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De la valeur démonstrative du mot « science » chez Georges Sorel

Pages 111 à 122

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  • Moatti, A.
(2014). De la valeur démonstrative du mot « science » chez Georges Sorel. Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 32(1), 111-122. https://doi.org/10.3917/mnc.032.0111.

  • Moatti, Alexandre.
« De la valeur démonstrative du mot “science” chez Georges Sorel ». Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 2014/1 n° 32, 2014. p.111-122. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2014-1-page-111?lang=fr.

  • MOATTI, Alexandre,
2014. De la valeur démonstrative du mot « science » chez Georges Sorel. Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 2014/1 n° 32, p.111-122. DOI : 10.3917/mnc.032.0111. URL : https://shs.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2014-1-page-111?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mnc.032.0111


Notes

  • [*]
    Abréviations des œuvres citées de Georges Sorel : R = Réflexions sur la violence (1908), Michel Prat (ed.), Paris, Éd. du Seuil, 1990 ; I = Les illusions du progrès (1908), 3e éd. définitive, Paris, Rivière, 1921 (facsimile : Genève, Slatkine, 1981).
  • [1]
    Voir, par exemple, Georges Sorel, « Faillite de la science bourgeoise », la Jeunesse socialiste, 5 mai 1895, repris in Michel Charzat (ed.), Georges Sorel, Paris, Éd. de l’Herne, 1986, p. 254-257.
  • [2]
    Ernest Coumet parle lui-même du Sorel épistémologue au service du Sorel politique. Voir Ernest Coumet, « Écrits épistémologiques de Georges Sorel (1905) : H. Poincaré, P. Duhem, E. Le Roy », Cahiers Georges Sorel, 6, 1988, p. 5-51.
  • [3]
    Willy Gianinazzi, Naissance du mythe moderne. Georges Sorel et la crise de la pensée savante (1889-1914), Paris, Éd. de la MSH, 2006, p. 60.
  • [4]
    L’expression est donnée en référence au cartésianisme par Christophe Prochasson, « Georges Sorel et Pascal », Cahiers du Centre de recherches historiques, 28-29, avril 2002, p. 91-99, en ligne : ccrh.revues.org/942.
  • [5]
    Georges Sorel, « La physique de Descartes », Annales de philosophie chrétienne, XXVI, 3, juin 1892, p. 209, cité par Jeremy Jennings, « La philosophie de la science », in M. Charzat (ed.), Georges Sorel, op. cit., p. 18.
  • [6]
    Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1793-1794), Paris, Flammarion, 1998.
  • [7]
    Jean-Rodolphe Perronet (1708-1794), ingénieur au Corps des Ponts et chaussées (1736), fondateur et premier directeur de l’école éponyme (1775), constructeur de nombreux ponts dont celui de Neuilly sur la Seine (1768-1774).
  • [8]
    Par exemple Prosper Enfantin, Le Livre nouveau des saint-simoniens (1832-1833), Philippe Régnier (ed.), Tusson, Du Lérot, 1992.
  • [9]
    Guy Debord, La société du spectacle (1967), Paris, Gallimard, 1992, § 83.
  • [10]
    Georges Sorel, « Les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes », Revue de métaphysique et de morale, XIII, novembre 1905, p. 866.
  • [11]
    Ibid., p. 867.
  • [12]
    « Sorel est pénible à lire » : voir le développement argumenté que fait Pierre Lasserre, Georges Sorel, théoricien de l’impérialisme, Paris, L’artisan du Livre, 1928, cité par Yves Guchet, introduction à Georges Sorel, Les illusions du progrès, suivi de L’avenir socialiste des syndicats, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2007, p. 20.
  • [13]
    Le sous-chapitre 3 du chap. 4 (« La grève prolétarienne ») de Réflexions sur la violence est consacré aux « préjugés scientifiques opposés à la grève générale ; doutes sur la science ». Il comprend une dizaine de fois l’expression « petite science ». Les citations de ce sous-chapitre en sont issues.
  • [14]
    Parmi les quelques admirateurs rémanents du positivisme (selon lui) – en fait « des gens qui comptent pour peu de chose dans le monde où l’on pense » (R : 138) –, Sorel mentionne le général Louis André (1838-1913), franc-maçon, polytechnicien, ministre de la Guerre de 1901 à 1904, tombé sur l’« affaire des fiches ».
  • [15]
    C’est un leitmotiv chez Comte, qui déplore « la vicieuse prépondérance continue de l’esprit de détail sur l’esprit d’ensemble ». Sur ce sujet, voir Alexandre Moatti, Alterscience. Postures, dogmes, idéologies, Paris, Odile Jacob, 2013, chap. 13.
  • [16]
    Georges Sorel, L’avenir socialiste des syndicats (1901), cité par Yves Guchet, Georges Sorel, 1847-1922. « Serviteur désintéressé du prolétariat », Paris, L’Harmattan, 2001, p. 69.
  • [17]
    Gianinazzi rappelle pertinemment « qu’une image stéréotypée de l’auteur des Illusions du progrès nous ferait oublier [que], confiant dans la progression de la science, il prisa le “progrès réel” qu’il faisait porter sur les techniques de production » (W. Gianinazzi, Naissance du mythe moderne, op. cit., p. 60).
  • [18]
    Les « blocards » (forme péjorative, courante chez Sorel) sont les hommes politiques ou intellectuels liés au Bloc des gauches (début du xxe siècle).
  • [19]
    Il n’est d’ailleurs pas impossible que cet anti-intellectualisme corresponde chez Sorel à un vieux fond d’ingénieur et d’homme formé à la science exacte, rebuté et indigné par certaines des circonvolutions des philosophes et des intellectuels.
  • [20]
    Jacques Julliard, « Georges Sorel contre les professionnels de la pensée », Mil neuf cent, 15, 1997, p. 13-28.
  • [21]
    Y. Guchet, introduction à G. Sorel, Les illusions du progrès, op. cit.
  • [22]
    Jacques Julliard souligne ceci à propos d’un autre syndicaliste révolutionnaire, Robert Louzon (1882-1976) : J. Julliard, « Georges Sorel contre les professionnels de la pensée », art. cit., p. 17. On pourrait cependant étendre ce rapprochement aux écrits de Sorel (auquel d’ailleurs Julliard consacre son article).
  • [23]
    Par exemple Clifford Conner, Une histoire populaire des sciences, Montreuil, L’Échappée, 2012.
  • [24]
    Voir Alexandre Moatti, L’avenir de l’anti-science, Cahiers de l’Institut Diderot, hiver 2013-2014.
  • [25]
    E. Coumet, « Écrits épistémologiques de Georges Sorel », art. cit., p. 5-51 ; J. Jennings, « La philosophie de la science », loc. cit., p. 17-27 ; J. Julliard, « Georges Sorel contre les professionnels de la pensée », art. cit. ; C. Prochasson, « Georges Sorel et Pascal », art. cit.

