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Article de revue

Première mi-temps : discriminations

Table ronde avec Cécile Chartrain, Nicolas Kssis-Martov, Marwan Mohammed, Veronica Noseda

Pages 117 à 127

Citer cet article


  • Propos recueillis par Achin, C.,
  • Andro, A.,
  • Epstein, R.
(2014). Première mi-temps : discriminations Table ronde avec Cécile Chartrain, Nicolas Kssis-Martov, Marwan Mohammed, Veronica Noseda. Mouvements, 78(2), 117-127. https://doi.org/10.3917/mouv.078.0117.

  • Propos recueillis par Achin, Catherine.,
  • et al.
« Première mi-temps : discriminations : Table ronde avec Cécile Chartrain, Nicolas Kssis-Martov, Marwan Mohammed, Veronica Noseda ». Mouvements, 2014/2 n° 78, 2014. p.117-127. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mouvements-2014-2-page-117?lang=fr.

  • Propos recueillis par ACHIN, Catherine,
  • ANDRO, Armelle,
  • EPSTEIN, Renaud,
2014. Première mi-temps : discriminations Table ronde avec Cécile Chartrain, Nicolas Kssis-Martov, Marwan Mohammed, Veronica Noseda. Mouvements, 2014/2 n° 78, p.117-127. DOI : 10.3917/mouv.078.0117. URL : https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2014-2-page-117?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mouv.078.0117


Notes

  • [*]
    Tous trois sont membres du comité de rédaction de la revue Mouvements. Cette table ronde s’est tenue le 29 janvier 2014.
  • [1]
    Une version plus longue et plus complète de cette Table ronde est à lire en ligne sur le site de Mouvements, http://www.mouvements.info/.
  • [2]
    Diplôme d’accès aux études universitaires.
  • [3]
    Diplôme d’études approfondies, actuellement Master 2.

1Mouvements (M.) : Nous voudrions vous demander de vous présenter personnellement et de nous raconter comment vous avez rencontré le football...

2Marwan Mohammed (M. M.) : Je suis sociologue au CNRS, je ne travaille pas du tout sur l’objet foot en sciences sociales, par contre j’ai un lien très ancien avec le ballon rond. Je pratique en club depuis une trentaine d’années et encore aujourd’hui, je « tape le cuir » tous les dimanches en vétéran, dans le district du Val de Marne. J’ai aussi pas mal entraîné au foot à 11, puis j’ai fondé un club de futsal en 2001 qui s’appelle C’noues. J’ai été son président, son trésorier, son entraîneur, son manager pendant une décennie. Mes deux frangins jouent en équipe de France de futsal et au KB United, l’un des tous meilleurs clubs français. Il y a un autre lien beaucoup plus fondamental avec le foot. Adolescent, j’ai été une catastrophe scolaire… Brevet des collèges et BEP ratés… je suis revenu par la bande. Ce qui m’a sauvé, ce qui m’a permis de passer un DAEU [2] option littéraire, c’est la lecture assidue, quotidienne, complète de L’Équipe et de France Football. C’est vraiment très important pour moi : si mon niveau de français s’est maintenu à flot, ce n’est pas en lisant Flaubert mais en scrutant avec passion cette presse-là. Et puis le foot, c’est le ciment d’une part importante des sociabilités en milieu populaire. Je trouve cela excessif aujourd’hui, mais c’était ma vie ces parties de foot, ces discussions interminables et bruyantes sur le foot puis le futsal.

