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Article de revue

À propos de la Révolution culturelle chinoise

Pages 173 à 175

Citer cet article


  • De Saint-Martin, M.
(2005). À propos de la Révolution culturelle chinoise. Mouvements, no 41(4), 173-175. https://doi.org/10.3917/mouv.041.0173.

  • De Saint-Martin, Monique.
« À propos de la Révolution culturelle chinoise ». Mouvements, 2005/4 no 41, 2005. p.173-175. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mouvements-2005-4-page-173?lang=fr.

  • DE SAINT-MARTIN, Monique,
2005. À propos de la Révolution culturelle chinoise. Mouvements, 2005/4 no 41, p.173-175. DOI : 10.3917/mouv.041.0173. URL : https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2005-4-page-173?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mouv.041.0173


1 Entre 1968 et 1980, près de dix-sept millions de jeunes Chinois scolarisés, âgés de quinze ans et plus, ont été envoyés autoritairement des villes vers les campagnes pour s’y « faire rééduquer par les paysans pauvres et moyens-inférieurs », selon la consigne donnée par Mao Zedong. Ces « jeunes instruits », les zhiqing, littéralement, les jeunes possédant des connaissances, devaient se transformer en « paysans d’un type nouveau », « dotés d’une conscience socialiste et de culture » pour le reste de leurs jours.

2 Les envois ou départs de jeunes diplômés de l’enseignement primaire ou secondaire, parfois de l’enseignement supérieur, à la campagne avaient en fait commencé en Chine dès 1955, mais à une échelle beaucoup plus réduite, et sur la base du volontariat. À la fin 1968, c’est-à-dire, à partir de la fin de la Révolution culturelle stricto sensu, c’est un mouvement de masse, le xiaxiang qui est lancé dans l’urgence. C’est une simple directive personnelle de six lignes de Mao du 21 décembre 1968, radiodiffusée dans tout le pays, publiée le lendemain dans Le Quotidien du peuple qui est à son origine. Le mouvement s’interrompra à la fin des années soixante-dix, peu après la mort de Mao, avec le début des réformes. Déviance, corruption, résistance discrète, puis active ont eu finalement raison de cette politique, trois ans après la mort de Mao. Ce mouvement de masse n’a cependant pas été uniforme sur tout le pays – les variations sont importantes entre les différentes provinces et il existait des marges de manœuvre pour les responsables provinciaux –, ni dans le temps – il connaît un fort ralentissement en 1971-72, qui est suivi d’une relance entre 1973 et 1976.

3 Dans Génération perdue, Michel Bonnin se propose d’apporter une connaissance globale du xiaxiang, qu’il analyse tout à la fois par le haut, avec l’étude très précise de la politique mise en œuvre pour changer toute une génération, et par le bas, avec l’analyse de l’expérience vécue par les jeunes, qui n’omet pas de prendre en compte les paysans. Il réalise ainsi à la fois une histoire sociale et une ethnographie historique très précises et très fines de ce qu’il appelle justement une invention bâtarde, mêlant mobilisation et contrainte, un système de déportation volontaire, si tant est que cela soit possible, inspiré en partie par un modèle soviétique, néanmoins création originale du Parti communiste chinois, ayant ses racines dans l’histoire de ce parti et dans l’idéologie de son chef, exemple extrêmement rare, en période de paix, de mobilité rapide vers le bas, sur une très grande échelle.

4 L’ouvrage s’appuie sur un travail de recherche sans équivalent par l’ampleur et la maîtrise des innombrables sources orales (entretiens collectifs et individuels parfois répétés, et réalisés depuis le milieu des années soixante-dix auprès d’anciens zhiqing rencontrés de différentes façons, pour la plupart à Hong Kong) et écrites (témoignages publiés en Occident et en Chine sous forme d’autobiographies ou de « réflexions sur la création », littérature de reportage très développée dans la Chine des années quatre-vingt, romans, autobiographies, chansons, dazibaos photographiés sur le Mur de la démocratie de Pékin en 1979, presse officielle, presse de Hong Kong, documents politiques et administratifs internes), ainsi que sur un riche corpus de statistiques sur les départs et les retours, dans les différentes provinces et villes, dispersées dans des publications chinoises peu accessibles. Cette histoire sociale est ainsi fondée sur un matériau d’une très grande richesse et sur une analyse fine et serrée de la mise en œuvre de cette politique de rééducation, avec ses fluctuations, et de l’expérience vécue par les jeunes.

