Le renouveau des coopératives
Pages 130 à 139
Citer cet article
- WAGNER, Anne Catherine,
- Wagner, Anne Catherine.
- Wagner, A.-C.
https://doi.org/10.3917/mouv.097.0130
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- Wagner, A.-C.
- Wagner, Anne Catherine.
- WAGNER, Anne Catherine,
https://doi.org/10.3917/mouv.097.0130
Notes
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[*]
Professeure de sociologie à l’Université de Paris 1, chercheure au CESSP.
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[1]
M. Quijoux, Adieux au patronat. Lutte et gestion ouvrières dans une usine reprise en coopérative, Paris, Ed. du Croquant, 2018.
-
[2]
C. Didry, L’institution du travail, Paris, La Dispute, 2016, p. 183.
-
[3]
Voir à ce sujet D. Linhart, L’appel de la sirène ou l’accoutumance au travail, Paris, le Sycomore, 1981.
-
[4]
Pour reprendre les termes d’E. O. Wright, Utopies réelles, Paris, La Découverte, 2017.
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[5]
Voir à ce propos G. Gourgues & C. Neuschwander, Pourquoi ont-ils tué Lip ? De la victoire ouvrière au tournant néolibéral, Raisons d’agir, 2018.
1Évoquer les coopératives comme une piste nouvelle contre la financiarisation peut laisser dubitatif. Le mouvement coopératif est né dans un contexte qui n’a pas grand-chose à voir avec celui du capitalisme financier d’aujourd’hui, au milieu du XIXe siècle, dans l’artisanat qualifié parisien, souvent en référence au socialisme utopique. Les coopératives ont ensuite été mises au service des objectifs les plus divers au gré des périodes : elles ont pu être pensées, entre les deux guerres et jusqu’au régime de Vichy, comme le moyen de réconcilier le travail et le capital et de faire disparaître les conflits de classe ; elles ont suscité un regain d’intérêt dans les années 1970 avec la vogue de l’idée d’autogestion et des réflexions sur le sens du travail.
2Aujourd’hui, les Scop ou Sociétés coopératives et participatives (le nom des anciennes « sociétés coopératives ouvrières de production ») pourraient bien rencontrer de nouvelles attentes. En temps de financiarisation et de délocalisation, leur forme juridique leur confère en effet un grand attrait. D’abord, elles sont indépendantes des actionnaires extérieur·es : leurs salarié·es détiennent obligatoirement plus de la moitié du capital et plus de 65 % des voix. Ensuite, pour réduire le pouvoir de l’argent, le principe « un homme une voix » donne à tou·tes les associé·es le même poids, quel que soit le nombre de parts qu’ils ou elles détiennent. Enfin, les principes de partage des bénéfices sont conçus comme le moyen d’éviter une excessive rémunération du capital au détriment de la survie de l’entreprise. Ils sont répartis entre les salarié·es, les mises en réserve pour l’entreprise et les associé·es. Les réserves impartageables ne peuvent être distribuées et restent en totalité la propriété de la Scop en cas de départ d’un·e salarié·e. Les parts sociales elles-mêmes ne sont pas des actions : leur rémunération est limitée, elles ne sont ni cessibles, ni négociables, et ne donnent pas lieu à une plus-value.
3Les Scop proposent une définition originale de la propriété du capital : liée au travail, attachée à l’entreprise et à sa territorialisation, indépendante des marchés financiers. Elles ignorent par leur statut la priorité de la rentabilité immédiate due aux actionnaires. En outre, par contraste avec la centralisation de la gestion des grands groupes où s’accroît sans cesse la distance entre les décideur·ses et les salarié·es d’exécution, le fonctionnement des coopératives est présenté comme le moyen de permettre une réappropriation par les salarié·es de leur travail.
