L'agriculture durable : utopie ou nécessité ?
- Par Estelle Deléage
Pages 64 à 69
Citer cet article
- DELÉAGE, Estelle,
- Deléage, Estelle.
- Deléage, E.
https://doi.org/10.3917/mouv.041.0064
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https://doi.org/10.3917/mouv.041.0064
Notes
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[*]
Agronome et docteur en sociologie.
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[1]
Terme utilisé pour désigner ces « nouveaux paysans » que sont les agriculteurs du Réseau agriculture durable et tous ceux qui appartiennent à des mouvements similaires.
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[2]
G. Mak, Que sont devenus les paysans ?, Autrement, 2005, p. 38.
-
[3]
Ibid.
-
[4]
P. Rousset, « Se laisser questionner par l’enjeu écologique », in M. Löwy (coord.), Écologie et Socialisme, Syllepse, 2005, p. 118.
-
[5]
G. Mak, Que sont devenus les paysans ? op. cit., p. 82.
-
[6]
G. Barbier et A. Farrachi, La Société cancérigène, La Martinière, 2004.
-
[7]
D. Belpomme (en collaboration avec B. Pascuito), Ces Maladies créées par l’homme, Albin Michel, 2004.
-
[8]
P. Alphandéry, P. Bitoun et Y. Dupont, Les Champs du départ, La Découverte, 1989.
-
[9]
G. Mak, Que sont devenus les paysans ?, op. cit., p. 83.
-
[10]
L. Baier, Pas le temps ! Traité sur l’accélération, Actes Sud, Arles, 2002.
-
[11]
F. Bailly, « La spécialisation laitière et forestière prive les vaches de pâturage », Campagnes Solidaires, n° 192, janvier 2005, pp. 14-15.
-
[12]
Voir à ce propos P. Alphandéry, P. Bitoun et Y. Dupont, Les Champs du départ, op. cit. et E. Deléage, Paysans. De la parcelle à la planète. Socio-anthropologie du Réseau agriculture durable, Syllepse, 2004.
-
[13]
Extraits du discours prononcé par Bernard Lambert lors de la marche du Larzac de l’été 1973. Extraits issus du film de C. Rouaud, Paysan et rebelle. Un portrait de Bernard Lambert, coproduit par Pathé Télévision, INA Entreprise, France 2 et France 3 Ouest. Diffusé en novembre 2002.
-
[14]
A. Pochon, Les Champs du possible, Syros, 1998.
-
[15]
J.-P. Martin, « Du Larzac à la Confédération paysanne de José Bové », in É. Agrikoliansky, O. Fillieule et N. Mayer, L’Altermondialisme en France. La longue histoire d’une nouvelle cause, Flammarion, 2005, pp. 107-142.
-
[16]
E. Deléage, Paysans. De la parcelle à la planète…, op. cit.
-
[17]
C. et R. Larrère, Du bon usage de la nature, Aubier, Paris, 1997.
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[18]
Sur cette question, voir A. Pochon, Les Champs du possible, op. cit.
-
[19]
A. Touraine, Production de la société, Le Seuil, 1973.
-
[20]
Collectif, Les Citoyens rencontrent l’agriculture, Réseau agriculture durable et Siloë, Nantes et Laval, 1997.
1 Sur les 6,4 milliards d’individus qui occupent aujourd’hui la planète, 1,3 milliard sont des actifs agricoles. On ne saurait oublier que la course à l’intensification qui a connu une ultime accélération en Occident au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, est en crise totale et qu’elle a laissé à l’abandon l’immense majorité de ceux qui travaillent encore aujourd’hui la terre à l’aide d’outils rudimentaires. Dans ce contexte, il semble nécessaire de prendre au sérieux les alternatives à l’intensification sans fin des rapports nourriciers de l’humanité à la terre qu’elle cultive.
2 L’agriculture héritée des années soixante est en crise. Son intensification, largement remise en cause aujourd’hui, a suscité l’émergence de nouveaux modes de production qui s’inscrivent dans un projet plus vaste, mais aux contours indécis, de mise en œuvre d’un développement-durable sur l’ensemble de la planète. Ces nouveaux modes de production, mis en pratique par des agriculteurs-paysans [1] en rupture avec le modèle intensif dominant, sont porteurs d’alternatives concrètes et réalistes. Parmi ces dernières, l’expérience du Réseau agriculture durable (RAD) de l’Ouest de la France est exemplaire.