5 À partir de cela, Michel Bonnin remet en question les explications ou interprétations dominantes, notamment la thèse des motivations prioritairement économiques et démographiques du mouvement de déplacement et montre que les zhiqing ont été envoyés à la campagne pour des raisons politiques et idéologiques ; en effet, le xiaxiang n’était pas une véritable nécessité du point de vue de l’emploi et de la démographie urbaine. Mao a voulu rééduquer les jeunes intellectuels, transformer leur mentalité, les obliger à s’unir aux masses afin d’empêcher qu’ils ne trahissent sa révolution. Il s’agissait de mettre au pas les gardes rouges, de consolider le pouvoir de la ligne politique de Mao et d’empêcher le retour des « révisionnistes ». Le mouvement a servi à renforcer le pouvoir fondé sur l’idéologie et le prestige personnel du chef. Le xiaxiang devait notamment permettre de rompre le lien entre éducation et statut social et de n’autoriser les promotions que sur la base de l’attitude plus ou moins révolutionnaire de chacun dans la pratique du travail productif et de la lutte des classes. Il fallait empêcher la constitution d’une élite de type héréditaire ou technocratique, affirmer la primauté de l’objectif idéologique révolutionnaire sur les considérations socioéconomiques, ce qui supposait un important travail de mobilisation.

6 Et pourtant, les hiérarchies sociales perduraient ; les jeunes instruits, fils ou filles de hauts cadres, ont été plus souvent exemptés de cet envoi forcé à la campagne ; ils sont souvent aussi ceux qui sont parvenus à rentrer en ville pour entrer à l’université ou être embauchés en usine plus rapidement que les jeunes d’origine ouvrière ou paysanne. Les premiers avaient des occasions plus fréquentes de « passer par la porte de derrière » (zou houmen), autrement dit de tourner la directive et les règlements officiels. Par contre, les jeunes de « mauvaises » origines (enfants de propriétaires terriens, paysans riches, contre-révolutionnaires, anciens capitalistes, ou de parents ayant des liens avec l’étranger, et d’intellectuels) étaient discriminés. Ils n’avaient aucune chance d’échapper à l’envoi à la campagne et y étaient souvent accusés de tous les dysfonctionnements.

7 C’est l’expérience vécue par ces jeunes instruits, demeurés dans les fermes et les villages cinq à six ans en moyenne, parfois un peu moins, parfois dix ou onze ans, qui est au centre des préoccupations de Bonnin. Les zhiqing avaient été brutalement coupés de leurs familles, leurs amis, leur environnement quotidien, interdits de faire des études et des projets d’avenir. Bonnin analyse ainsi des expériences limites et négatives du lien social dans un cas, non pas de désorganisation politique, mais au contraire d’organisation souvent poussée à l’extrême, avec cependant des vides et des creux. Ces expériences, ce sont d’abord, après les chants et les pleurs du départ, celles du choc souvent très fort, en découvrant la situation d’arriération de la campagne que ces jeunes n’imaginaient pas et ne pouvaient pas imaginer, ainsi que celles des ruptures brutales de la continuité de la vie sociale. Les paysans se méfiaient des zhiqing dont ils n’avaient en fait pas besoin et qui étaient souvent mal acceptés, cantonnés aux travaux les moins intéressants, considérés comme une classe dangereuse. Entre zhiqing et paysans, les relations de politesse distante cachaient le plus souvent un mépris réciproque. Ce sont aussi les expériences de conditions de logement, d’hygiène et de travail extrêmement dures et dégradées, sans espoir d’un avenir meilleur. Les cas de décès à la suite de maladies, d’avortements clandestins, d’accidents du travail ou autres étaient d’ailleurs assez fréquents. C’est aussi l’expérience d’un fort sentiment d’appartenance de groupe qui s’est développée, au moins chez ceux qui ont témoigné de leur expérience d’une façon ou d’une autre. Michel Bonnin saisit ces différentes expériences vécues dans leur complexité, leur diversité et la mise en œuvre par les zhiqing de stratégies de survie, d’évitement, de résistance de tous les instants auxquelles font écho des mesures de contrôle et de répression sans cesse réactualisées.