4Le succès des Scop se mesure à leur croissance continue : leur nombre est passé de 502 en 1970 à 3 177 en 2017, et leur taux de pérennité à cinq ans est plus élevé que celui des autres entreprises. Les Scop ne concernent certes qu’une toute petite partie du salariat (un peu plus de 50 000 salarié·es) mais elles suscitent beaucoup d’espoirs. Des ouvriers ou ouvrières qui décident de reprendre et de gérer eux-mêmes et elles-mêmes leur usine ont fait l’objet d’un grand nombre de films, reportages, documentaires ou fictions ces dernières années. Depuis Les Lip. L’imagination au pouvoir de Christian Rouaud en 2007, on peut citer les documentaires Entre nos mains de Mariana Otéro en 2010 sur les ouvrières d’une entreprise de lingerie, Petites mains, de Thomas Roussillo sur les ouvrières de Lejaby, À plate couture, la pièce de théâtre de Carole Thibaut sur leur expérience. Les ex Fralib ont donné lieu à une production culturelle abondante, avec, entre autres, la pièce de théâtre de Philippe Durand 1 336 Paroles de Fralib, les films de Claude Hirsch (Pot de terre et pot de fer ; 1 336 jours, des hauts, débats mais debout ; Coriaces mais pas voraces, 2018), le documentaire de Nicolas Joxe L’usine est à nous. L’engouement n’est pas propre à la France : The Take de Avi Lewis et Naomi Klein relate une expérience de récupération d’usine en Argentine, A Fábrica de Nada de Pedro Pinho au Portugal, Prochain arrêt utopia d’Apostolos Karakakis porte sur l’expérience coopérative de Vio·me, Vos como trabajas ? de Lucile Nabonnand et Etienne Simon sur des usines argentines, L’expérience Cecosesola de Ronan Kerneur et David Ferret sur des coopératives au Vénézuéla. Ces évocations des coopératives ont souvent en commun une image romantique de leurs combats, leurs doutes, leurs difficultés, et de la manière dont celles et ceux qui ont toujours obéi à un·e patron·ne réussissent à envisager d’être leur propre patron·ne.
5Dans quelles mesures ces expériences peuvent-elles permettre de réinventer des formes de résistance ou de contournement du pouvoir financier ? À quelles conditions sont-elles généralisables ? Comment les salarié·es peuvent-ils et elles trouver le capital et les compétences nécessaires pour monter une coopérative ? Comment faire exister un fonctionnement coopératif dans un univers capitaliste ?
6Avant de tenter de répondre à ces questions, il faut tout d’abord rappeler l’extrême diversité des Scop en France, tant du point de vue des secteurs d’activités, des types d’établissements que de celui des valeurs ou des principes d’organisation : quoi de commun entre une toute petite entreprise de bâtiment de deux salariés associés et une multinationale comme Up (ex Chèque déjeuner) qui emploie plus de 3 000 salarié·es dans 19 pays ? Entre des usines dirigées par des syndicalistes communistes et des entreprises qui se présentent comme des collaborations de co-entrepreneur·ses soucieux·ses de profitabilité ? On voudrait présenter ici trois entreprises industrielles contrastées, qui offrent des exemples de réponses face à l’accélération de la mobilité des capitaux et des emplois. Chacune à leur manière, et dans des registres bien différents, ces entreprises ouvrent des alternatives à la financiarisation de l’économie. Les deux premières usines enquêtées, d’une cinquantaine de salarié·es, ont été reprises en coopératives à la suite d’un conflit, après avoir été la propriété de grands groupes internationaux qui prévoyaient de fermer les sites. La troisième est à l’inverse une grosse coopérative qui a connu une croissance importante et a ouvert plusieurs filiales à l’étranger.
Changer le monde : une coopérative issue de la lutte des classes
7Commençons par une entreprise très médiatisée, emblématique de la lutte victorieuse des salarié·es contre le capitalisme financier : les ex Fralib. Leur usine, Scop Ti, qui produit des thés et des infusions près de Marseille, incarne le modèle de la coopérative militante portant un projet de transformation sociale. Les ex salarié·es de Fralib sont régulièrement célébré·es pour le caractère exemplaire de leur lutte héroïque contre la multinationale Unilever : entre l’annonce de la fermeture de l’usine en septembre 2010 et l’accord de fin de conflit en mai 2014, près de quatre ans se sont écoulés (1 336 jours d’où le nom de leur marque de thé), au cours desquels Unilever a proposé trois « plans sociaux pour l’emploi », tous refusés par les représentant·es des salarié·es et annulés par les tribunaux (souvent à la suite de procédures d’appel) ; le site a été occupé à deux reprises par les salarié·es ; et ce long conflit a été amplement relayé par les médias et réseaux militants.
8Ce conflit, s’il est unique en son genre, n’est pas sans ouvrir des pistes sur un type spécifique de ressources militantes qui peuvent rendre possible une réappropriation d’entreprise. Ce ne sont pas forcément en soi des ressources nouvelles. Les militant·es de Scop Ti, comme ceux et celles de La belle Aude (ex Pilpa) reprise en Scop en 2014 à Carcassonne ou comme celles et ceux d’Héliocorbeil qui ont fait l’objet de l’enquête de Maxime Quijoux [1], ne sont pas des nouveaux·elles militant·es qui auraient inventé des formes d’action inédite contre la finance. Ce sont des syndicalistes de la CGT, souvent membres du parti communiste ; les leaders sont des hommes aguerris à un syndicalisme d’entreprise combinant de fortes mobilisations au moment des négociations salariales ou en réaction aux licenciements ou délocalisations (de Marseille à Gémenos en 1989, du Havre à Gémenos en 1998) et une expertise économique pointue.