• L’agriculture moderne en crise
3 Depuis plus d’une trentaine d’années maintenant, l’agriculture intensive – que l’on nomme aujourd’hui « productiviste » – connaît une crise profonde.
4 Crise sociale d’abord avec, en France par exemple, la disparition annuelle de près de 30 000 exploitations agricoles : alors qu’il y avait encore 1 588 000 exploitations agricoles en 1970 sur le territoire français, il n’en restait plus que 664 000 lors du dernier recensement agricole en 2000. Cette situation est générale dans tous les pays développés. Aux Pays-Bas, pays « modèle » pour les élevages hors sol, cette crise est criante : « En 1995, l’agriculture des Pays-Bas était la plus intensive d’Europe, mais la population agricole avait été littéralement décimée au cours du dernier demi-siècle, passant de 750 000 en 1950 à 75 000 en 1995. Au début du xxie siècle, moins de 2 % des Néerlandais sont encore agriculteurs [2]. » Cette crise est enfin plus récente dans les pays en développement au sein desquels les deux-tiers de ceux qui souffrent de la faim sont des paysans. Paysans déracinés et allant gonfler les bidonvilles des grandes mégalopoles : « En 1950, il n’y avait que deux mégalopoles de plus de huit millions d’habitants, Londres et New York. En 2015, il y en aura trente-deux, et cinq cents villes compteront plus de un million d’habitants. C’est vers le début du prochain siècle qu’aura lieu le renversement, le moment historique où, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, plus de gens habiteront dans les villes qu’à la campagne [3]. » Paysans ballottés entre la ville et la campagne, ce que l’on nomme en Chine la « population flottante ». Ce phénomène s’accompagne d’une crise psychosociale (appauvrissement du lien social en milieu rural) ainsi que d’une crise identitaire au sein du monde agricole et paysan.
5 La question sociale qui se pose aujourd’hui dans l’agriculture rejoint celle de notre rapport à la terre et à la Terre, c’est-à-dire plus fondamentalement celle de notre rapport à la nature. Car ainsi que l’écrit très justement Pierre Rousset : « Des campagnes vidées par l’agro-industrie de leurs paysans perdent leur humanité tout autant que leur nature [4]. » Nous assistons donc également à une crise écologique : pollution de l’eau, de l’air, des sols par les nitrates et les pesticides, destruction des écosystèmes et par exemple du maillage bocager avec toutes les conséquences que cela implique : inondations, tempêtes, etc. Et aussi uniformisation des paysages : « Dans les années 1960, […] les couleurs du village commencèrent à changer. Les meules de foin jaunes des petits paysans disparurent. Insensiblement, le tableau coloré des charrettes de foin et des familles de faneurs fut relégué dans le passé. Apparurent des machines extrêmement pratiques pour faucher, secouer et transporter l’herbe, des faiseuses de vacarme rouge et vert, et les silos de plastique noir se multiplièrent aux alentours des fermes, car avec l’herbe préséchée et hachée du silo on était moins dépendant des caprices du temps [5]. »
6 Crise écologique indissociable enfin d’une crise sanitaire liée par exemple à l’emploi massif des engrais et des pesticides comme le montrent très bien Geneviève Barbier et Armand Farrachi [6] ainsi que Dominique Belpomme [7].