3Cécile Chartrain (C. C.) : Je suis docteure en science politique et je commence tout juste à m’intéresser au foot dans le cadre de la recherche. En revanche, je suis passionnée de foot depuis toute petite. J’ai commencé à jouer dans le jardin familial avec les petits voisins, puis j’ai demandé à mes parents à entrer dans l’équipe de mon village, en Bretagne. J’y ai joué entre 7 et 13 ans, puis j’ai arrêté au moment où je n’avais plus le droit de jouer avec les garçons. Des filles sont venues me chercher pour me demander de rejoindre une équipe féminine à Lorient. Mais j’avais tellement intériorisé l’idée que le foot féminin était médiocre que je n’ai pas voulu y aller ; comme si j’allais forcément régresser. Et puis mes parents avaient demandé conseil autour d’eux et on leur avait dit qu’il ne fallait pas que j’y aille car il n’y avait que des filles homosexuelles ! Je me suis remise au foot vers l’âge de 25 ans, où j’ai joué un peu dans une équipe universitaire. Plus tard, une amie qui organisait un tournoi m’a proposé de monter une équipe. J’ai fait venir des copines d’horizons assez divers et on s’est mises à jouer de temps en temps, au parc, le dimanche. Comme plusieurs filles de l’équipe, j’avais déjà un passé militant féministe et homosexuel alors on s’est dit qu’on pourrait se servir du foot pour faire avancer nos combats. « Les Dégommeuses », c’est un groupe qui a donc la particularité d’être à la fois une équipe du foot et une association qui fait du plaidoyer et de la mobilisation pour la promotion du foot féminin et la lutte contre les discriminations liées au genre et à l’orientation sexuelle dans le foot.

4Nicolas Kssis-Martov (N. K. M.… bon allez d’accord on dira N. M.) : J’ai plusieurs liens avec l’objet foot. D’abord j’ai travaillé en tant qu’historien en 1995 dans le cadre d’un DEA [3] sur le foot et ses liens avec la sphère politique, le foot dans le mouvement ouvrier, à travers le cas, particulier lors de mon mémoire de maîtrise du foot corpo à la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Par ailleurs j’ai reçu le foot en héritage de mon père, pour qui c’était la seule religion possible, un ancien joueur du Racing universitaire d’Alger. Et puis j’ai été également un pratiquant, pas très bon, donc j’ai préféré écrire dessus, comme cela arrive souvent lorsqu’on n’excelle pas dans un domaine sportif ou artistique, on en devient « spécialiste »… Mais j’ai longtemps été licencié au sein du club FC Paris 7 qui avait la particularité d’avoir été fondé par des fils de concierges du 7° arrondissement, on avait un très beau stade en bas de la Tour Eiffel, le seul municipal intra-muros. J’ai été à la direction du comité 75 FSGT un temps, et puis je me suis un peu retiré de ces activités avec l’arrivée des enfants. Je continue aussi à publier dans un magazine qui existe depuis 10 ans, So Foot, avec une façon de prendre l’objet foot très au sérieux sans pour autant le rendre chiant, un peu un des travers de certains chercheurs sur le sujet, pas tous !, aujourd’hui.

5Veronica Noseda (V. N.) : J’ai un lien tardif avec le foot, si ce n’est que je suis Suisse italienne, c’est-à-dire que je viens du petit bout de la Suisse entouré par l’Italie. Et du coup j’ai été immergée dans une culture footballistique dès mon enfance. Et puis, en Italie, il y a toute cette tradition littéraire autour du foot, qui passe par les journaux. Dans les quotidiens écrivent de très grands journalistes sportifs, qui à travers le sport nous racontent l’Italie et qui sont lus par un très large public. Que l’on soit patron ou ouvrier, on s’intéresse forcément à deux sports : le cyclisme et le foot. Pour ce qui est de la pratique du foot, j’ai commencé à jouer très tardivement au sein de l’équipe Les Dégommeuses, donc plus pour des raisons politiques que pour des raisons strictement sportives. L’objectif principal des Dégommeuses est de réunir des femmes et des lesbiennes et de faire du terrain de foot un espace d’empowerment et de résistance, notamment contre les violences que subissent les lesbiennes. Dans certains pays, comme en Afrique du Sud, ces violences sont extrêmes et se manifestent notamment sous la forme de viols dits « correctifs », censés « corriger » l’orientation sexuelle des lesbiennes ; et l’on sait que les footballeuses sont particulièrement visées, car le fait de jouer au foot les rend visibles, on présume leur orientation sexuelle. Pour les lesbiennes, le foot peut donc être à la fois un espace de protection et un espace d’exposition. Pour qu’il soit protecteur, il faut qu’il soit soutenu par une dynamique communautaire, qu’il permette aux femmes lesbiennes de s’unir et de faire face ensemble aux discriminations. C’est autour de tout ça que travaillent les Dégommeuses.

