Volonté, effort et valeur
La psychophysiologie du travail dans la réflexion économique de Georges Sorel
- Par Marco Saraceno
Pages 69 à 92
Citer cet article
- SARACENO, Marco,
- Saraceno, Marco.
- Saraceno, M.
https://doi.org/10.3917/mnc.032.0069
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- Saraceno, M.
- Saraceno, Marco.
- SARACENO, Marco,
https://doi.org/10.3917/mnc.032.0069
Notes
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[*]
Abréviations des œuvres citées de Georges Sorel : E = Saggi di critica del marxismo, Palerme, Sandron, 1903, repris et traduit in Essais de critique du marxisme et autres essais sur la valeur-travail, Patrick Gaud (ed.), Paris, L’Harmattan, 2007 (nous donnons la pagination originale, reprise dans l’éd. française) ; A = D’Aristote à Marx. L’ancienne et la nouvelle métaphysique (1894), Paris, M. Rivière, 1935 (facsimile : Paris, Éd. du Sandre, 2007) ; R = Réflexions sur la violence (1908), Michel Prat (ed.), Paris, Éd. du Seuil, 1990 ; EM = Introduction à l’économie moderne (1903), 2e éd., Paris, M. Rivière, 1922.
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[1]
Sur la place de l’économie dans la pensée de Sorel, voir Thierry Paquot, « Les écrits économiques de Georges Sorel », in Jacques Julliard, Shlomo Sand (eds.), Georges Sorel en son temps, Paris, Éd. du Seuil, 1985, p. 203-223 ; Patrick Gaud, De la valeur-travail à la guerre en Europe. Essai philosophique à partir des écrits économiques de Georges Sorel, Paris, L’Harmattan, 2010.
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[2]
Pour l’histoire de la science du travail en Europe, voir Anson Rabinbach, The human motor : Energy, fatigue, and the origins of modernity, Berkeley, University of California Press, 1992 ; et François Vatin, Le travail, sciences et société. Essais d’épistémologie et de sociologie du travail, Bruxelles, Éd. de l’Université de Bruxelles, 1999.
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[3]
La relativité du rapprochement entre Sorel et Nietzsche a été soulignée par Willy Gianinazzi, Naissance du mythe moderne. Georges Sorel et la crise de la pensée savante (1889-1914), Paris, Éd. de la MSH, 2006, p. 172-174.
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[4]
Les incursions de Sorel dans le domaine de la science ont rarement été traitées de façon systématique. Voir cependant Larry Portis, « La cinématique marxiste de Georges Sorel », in J. Julliard, S. Sand (eds.), op. cit., p. 173-188 ; le très bel article d’Ernest Coumet, « Écrits épistémologiques de Georges Sorel (1905) : H. Poincaré, P. Duhem, E. Le Roy », Cahiers Georges Sorel, 6, 1988, p. 5-51 ; et l’article, consacré à l’anti-cartésianisme de Sorel, de Jeremy Jennings, « La philosophie de la science », in Michel Charzat (ed.), Georges Sorel, Paris, Éd. de l’Herne, 1986, p. 17-27.
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[5]
Mara Meletti Bertolini, Il pensiero e la memoria. Filosofia e psicologia nella “Revue philosophique” di Théodule Ribot (1876-1916), Milan, Franco Angeli, 1991.
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[6]
Ibid., p. 52-53.
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[7]
Georges Sorel, « Sur les applications de la psycho-physique », Revue philosophique, XXII, octobre 1886, p. 363-375.
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[8]
Ibid. p. 374.
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[9]
Charles Henry, Introduction à une esthétique scientifique, Paris, Revue contemporaine, 1885.
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[10]
Auguste Chauveau, Le travail musculaire et l’énergie qu’il représente, Paris, Asselin et Houzeau, 1891.
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[11]
Charles Henry, Sur la dynamogénie et l’inhibition. Sur un cercle chromatique, un rapporteur et un triple décimètre esthétiques, Paris, Gauthier-Villars, 1889.
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[12]
Georges Sorel, « Esthétique et psychophysique », Revue philosophique, XXIX, février 1890, p. 182-184.
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[13]
Charles Henry, « Lettre au directeur », Revue philosophique, XXIX, mars 1890, p. 333.
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[14]
Georges Sorel, « Contributions psycho-physiques à l’étude esthétique », Revue philosophique, XXIX, juin 1890 p. 564.
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[15]
Ibid., p. 565.
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[16]
Ibidem.
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[17]
Ibidem.
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[18]
Ibid., p. 568.
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[19]
Georges Sorel, « De la cause en physique », Revue philosophique, XXVI, novembre 1888, p. 464-480.
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[20]
Voir J. Jennings, « La philosophie de la science », loc. cit.
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[21]
Georges Sorel, « Les théories de M. Durkheim », le Devenir social, I, 1, avril 1895, p. 20.
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[22]
Ibid., p. 20.
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[23]
Théodule Ribot, Les maladies de la volonté, Paris, F. Alcan, 1882, p. 175.
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[24]
Théodule Ribot, La psychologie allemande contemporaine, Paris, Baillière, 1879, p. 290.
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[25]
Sur l’influence de la psychologie de Ribot sur Sorel, voir Willy Gianinazzi, « Images mentales et mythe social. Psychologie et politique chez Georges Sorel », Mil neuf cent, 28, 2010, p. 161-163.
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[26]
Angelo Mosso, La fatigue intellectuelle et physique, trad. franç. par Jean-Paul Langlois, Paris, F. Alcan, 1908 (éd. orig. : La fatica, Milan, Trèves, 1891).
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[27]
Ibid., p. 60-61. Sur Mosso, voir Marco Saraceno, « Notes pour une biographie intellectuelle : Angelo Mosso (1846-1910) », Bulletin de la Société française d’histoire des sciences de l’Homme, 34, 2010, p. 71-81.
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[28]
Charles Henry, « À travers la science et l’industrie. La fatigue intellectuelle et physique d’après Angelo Mosso », Revue blanche, VII, 34, 1894, p. 170-178.
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[29]
La critique de Trèves vise principalement la physiologiste Josepha Ioteyko, collaboratrice de Henry.
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[30]
Zaccaria Treves, « Le travail, la fatigue et l’effort », l’Année psychologique, XII, 1905, p. 34-69.
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[31]
Georges Sorel, « La science et la morale », in Collectif, Questions de morale. Leçons professées au Collège libre des sciences sociales, Paris, F. Alcan, 1900, p. 24.
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[32]
Georges Castex, La douleur physique. Étude de psychologie expérimentale, Paris, Jacques, 1905.
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[33]
Définition donnée par Sorel dans une lettre à Robert Michels du 9 septembre 1919 (in Giovanni Busino, « Lettres de G. Sorel à L. Einaudi, E. Rod et R. Michels », Cahiers Georges Sorel, 1, 1983, p. 94) envoyée à l’occasion de la réception d’un ouvrage de Michels consacré à « l’économie du bonheur » dans lequel ce dernier analyse la physiologie de Mosso et les thèses économiques hédonistes : Robert Michels, Economia e felicità, Milan, Villari, 1918.
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[34]
Angelo Mosso avait montré le processus d’auto-intoxication de la fatigue en faisant une transfusion sanguine entre un chien fatigué et un chien reposé. A. Mosso, op. cit., p. 75.