9À l’annonce de la fermeture, les syndicalistes mobilisent toutes les cordes à leur disposition. L’expert économique du comité d’entreprise établit la logique purement financière de la fermeture en montrant que l’usine est rentable et a été mise délibérément en difficulté par le groupe : si Fralib ne fait plus de bénéfices au sens comptable, c’est parce qu’elle est entrée dans les années 2000 dans la chaîne logistique d’Unilever, USCC, localisée en Suisse, qui achète les matières premières pour toutes les usines européennes, est propriétaire des produits fabriqués et rapatrie les bénéfices vers la Suisse. Le rapport de l’expert répertorie dès 2010 toutes les erreurs du groupe qui ont conduit à mettre l’usine en difficulté, notamment la remise en cause de la spécialisation des sites qui aboutit à renforcer les investissements dans les usines concurrentes en Pologne et en Belgique au détriment de l’usine de Gémenos.
10Pour contrer la fermeture, les militant·es se saisissent aussi de l’arme du droit. « On a fait tous les tribunaux qui existent ! » plaisante un militant, évoquant les prud’hommes, le tribunal de grande instance, la cour d’appel ou le tribunal correctionnel. Les médias se sont ralliés à leur cause et ont rendu compte du conflit avec force documentaires, interviews, reportages. Pas une semaine durant ces 1 336 jours sans une manifestation, une action, une mise en scène du boycott des produits Unilever, un événement festif, une assemblée, une distribution de tracts, etc. Les « Fralib » ont été soutenu·es par leur fédération et par les réseaux militants et ont finalement bénéficié aussi de soutiens politiques : le candidat Hollande avait visité l’usine, et des années plus tard, le préfet soutiendra le projet de Scop.
11Cette longue lutte est en elle-même formatrice : les salarié·es et militant·es ont construit des réseaux et des savoir-faire (se défendre dans un tribunal, jouer dans une pièce de théâtre, parler à un·e représentant·e de l’État, s’exprimer à une tribune.). Ils et elles ont aussi progressivement acquis l’assurance d’être les propriétaires légitimes de l’usine, parce qu’ils et elles l’occupaient, empêchaient qu’on déménage les machines et avaient un projet industriel. À son terme, la lutte a aussi permis de gagner le capital de la Scop, mise en scène comme une conquête ouvrière : la trésorerie de départ est en effet assurée par la somme versée par Unilever pour sortir du conflit, la multinationale laissant aussi les machines et de grosses indemnités aux salarié·es.
12Aujourd’hui, le portrait de Che Guevara est toujours en bonne place sur le mur de l’usine, et les coopérateur·rices tiennent à défendre un modèle égalitaire de fonctionnement : le capital n’est pas rémunéré, il y a très peu d’écart de salaires, peu de niveau hiérarchique, et l’assemblée générale est réunie à chaque décision importante. Si l’équilibre financier n’est pas encore atteint et si les relations avec la grande distribution peuvent être tendues, la coopérative travaille étroitement avec les réseaux qui l’ont soutenue pendant la lutte : les ventes aux comités d’entreprises ou aux militant·es, les aides des bénévoles ou les fonds récoltés lors des campagnes de financement participatif sont certainement des éléments qui contribuent à maintenir cette usine symbole debout, et qui expliquent aussi des réorientations de la production vers des produits bio, le retour aux aromatisations naturelles, ou la réactivation des circuits courts d’approvisionnement.
13On a donc là un exemple extraordinaire de lutte contre la finance qui mobilise des outils finalement relativement « ordinaires » de la mobilisation syndicale et politique : la grève, le recours au droit du travail et à l’expertise économique, l’occupation, l’appel au boycott, la communication médiatique, le travail en direction des élu·es, du personnel de l’État et des dirigeant·es politiques, le travail de sensibilisation de l’opinion publique et l’appel aux solidarités militantes. Un des effets de cette longue lutte est sans doute la conversion de la CGT et d’une partie du syndicalisme à la cause des reprises d’entreprises en coopératives et le développement d’une réflexion syndicale et politique sur les droits nouveaux qui pourraient faciliter ces reconversions.
14Ces luttes soutenues par des réseaux de solidarités ne sont pas transposables dans toutes les usines : elles sont plus faciles quand l’usine produit un bien de consommation, ce qui ouvre la possibilité d’une sensibilisation du public par la vente (comme Lip en son temps) et permet d’imaginer un marché militant une fois l’usine reprise en coopérative [2].
