Caroline Hinault, Traverser les forêts
Arles, éd. du Rouergue, 2024, 192 p., 20 €
Pages 211 à 212
Citer cet article
- HARZOUNE, Mustapha,
- Harzoune, Mustapha.
- Harzoune, M.
https://doi.org/10.4000/13yhf
Citer cet article
- Harzoune, M.
- Harzoune, Mustapha.
- HARZOUNE, Mustapha,
https://doi.org/10.4000/13yhf
1 Traverser les forêts montre que l’exil ne se réduit pas aux seules images des migrations déversées sur nos écrans. Il n’y a pas un exil mais des exils (lire Linda Lê) et même une « condition exilique » (Alexis Nouss). Alma, jeune syrienne tentant de rejoindre l’Europe, Véra, journaliste biélorusse partie se mettre au vert de son métier et d’une dictature, et Nina, quadra en exil d’elle-même, en incarnent ici au moins trois. Mieux, en convoquant Dante, l’auteure, agrégée de lettres, rappelle que l’exil est aussi un thème qui, au moins d’Homère à Victor Hugo, traverse la littérature mondiale.
2 Outre l’exil, une forêt réunit Alma, Véra et Nina : la Białowieża, la dernière forêt primaire d’Europe où se croisent des milliers d’espèces végétales et animales, entre la Pologne et la Biélorussie. Forêt « refuge » ou « corbillard », elle est « devenue piège où des gens souffrent et espèrent ». Elle renfermerait le secret des « origines » et la faculté de remodeler « l’échelle des valeurs humaines » pour peu que l’on soit sensible à sa force vitale et organisationnelle. Cette forêt magistralement décrite, jusque dans les sensations et impressions qu’elle suscite, est l’autre personnage du roman. Comme dans un jeu de miroirs, chacune de « nos » exilées se voit flanquée d’un partenaire, sorte de contrepoint : le cousin Bessem pour Alma, Adam pour Véra, Wiktor pour Nina.
3 L’exil est donc pluriel : il est autant intérieur que géographique, il peut être celui de ceux qui n’ont pas « réussi à partir » ; il est un « choix terrible », celui de « tout quitter » pour « tenter de repousser l’obscurité » ; il est départ « dans la nuit, sans un regard en arrière » ; l’exil, c’est aussi « assumer la perte. Le risque. Soutenir le jugement » ; l’exil, c’est ne plus savoir quand et où dire : « Je suis chez moi » – si ce n’est dans les mots ; il est résistance, rupture, liberté, intranquillité, quête d’un ailleurs et/ou de soi, voyage vers l’inconnu, vers la mort, errance ou appel…
4 Alma et Bessem font partie de ces « migrants » instrumentalisés par les Biélorusses en 2021 pour déstabiliser l’Europe. Ils ont été lâchés à la frontière polonaise, devant un mur de barbelés où, de l’autre côté, des hommes armés les menacent. Alma et Bessem cherchent un passage, ils tentent et tenteront autant de fois qu’il le faudra. Il leur faut affronter la forêt, économiser l’eau, la nourriture et la batterie du téléphone GPS, subir le froid, la faim, la pluie, la peur aussi, des loups et des coups des « soldats-centaures », s’enfoncer dans les marécages, être comme avalés par l’immense végétation, se perdre et perdre la notion du temps, vaincre la maladie… Pour « espérer passer la frontière », il faut avancer, malgré l’épuisement. « Le regard de Bessem refuse. Celui d’Alma intime. Pas le choix. Debout. » Ils profitent des sacs de survie dispersés par des habitants solidaires. Du passé, il ne faut retenir que « la puissante vibration d’exister », chasser toute mélancolie, se durcir et s’endurcir, « calfater ses réserves de volonté. Ne rien laisser entrer ni fuir ». Avancer avec Nina Simone « en bande-son éternelle ». Alma et Bessem figurent ces femmes et hommes devenus « petits pions humains » entre les mains de « joueurs d’échecs » qui les balaieront « d’un mouvement du poignet ». « Ceux qui ont toujours vécu au pays du choix » peuvent-t-il comprendre, ne pas inverser l’ordre de la culpabilité, ne pas « juger » ? Peuvent-ils « apercevoir encore l’humain sous l’écorce de la misère » ?
5 La belle Nina est née dans la forêt. Mais elle l’a vite abandonnée et avec la maison et ses parents. Envolée pour à une autre vie, avec pour viatique et projet « le pari boiteux » de sa « joliesse ». Elle a tenté le mannequinat à Varsovie, les jeux de la séduction, mais « ce fut une déconfiture » ! Retour à la case départ, dans la maison perdue de la forêt, avec un fiston, étrangère à elle-même, « incapable de mettre le doigt sur l’emplacement exact de sa propre plaie ». Nina n’a que faire des militaires et des migrants de la forêt, aussi, quand elle rencontre Wiktor, figure locale du parti nationaliste, elle joue l’« innocence ». Mieux, « quand elle pense à lui, tout devient lubrique »… Le petit coup de génie de Caroline Hinault est de transformer les vociférations nationalistes et xénophobes de Wiktor en… désir libidinal : « Quand il avait tapé du poing sur la table et qu’elle l’avait vu parler haut et fort, sa chemise légèrement collée au torse par l’effort et l’engagement, à la fois oublieux et conscient de lui-même, enivré par sa propre énergie, elle ne saurait dire pourquoi, ça lui avait graissé le bas du désir. »
6 Véra s’est exilée là où « tout est feuille et vie. Orgie visuelle et sonore » ; seule, loin de sa rédaction et de la dictature installée à Minsk, avec pour unique contact le ravitaillement apporté par Adam Sikorski, l’ex de Nina et… Dante pour compagnon de lecture. L’exil de Véra est à la fois « départ forcé » et « quête obscure » de quelque chose de nouveau en elle. Peut-être aussi « une façon de se perdre pour que quelqu’un vienne [la] chercher ». Avec Véra, l’auteure célèbre le « miracle esthétique » qui fait des mots « une poéthique de la contre-horreur », « une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c’est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours : synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène ». De quoi espérer d’autres printemps, n’était « la grande braderie de la bêtise » qui consiste à « clôturer un continent » au lieu de chercher à « éviter la grande liquidation de la planète avant fermeture définitive ».
7 La phrase de Caroline Hinault est enlevée, parfois vacharde, elle jongle avec les concepts ; le plus souvent poétique, drôle et sensuelle, elle ne dédaigne pas décocher quelques piques, féministes souvent, contre « la grande cohorte des hommes gouvernés par l’appendice décoquillé qui leur pend au bas du ventre ». Le texte est dense, descriptif (sans ennui), avec un bémol (il en faut bien) pour les posts écrits par Véra du fond de sa cabane. Les histoires se croisent, s’effleurent mais ne s’interpénètrent pas, il ne s’agit pas de bousculer le réel, juste de suivre les radicelles qui parviennent à aller au-delà de leur propre espace, humus et territoire. Au-delà de nos petites consciences.
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 13/06/2025
https://doi.org/10.4000/13yhf