6M. : Quels constats faites-vous, depuis vos expériences personnelles, des discriminations à l’œuvre dans le monde du football ?

7N. M. : À titre personnel, lorsqu’on est un footballeur masculin, la forte dominante dans les discriminations, c’est l’homophobie. C’est un espace de virilité affirmée, dont les femmes sont exclues, où vous mettez en jeu votre corps. Et paradoxalement, Il n’y a pas plus chochotte qu’un footballeur qui passe son temps à se passer du baume du tigre sur ses cuisses, à tomber par terre et à pleurer. Mais il y a a contrario un besoin d’autodéfense et c’est souvent une virilité surjouée. Maintenant, je refuse souvent cette affirmation que le football serait simplement un reflet de la société. Il est dans la société, il en est un des capteurs, et parfois de transformation. J’ai toujours joué dans des contextes très apaisés sur les autres registres, comme le racisme ou l’islamophobie. En revanche, les footballeurs qui sont musulmans en équipe nationale servent facilement d’incarnation des problématiques sur l’islam et sur les musulmans en France, et de fait, à l’heure de l’info continue et du sport spectacle, cela devient vite exponentiel. La France découvre sur les terrains de foot qu’elle a désormais une importante minorité religieuse et les défauts individuels permettent ensuite les amalgames.

8C. C. : En ce qui me concerne, très concrètement dès l’âge de 6-7 ans, j’ai été confrontée à des comportements sexistes. Lorsque j’ai commencé à jouer avec des garçons en club, je me souviens très bien que chaque fois que l’on rencontrait une autre équipe, il y avait toujours un garçon pour me montrer du doigt et s’esclaffer, comme si c’était l’assurance que le match serait plus facile à gagner. C’était d’autant plus lourd qu’il n’y avait jamais un dirigeant ou un entraîneur pour réagir à ce genre de vexation. Au contraire, les adultes encadrants reproduisaient eux-mêmes des comportements discriminants. Par exemple, j’ai commencé à jouer comme milieu de terrain et je ne me débrouillais pas trop mal à ce poste, mais dès la deuxième année on m’a fait reculer en défense, où j’étais nulle. Au poste d’arrière-gauche, là où personne ne veut jouer…

9N. M. : J’étais arrière-gauche, un peu de respect !

10C. C. : Et le jour où j’ai dû arrêter, parce que j’entrais dans l’adolescence et qu’il n’était plus possible de jouer en mixité, ce n’est pas quelque chose qui a été discuté avec les autres joueurs, les dirigeants ou même mes parents. Je me souviens de moi en train de pleurer dans la voiture, tandis que les hommes et les garçons fêtaient le dernier match à la buvette. Manifestement, je n’allais manquer à personne et personne n’était capable de comprendre à quel point le foot allait me manquer. J’ai vécu cela comme une grande violence. Autour de moi, je connais quand même quelques filles passionnées de foot qui ont réussi à jouer plus longtemps avec les garçons, mais en se travestissant, en masquant leurs cheveux longs avec une casquette, par exemple.

11V. N. : Oui même aujourd’hui, on joue sur un stade dans le XX° arrondissement, on a un demi-terrain pour notre entraînement à 25 joueuses chaque semaine. C’est notre terrain pendant 1 h 30 jusqu’à 21 heures, et pourtant, quelque part, on est invisibles, c’est très étonnant : le fait que des nanas jouent au foot, c’est un dérangement dans le champ de vision, c’est incongru. Par exemple, lorsque des joueurs arrivent pour commencer leur entraînement à 21 heures, ils traversent notre demi-terrain pour s’échauffer, alors que notre match est encore en cours… Cela veut dire, vous ne devriez pas être là.