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[35]
Georges Sorel, « L’évolution créatrice. III », le Mouvement socialiste, XXIII, 194, janvier 1908, p. 36. Ce passage sera omis dans le texte repris et remanié en 1921 dans De l’utilité du pragmatisme.
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[36]
Georges Sorel, « Préface », in Arturo Labriola, Karl Marx. L’économiste, le socialiste, Paris, M. Rivière, 1910, p. XIX.
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[37]
A. Labriola, ibid., p. 145.
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[38]
Dans ces passages, il cite à nouveau les recherches de Mosso. Georges Sorel, Insegnamenti sociali dell’economia contemporanea, Palerme, Sandron, 1907, p. 180.
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[39]
Voir Georges Sorel, « Vilfredo Pareto, Cours d’économie politique », le Devenir social, II, 5, mai 1896, p. 468-474.
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[40]
François Vatin, Économie politique et économie naturelle chez Antoine-Augustin Cournot, Paris, Puf, 1998.
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[41]
Georges Sorel, « À la mémoire de A. Cournot », l’Indépendance, II, 16, 15 octobre 1911, p. 97-114.
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[42]
À propos de la production de la poudre explosive, Cournot écrit : « Il n’y a nulle proportion, nul rapport entre la force dépensée dans l’usine et la puissance mécanique de la poudre produite », comme il n’y a aucune relation entre la force du vent et la puissance d’un navire lorsqu’un « matelot emploi sa force musculaire à déployer et à orienter les voiles de son bâtiment » (Antoine Augustin Cournot, Essai sur le fondement de nos connaissances et sur le caractère de la critique philosophique, Paris, 1851, Hachette, p. 424-426). Voir F. Vatin, Économie politique, op. cit., p. 216-217.
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[43]
Georges Sorel, « Sur divers aspects de la mécanique », Revue de métaphysique et de morale, XI, décembre 1903, p. 730.
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[44]
Ibidem.
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[45]
Georges Sorel, « Alfred Binet, L’âme et le corps », Revue générale de bibliographie française, 25 décembre 1905, p. 482.
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[46]
Georges Sorel, Matériaux d’une théorie du prolétariat, Paris, M. Rivière, 1919, p. 137.
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[47]
Voir Georges Sorel, De l’utilité du pragmatisme, Paris, M. Rivière, 1921, p. 421-423.
1Lorsqu’on évoque la philosophie du travail de Georges Sorel, on pense immédiatement aux pages dédiées à la force productive des ouvriers, écrites dans la « période syndicaliste » de son œuvre. C’est d’ailleurs pour cette raison que la plupart des interprétations tendent à réduire la réflexion sorélienne autour du travail à une sorte d’exaltation de la libre création. Or, il nous semble que cette démarche confond chez Sorel le moment de l’analyse du travail humain avec celui de la régénération morale de l’acte révolutionnaire, gommant ainsi la dimension économique et technologique de l’activité productive sur laquelle Sorel, ingénieur de formation, insiste. Il sufit d’élargir l’examen au-delà des textes les plus « ouvriéristes » de Sorel, pour s’apercevoir que sa réflexion sur la nature du travail humain apparaît d’abord en tant que problématique d’ordre épistémologique. Dès ses premiers textes, Sorel est en quête d’une « science de l’action » à même de saisir la « productivité » humaine en conjuguant l’analyse des conditions concrètes d’activité et la définition du principe « créateur » qui les transcende. Sans vouloir nier la multiplicité et la complexité des points de vue développés par Sorel, il nous semble que toute sa philosophie du travail est traversée par le souci d’une analyse de l’action humaine qui puisse rendre compte de l’activité du prolétariat à la fois comme geste technique et comme transformation morale.
2C’est pourquoi la référence que nous faisons dans le titre à la réflexion économique de Sorel ne doit pas laisser penser à une étude centrée sur les catégories économiques. On s’intéressera plutôt à l’épistémologue des sciences sociales qui bâtit une science de l’action efficace – et donc économique [1]. On suivra à ce propos le débat que Sorel engage avec les sciences « positives » du travail – notamment la psychophysiologie qui cherche à la fin du xixe siècle à se définir comme véritable « ergologie » à travers une analyse de l’effort volontaire [2]. Nous nous apercevrons finalement que la réflexion de Sorel comporte une interprétation « pragmatique » de l’économie qui considère la production comme l’obtention d’un but « utile ».
3Notre objectif est donc de montrer que la théorie éthique des producteurs de Sorel, qui l’a rendu célèbre, ne se trouve pas dans une conception volontariste inspirée par la philosophie nietzschéenne, comme les quelques références à la notion de « volonté de puissance » dans les Réflexions sur la violence pourraient le laisser croire [3]. La philosophie de la production de Sorel est le résultat d’une réflexion de plus grande envergure qui s’ouvre au postulat de l’action volontaire en s’inspirant largement des débats épistémologiques de la « science du travail » naissante. Si Sorel s’intéresse aux théories psychophysiologiques, c’est parce qu’elles abordent l’action volontaire sous un angle « économique » qui réduit toute dynamique à un calcul énergétique. Au départ, il critique le réductionnisme de cette théorie, qui conçoit la volonté comme une faculté délibérative agissant à la suite d’un calcul abstrait. Par la suite, la théorie physiologique de la volition, qui définit l’effort volontaire comme la canalisation du mouvement organique vers un but, lui permet de concevoir le travail en tant qu’acte créateur par lequel l’homme utilise les forces naturelles pour créer un monde « humain ». La « science du travail » se trouve de cette manière au cœur de l’analyse sorélienne du travail conçu comme producteur de valeurs à la fois économiques et morales.
4Dans un premier temps, nous examinerons, dans les premiers textes de Sorel consacrés à l’esthétique, sa critique de la notion psychophysiologique de la volonté, en tant que cause efficiente de l’action. Cela nous permettra, dans un deuxième temps, de comprendre comment ce refus de la notion de cause amena Sorel à concevoir la volonté non pas comme l’origine du mouvement physiologique, mais comme sa « conséquence ». Dans la troisième partie, nous montrerons que cette interprétation psychophysiologique de l’effort volontaire produit chez Sorel une vision de l’activité économique qui peut être définie comme utilitariste sans être ni hédoniste ni « économiciste ». Nous verrons enfin émerger une science de l’activité qui assume l’analyse de l’activité productive comme le point de départ de toute philosophie de l’action. Ce cheminement nous convaincra que, malgré la récusation du « scientisme » de ses premiers textes, la psychophysiologie de l’effort permet à Sorel de penser, tout au long de son œuvre, la potentialité éthique du travail ouvrier comme strictement liée à la question de son efficacité techno-économique. De cette manière, il nous semble que cet aspect à première vue marginal de la pensée sorélienne, dispersé dans quelques pages et textes « mineurs », fait émerger une théorie du travail dans laquelle les deux pôles de l’instrumentalité objective et de l’engagement subjectif cherchent à se recomposer.