7 Cette triple crise est la conséquence du processus de rationalisation technico-économique de l’agriculture, c’est-à-dire de l’affranchissement progressif de l’activité économique de ses limites symboliques. En effet, en France par exemple, après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de dépendance alimentaire, la modernisation de l’agriculture « devait » s’accomplir sans détour. Il s’agissait donc de faire définitivement sortir le paysan d’une société traditionnelle en utilisant le progrès technique comme outil d’émancipation humaine [8]. Progressivement, l’interventionnisme étatique mis en œuvre sous les ive et ve Républiques prit le pas sur l’humanisme chrétien des jeunes agriculteurs formés à la Jeunesse agricole catholique et permit l’accélération de l’intensification d’une agriculture restée familiale. Ces choix politiques de modernisation, légitimés par la plupart des penseurs de l’époque, qu’ils soient libéraux ou marxistes orthodoxes, condamnaient irrémédiablement une agriculture qui ne pouvait désormais n’appartenir qu’au passé. On entrait alors dans l’ère du progrès, ce dernier étant caractérisé par l’illimitation : « La démesure était le signe du progrès. Celui qui avait trois cents poulets dans les années 1950 en avait trente mille dans les années 1980. Grâce à de meilleures techniques d’alimentation et d’élevage, la production de lait grimpait à des hauteurs inouïes. Il y eut des lacs de lait, des montagnes de beurre. Si dans les années 1960 une vache produisait en moyenne trois mille cinq cents litres de lait par an, à la fin du siècle huit à dix mille litres n’avaient rien d’anormal, et la vache la plus productive, Julia 16 de Sint Nicolaasga, âgée de onze ans, atteignit même les seize mille litres en 1995. […] Avec les porcs et les poulets, les cycles étaient rapides, de trois à cinq fois par an, et l’argent était rapidement et facilement gagné. Les enfants des éleveurs de porcs écrasaient ceux des éleveurs de bêtes laitières par leur train de vie : ils se rendaient à l’école d’agriculture en Mercedes, pas les autres. Mais personne n’aimait les cochons ni les poulets [9]. » Illimitation caractéristique de notre entrée dans une société de l’accélération [10], société qui valorise la mobilité et par conséquent le déracinement. Déracinement des hommes et des animaux. En Galice par exemple, les vaches ne vont plus dans les prés et sont parquées dans des stabulations à longueur d’année. La région est, du coup, dépendante des autres régions d’Espagne et de l’Europe pour les céréales. En outre, les sols sont très endommagés par une politique d’exploitation forestière basée sur la culture à rotation rapide de l’eucalyptus et du pin [11].
• Une autre agriculture est possible !
8 Le déploiement de la modernité a ainsi accompagné celui des sociétés technoscientifiques au sein desquelles l’agriculture est devenue une industrie dans les pays développés, et plus récemment tend à en devenir une dans les pays en développement. Néanmoins, dès l’apparition des effets néfastes de l’agriculture intensive, des agriculteurs, ayant ou non opté dans un premier temps pour l’agriculture intensive, se sont mobilisés pour inventer une agriculture qui combine l’héritage de la tradition avec certains apports positifs de la modernité [12]. Qu’elle soit « paysanne », « durable » ou encore « biologique », cette agriculture est la manifestation concrète de la possibilité de préservation d’une relation pérenne entre les sociétés et la nature.
9 Plus concrètement, en France par exemple, dès les années soixante, ceux qui donneront naissance au mouvement des Paysans-travailleurs ont initié une réflexion sur la possibilité de mettre en œuvre, au sein des sociétés modernes, une agriculture à la fois soucieuse des hommes et de la planète. Cette réflexion, portée essentiellement par le syndicalisme agricole critique de la modernisation de l’agriculture des années cinquante/soixante, va rencontrer des échos dans d’autres mouvements, et en particulier au sein du mouvement associatif agricole et rural et du mouvement écologiste. Dans l’Ouest de la France, là où l’intensification a été poussée à l’extrême avec le développement de la production hors sol, une pléiade d’associations environnementalistes voit ainsi le jour. Il s’agit par exemple de la Société pour l’étude et la protection de la nature en Bretagne (SEPNB), créée dès 1958, et de l’association Eau et rivières de Bretagne, créée en 1969 sous le nom d’Association pour la protection et la promotion du saumon en Bretagne. La critique sociale prend alors une dimension environnementale et sort du cadre strictement agricole. La marche de soutien aux paysans du Larzac, paysans menacés d’expropriation durant l’été 1973, est l’un des symboles de ce décloisonnement de l’agriculture par rapport au reste de la société : « La synthèse de la marche, c’est une paysanne qui la disait sur le bord de la route en venant avec la marche de l’Ouest. Elle disait : “nous allons à un mariage, le mariage des ouvriers et des paysans, le mariage de Lip et du Larzac”. […] Cette marche nous permet aujourd’hui de comprendre qu’un événement capital se passe dans ce pays. Il y a quelque chose qui vient de disparaître de l’Histoire. Jamais plus les paysans ne seront des Versaillais. Jamais plus ils ne s’opposeront à ceux qui veulent changer cette société. Nous l’avons prouvé [13]. »