12M. M. : Depuis que je fréquente les terrains de foot, j’entends beaucoup de choses. À cette question des discriminations, je pourrais répondre à partir de plusieurs positions. En tant que pratiquant, je vis avec un sexisme complètement banalisé dans le vestiaire et sur le terrain. C’est un sport « viril » qui nourrit un machisme imprégnant les routines verbales… Sur un terrain, si on féminise un joueur c’est pour le critiquer. Il y a une version « positive » de ce sexisme. Avec les membres de mon association, on avait organisé un tournoi de futsal interquartiers, assez classique, et il y avait une équipe de filles qui était venue de la principale cité de la ville. C’était l’attraction, l’exception. Elles étaient très bien acceptées, on leur tapait sur l’épaule, elles étaient aux anges, tout ceci renvoyait évidemment au même statut d’exceptionnalité.

13Ensuite à titre personnel, dans les clubs dans lesquels j’ai joué, que ce soit au Perreux, Villiers-sur-Marne, Bry-sur-Marne, plus jeune au Stade olympique de Paris, ou même au niveau du futsal, je n’ai joué que dans des villes populaires avec des équipes mélangées. J’ai donc peu été exposé dans la région parisienne à la question des discriminations raciales ou au racisme. Là où l’on sent des tensions de temps en temps, c’est dans le vestiaire, avec des petites remarques d’ordre raciste dont l’intention n’est pas toujours explicite. Parfois, l’usage des stéréotypes relève d’une pratique banale, une marque d’interconnaissance, une manière très populaire de rendre visible un certain entre soi. Mais les mots ne sont pas toujours bien intentionnés. Parfois cela me dérange et je réagis, d’autres fois je laisse tomber Mais pour être franc, c’est moins en Ile-de-France qu’à Toulouse, où j’ai commencé mes études de sociologie, que j’ai rencontré un racisme brutal, Je jouais alors au TAC, Toulouse athlétique club, entraîné alors par Pascal Despeyroux. On jouait dans le championnat de Haute-Garonne, et il nous arrivait de nous déplacer, souvent le samedi soir, dans des villages. Et là je m’en suis pris plein la gueule, c’était direct. Cela m’a surpris : depuis mon adolescence et quelques rencontres avec des skinheads d’extrême-droite, je n’avais plus expérimenté un tel racisme brutal, qui s’exprimait librement, qui était collectif, qui ne heurtait pas sans pour autant constituer la norme.

14Enfin pour ce qui est du cas spécifique de l’islamophobie, en région parisienne, son expression est assez feutrée. Ce qui prévaut assez largement, ce sont des formes d’accommodement, les uns aux autres. Les joueurs musulmans vont jouer avec des shorts plus longs, qui descendent jusqu’au genou. Dans le vestiaire, ils vont se doucher avec leur caleçon, vont entrer dans la douche en premier ou en dernier, bref, il y a des petites différences comme celles-là, qui sont largement banalisées et normalisées et qui ne gênent pas grand monde.

15Pour conclure, je dirai qu’il y a une certaine racialisation du football amateur. Les identités ethnoculturelles sont parfois la raison sociale des équipes ou des clubs. Mais au-delà, il est fréquent que les attitudes dans et en dehors du terrain soient déduites de l’origine des joueurs : c’est une équipe de « rebeus », ça doit être « technique », c’est une équipe de « blacks », ça doit être physique, les équipes portugaises sont réputées être des équipes de casseurs… Dans ce contexte le rôle des dirigeants et de l’arbitre est très important… et difficile.

16Mais ce n’est pas parce qu’il y a racialisation qu’il y a forcément racisme. En tant que dirigeant, je vis l’expression du sexisme, du racisme ou de certaines formes d’agressivité comme autant de dilemmes. Dans notre pratique associative et dans notre esprit, le football doit être l’alliance du sport et de l’éducation populaire. Les dilemmes viennent des contradictions, parfois trop intenses, entre nos valeurs et les normes du football que l’on côtoie, que l’on anime, que l’on structure.

