son siège à la Grande Poste. C’est dire que la vie politique est à (re)structurer profondément. Le premier constat qui se dégage est que le Hirak a étalé les limites du champ partisan, montrant à quel point ce dernier est artificiel et n’est guère représentatif. Enfin, au sein même du Hirak, des personnes tentent la récupération et l’instrumentalisation pour défendre des intérêts politiques ou idéologiques, ou encore personnels. Assurer l’autonomie de ce mouvement semble aujourd’hui un de ses grands défis.

17C. D. : Le Hirak se présente plus comme un ensemble de mobilisations dispersées que comme une action collective. Il regroupe différentes composantes sociales : des groupes sociaux pauvres, de la classe moyenne et même de la classe aisée. Il est intergénérationnel : des jeunes, des vieux.lles, des femmes même si leur présence n’est plus aussi forte qu’elle a été aux premières semaines du mouvement. Les différentes tendances idéologiques y sont présentes : communiste, socialiste, libérale, nationaliste, islamiste. Toutefois, aucun de ces groupes idéologiques ne peut se targuer d’être le leader. Et c’est d’ailleurs l’une des principales particularités de ce Hirak. Si, dans certaines expériences à travers le monde, les mouvements de soulèvement populaire sont structurés par des groupes politico-idéologiques bien définis, en Algérie ce n’est pas le cas.

18Autre particularité, qui est aussi la conséquence de la première, c’est l’absence d’un groupe politique dominant. Aucun des partis de l’opposition n’a réussi à s’imposer comme la locomotive de ce mouvement, même si les militant.es de certains de ces partis manifestent aux côtés des citoyen.nes. Il n’est pas exagéré de soutenir que le Hirak a rejeté les partis politiques, même ceux de l’opposition. Ce soulèvement populaire a démontré les limites de l’action partisane en Algérie, même si le pouvoir politique a toujours œuvré à ce que la pratique partisane se limite seulement aux appareils politiques actionnés pour soutenir le programme du Président et servir de réservoir de voix pendant les élections. En fait, la méfiance à l’égard de toute action politique institutionnalisée s’est accentuée. Les partis de l’opposition en sont certes victimes, mais force est de reconnaître aussi que les contradictions dans lesquelles ces partis sont empêtrés et les crises qui les minent de l’intérieur ont contribué à creuser davantage le fossé entre le peuple et les partis politiques.

19Il est aussi intéressant de remarquer qu’une nouvelle forme d’action non institutionnalisée est en train de voir le jour. De nouvelles figures émergent au sein du Hirak, discréditant ainsi les acteurs et actrices politiques classiques, issu.es des partis politiques en l’occurrence. Qu’ils et elles soient militant.es de droits humains ou militant.es politiques dont le parti n’est pas agréé, journalistes, médecins, avocat.es ou entrepreneur.es, ou mêmes blogueur.ses, ces figures se présentent comme des voix d’influence dont la parole est prise en considération.

20Enfin, on ne peut clore ce chapitre politique sans évoquer les groupes islamistes. Même s’ils sont présents, ils ne sont pas dominants. Ils se présentent en deux catégories. La première est composée des partis dits institutionnalisés, principalement le MSP (Mouvement de la société pour la paix ou Hims), le Nahda (Mouvement de la renaissance islamique), le Bina (Al-Bina Al-Watani), El Islah (le Mouvement pour la réforme nationale). Ils sont présents avec leurs militant.es, mais ils n’arrivent toujours pas à avoir le leadership du Hirak. De plus, leurs rapports au pouvoir ne sont pas équivalents. À la conciliation avec le pouvoir à travers l’appropriation de sa feuille de route, du côté du parti El Bina de Bengrina [3], s’oppose le rejet des compromissions du MSP, du côté d’El Adala (Front de la justice et du développement) de Djaballah. Notons cependant que ces deux partis acceptent la proposition de consultations sur la constitution proposée par le nouveau Président Tebboune.

21La seconde catégorie est composée des anciens du Front islamique du Salut (FIS). Ce groupe est présent au sein du Hirak depuis le début, mais il est très discret. Deux remarques à son sujet. En premier lieu, il est composé essentiellement de quadragénaires et de quinquagénaires, mais aussi de sexagénaires et de septuagénaires. Les plus jeunes séduit.es par leur discours forment une minorité. La seconde remarque est que ce groupe est scindé à son tour en deux. On y trouve celles et ceux qui ont soutenu la feuille de route du haut commandement de l’armée et qui ont appelé à la participation massive aux élections présidentielles. À l’opposé figurent les opposant.es de la feuille de route du commandement de l’armée – en somme, les partisans de l’ancien numéro deux du FIS, Ali Benhadj.