La critique du « roman physiologique ». Psychophysique et travail physiologique
5Il est courant de rappeler que les premiers textes publiés par Sorel dans la Revue philosophique de Théodule Ribot ont trait à la psychophysique. Cela dit, dans la mesure où l’intérêt sorélien pour la science de son temps est souvent passé sous silence ou qualifié simplement d’anti-intellectualisme [4], cette référence aux articles sur la psychophysique reste anecdotique dans la plupart des études consacrées à Sorel. Toujours est-il qu’en insérant les articles écrits par Sorel entre 1886 et 1890 dans le débat auquel ils appartiennent, nous verrons surgir un intérêt pour la relation entre volonté et action qui se situe indéniablement au centre de toute l’œuvre du philosophe.
6Comme l’a bien montré Mara Meletti Bertolini [5], ces articles de Sorel s’inscrivent dans un plus large débat sur la portée scientifique de la psychophysique, qui avait été lancé dans la Revue philosophique par Joseph Delbœuf en 1877. La psychophysique est une « science » créée par Gustav Theodor Fechner qui définit la « loi fondamentale » selon laquelle la perception varie suivant le logarithme de l’excitation. Cependant, les résultats obtenus en appliquant cette loi aux phénomènes perceptifs se révéleront très peu fiables. Fechner justifiait les approximations par la difficulté qu’il y avait à observer la perception « pure » en excluant les perturbations de l’appareil physiologique. Il considérait la perception comme une relation directe entre un phénomène physique (l’excitation) et la vie psychique, une relation dans laquelle le corps ne représenterait qu’un point de passage « neutre », mais pouvant perturber la mesure. Il fallait donc expliquer le passage de l’excitation à la sensation, donc de la nature physique à la nature psychique, sans mobiliser une quelconque notion physiologique de « médiation ». Pour éclairer cette relation psychophysique « pure », Fechner introduit la notion de « force psycho-physique » qui serait proportionnellement produite par l’excitation et agirait sur l’esprit selon la loi du logarithme. La loi du logarithme serait une loi psychophysique mais non physique, puisque, dans la mesure où l’excitation agit directement sur l’organe avec un effet proportionnel, ce serait l’esprit qui transforme les excitations perçues en sensations selon le rapport logarithmique. Ainsi, d’après cette loi fondamentale, il n’y aurait pas de relation directe entre monde psychique et monde physique, mais exclusivement un rapport de représentation.
7Les physiologistes tels que Ewald Hering, Wilhelm Wundt ou Théodule Ribot critiqueront la force psychophysique comme un artifice abstrait et incapable d’expliquer la relation entre la sensation et l’action : « Comment doser la force nécessaire pour lancer un certain poids à une certaine distance ? Si ce poids est senti par l’âme selon la loi du logarithme, alors que la dépense musculaire est proportionnelle, cela ne produira pas une espèce de détachement entre perception et action ? Faut-il penser une loi logarithmique ultérieure qui lie la sensation à la volonté [6] ? » La psychophysique semble donc, à la fin du xixe siècle, incapable de rendre compte de la manière dont les excitations physiques produisent des excitations psychiques et vice versa, sans passer par une analyse des processus physiologiques.
8En intervenant à la suite de ce débat, Georges Sorel délaisse le problème du caractère scientifique de la psychophysique. Il s’intéresse moins à la formulation mathématique de la sensation, qui – dit-il – « n’aura pas un grand avenir dans la science », qu’à sa valeur « symbolique », celle-ci permetant de penser une connexion directe entre le monde et les sensations. Sorel souligne le rôle « pratique » de la psychophysique, c’est-à-dire ce qu’on peut comprendre de l’activité humaine à travers le paradigme de la relation « immédiate » ; il contourne ainsi la question de la volonté et de la « transmission » physiologique. Cette question est abordée dans un article où il analyse l’expérience esthétique comme le résultat d’une relation immédiate entre un phénomène physique (la perception d’une œuvre d’art) et un sentiment (la passion créée par l’œuvre d’art) [7]. Il s’intéresse notamment au travail de création artistique, le concevant comme la production de formes et de couleurs ayant pour but de provoquer des émotions. Cette pratique mystérieuse qu’est la création d’une œuvre d’art, selon Sorel, serait donc éclairée par la loi psychophysique qui, en permettant de penser une relation directe entre les phénomènes physiques et les pensées complexes, fait apparaître l’expérience artistique comme un « jugement porté sur les excitations [8] ». Par cette prise de position « pragmatique », Sorel se prononce contre toute tentative de « rattacher les questions psycho-physiques à la physiologie ». L’enjeu est bien de montrer que l’art est une relation directe entre un objet et un acte physique qui ne nécessite pas de médiation physiologique.
9En 1890, Sorel s’en prend directement à la théorie esthétique du physiologiste Charles Henry. Ce dernier fut l’un des plus importants représentants de l’esthétique scientifique, une discipline qui voulait expliquer objectivement les phénomènes du beau et du laid. L’esthétique scientifique refusait toute interprétation idéaliste et se proposait d’établir que le plaisir esthétique est un effet immédiat de la perception corporelle. Influencé par la psychophysique, Henry consacre plusieurs études à la relation entre la sensation esthétique et la perception de la luminosité [9] – elles inspireront entre autres le peintre pointilliste Georges Seurat. La démarche de Henry consiste à combiner la psychophysique avec l’énergétisme et notamment avec la théorie du travail physiologique d’Auguste Chauveau. Ce dernier avait démontré en 1890 que le travail d’un muscle ne peut être défini comme le déplacement d’un poids en hauteur, dans la mesure où, pour maintenir statiquement un poids, le muscle « travaille à sa manière » en transformant l’énergie chimique en force élastique [10]. Plus précisément, Henry essaye d’expliquer l’effet que certaines formes ont sur nos sensations comme la conséquence d’un mouvement ayant une énergie propre dont il serait possible de calculer la quantité de travail qu’elle engendre. Selon le physiologiste, nos yeux, en « suivant » les tracés des lignes qui composent une forme, accomplissent des mouvements qui consomment ou engendrent de l’énergie, produisant des sensations soit de plaisir, soit de mal-être. Cette théorie, qu’il appelle dynamogénie [11], cherche à traduire la relation psychophysique entre sensation et excitation en un phénomène énergétique. La dynamogénie serait donc l’élargissement du concept de rendement énergétique à la totalité des phénomènes vitaux.
10C’est dans une lettre adressée à Ribot et publiée dans la Revue philosophique que Sorel mène une violente critique ad personam contre Henry. Mais il brocarde aussi le fond même de sa théorie en soutenant que le pouvoir dynamogène de certaines images ne peut être réduit aux mouvements qu’elles impliquent, mais qu’il « est lié d’une manière très étroite au substratum humain ». Autrement dit, si Sorel ne nie pas que certaines images produisent une excitation motrice à travers les sensations, il nie que cela puisse être l’effet d’un mouvement physiologique comme le prétendait Henry dans ses études. Sorel soutient au contraire que la dynamogénie de certaines formes est la conséquence d’un « jugement raisonné » que l’homme porte sur ces œuvres. Par exemple, le tableau d’une bataille produisant en nous une sensation d’élancement ne doit pas ce pouvoir dynamogène aux lignes tendues des corps dans la lutte, mais aux idées de gloire et de victoire que l’image évoque [12].