17C. C. : Oui en tant que dirigeante, je relève un certain nombre de paradoxes aussi. On a eu des expériences de match de foot en milieu dit sensible, comme le milieu carcéral, où on a joué avec des garçons et pu introduire un dialogue autour du sexisme ou de l’homophobie sur cette base, cela s’est super bien passé. Mais à côté de cela, régulièrement nous sommes amenées à rencontrer des personnes qui occupent des postes à responsabilités, que ce soit dans le milieu du foot, dans la sphère politique ou dans la sphère médiatique… et on se rend compte que c’est presque plus compliqué, parce que leurs positions sont très figées, derrière la fine couche de vernis progressiste. Dernièrement, j’ai rencontré une personnalité influente qui m’a soutenu qu’elle était contre le coming out des sportifs parce que la présence d’un homosexuel dans une équipe pouvait déstabiliser un vestiaire. Cette personne ne cessait de mettre en avant le fait que la sexualité des joueurs devait rester une affaire privée, sans avoir réfléchi au fait que lorsque deux mecs se battent pour une fille, cela peut être tout aussi problématique pour la « préservation du vestiaire ». Je suis aussi frappée de voir le peu de réactions que suscitent certains propos ou comportements sexistes chez les actrices du foot féminin.

18N. M. : Car bien sûr tous les hétéros cachent leur compagne ou leur compagnon ! Effectivement lorsque tu t’éloignes des grandes villes, dans la « France des régions ou des terroirs », là où parfois le FN monte beaucoup ces dernières années, tu te retrouves confronté plus frontalement à un racisme décomplexé, aussi parce qu’ils pensent que le foot c’est à eux ! Et s’ils voient venir des équipes de la ville, de la cité, cela se tend… En région parisienne, il peut se produire des guerres de quartier, avec des envahissements de terrain… La territorialité est une logique très puissante dans le foot !

19M. : Par rapport aux discriminations que vous évoquez, faites-vous une différence entre ce qui se passe dans le football professionnel et dans le football amateur ?

20V. N. : Les effets de communication me semblent beaucoup plus contrôlés au niveau des grandes équipes professionnelles et des équipes nationales. Lorsqu’il y a eu l’affaire autour de la « blanchisation » de l’équipe de France, on s’est aperçu qu’il y avait une réflexion sur la communication, sur ce qu’on veut donner à voir à travers l’équipe nationale. Ce qui me frappe dans le football professionnel, c’est que les mêmes enjeux de discrimination qu’on trouve ailleurs y sont en réalité beaucoup plus maîtrisés ! Tout le monde dit « il n’y a pas d’homos dans le foot », ce qui est la forme extrême de l’homophobie, puisque ça consiste à nier l’existence des individus concernés.

21C. C. : Dans le football féminin, alors que certains chercheurs spécialisés sur le sport et le genre estiment qu’il existe une présomption d’homosexualité à l’endroit des joueuses, on retrouve la même omerta. La gardienne de l’équipe d’Allemagne qui a reçu le ballon d’or, n’a quant à elle pas hésité à parler de sa copine à cette occasion… Il y a aussi la capitaine de l’équipe de football féminine des États-Unis, Abby Wambach qui s’est mariée avec une autre joueuse… En France, Marinette Pichon, qui a le plus grand palmarès du foot féminin français, qui a joué aux États-Unis la première, a été la seule à témoigner de sa vie conjugale avec une femme et du fait qu’elle formait une famille avec sa compagne et leurs enfants. Mais c’était après la fin de sa carrière. Ainsi, parmi les joueuses encore en activité, personne n’a osé prendre ce risque.

22N. M. : Le haut niveau demeure vraiment quelque chose de singulier. Dans le monde du football professionnel, certains joueurs sont dans des centres de formation depuis l’âge de 12 ans. C’est souvent le seul milieu qu’ils ont véritablement connu et dans lequel ils développent une culture autonome, très particulière, forgée par les règles d’un univers ultra-concurrentiel. C’est pourquoi cela me fait rire lorsque l’on parle de « culture de cité » pour des joueurs pro qui ont en réalité quitté cet univers très tôt ! Sur la question des discriminations, c’est plutôt la façon dont on représente et surinterprète cet univers-là qui est intéressante. Je suis frappé par exemple par le statut qu’a acquis aujourd’hui un Franck Ribery. Un Français, converti à l’Islam, qui a gardé tous les traits caractéristiques du Chti, qui a tous les stigmates du musulman puisqu’il fait sa prière avant le match. C’est intéressant de voir comment cela se surajoute, se surinterprète de manière exponentielle. Il y a concrètement, dans le foot pro comme dans le football amateur, beaucoup d’accommodements (le ramadan n’est pas un souci pour les clubs, c’est plus la coupe d’Afrique des nations qui les ennuient…), mais le problème c’est plutôt comment la société encaisse tout ce qui s’y passe, parce que c’est devenu le lieu où l’on en parle le plus et parfois de manière très franche. À cela s’ajoute cette idée très singulière au sport, de « l’apolitisme », du stade sanctuaire où rien ne doit venir perturber la « beauté » du sport.