22M. : On dit souvent du Hirak qu’il n’a pas de réel projet, souscrivez-vous à cette lecture ?

23B. B. : Il est vrai qu’aussi légitimes soient-elles, les revendications du Hirak ne sont pas porteuses d’un projet de société consensuel, ni d’un mode de gouvernance acceptable par toutes les parties. Toutefois, il est des questions qui ne peuvent que fédérer les actrices et acteurs du Hirak, notamment celles ayant trait à la dignité des Algérien.nes, au respect de leur volonté et de la souveraineté de leur choix. Dans ce sens, je trouve que le Hirak constitue un « événement fondateur en positif [4] » ; il a ouvert grandement le débat des idées autour du projet de société à adopter. Les rapports du politique et du religieux, du civil et du militaire, du local et du national, des hommes et des femmes, des gouverné.es et des gouvernant.es, etc. ont été mis en avant dans les différents débats, souvent initiés spontanément par des gens ordinaires, sans expérience politique. Il faut voir dans les différentes déclarations, propositions et plate-formes adoptées (totalement opposées parfois) par les différents courants et personnalités politiques qui ont surgi le signe de la vitalité du Hirak, des sphères d’action engendrées et de toutes les sensibilités politiques qui prétendent le représenter.

24C. D. : Le Hirak reste plus dans une posture de rejet que de projet. Il est vrai maintenant que les revendications pour un changement démocratique, comme exprimées par les slogans entonnés les vendredis et les mardis, dénotent une certaine maturation de ce mouvement. Cependant, ce mouvement n’est pas pour autant parvenu à se transformer en un projet concret et bien structuré. La raison tient essentiellement à l’absence de leader.euses capables de fédérer tous les courants traversant ce mouvement populaire et susceptibles de jouer le rôle d’interface entre ce Hirak et le pouvoir politique. Mais faut-il encore aussi que le pouvoir en place le veuille. Chose qui paraît pour l’instant incertaine.

25M. : Comment le niveau de répression exercé à l’égard des manifestant.es a-t-il évolué ? Cette répression est-elle aléatoire ou ciblée ? Concerne-t-elle l’ensemble du pays ?

26B. B. : Avec le départ forcé de Bouteflika, l’autorité de fait en charge de la destinée de la nation, le commandement de l’armée, en l’occurrence, n’a pas su (ou plutôt n’a pas voulu) tirer les conclusions nécessaires du changement en cours. Ayant cru à la nécessité d’en finir avec le Hirak en proposant d’organiser des élections présidentielles, échouées à deux occasions (le 18 avril et le 4 juillet), elle s’est engagée dans un processus répressif. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la répression s’est accentuée après ce refus populaire de cautionner la feuille de route dite « constitutionnelle » et le rejet de toute initiative émanant des forces du Hirak, notamment la proposition d’une période de transition. La répression, justifiée par l’obsession de la sécurité, a pris différentes formes et a touché plusieurs villes algériennes. La répression cachée comme la surveillance permanente, l’infiltration ou la provocation contre certains protagonistes du Hirak montre que les méthodes du pouvoir n’ont pas changé. L’objectif a été tout d’abord d’isoler les autres villes d’Alger et de la Kabylie pour réduire la représentativité du Hirak, mais c’était un échec. À titre d’exemple, la marche d’Oran qui a été opprimée le vendredi 13 décembre 2019 a rencontré, au sein de la ville même, le soutien des habitant.es du quartier populaire Saint-Pierre. La semaine d’après, des citoyen.nes venus de plusieurs villes voisines et d’Alger aussi sont venu.es marcher avec les Oranais.es pour leur témoigner de leur solidarité. La répression a montré ses paradoxes puisqu’elle peut être mobilisatrice, notamment en raison des émotions qu’elle suscite.

27C. D. : Lors des premières semaines du Hirak, les forces de l’ordre se sont gardées de réprimer. Les consignes du haut commandement de l’armée en ce sens étaient claires. Toutefois, la répression – qui n’a pas atteint des seuils de brutalité extrême, il est important de le préciser – a commencé lorsque la feuille de route du pouvoir commençait à prendre forme : élections présidentielles et panel de médiation. Cette répression a ciblé en premier lieu les porteurs et porteuses de l’emblème amazigh, elle a ensuite touché certaines figures actives (Karim Tabou, ancien secrétaire du parti FFS, Fodil Boumala et Samir Belarbi, militants politiques) mais aussi des individus très actifs et structurés dans certains collectifs, à l’instar du Collectif de la Société Civile pour une transition démocratique et pacifique. Cette répression n’est pas localisée, elle est nationale.

28M. : Comment analysez-vous les arrestations et les jugements des personnalités politiques, notamment des ex-ministres et Premiers ministres, et d’hommes d’affaire de premier plan ?