Sauver l’emploi sur place : la mobilisation locale pour une coopérative
15La deuxième entreprise étudiée aurait du mal à trouver un marché militant : elle produit des isolateurs en céramique pour des lignes à hautes tensions. Son histoire présente des points communs avec celle des Scop Ti, mais elle mobilise d’autres ressources.
16Comme Fralib, cette entreprise a connu à partir des années 1980 une série de rachats par différents groupes internationaux, des restructurations successives (les effectifs fondent de 546 personnes en 1977 à 150 en 2003), jusqu’à devenir propriété d’une entreprise américaine détenue par des fonds d’investissement qui la place en liquidation judiciaire en 2004. Là aussi, la CGT était bien implantée et avait développé une expertise qui établissait la performance économique et technologique de l’entreprise. Là encore, les difficultés mises en avant pour la fermeture étaient en grande partie le produit de manipulations comptables à l’intérieur du groupe et d’une politique d’investissement qui favorisait les filiales dans les pays à bas salaire au détriment du site français.
17Le conflit dure près de trois mois (« plus, on n’aurait pas résisté, syndicalement parlant » selon le délégué CGT qui dit son admiration pour les Fralib). Après la mise en liquidation de l’entreprise, les militant·es s’installent en face de l’usine jusqu’à la date où le tribunal de commerce approuve le projet de reprise en Scop déposé par les salarié·es. L’enjeu est alors principalement de trouver les fonds pour la reprise et d’obtenir l’accord du tribunal de commerce, décrit comme « une assemblée de vieux bougres qui ne veut pas entendre parler d’un patron CGT ». Les militant·es brûlent des pneus, bloquent la nationale devant l’usine, alertent les médias et interpellent les représentant·es de l’État et les politiques. Ils et elles obtiennent le soutien des élu·es locaux·les et de la population, comme l’atteste le succès de la manifestation organisée dans la petite ville, à laquelle s’associent les commerçant·es qui ferment leurs rideaux toute la journée. Soutenu·es par les élu·es locaux, le mouvement des Scop et le préfet, les salarié·es montent leur projet de reprise et rassemblent la moitié de la somme requise nécessaire (50 000 euros). L’autre moitié est réunie en quelques jours grâce à une collecte auprès de la population locale.
18Comme souvent dans ces situations, les cadres et dirigeant·es sont parti·es. Il faut convaincre le tribunal de commerce que les salarié·es qui restent sauront gérer l’usine. Si le délégué CGT y parvient, c’est encore grâce à un appui « autochtone » : un ancien camarade d’école primaire, qui a eu une carrière de cadre dirigeant dans des groupes internationaux et défend une vision sociale de sa fonction, lui propose de l’épauler et de le conseiller dans les premiers temps, ce qui convainc le tribunal et permet à la Scop de démarrer : celle-ci va fêter prochainement ses 15 ans d’existence.
19Alors que la financiarisation des entreprises éloigne les lieux de pouvoir économique, les conflits économiques qui prennent appui sur une mobilisation locale peuvent se lire comme traduisant la revendication d’une relocalisation tant des emplois et de la production que des espaces de pouvoirs. Il y a une relation de complémentarité entre l’internationalisation des décisions et le caractère local de la mobilisation : dans une petite ville où la plupart des habitant·es ont un·e proche qui travaille ou a travaillé à l’usine, la mobilisation est commandée par la conscience de la commune dépendance économique par rapport à des instances de décision délocalisées.
Ancrage territorial et internationalisation d’une grosse coopérative de « co-entrepreneurs »
20La troisième coopérative a peu de points communs avec les précédentes. C’est une grosse entreprise de plus de mille salarié·es, qui produit des composantes à haute technologie et est leader européen dans son domaine. Créée dans les années 1930, elle est implantée dans une petite ville de l’Ouest rural où elle a connu un développement continu jusqu’à ouvrir ces dernières années plusieurs filiales à l’étranger.