11La réponse cinglante de Henry, sous la forme d’une lettre au directeur de la Revue philosophique, se concentre sur un seul point fondamental : « M. Sorel oublie qu’il existe une physiologie générale » permettant de comparer chez tous les individus, « même sur des animaux inférieurs », les lois de « la relation entre les phénomènes psychiques et la fonction motrice », en mesurant « l’accroissement ou la diminution dans l’unité de temps du travail physiologique dépendante du système nerveux moteur [13] ». Henry conclut en invitant Sorel à reproduire les expériences de laboratoire avant d’établir des règles esthétiques.
12Suite à cet échange, Sorel publie dans la Revue philosophique sa plus importante contribution à l’étude de la psychophysique. Dans ce texte, il s’élève encore davantage contre les explications psychophysiologiques. Selon lui, la science de l’esprit devrait étudier la relation directe entre les phénomènes et le jugement qu’on porte sur eux, sans passer par le « roman » de l’explication physiologique où rien ne peut être vérifié [14]. La psychologie ne doit donc pas s’intéresser à l’explication physiologique qui conçoit la production de sensations comme un « enchaînement » de mouvements. Selon Sorel, cette conception, incapable d’expliquer toute la structure de la « chaîne », se perd dans un dédale de notions obscures comme celle de volonté [15]. Sorel ne nie pas toute valeur aux résultats de la psychophysiologie, mais il considère que ceux-ci sont trop obscurs pour fonder une science de l’activité. Ainsi, tout en reconnaissant les limites de la psychophysique, il soutient l’importance de son « rôle négatif plus que positif de contrôle afin d’empêcher la psychologie de se perdre dans le dédale romanesque des constructions a priori [16] ». Il ne s’agit donc pas de nier l’existence d’une chaîne physiologique de la sensation, mais de nier la possibilité de sa connaissance.
13Dans cette perspective, la seule explication physiologique que Sorel accepte comme source de connaissance en psychologie est celle de l’« irritation ». La théorie de l’irritabilité est une conception physiologique ébauchée par la iatromécanique d’Alfonso Borelli et par le médecin Albrecht von Haller qui considérait la réponse à l’irritation, dont étaient capables les muscles détachés du corps, comme la démonstration d’un principe de mouvement endogène à la matière. Sorel évoque cette notion d’irritation justement pour chercher un principe physiologique d’action, qui ne nécessite d’aucune médiation entre la stimulation et le mouvement : l’irritation dévoile un « processus continu sans interruption et forme un cycle indépendant […] des forces extérieures et des actes psychiques [17] ». Cette définition de l’irritation annonce une théorie du travail psychophysiologique chez Sorel. En effet, si on interprète cette « indépendance du point de vue dialectique » comme une relation non causale, on peut conclure que, d’après Sorel, le mouvement est produit par un processus physiologique (l’irritation « qu’on peut appeler action exclusivement par métaphore [18] ») qui est en relation avec les jugements et avec le monde extérieur, mais qui n’est pas causé par ceux-ci. En conclusion, la limite des interprétations physiologiques ne réside pas, à ses yeux, dans l’explication du mouvement en tant que résultat d’une activité musculaire et nerveuse, mais dans la définition de cette activité comme étant la conséquence d’un enchaînement ayant une cause efficiente telle que la stimulation volontaire ou physique.
14Dans un article de 1888 sur « la cause en physique », Sorel précise cette conception en suivant une perspective ouvertement anticartésienne et antipositiviste. Les positivistes, avec leur conception de l’unicité de la cause, auraient anthropomorphisé la notion de causalité, en transposant dans l’étude de la nature leur conception de l’action humaine comme l’expression d’une volonté centrale qui provoquerait le mouvement par la médiation des nerfs et des muscles [19]. De ce fait, même l’explication matérialiste (cartésienne) du mouvement comme produit d’une chaîne de contacts présupposerait une sorte de « volonté de la nature » dans laquelle on assignerait à la nature physique les facultés dont l’individu se sent en possession.
15La plus grande partie des commentateurs ont souligné que ces premiers textes de Sorel visent à libérer la science du subjectivisme utilitariste [20]. Mais il nous semble que ces textes ne devraient pas être retenus exclusivement pour leur épistémologie foncière, mais aussi pour les « objets » conceptuels qui y sont présents. Car, si on suit, à travers les écrits qui précèdent ou coïncident avec la première adhésion de Sorel au marxisme, la présence de l’objet « volonté », on s’aperçoit que la critique de l’interprétation psychophysiologique de l’action n’est pas exclusivement un prétexte ou une métaphore pour attaquer le déterminisme positiviste, mais une réelle préoccupation pour un auteur qui cherche les bases d’une « science des activités humaines ».
Milieu artificiel et physiologie de la volition
16C’est dans l’article « L’ancienne et la nouvelle métaphysique », publié en 1894 dans l’Ère nouvelle, qu’on retrouve ces questions épistémologiques au fondement d’une théorie marxiste de l’action. Dans ce texte, Sorel discute pour la première fois la philosophie d’Henri Bergson. C’est notamment la conception bergsonienne de la création comme expression directe de l’esprit se développant sans relation avec l’extérieur qui attire son attention. Selon l’interprétation sorélienne de Bergson, les représentations que l’on se fait du monde extérieur, à la base de notre connaissance rationnelle, ne sont pas l’effet d’une stimulation physique venant du « milieu » et agissant sur notre conscience, mais le résultat de notre tendance sociale à nous accorder sur l’existence d’un monde extérieur à nous. En ce sens, l’application des connaissances théoriques à la production d’objets artificiels ne serait pas une sorte d’utilisation humaine des forces naturelles, rendue possible par l’objectivation rationnelle, mais l’adaptation de facultés humaines au milieu social. Ainsi, selon Sorel, la création ne peut pas être pensée dans un sens énergétique comme un flux qui de l’extérieur irait vers l’intérieur à travers la perception, pour ensuite rejaillir modifié à l’extérieur sous la forme de l’objet créé par le biais de la volonté rationnelle. Cela remet en cause l’existence d’une « essence humaine » (qu’elle soit désignée comme volonté, raison ou âme) qui percevrait des phénomènes externes en les réélaborant dans la mesure où l’homme est le producteur et le produit de ses propres perceptions.
17Or, d’après Sorel, Bergson « amène sans doute une révolution dans les idées », « mais au lieu d’aller jusqu’au bout et conclure un changement radical, il fondait une explication du libre arbitre » (A : 167). Bergson chercherait en effet à sauver l’existence d’un « moi » originaire, en établissant une séparation entre les « sensations internes », complètement autonomes, et les représentations qui seraient en relation avec le monde extérieur socialement déterminé. Pour Sorel, au contraire, on ne peut pas parler des sensations internes sans faire référence à « tout ce que nous empruntons au monde physique » (A : 171). Autrement dit, après avoir défini l’importance du milieu artificiel sur l’activité humaine, Bergson la relativiserait en réintroduisant les émotions internes comme origine indépendante de toute action. Cela nous amène donc à une nouvelle explication sous forme de chaîne, dans laquelle l’homme sentirait une excitation qui provoquerait le mouvement. C’est alors à nouveau la psychophysique que Sorel regarde pour « combattre les idées de Bergson » et pour souligner l’unité fondamentale entre action et perception. Cette discipline montre que « le phénomène externe (appelé à tort cause) pourrait être comparé à un choc agissant sur un déclenchement, qui met en marche une machine dont la puissance peut être hors de toute proportion avec l’accident qui provoque son mouvement » (A : 173-174).