10 À partir de la fin des années sioxante-dix, ces mouvements sont confortés dans leur recherche d’une alternative à l’intensification de l’agriculture par une série de faits institutionnels sans précédent. Le rapport Poly – du nom du Président-directeur général de l’INRA de l’époque –, Pour une agriculture plus économe et plus autonome publié en 1978, fait écho à la critique portée par le mouvement social en dénonçant le caractère énergétivore de l’agriculture intensive. En 1981, l’élection de François Mitterrand, qui marque le retour de la gauche au pouvoir, donne une impulsion supplémentaire aux mouvements sociaux en train de se constituer. C’est ainsi que sont créées la Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans (CNSTP) en 1981, et la Fédération nationale des syndicats paysans (FNSP) en 1982, syndicats qui donneront naissance à la Confédération paysanne en 1987. C’est aussi en 1982 qu’est créé, sous l’impulsion d’une des figures de proue actuelle de l’agriculture durable en France, l’éleveur à la retraite André Pochon [14], le Centre d’étude pour un développement agricole plus autonome (CEDAPA), premier groupe de développement de ce qui deviendra par la suite le RAD. La tenue en 1992 de la conférence internationale de Rio légitime une fois de plus l’existence de tous ces mouvements. C’est d’ailleurs à la suite de cette conférence, et dans le contexte de la première réforme de la Politique agricole commune (PAC) et des débats autour des accords internationaux sur le commerce (le GATT : General Agreement on Tariffs and Trade devenu depuis l’Organisation mondiale du commerce : OMC), que sera créé de manière informelle le RAD. C’est dans le même contexte que se construit progressivement la Via Campesina, véritable internationale paysanne créée en 1993 pour contester la logique prônée par le processus de mondialisation néolibérale [15]. Ces différents mouvements paysans trouvent également leur légitimité avec l’apparition de grandes crises à partir des années quatre-vingt-dix. La première crise de la vache folle en 1996 et les premiers débats autour de la question des organismes génétiquement modifiés (OGM) en 1996-1997 constituent en effet des catalyseurs dans la prise de conscience des impasses d’un modèle de développement toujours calqué sur l’illusion des vertus de la « fameuse » croissance économique. Malgré tout, les quelques impulsions institutionnelles et les crises à répétition ne suffiront pas à infléchir le projet de l’agriculture intensive qui continue à être massivement subventionnée, et ce, en particulier en Europe, au travers de la PAC. Cette dernière, qui absorbe près de la moitié du budget total de l’Union européenne, se situe en effet toujours dans une logique intensive et comptable. Or, l’agriculture, produit de la transformation de la nature, ne peut, dans une perspective de transmission d’un patrimoine aux générations futures, être l’objet d’un pur calcul comptable.
11 Ainsi, contre vents et marées, de nombreux agriculteurs-paysans poursuivent leur « combat » contre ce qui contribue à les faire disparaître dans une indifférence quasi générale. En France, l’expérience du Réseau agriculture durable [16], réseau qui cristallise tous les enjeux de la critique portée par le syndicalisme agricole contestataire, le mouvement écologiste et le mouvement associatif agricole et rural, fait partie des alternatives possibles aux limites évidentes de cette agriculture productiviste.
• Une alternative parmi d’autres : l’agriculture durable
12 L’origine du RAD remonte aux années quatre-vingt. Au départ, l’idée était de mettre en contact des éleveurs du grand Ouest de la France et des acteurs travaillant dans la perspective d’un développement-durable. L’objectif était de faciliter l’accès à la connaissance et le partage d’expériences dans le domaine du développement. Il s’agissait de se fédérer en un réseau interdépartemental, pour œuvrer à la mise en place d’une agriculture définie, selon les propres termes des agriculteurs-paysans concernés, comme étant « économiquement performante, socialement équitable et écologiquement saine », ou encore « plus autonome, plus économe et liée au sol ». Autrement dit, le principe qui fédère aujourd’hui ce réseau relève d’une approche qui tente d’intégrer des préoccupations sociales, éthiques, écologiques, économiques.