29B. B. : C’est une phase nécessaire qui répond à une partie des revendications du Hirak. La nature du régime algérien est marquée par son opacité et par la dépendance du pouvoir judiciaire au pouvoir exécutif. Le régime de Bouteflika n’a fait que consacrer le mythe de l’indépendance de la justice. C’est pourquoi la justice, qualifiée de « justice de la nuit », ou « justice du téléphone » dans l’opinion algérienne, fait que ces arrestations et les procès qui suivent sont interprétés comme une mise en scène ou comme des règlements de compte. Mais, une chose est sûre, ces procès ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les chiffres révélés lors de ces procès, relatifs aux crédits bancaires indûment obtenus, aux privilèges acquis par népotisme par certains oligarques et aux biens fonciers et comptes bancaires de plusieurs responsables de l’exécutif et des forces de sécurité, révèlent à quel point la corruption qui sévit est effrayante.

30C. D. : Ces arrestations sont une réponse à des exigences formulées par les manifestant.es dès les premières semaines du Hirak. Expriment-elles une volonté réelle de moraliser la vie politique et publique, signe d’une rupture avec l’ancien régime ? Le doute est permis. Il n’est pas exclu qu’à travers ces arrestations nous assistions à une opération de remodelage des alliances au sein du pouvoir politique : l’ancienne clientèle est sacrifiée au profit d’une nouvelle qui s’apprête à s’installer.

31M. : La thèse de l’instrumentalisation du Hirak par le régime a le vent en poupe dans certains milieux conspirationnistes mais pas uniquement, puisqu’on lit des travaux sur la fabrication du mouvement par les services de renseignement, l’ex-DRS (Département du renseignement et de la sécurité). Que pouvez-vous en dire ? Cela revient plus largement à se poser la question du rôle des arguments sécuritaires.

32B. B. : Il est clair que des zones d’ombre demeurent sous-analysées, comme le choix de la date du vendredi 22 février, des slogans scandés, des itinéraires des marches. Mais réduire ces questions à la manipulation du DRS ou des forces étrangères serait céder à un certain complotisme intellectualisé. Je pense qu’au lieu de puiser dans l’imaginaire et le raisonnement conspirationnistes, réducteurs de la volonté populaire, il convient plutôt de donner la place à la recherche sérieuse en sciences sociales. C’est pourquoi il est important de s’intéresser aux mécanismes de la mobilisation du Hirak, à sa cartographie, à ses interactions sociales, politiques et intellectuelles.

33Pour revenir à la question du DRS, je pense que cette institution, du fait de sa puissance réelle passée ou présente, a créé une obsession chez les Algérien.nes, y compris chez certain.es chercheur.es. Je peux vous affirmer que ce n’est pas le DRS qui mobilise les millions d’Algérien.nes depuis plus d’un an. Par exemple, les avocat.es engagé.es volontairement à Alger et Béjaia pour soutenir des détenu.es d’opinion à Tlemcen à Oran ou à El Oued n’ont pas été instrumentalisé.es par le DRS, à mon humble avis. Quant à l’argument sécuritaire, il devrait être réglé par avance, car le mouvement est pacifique dès son premier jour. Il revient aux décideur.ses de prendre acte de ce fait.

34C. D. : Il est tout à fait naturel que dans des moments de soulèvement populaire l’on ne puisse s’empêcher de poser des questions sur l’origine du mouvement et ses initiateur.rices. Ces questions se sont posées en 2011 lorsque les révoltes en Tunisie, en Égypte, en Libye et en Syrie ont éclaté. L’Algérie ne fait pas exception à la règle. Certain.es en Algérie parlent d’une guerre de clans autour du cinquième mandat, qui a abouti à une impasse que le Hirak a réussi à débloquer. Plus précisément, l’on évoque un coup d’État par la rue, une réplique du scénario égyptien de 2011 lorsque le commandement de l’armée a utilisé la rue pour déposer Moubarak. Néanmoins, considérer que le mouvement est une création du DRS est, de mon point de vue, une lecture qui manque d’épaisseur. À l’appui de mon assertion, j’avance deux arguments. Le premier est que, depuis les cinq dernières années, la capacité d’influence du DRS s’est amenuisée. Le réseautage vertical et horizontal des services algériens a été sensiblement mis à rude épreuve depuis le quatrième mandat. Les réseaux de l’ancien DRS gardent une certaine influence, mais de là à dire qu’ils sont les initiateurs du Hirak – à défaut de disposer d’informations fiables et exactes, l’humilité nous impose une certaine retenue.