18Sorel argue que toute science causaliste de l’activité humaine est sans avenir, puisque ce qui détermine une action apparaît toujours « sans cause intelligible et qu’« il semble exister une lacune entre l’examen du motif et l’acte ». Or, d’après Sorel, la psychophysiologie explique cette lacune comme « des courants coupés ou rétablis par des valves, dont la manœuvre reste indéterminée » (A : 179). Ce qui reste indéterminé serait l’action émotionnelle, qui ne peut pas être représentée dans une théorie scientifique puisqu’il n’y a pas de possible équivalence entre nos représentations tirées du monde extérieur et l’idée d’« états internes ». Toute notion de « caractère », de « volonté », de « libre arbitre » ne serait donc que le résultat de l’insertion de l’état émotionnel dans une représentation causaliste de l’action. Autrement dit, notre organisme est en constant mouvement, poussé d’abord par des appétits d’ordre biologique mais, puisqu’il rentre immédiatement en relation avec un milieu artificiel, ces appétits se modifient en fonction des représentations de ce monde socialement créé. La volonté ne serait pas en ce sens l’origine causale des mouvements physiologiques qui permettent la vie active de l’homme, mais serait exclusivement la prise de conscience des modifications que subissent les mouvements physiologiques lorsqu’ils s’organisent en fonction du monde « social ».
19L’action « volontaire » ne serait donc que l’organisation sociale des forces naturelles par laquelle les effets de ces forces sont transformés et amplifiés. Par « forces naturelles », on doit comprendre à la fois les puissances externes à l’homme (forces physiques) et ses tensions internes (forces psychophysiologiques). C’est dans cette perspective que Sorel s’intéresse au travail industriel comme expression moderne de cette adaptation sociale des forces naturelles. La machine lui apparaît comme « une représentation raisonnée des puissances matérielles, puisqu’elle force ces énergies à s’exercer suivant des mouvements déterminés, dont la connaissance emporte celles des lois causales, mises en expérience dans chaque atelier » (A : 205). Ainsi, par le biais de l’ingénieur Franz Reuleaux, qui avait établi qu’une machine ne reproduit pas un mouvement « naturel » mais s’insère dans un système de lois mécaniques déterminées par d’autres machines, Sorel trouve dans l’usine un monde dans lequel les forces de la nature s’organisent selon des lois déterminées par l’organisation industrielle même.
20Cette conception apparaît à la même époque dans le compte rendu de l’ouvrage d’Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, publié par Sorel dans le Devenir social. En s’appuyant sur la mécanique, Sorel y critique le point de vue des économistes qui « crurent avoir trouvé une merveille quand ils reconnurent l’importance économique de la division du travail [21] ». Selon lui, cet étonnement vient exclusivement du fait que les économistes conçoivent le calcul de la productivité du travail en considérant toujours l’homme comme une unité produisant une certaine quantité de force travail, sans comprendre qu’un « atelier bien organisé » n’est pas la somme de parties, mais un mécanisme ayant son unité. C’est d’ailleurs la mécanique elle-même qui le prouve :
Supposons deux systèmes, l’un formé de cent machines d’un cheval et l’autre d’une machine unique ; supposons que les deux combinaisons dépensent la même quantité de charbon, la deuxième produira au moins deux cents chevaux. Ce résultat n’étonne personne parce qu’on se rend compte immédiatement de la cause : la chaleur n’est pas utilisée de la même manière, la vapeur ne suit pas les mêmes détentes, etc. [22].
22Il ne sert donc à rien de découvrir derrière l’action un mouvement physiologique ou une unité individuelle comme l’âme, puisqu’en dernière instance tout ce que l’homme fait n’est que le résultat de l’organisation sociale d’un milieu artificiel. C’est en cela que Sorel semble adhérer au matérialisme marxiste qui, en reconnaissant l’importance du milieu artificiel, permet de connaître l’influence de l’adaptation sociale sur les actions individuelles. Or, tout au long de l’œuvre de Sorel, qui contient par ailleurs d’innombrables renversements de position, la théorie de l’action reste fondamentalement liée à ces premières conclusions tirées de cette interprétation « pragmatique » de l’activité psychophysiologie : les mobiles sont le résultat de l’adaptation des affects individuels (sentimentaux, physiologiques, etc.) aux contraintes du milieu techno-social.
23C’est par cette critique de la conception de l’homme au travail comme « unité » que Sorel poursuit son dépassement de la psychologie du libre arbitre. Il parvient ainsi à la conclusion à laquelle la psychologie physiologique de Théodule Ribot était arrivée quelques années auparavant : « La volition n’est qu’un effet de ce travail psychophysiologique, tant de fois décrit, dont une partie seulement entre dans la conscience sous la forme d’une délibération [23]. » Il faut rappeler que Ribot est le grand fondateur de la psychologie scientifique française. Il fut le premier en France à militer explicitement pour une séparation entre la psychologie et la philosophie sans ne jamais réduire pour autant la psychologie à une branche de la physiologie. Ce programme de recherche (inspiré par la critique comtienne de la psychologie), qui visait à reconduire toute activité psychique au phénomène physiologique du réflexe, avait permis au psychologue français de repenser tous les phénomènes psychologiques (notamment les volitions) comme des cas spéciaux de mouvements physiologiques, sans nier pour cela le rôle que joue la conscience dans certains de ces mouvements. Selon Ribot, « la volonté n’est qu’un aspect particulier de la vie consciente : c’est une aptitude à agir avec conscience, qui suppose nécessairement une activité inconsciente antérieure à elle [24] ». La volonté est donc une prise de conscience de ses propres mouvements et, de ce fait, elle est une fonction évolutive qui progresse en composant les mouvements réflexes simples pour obtenir des mouvements complexes afin d’atteindre un but voulu.
24Le travail humain est ainsi reconduit à l’activité physiologique et énergétique sans que l’on puisse pour autant considérer cette activité comme la cause de la production. La critique du « roman physiologique » n’implique donc pas un renoncement à toute explication du processus de production humaine, mais elle se traduit par une assomption de la coïncidence, dans l’activité humaine, de l’action et de la délibération. L’homme « veut » lorsqu’il agit et non le contraire : comme le souligne Ribot, la sensation de vouloir n’est que l’effort que l’on ressent lorsque pour accomplir une action « intéressante » on prolonge un mouvement psychophysiologique, en résistant à des pulsions plus simples et routinières qui tendent à nous détourner de l’objectif. Cet effort permet d’utiliser la « force » physiologique « naturelle » pour la réalisation d’une action dont le mouvement physiologique n’aurait pu être la cause sans l’intervention de l’effort volontaire ; autrement dit, l’effort volontaire permet « d’amplifier », de « modifier », d’une certaine manière d’« humaniser », l’effet du mouvement physiologique [25].