13 Les premiers groupes de ce réseau ont été créés sous l’impulsion de quelques agriculteurs-paysans préoccupés par la mise en œuvre d’un autre développement agricole au Nord comme au Sud. En 1994, ces groupes se constituent en réseau associatif informel. Institué officiellement en 1997 sous le nom de RAD, ce réseau est aujourd’hui composé d’environ deux milliers d’éleveurs (bovins pour l’essentiel), regroupés dans plus de vingt-cinq groupes locaux, principalement dans l’Ouest de la France.
14 Plus concrètement, l’agriculture durable telle qu’elle est pratiquée par les éleveurs du RAD est une agriculture autonome, c’est-à-dire qu’elle valorise au mieux les ressources naturelles présentes dans les exploitations agricoles. Cette démarche permet aux agriculteurs-paysans concernés d’être moins dépendants vis-à-vis de l’extérieur : moins de dépendances matérielles (moins d’achats d’engrais, de pesticides, de matériel agricole donc moins de dépendances financières) et moins de dépendances immatérielles, c’est-à-dire moins de dépendances vis-à-vis du système en général : agro-industrie, conseil agricole, etc. En étant moins subordonnés à des contraintes extérieures, ces agriculteurs-paysans ont une activité économe : économie d’intrants par des réductions de doses, par la mise en place de rotations de plus longue durée, etc.
15 Cette agriculture durable implique donc, sur le plan technique, de mettre en œuvre une « bonne » agronomie, c’est-à-dire d’adapter au mieux les systèmes de production à l’écosystème local. Dit autrement, ces pratiques consistent à avoir un rapport « mesuré » à la technique et donc à la nature, c’est-à-dire à en faire un bon usage [17]. Ce rapport mesuré à la technique permet de limiter l’artificialisation de l’agriculture. C’est la raison pour laquelle, dans le cahier des charges du RAD, la culture des OGM est interdite, l’emploi des farines animales, des hormones et des antibiotiques est exclu de l’alimentation des animaux. Cette limitation de l’artificialisation de l’agriculture est possible grâce à une coproduction de savoirs : les connaissances techniques sont le produit de l’articulation d’un savoir profane (hérité de la tradition) et d’un savoir savant (produit de la modernité technoscientifique), articulation qui se concrétise dans le cadre d’échanges horizontaux de pratiques.
16 Sur le plan économique, l’agriculture durable s’inscrit dans le respect de la « contrainte » écologique, c’est-à-dire propose de remplacer les énergies fossiles par les énergies renouvelables dans un monde fini, la biosphère. En tenant compte de la contrainte écologique, les agriculteurs-paysans augmentent leur revenu comme le montrent très clairement les résultats économiques de la plupart des éleveurs du RAD lorsqu’on les compare à ceux des éleveurs en système conventionnel [18].
17 Enfin, sur un plan social et politique, l’agriculture durable se construit sur la base d’un décloisonnement des rapports agriculture/société. Considérant que l’agriculture est « l’affaire de tous », les agriculteurs-paysans du RAD sont insérés dans de nombreux réseaux dont l’objet dépasse largement le cadre strict de l’exploitation agricole. Le RAD participe ainsi par exemple au réseau Cohérence, réseau rassemblant des paysans, des consommateurs, des environnementalistes et des médecins soucieux de participer à la mise en œuvre d’un développement-durable dans l’Ouest de la France. Cette ouverture vers l’extérieur participe plus globalement de la « production de la société [19] » qui prend corps dans la parole et dans l’action, c’est-à-dire dans l’activité politique, et ce en particulier dans le cadre de prises de parole publiques [20] pour participer à la création d’un monde commun.
18 Pour conclure, le développement de la rationalité instrumentale dans l’agriculture a rendu cette dernière unidimensionnelle, destructrice des équilibres écologiques et sociaux. Au contraire, l’agriculture durable se présente comme une agriculture multidimensionnelle, « amicale » pour l’environnement et équitable socialement. Les éleveurs du RAD nous invitent donc à repenser l’agriculture, de la parcelle à la planète, c’est-à-dire dans toute sa complexité. Ils nous convient plus fondamentalement à re-penser les questions du développement et de l’après-développement ici et maintenant et aussi là-bas et dans le futur. Questions essentielles pour l’avenir du milliard de paysans qui cultive encore la terre à la houe et qui n’entend probablement pas assister à sa propre liquidation en toute passivité ! •