21On est ici dans un univers de travail aux antipodes de celui des Scop Ti. Certes, les associé·es sont réuni·es tous les ans en assemblée générale pour voter les résolutions présentées par le conseil d’administration, mais dans le quotidien du travail des six usines, il n’est pas question d’autogestion. On parle plus volontiers de « management participatif », et cinq niveaux hiérarchiques séparent l’opérateur·rice du PDG. Alors que les ex Fralib ne veulent pas entendre parler de dividendes, ici le capital est rémunéré avec des intérêts qui peuvent aller jusqu’à 8,5 %. Les associé·es sont présenté·es comme des co-entrepreneur·ses soucieux·ses de la profitabilité de leur entreprise. De fait, celle-ci est bénéficiaire et stable avec de hauts niveaux d’investissement industriel et un accent sur l’innovation et la recherche. Cette entreprise est souvent prise en exemple pour montrer que la forme coopérative n’est pas incompatible avec une entreprise de grande taille, produisant des biens sophistiqués s’appuyant sur des technologies à forte intensité capitalistique et une division complexe du travail. L’indépendance par rapport aux actionnaires extérieurs rend possible des stratégies à long terme. Le montant élevé des réserves (puisque la moitié des bénéfices annuels est obligatoirement mise en réserve) a permis à l’entreprise de résister aux crises et notamment aux crises financières.
22Cette indépendance par rapport aux actionnaires n’est pas pour autant en soi une protection contre les délocalisations. Cette grosse coopérative s’est internationalisée depuis une vingtaine d’années. Pour suivre ses client·es dans les secteurs de la téléphonie et de l’automobile, elle a ouvert des usines au Brésil, en Chine, au Maroc, et certaines lignes de fabrication ont été transférées dans les pays à bas salaires, dans des filiales qui ne sont pas sous forme coopérative, mais sont placées sous la dépendance directe de la maison mère coopérative. Si les dirigeant·es répondent à l’inquiétude des salarié·es en rappelant leur priorité : la pérennité d’une usine ancrée localement et le maintien des emplois sur place, l’internationalisation est indéniablement un facteur qui oblige à repenser les frontières de la solidarité.
Des émancipations sous contrainte
23Ces trois coopératives incarnent des manières contrastées de s’émanciper du pouvoir des actionnaires : les Scop Ti cherchent à faire exister une entreprise égalitaire sans patron ni hiérarchie ; la seconde, où les syndicats ont disparu, se rapproche d’une PME familiale où les relations sont relativement égalitaires sans pour autant être toujours consensuelles ; enfin la dernière offre l’exemple d’une grosse entreprise avec une division du travail et des relations hiérarchiques marquées.
24Si la forme coopérative est une réponse possible aux dérives de la financiarisation, elle peut ensuite revêtir toute une gamme de sens possibles et le statut coopératif n’est pas en soi une caution sociale. De fait, il faut rappeler les limites de cette forme d’organisation hybride combinant des éléments capitalistes et non capitalistes. D’abord, même les entreprises qui voudraient porter un modèle de contestation sociale radicale sont soumises à la pression économique de l’environnement qui les contraint à satisfaire aux impératifs de compétitivité. Ensuite, le fait que le capital appartienne aux salarié·es ne garantit pas que ceux·lles-ci dirigent effectivement leur entreprise [3]. Ce n’est d’ailleurs pas l’objectif de la confédération générale des Scop, qui cherche plutôt à décourager les velléités autogestionnaires. Ce n’est pas non plus toujours l’objectif des salarié·es : les entreprises se heurtent régulièrement au retrait d’un certain nombre d’associé·es qui ne trouvent pas forcément la force, la disponibilité et les dispositions pour s’intéresser aux affaires de leur coopérative et s’y impliquer. Enfin la question de l’internationalisation pointe une des limites des solidarités coopératives, quand les salarié·es des filiales se trouvent placé·es sous la dépendance d’une maison mère coopérative comme ils et elles le seraient d’une autre multinationale ; des réflexions sont actuellement menées, notamment au sein du groupe Up, sur les manières d’étendre le modèle coopératif ou du moins la participation des salarié·es à l’étranger.
25Les coopératives sont nées avec le poids des responsabilités qu’elles portent : l’affranchissement du patronat, l’émancipation ouvrière, l’autogestion, le bonheur au travail, la protection de l’emploi, la paix sociale, etc. Elles ne sauraient assumer toutes ces missions quelquefois contradictoires, pas plus qu’elles ne peuvent faire disparaître le capitalisme financier. Elles offrent néanmoins peut-être des outils pour l’éroder et construire des alternatives [4]. Soulignons pour finir, comme le montrent ces trois exemples, qu’il faut se prémunir contre l’image souvent mise en scène d’« îlots » de solidarité aux prises avec les seules lois abstraites du marché. Les relations des entreprises coopératives à leur environnement mettent en jeu des rapports de forces entre une pluralité d’acteur·rices aux intérêts divergents : la législation, le positionnement des représentant·es de l’État ou des pouvoirs locaux, les soutiens politiques et militants ont des effets déterminants sur les conditions de possibilité des réponses coopératives au pouvoir financier [5].