La critique de la valeur travail et la physiologie de la douleur (et de la fatigue)
25L’article sur « L’ancienne et la nouvelle métaphysique » représente l’accomplissement d’un édifice qui avait ses fondements dans la conception rationaliste et anticartésienne de la science et son faîte dans une interprétation plutôt simpliste du matérialisme historique. Cette « période d’équilibre » durera très peu, puisqu’en 1896, Sorel s’engageait dans une critique sans complaisance de la conception marxiste de l’histoire. Sorel avait encensé le marxisme comme « science rationnelle », y voyant le seul savoir ayant su prendre en compte le milieu artificiel. Il avait donc fait de la science même un processus créatif ne pouvant s’appuyer sur aucun principe de réalité qui ne soit pas sa propre production. Or, la conception de l’histoire, devenue chez plusieurs auteurs marxistes une forme de fatalisme, semble entrer en contradiction avec cette idée d’une humanité qui se connaît « en se faisant ». Cette contradiction de l’interprétation orthodoxe du matérialisme historique avec l’idée d’activité sorélienne apparaîtra encore de manière plus forte au moment où Sorel découvre la philosophie de Giambattista Vico et radicalise sa conception du « milieu artificiel ».
26Au moment où se multiplient les débats sur la « crise du marxisme », Sorel, qui entretient une correspondance avec les plus importants protagonistes de ces diatribes (en particulier, Benedetto Croce et Antonio Labriola), critique la théorie marxiste de la valeur-travail pour mieux désolidariser sa propre théorie de l’action de l’économicisme. En 1897, il publie dans une revue bourgeoise, le Journal des économistes, un article « Sur la théorie marxiste de la valeur ». Dans ce texte, il déclare, à propos de la notion de travail abstrait, que « ce travail humain indistinct n’appartient pas plus à l’ordre physiologique que la conscience, la volonté ou toute autre réalité psychologique » (E : 338). La critique de cette notion de travail abstrait qui réduit artificiellement les causes de la production à la seule dépense énergétique, sans prendre en compte le fait que « les énergies produisent des effets utiles fort différents les uns des autres », dévoile la faiblesse de tout l’édifice matérialiste marxiste. Pour le démontrer, Sorel se tourne vers la physiologie du travail. C’est dans cette perspective que, dans un autre article consacré aux limites scientifiques du matérialisme marxiste, Sorel cite l’un des fondateurs des recherches physiologiques sur le travail humain:
Il n’est donc pas étonnant que les professeurs Mosso et Langlois aient signalé la valeur limitée de ce que Marx écrit sur la durée de travail ; ils estiment que les statistiques produites depuis un demi-siècle contiennent peu d’éléments scientifiques. Toutes les questions relatives à l’influence des habitudes, de la rapidité, de la virtuosité, restent toutes très obscures dans Le capital.
28Le physiologiste italien Angelo Mosso fut parmi les premiers à considérer le travail comme une activité psychologique et non seulement comme une dépense énergétique. En étudiant le phénomène de la fatigue à l’aide d’un nouvel instrument qui permettait d’observer l’effort volontaire, l’ergographe, il avait découvert que la sensation d’épuisement ressentie après un travail poursuivi trop longtemps n’était pas provoquée exclusivement par l’écoulement des stocks énergétiques, mais aussi par une autolimitation du stimulus volontaire (l’effort) régulé par le phénomène de la sensibilité [26]. Mosso est donc le premier à montrer que l’efficacité du travail dépend à la fois de la disponibilité énergétique et de l’intensité du stimulus volontaire, lequel dépend de facteurs variables (l’habitude, l’entraînement, l’envie, etc.) qui font en sorte que l’aptitude au travail soit très différente selon les individus [27].
29Ces premières études donneront naissance à une véritable science différentielle du travail. Charles Henry lui-même s’inscrit dans cette tradition [28] ; toutefois, son exploitation des recherches énergétiques pour donner une base solide à sa théorie psychophysique de l’esthétique sera fortement critiquée par un élève de Mosso, Zaccaria Trèves. Henry pensait en effet qu’il était possible de déduire des expériences ergographiques une loi générale du travail humain en ramenant tous les facteurs qui y participent à des pertes et des gains d’énergie motrice [29]. En approfondissant l’étude de l’effort volontaire, Trèves montre que l’activité physiologique n’est pas régulée par le calcul énergétique, mais par la relation entre la sensation d’effort et la perception du but à atteindre [30]. Par là, la critique de Trèves à la tentative de Henry de fonder une théorie de la perception sur l’énergétisme physiologique se rapproche fortement de celle adressée par Sorel au « roman physiologique de la volonté ». Dans cette perspective, lorsque Sorel évoque les recherches de Mosso en les opposant à l’absence d’analyse scientifique de la théorie de la valeur-travail, il poursuit sa bataille pour une science du travail qui se concentrerait sur l’action réelle de production et non pas sur ses causes. Le travail ne peut donc pas être mesuré seulement en quantité d’énergie puisque cela empêcherait de prendre en compte toute la gestion pratique de l’effort que l’on peut observer dans les travaux « réels ».
30En se référant à Mosso, Sorel place la critique de la théorie marxienne de la valeur dans le prolongement de sa quête d’une science de l’action qui ne se limite ni au réductionnisme physiologique ni au spiritualisme du libre arbitre. En 1900, il cite à nouveau Mosso dans une conférence sur la « La science et la morale » : à cette occasion, il souligne l’importance des travaux du physiologiste italien parce qu’ils ont éclairé le caractère universel de la fatigue, qui n’est pas causée exclusivement par la dépense musculaire, mais par tous les efforts productifs. En posant la fatigue-douleur comme quelque chose qui se cache derrière « toutes les manifestations de notre activité », Sorel critique ces conceptions économiques qui conçoivent le progrès en termes d’élimination de la douleur, puisque le fait de changer les formes de production en allégeant les efforts physiques n’équivaut pas à éliminer la fatigue. Cela lui permet de souligner également que l’évolution industrielle révèle le vrai sens de la liberté qui ne signifie pas « se libérer de la souffrance », mais « produire des choses utiles dans un but choisi par nous [31] ».
31On peut suivre l’apparition de cette nouvelle lecture de l’effort dans la préface de Sorel à une thèse de médecine consacrée à La douleur physique [32], qui sera par la suite insérée en appendice à la deuxième édition de son Introduction de l’économie moderne. Dans ce texte, Sorel définit une relation entre activité et douleur qui rappelle de très près la définition de la fatigue développée par la psychophysiologie du travail. En effet, selon Sorel, « la douleur est le résultat de toute activité “vitale” (comme la fatigue) [33] ». Sorel s’élance alors contre toutes les thèses psychologiques qui confondent la douleur, fondamentalement physiologique, avec l’émotion qui l’accompagne, émotion qui n’est qu’une prise de conscience d’un mouvement périphérique : « C’est parce que nous pleurons que nous sommes tristes ». Or, « ces phénomènes physiologiques qui correspondent aux sentiments de la douleur » sont le processus d’auto-intoxication chimique qui accompagne tout mouvement [34]. Ainsi, selon Sorel, la douleur n’est que la prise de conscience du « désordre organique » qui accompagne toute activité et le plaisir une manière de détourner l’attention de cela. Cette thèse psychophysiologique conduit Sorel à une redéfinition de la théorie morale hédoniste :
On a mille fois répété que l’homme fuit la douleur et recherche le plaisir ; je propose de dire que, sous l’aiguillon de la douleur, l’esprit invente des manières de vivre susceptibles de procurer du plaisir, qui recouvrent assez la douleur pour que celle-ci semble seulement un incident dont nous pourrions débarrasser l’ordre naturel.