35Le second argument est lié aux transformations qu’a connues la société algérienne. D’une part au niveau de sa démographie, avec une jeunesse qui forme la frange la plus importante de la société et qui est plus instruite et connectée au monde extérieur via internet et les réseaux sociaux numériques. D’autre part une urbanisation qui gagne de plus en plus le territoire algérien, entraînant dans son sillage une déruralisation. Les programmes de logement lancés ces quinze dernières années, les infrastructures réalisées (écoles, hôpitaux, universités, autoroutes, etc.) ont permis de réduire les distances entre les Algérien.nes. Elles ont également entraîné des changements au niveau des comportements sociaux, même si les référents propres à la culture traditionnelle (les solidarités primaires essentiellement) n’ont pas complètement disparu.

36En dernier lieu, s’il est vrai que le soulèvement populaire du 22 février, du moins dans son ampleur, n’était pas prévisible, des signaux avant-coureurs laissaient croire que le cinquième mandat se présentait comme une entreprise très coûteuse politiquement et socialement. Sur le plan social avant toute chose, dans la mesure où les germes de la contestation couvaient déjà et trouvaient leur expression dans les mouvements de protestation à travers le territoire national (grèves dans les secteurs de la santé et de l’éducation nationale, par exemple) et dans les stades où les chants entonnés par les supporters dénotaient un profond malaise. En somme, la dynamique contestataire commençait à se mettre en place des mois voire des années auparavant, ce qui impose de relativiser la thèse du complot ou d’un Hirak pure production du DRS. Sur le plan politique, le cinquième mandat menaçait sérieusement la fragile cohésion au sein du régime politique.

37M. : Gaïd Salah décédé, un président élu malgré tout, le coronavirus maintenant : est-ce la fin du Hirak ? Qu’en restera-t-il ?

38B. B. : Les discours de Gaïd Salah ont été marqués par une violence inouïe contre le Hirak et ses protagonistes. Rappelons tout d’abord qu’il traita, le 15 février 2019, les opposant.es au cinquième mandat d’« ingrats et d’ennemis de l’intérieur ». Les manifestant.es ont ensuite été qualifiés de « main de l’étranger », de « horde […] constituant une menace de l’unité nationale… ». Il refusa toute initiative émanant des forces politiques et sociales, notamment celles appelant à une période de transition. Son discours menaçant, même s’il a créé des divisions au sein de la société et le désengagement de certain.es militant.es, a eu un impact inattendu accentuant la colère et le sentiment d’injustice (hogra) contre les formes de répression. Cela a conduit au renforcement des rangs du Hirak et à la solidarité au sein de la population. L’absence de Gaïd Salah devrait conduire l’institution militaire, après avoir imposé le président Tebboune lors d’une élection boycottée par la majorité des Algérien.nes, à commencer à se retirer de la vie politique définitivement et à s’occuper de ses missions constitutionnelles.

39Le Hirak, après quelques jours de tergiversation de la part de certain.es activistes à cause du coronavirus, a fini par s’inscrire dans la continuité de ses principes. Il demeure responsable, mobilisateur et solidaire comme on le voit dans les campagnes de sensibilisation contre les risques du virus et l’engagement des jeunes pour soutenir les démuni.es, accompagner les personnes âgées, tisser des masques, etc. Ce n’est pas un regard angélique que je porte sur ce mouvement, mais un constat que je dresse de mes observations. Le Hirak est un mouvement, un mouvement créateur bien au-delà de ses effets à court terme.

40C. D. : Il est vrai que le décès du général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah bouleverse les équilibres de forces au sein de la hiérarchie du pouvoir en Algérie. De plus, Abdelmadjid Tebboune a été élu dans des conditions qui font de lui un président à la légitimité bancale. Le décès d’Ahmed Gaïd Salah va-t-il lui ouvrir un boulevard pour élargir sa marge de manœuvre ou bien au contraire va-t-il le fragiliser davantage ? La question reste posée et il est trop tôt pour le savoir. En revanche, les projets initiés tels que la révision de la Constitution et la main qu’il veut tendre au Hirak nous incitent à croire que le nouveau président est en quête d’une vraie légitimité.

41Quant à la pandémie du coronavirus, il est vrai maintenant qu’elle va peser de tout son poids sur la suite des événements. Le plus urgent pour les autorités algériennes est de contenir cette pandémie pour ne pas reproduire le scénario italien ou espagnol. Le Hirak a dû faire une pause et cela a été décidé par les manifestant.es afin de préserver les vies humaines et de ne pas contribuer davantage à l’aggravation de la situation sanitaire. Cette pause va-t-elle signer la fin du Hirak ? De mon point de vue, la contestation est devenue une lame de fond. Elle peut baisser d’intensité, elle s’est installée néanmoins dans la durée. Par voie de conséquence, il est peu probable, une fois l’épidémie contenue, que cette contestation s’arrête.


Date de mise en ligne : 22/06/2020

https://doi.org/10.3917/mouv.102.0057