23Il faut se rappeler de l’affaire des quotas. Là c’était l’élite, la Direction technique nationale (DTN), l’ENA du foot, avec Laurent Blanc qui n’est absolument pas quelqu’un de typé politiquement à l’extrême-droite, bref tous ces gens qui se sont assis autour d’une table et qui, très tranquillement, se racontaient que des quotas de binationaux étaient nécessaires. Je ne pense pas que le foot soit un milieu plus raciste que d’autres, simplement à un moment donné, des débats de société ont imprégné ses cadres, peut-être là où personne ne s’y attendait. Preuve que le malaise est profond…

24M. M. : Ce n’était pas la première fois que des choses comme ça se disaient à la DTN, où certains pensaient qu’il fallait plus de blancs dans l’équipe parce qu’ils sont plus techniques, plus « barcelonais », alors que les noirs eux ne seraient que physiques. Déjà au retour de la Coupe du monde en Afrique du Sud, il y avait eu un gros clash, entre les plus radicaux comme Mombaerts et les plus ouverts, comme Smericki ou Belkacemi qui, par leur histoire personnelle, sont sensibles à l’histoire migratoire et notamment à la contribution des gens d’ailleurs aux réussites nationales, particulièrement dans le foot. Mais ce qui m’a frappé dans cette affaire, au-delà des stéréotypes ou de la volonté de mettre en place des quotas, c’est ce qui s’est passé après. Mohammed Belkacemi a été mis au placard immédiatement et tout le dispositif foot des quartiers fondé sur la culture de l’éducation populaire, qu’il avait porté à bout de bras, est passé à la trappe.

25M. : Ici, il ne s’agit plus du foot comme miroir de la société et des débats qui la traversent, mais de racisme institutionnel…

26M. M. : Oui, il y a selon moi un réel problème au niveau des instances dirigeantes et d’encadrement national et même régional. Par exemple, avec mon club, nous avons été convoqués en commission de discipline pour un incident qui avait eu lieu dans un gymnase dans l’Essonne. On se retrouve, nous les dirigeants, des minoritaires face à une commission de discipline composée exclusivement d’hommes de 50-60 ans, voire plus, des notables blancs du foot. Heureusement pour nous, on a des supporters qui leur ressemblent. Des parents de joueurs qui ont en quelque sorte été notre caution et dont le témoignage a pesé. Ça nous a sauvés mais j’en garde un très mauvais souvenir. Le regard public se focalise sur la distance à la norme de certains joueurs, sans questionner la distance des élites du football avec les nouvelles réalités sociales. On peut faire le parallèle avec la thèse qu’on a développé dans nos travaux sur l’islamophobie : c’est au sommet qu’on créé le problème, alors que sur le terrain, dans les clubs, la norme c’est l’accommodement, le bon sens, c’est l’intelligence et le pragmatisme. Pas pour tout bien sûr, mais globalement, les gens ont les outils pour avancer.

27N. M. : La question de l’encadrement est essentielle. C’est l’angle mort de la recherche sur le foot. Ca a changé récemment, avec l’arrivée par exemple de Sandjak à la ligue d’Ile-de-France, certes un personnage controversé. En revanche, au niveau national, ça ne bouge pas. Je ne suis pas fan de Raymond Domenech, mais il avait proposé des choses symboliquement très fortes. Il a insisté pour qu’il y ait un match aux Antilles. Quand on voit ce qu’ont apporté les joueurs antillais au foot français, c’était naturel que les bleus y aillent. Quand Domenech a fait intervenir des historiens de l’immigration devant des footballeurs, on a dit qu’il faisait de la politique alors que c’était juste de l’éducation populaire. Mais justement toute cette culture de l’éducation populaire qui existe dans les associations et les clubs, elle disparaît dans l’encadrement du très haut niveau. Dans les centres de formation, c’est pathétique. On vient de remettre un rapport sur le « foot durable » dans lequel on répète encore et encore qu’il faudrait former des joueurs citoyens. Seulement, former des citoyens, ce n’est pas leur apprendre à bien se tenir, mettre un costume cravate ou à être polis… Non, c’est d’abord leur apprendre leur histoire.