33Or, si chez les animaux cela se fait par l’habitude et l’instinct, chez l’homme c’est la « libre volonté » qui guide ces tentatives toujours renouvelées pour lutter contre la douleur. Cette notion de volonté ne fait pas référence à une faculté conductrice, mais à l’adaptation des appétits au milieu. En effet, l’homme est parfois disposé à supporter « les épreuves d’une longue carrière de dangereuses pérégrinations » afin d’atteindre ce qu’il considère comme un plaisir. C’est ici que la connexion entre la thèse de Sorel et les analyses psychophysiologiques s’avère être fondamentale : en considérant la douleur (ou la fatigue) comme la conséquence de toute vitalité et la volonté comme une façon d’exploiter la vitalité (et donc la fatigue) afin de créer des plaisirs qui nous permettent de « recouvrir » la douleur, Sorel donne une définition psychophysiologique de ce qu’il entend par « économie moderne ». Ce plaisir qu’on recherche n’est pas le contraire de la douleur ; il ne s’agit pas de la satisfaction de besoins physiologiques ou du repos, mais de la création d’un monde dans lequel on oublie la douleur liée à notre matérialité. Selon cette conception, il ne s’agit pas, dans l’action économique, de maximiser la relation entre effort et gain, mais de faire de l’effort naturel une œuvre créatrice capable de dépasser la matérialité. Le rapport entre « la douleur, les difficultés que la matérialité oppose à tout ce qui est nouveau et le sentiment esthétique du créateur » montre donc que la théorie de l’action « spontanée », que Sorel semble trouver chez Bergson, s’exprime dans « l’histoire économique du travail » et non pas dans le vitalisme biologique de l’auteur de L’évolution créatrice [35].
34Cette importance de la théorie de la fatigue-douleur pour la conception de l’économie se retrouve en 1910, dans la préface au livre du syndicaliste révolutionnaire italien Arturo Labriola consacré à la théorie économique de Marx. Dans ce texte, Sorel s’appuie sur Mosso pour déplorer qu’« en écrivant un si grand nombre de pages sur les maux causés par l’excès de travail imposé aux ouvriers, [Marx] n’avait pas éprouvé le désir de posséder des notions générales sur la physiologie moderne [36] ». Par-delà, Sorel semble se rapprocher des thèses marginalistes que Labriola soutient dans le texte :
Un des mérites principaux de l’économie contemporaine – écrit Labriola –, c’est d’avoir précisément montré que, d’individu à individu, il n’y a pas de commune mesure. Qu’y a-t-il de commun entre le travail de l’un et le travail de l’autre ? Le travail comme “fatigue”, comme effort personnel, ne trouve qu’en lui-même sa mesure [37].
36Néanmoins, le rapprochement de Sorel vers l’économie « pure » se fait toujours dans la lignée de sa théorie de l’action pragmatique et anti-volontariste. Cela est évident dans les nombreuses références critiques aux théories « mécanicistes » de l’économie politique qu’on retrouve dans ses analyses de « l’activité économique » au sens strict du terme. Dans les Insegnamenti sociali dell’economia contemporanea, publiés en Italie en 1907 et dédiés à l’étude du capitalisme, dans le prolongement de l’Introduction à l’économie moderne, Sorel étrille ces théories qui s’intéressent à la « tête de la production » en pensant l’économie politique comme l’expression d’une « volonté générale », censée diriger la production pour améliorer les conditions de la nation [38]. Il n’y a ici aucune solution de continuité entre sa conception de l’économie politique et sa critique des théories mécanicistes de l’action. On le voit dans la dichotomie « mécanisme-vie » qu’il utilise pour attaquer ces conceptions économiques qui conçoivent « la redistribution » comme un « mécanisme » pour établir la « paix sociale », en délaissant le cœur « vital » de l’économie, à savoir « la production ». Son texte sur la douleur, placé opportunément en conclusion de la deuxième édition de l’Introduction à l’économie moderne, semble être fondé sur le refus de toute conception de la politique économique comme une « volonté » supérieure censée « intervenir pour poursuivre un idéal ou pour créer des profits » (EM : 232). C’est dans cette perspective qu’il critique à la fois les conceptions « idéalistes » et « administratives » de l’État, en arrivant à la conclusion que l’économie politique devrait se limiter à « faire disparaître des volontés qui gênaient le mouvement et non point pour substituer sa volonté à d’autres » (EM : 232). Ainsi, bien que Sorel ne partage pas les tentatives de quantification de l’utilité ébauchée par Vilfredo Pareto [39], il retrouve dans la conception de l’économie « pure » la possibilité d’une analyse de l’action humaine détachée de toute explication de « causalité » ou de « finalité ». Cette proximité avec les théories de l’économie pure dans la critique des explications volontaristes des actions humaines, jaillit là où Sorel accorde une importance à la notion de « hasard » :
Actuellement, il n’y a entre l’homme et la nature que des rapports pratiques abandonnés au hasard ; les résultats ne correspondent à aucune volonté qui ait effectivement vu son but atteint, et ait fait ce qu’il fallait pour l’atteindre. Dans la société actuelle, au milieu des antagonismes, l’influence de la volonté est infime ; nous nous trouvons entraînés par le mouvement général qui bien que né du hasard, ne semble toutefois pas moins impérieux que s’il provenait d’une loi physique.
38Le hasard est au cœur des recherches probabilistes sur lesquelles se fonde la mathématisation de l’économie des marginalistes. Or, depuis ses premiers textes sur la cause en physique et sur la psychophysique, Sorel avait manifesté son intérêt pour la question du hasard et du calcul de probabilités. Vers le début du xxe siècle, cet intérêt amènera Sorel à s’intéresser de manière approfondie à l’œuvre d’Augustin Cournot [40]. Sorel est d’ailleurs l’un des rares lecteurs de Cournot à ne pas se limiter à une interprétation de son œuvre biaisée par la lecture qu’en fait Léon Walras, pressé d’enrôler le mathématicien parmi les précurseurs du « marginalisme ». Il retrouve dans l’œuvre de Cournot cette idée d’une science « pragmatique » qui l’avait amené à dépasser l’énergétisme hâtif du « roman physiologique » et de la théorie de la valeur-travail. Dans la pensée du mathématicien, Sorel repère une définition du travail ancrée dans l’expérience quotidienne et opposée à toute généralisation. Ainsi, dans un article dédié à la mémoire de Cournot [41], il souligne l’opposition que ce dernier avait dénoncée dans toute son œuvre entre la « mécanique analytique », qui chercherait à exclure le finalisme en réduisant la notion de cause à celle d’enchaînement, et la « philosophie de la force », amplement inspirée par la notion de travail des ingénieurs. Selon cette philosophie d’inspiration leibnizienne, l’on ne peut définir rationnellement les mouvements (mécaniques, biologiques ou sociaux) sans prendre en compte la force qui « canalise » l’énergie vers un but.