8 La répression, particulièrement forte jusqu’en 1972, est toujours présente à l’arrière plan ; des pratiques aussi différentes qu’une simple promenade avec un zhiqing de sexe différent, lire un livre défendu, laisser tomber un grain de riz au réfectoire sans le ramasser, pouvaient entraîner une violente critique en réunion publique, et une parole de mécontentement pouvait être considérée comme un acte contre-révolutionnaire et gravement sanctionnée. La résistance est également présente, d’abord discrète et massive, sous des formes très différentes : vols collectifs de légumes, de volailles, petite délinquance, mais aussi échanges de livres, composition de chansons nostalgiques, de chansons satiriques, développement d’une culture parallèle et clandestine, avec l’écriture de poèmes, de romans, de journaux, puis résistance ouverte qui culmine en 1979 avec, en plusieurs lieux, des pétitions, affiches, tracts, la création de comités, l’occupation de locaux administratifs, des grèves et des émeutes.

9 Il est peut-être un peu tôt pour faire le bilan de cette politique et surtout des effets de cette expérience sur les anciens zhiqing. Bonnin s’y essaie cependant et analyse de façon systématique et rigoureuse l’échec de cette utopie dans ses différentes dimensions, politique, culturelle, économique et à différentes échelles. C’est sur l’expérience vécue au niveau collectif et individuel qu’il s’attarde le plus. Après plusieurs années passées dans les villages ou les fermes, beaucoup de zhiqing éprouvaient le sentiment d’être partout des étrangers : dans les campagnes, et à leur retour dans leur ville d’origine où ils constituaient un véritable lumpenproletariat et où ils étaient désignés par de nombreux termes péjoratifs. Les coûts payés par les membres de cette génération sacrifiée ont d’ailleurs été très élevés : arrêt imposé des études, abandon des projets, rupture avec la famille et avec l’avenir, souffrances affectives, morales, sexuelles, physiques, sentiment de rejet, d’être des déplacés n’ayant leur place nulle part, auxquels il faut ajouter aujourd’hui les licenciements particulièrement fréquents des usines d’État où ils avaient à leur sortie réussi à être embauchés. Ainsi, le xiaxiang a entraîné la formation d’une « génération perdue », qui a perdu notamment ses illusions, ses espoirs, ainsi que pour la grande majorité la possibilité de faire des études, mais aussi génération « réfléchie », lucide, avec une expérience sociale et politique exceptionnelle, qui a appris à mettre en question les fausses évidences, les décisions les plus arbitraires, qui compte aujourd’hui notamment des artistes, des écrivains et des chercheurs en nombre significatif, sachant puiser dans leur expérience pour proposer des analyses et créer des œuvres originales. Un seul témoignage écrit, celui de Li Yinhe, une ancienne jeune instruite, aujourd’hui sociologue, qui explique comment à partir du xiaxiang, les jeunes instruits ont préféré s’en tenir à ce qu’elle appelle « une vérité d’expérience », permettra de saisir l’ampleur des bouleversements mentaux, psychiques et intellectuels engendrés par cette entreprise massive de « rééducation ». « Nous n’avons plus fait confiance trop facilement à quiconque. Au début, la personne qui nous a dit d’aller “dans le vaste monde” pour y être “rééduqués”, n’avait sans doute pas imaginé quel serait l’effet de cette cruelle décision, quel genre de personnes elle forgerait ainsi. Son idéalisme a formé notre réalisme ; son dogmatisme a engendré notre liberté de pensée ; sa politique d’abrutissement du peuple a été à l’origine de notre indépendance d’esprit ». •


Date de mise en ligne : 01/12/2005

https://doi.org/10.3917/mouv.041.0173