28V. N. : Vous avez dit tout à l’heure que le foot était le reflet de la société. Mais quand on regarde les instances, il n’y a que ceux qu’au mouvement féministe La Barbe on appelle des GMB, des Grands mâles blancs, généralement dans la cinquantaine. On a parlé avec une femme qui travaille à la FFF, qui est sensible à ce qu’on fait, et elle nous décrivait son quotidien avec des réunions où elle était systématiquement la seule femme. Donc le plafond de verre, c’est à la fois pour les femmes et pour les minorités. Sur les terrains, il y a une majorité de blacks et de beurs, mais parmi les entraîneurs, dans l’encadrement…

29M. : Justement, qu’en est-il du sexisme dans le foot et de la manière dont cet enjeu est pris en compte par ses dirigeants ?

30C. C. : La FFF a mis en place un « plan de féminisation du football » depuis 2005. Quand on regarde ce plan qui est censé favoriser la promotion du foot féminin, c’est avant tout une opération de communication destinée à montrer que les filles peuvent jouer au foot tout en restant jolies et féminines ! L’illustration, c’est cette campagne de com’ en 2009 avec des joueuses de l’équipe de France qui posaient nues. Quant aux reportages sur l’équipe de France féminine qui ont été diffusés notamment pendant la dernière Coupe du monde, on les voit toujours en train de se maquiller ; elles parlent de leur mec ou de leur désir de fonder une famille et jamais de leur nana alors qu’on sait qu’il y en a quelques-unes qui sont homosexuelles. On peut comprendre certains choix d’affichage individuels : les succès récents de l’équipe de France font que les filles ont acquis une notoriété, des augmentations de salaires et de meilleures conditions de travail dans leurs clubs ; les joueuses homosexuelles ont tellement peur de tout perdre qu’elles préfèrent ne pas s’exposer. Mais on est en droit d’attendre plus de la Fédération française de foot, à commencer par le fait d’éviter d’utiliser ce terme de « féminisation » du football qui n’est pas anodin.

31V. N. : Ici sexisme et homophobie sont liés. Une femme qui joue au foot, c’est forcément une « hommasse ». C’était un peu l’idée de Pierre Menès quand il avait dit que les joueuses de foot, non seulement jouaient mal, mais qu’elles jouaient parce qu’elles étaient trop moches pour aller en boîte le samedi soir. C’est pour cela que les campagnes de promotion du foot féminin, dans 90 % des cas, c’est des trucs sexy, des calendriers avec des mannequins en culotte et des seins énormes. C’est vraiment une logique essentialiste : il faut montrer que leur entrée dans des espaces masculins ne dénature pas leur essence, qu’elles restent des nanas qui s’offrent au public.

32C. C. : Sauf que quand tu regardes le nombre de licenciées, tu te rends compte que ça ne décolle pas (on stagne autour de 70 000). Je pense que ça a un rapport avec cette politique de communication qui s’adresse finalement davantage aux hommes qu’aux femmes.

33M. M. : En revanche, dans le domaine du futsal il y a des sections féminines qui émergent un peu partout. Mais malheureusement, le futsal ne bénéficie pas d’un puissant soutien financier de la FFF, qui voit encore d’un mauvais œil ce qu’elle assimile à un sport à problème pratiqué par une population à problème.

34M. : On a peu parlé de discriminations sociales. Est-ce que ça existe dans le foot ?