39Le rôle de la pensée de Cournot dans l’œuvre de Sorel va ainsi nous permettre, d’une certaine manière, de tirer les fils de notre propos. Sorel ne cherche pas une science du travail capable de ramener les actions à une cause efficiente, comme le feraient les transformations chimiques qui permettent les contractions musculaires ou l’action de la volonté hédoniste. Il retrouve dans la notion d’effort volontaire psychophysiologique une notion de « force » proche de celle cournotienne [42], qui lui permet d’envisager la production humaine comme une activité ancrée dans la matérialité, mais dont les effets ne sont pas déterminables puisqu’ils dépendent de l’orientation que leur donne l’acteur. L’importance de la notion de « force » est explicitée par Sorel dans un article portant sur l’histoire de la mécanique, dans lequel le philosophe défend une conception « physiologique » de la force. Il écrit en effet que pour déterminer la force il faut « rapporter celle-ci à l’effet musculaire dont nous avons une sensation très nette, […] puisque le type de cette détermination est le sentiment de l’effort [43] ». Cette conception s’oppose à la définition de la « mécanique rationnelle » qui tend à « spiritualiser » la force en la détachant de la composition interne du « corps portant [44] ».
40Cette référence à Cournot et à la force nous permet de tirer les conclusions de notre réflexion. Il ne nous semble pas exagéré en effet de soutenir qu’une grande partie de la théorie de l’action sorélienne qui navigue entre mécanique, psychologie et sociologie se bâtit autour de cette notion. La psychophysiologie se trouve au cœur de cette réflexion : le parallélisme entre la notion de force et celle d’effort revient en effet constamment chez Sorel et lui permet de passer de la science des machines à la « science de l’action humaine ». Ce parallélisme est explicite dans un compte rendu du livre du psychophysiologiste Alfred Binet, où il écrit : « Les philosophes qui raisonnent sur l’âme et le corps sont, en général, victimes d’une illusion tout à fait semblable à celle qui a fait produire tant de systèmes sur la force et la matière [45]. »
Conclusion. Valeur et valeurs
41Sorel utilise l’analyse psychophysiologique, qui conçoit l’effort volontaire comme l’action par laquelle l’homme se sert de ses mouvements physiologiques pour atteindre des objectifs autrement inatteignables par la « cause » organique, pour définir le travail comme l’action par laquelle l’humanité se sert de sa matérialité pour la dépasser. Ainsi, tel que l’avait montré Ribot, l’effort volontaire ne se définit pas à partir d’une quantité de dépense, mais par l’intensité du conflit entre deux tendances opposées. En effet, on ressent l’effort de la volonté au moment où l’on doit arrêter une action réflexe, ayant pour but une « utilité » immédiate, afin d’accomplir une action plus complexe en vue d’acquérir une utilité plus lointaine. Cette conception de la contemporanéité entre valeur et effort se retrouve dans l’analyse sorélienne de l’activité prolétaire. Ainsi, dans les textes du Sorel « syndicaliste », la valeur ne serait pas quelque chose qui, en existant en dehors de nous, « motiverait » notre action, mais elle serait le résultat même de l’action en tant que création :
On devrait abandonner l’idée que l’âme est comparable à un mobile qui se meut, d’après une loi plus ou moins mécanique, vers divers motifs donnés par la nature. Quand nous agissons, c’est que nous avons créé un monde tout artificiel, placé en avant du présent, formé de mouvements qui dépendent de nous.
43Ainsi, la valeur créée par le travail se déplace de l’économie à la morale. Plus précisément, l’activité économique est conçue par Sorel comme une source du renouvellement de la morale, en faisant de cette dernière non pas un ensemble de préceptes, mais une transformation pragmatique de la réalité. De la même manière, la volonté n’est pas une puissance mystique qui dirige l’action vers l’issue révolutionnaire : Sorel ne cesse de critiquer cette notion moraliste de la libre volonté qui guiderait l’action « en comparant nos maximes à des principes généraux » ; il pense plutôt « notre liberté » comme l’effort d’appropriation des affects qui nous dominent pour construire un monde « formé de mouvements qui dépendent de nous » (R : 26, 28). En effet, selon Sorel, l’infinité du vouloir, à savoir, cette recherche infinie de la perfection typique de l’artiste ou de l’inventeur, se trouve chez le prolétaire, principal acteur d’une production industrielle qui demande de plus en plus de probité.
44Autrement dit, les prolétaires se transforment en producteurs de réalités nouvelles parce que les techniques industrielles les condamnent à « demeurer toute leur vie des apprentis », toujours prêts à modifier leurs états ; de cette manière, le travail moderne obligeant le travailleur à chercher en permanence de nouvelles solutions pratiques permet au prolétariat de « triompher des forces normales de notre psychologie profonde, toujours désireuse de médiocrité [46] ». Cette idée sera reprise dans la critique de L’évolution créatrice de Bergson que Sorel insère dans son dernier livre, De l’utilité du pragmatisme. Il critique la conception selon laquelle, dans le travail industriel, existerait la possibilité d’« épargner l’effort volontaire » en parcellisant et automatisant les gestes. Cette conception considérait qu’en épargnant aux travailleurs la préoccupation de devoir être responsables de la bonne réalisation de leur travail on aurait diminué leur fatigue. Toutefois, selon Sorel, cette conception « mécaniciste » du travail est archaïque dans la mesure où elle pense la mécanique industrielle en séparant la « matérialité » de l’activité qu’elle permet de produire de « l’intellectualité » de l’activité créatrice qui l’a conçue. En réalité, selon l’ancien ingénieur, le travail industriel moderne est constamment accompagné d’un éveil de l’attention et de l’imagination puisqu’il demande le contrôle constant de l’homme sur les mouvements mécaniques (de son corps et des machines) [47].
45Sorel définit en ce sens la volonté à la manière de Ribot comme l’effort contre la mollesse et l’habitude, et considère que ce qui produit de nouvelles valeurs dans l’activité du travail est précisément cette réappropriation constante de soi contre les forces déterminantes de la nature. La valeur du travail ne se trouve donc pas dans ce qu’il permet de produire ou d’acquérir, mais dans l’activation de la créativité humaine qu’il comporte. Dans cette éthique de la production, qui considère la production de la valeur économique comme une transformation morale et conçoit les mobiles de l’action comme la recherche de la bonne réalisation de l’action même, le travail producteur apparaît comme le moment dans lequel « la liberté reprend ses droits », c’est-à-dire l’activité par laquelle l’homme s’approprie sa force naturelle.
46De la critique de l’esthétique scientifique de Henry aux dernières prises de position de Sorel, une étonnante continuité se dégage : pour Sorel, ce qui donne valeur à une action (artistique, économique ou morale) n’est ni son « énergie », ni le plaisir qu’elle permet d’atteindre, mais exclusivement sa nouveauté qui s’oppose à l’œuvre « routinière » de la nature. De sorte que cette relation inattendue entre le théoricien du mythe de la grève générale et les sciences positivistes du travail met en exergue que la « faillite » de la science et la « crise » de la société bourgeoise qui ont caractérisé la fin du xixe siècle ne se sont pas toujours soldées par l’abandon de toute analyse rationnelle de l’activité humaine au profit de l’exaltation débridée de la volonté. Dans le cas de Sorel, la réponse a consisté à mettre en relation l’engagement moral et la contrainte matérielle. C’est la notion d’effort volontaire observable dans le travail qui a réuni ces deux pôles. Bien que cette unité entre l’analyse des mobiles éthiques et la définition d’un principe d’efficacité ne fût jamais achevée chez Sorel, il nous semble que l’étude que nous avons entreprise à la lumière du problème psychophysiologique de l’effort volontaire a permis, pour le moins, d’éviter de tomber dans une interprétation univoque.