35N. M. : Questions raciales et sociales se mélangent tellement en France qu’on a du mal à faire la part des choses. Pendant très longtemps, le foot a été méprisé. Il y avait le sport populaire noble, le cyclisme, avec la messe du Tour de France qui inspirait des écrivains, qui faisait l’objet d’émissions culturelles. Et vous aviez le foot, sport populaire sale, pas intelligent, pas beau. Le Président de la République allait à la finale de la Coupe de France parce qu’il faut bien, de temps en temps, apparaître devant ce bas peuple qui vous a élu. C’est différent en Italie où Pasolini a écrit des choses remarquables sur le foot. Pareil en Angleterre, où il existe toute une tradition qui est liée au fait que la culture ouvrière même discriminée reste reconnue en tant que telle. En France, le football avait une image dégradée. Ca se prolonge avec la vision des quartiers populaires, qui occulte d’ailleurs tout le foot de village. So Foot s’inscrit contre ces discours, d’une presse un peu débilitante. Je mets L’Équipe de côté parce qu’il y a toujours eu des grandes plumes. Mais dans l’ensemble il y a toujours eu cette idée que le foot, c’était une passion honteuse pour les élites. On retrouve encore ça dans la vision des supporters, qui sont considérés comme une espèce de verrue sur le joli nez de la L1. Donc oui, il y a du mépris de classe, qui peut aussi avoir des dimensions raciales.

36V. N. : Nous, nous sommes dans un truc bizarre parce qu’il n’y a pas beaucoup d’équipes féminines. Alors on a des exemples assez géniaux de mixité qui se créent autour de l’équipe. Quand on va au stade dans le 18e arrondissement, il n’y a que des mecs, qui habitent dans les cités autour. Et là, comme disait Marwan, on s’accommode : quand il leur manque des joueurs, même une joueuse, ça fait l’affaire. Après, peut-on parler de mixité alors que ce sont des rencontres très fugaces ? Pour ce qui concerne notre équipe, on a essayé d’attirer des femmes des couches populaires et de minorités racialisées. On a un partenariat avec un réseau d’accueil des lesbiennes qui viennent chercher l’asile en France. Donc je peux donner des exemples de mélange, mais dans les faits, notre volonté d’ouverture n’est pas un franc succès. Il y a trois Noires dans l’équipe et aucune dans le conseil d’administration.

37C. C. : Pourtant on essaye. On a notamment mis en place une politique attractive pour que les filles de toutes classes sociales viennent jouer chez nous. La cotisation est à 10 € pour l’année, on est sans doute le club le moins cher de Paris !

38V. N. : Et quand on fait les tournois et qu’on rencontre des équipes des quartiers, avec des filles qui en veulent, qui jouent au foot parce que c’est un terrain d’affirmation, de prise de pouvoir, on sent bien l’écart de classe. L’investissement qu’on met dans le sport n’est pas le même : nous, on joue pour le plaisir alors qu’elles, c’est pour la gagne. Donc j’ai envie de dire que c’est beau le foot parce qu’on se rencontre, on se mélange, c’est vrai, mais la proximité sociale demeure limitée.

39M. M. : Dans l’ensemble, le foot à 11 est socialement très mélangé, même s’il me semble que les équipes de jeunes sont plus mixtes que les équipes de vétérans. Dans l’ensemble la composition sociale des clubs est à l’image de leurs villes. Il y peut y avoir des oppositions de classes qui se traduisent dans l’intensité du jeu, des contacts physiques, dans la gestion de l’adversité, de la défiance… C’est moins différencié dans le futsal, qui reste un sport très majoritairement populaire. Les gamins des cités populaires sont de ce point de vue avantagés parce que le futsal est un sport très technique, qui se joue dans de petits espaces. Il faut beaucoup de vivacité et quand on grandit dans un quartier populaire, on apprend souvent à jouer dans de très petits espaces avec un jeu technique, qui valorise le un contre un. Plus globalement, on peut dire que le football amateur reste un sport populaire et les équipes pro qui puisent dans ce vivier lui ressemblent. Par contre, c’est sans doute moins vrai pour l’encadrement. Et puis il y a aussi une évolution sensible du côté des supporters, avec une exclusion sociale croissante fondée sur le critère économique.


Date de mise en ligne : 14/05/2014

https://doi.org/10.3917/mouv.078.0117