1« Nous ne cessons d’engager les classes ouvrières à ne pas se laisser entraîner à suivre l’ornière de la science ou de la philosophie bourgeoises. » (I : 135.) Le concept de « science bourgeoise [1] » est un leitmotiv chez Georges Sorel : nous émettons ici l’idée qu’il a une fonction démonstrative dans sa philosophie politique. L’objectif pour lui est de discréditer les philosophes socialistes modérés : ce sont des « savants sérieux » qui raisonnent trop sagement et pensent par exemple que la grève générale serait « une illusion de jeunesse », peu susceptible de conduire à la révolution prolétarienne ; ils ont « des prétentions à la science pratique » (R : 116, 120). Est ainsi pointée négativement une science affublée de divers adjectifs, « sérieuse », « pratique », « bourgeoise ». Et, pour étayer sa démonstration, Sorel entreprend de pister un tel courant de science pratique ou sérieuse à travers les âges : il lit l’histoire des sciences à la lumière de la démonstration contemporaine qu’il entend faire – l’histoire des sciences a elle aussi valeur démonstrative dans ce cadre [2]. C’est une véritable trame, que nous nous proposons d’analyser, qu’il tisse ainsi dans son œuvre.

2Arrêtons-nous déjà sur le substantif, la « science ». Si Sorel l’utilise constamment, c’est qu’il signifie quelque chose pour lui. Son invocation semble fonctionner comme une allégorie, presque comme un mythe. C’est une forme de rhétorique, à caractère démonstratif et pédagogique : d’un côté une science vue favorablement, de l’autre une science vue défavorablement, affublée de diverses épithètes. Sans doute l’appel à la science est-il fréquent, à l’époque du positivisme triomphant, chez la plupart des contemporains de Sorel. Mais, par comparaison à d’autres philosophes comme Taine ou Renan qu’il brocarde, Sorel fut formé à la science pendant ses études à Polytechnique, et à une pratique de la science au corps des Ponts et chaussées, où il officie pendant vingt ans. Il estime sans doute qu’il parle de la science de l’intérieur, à l’inverse d’autres. Sorel a certainement une relation particulière à la science et même, pour paraphraser une célèbre locution consonante, une certaine idée de la science.

3Que serait cette certaine idée de la science chez Sorel ? L’archétype de science qu’il cote positivement n’est pas toujours facile à percevoir – nous essaierons de l’affiner –, disons une science détachée de l’influence des littérateurs, spécialisée et non générale, en phase avec la physique de son temps. Car, comme le rappelle Willy Gianinazzi, l’auteur des Illusions du progrès est confiant dans la progression de la science de son temps, contrairement à une vulgate souvent colportée [3]. La science qu’il cote négativement est, elle, plus facile à caractériser, apparaissant de manière lancinante dans ses écrits : « une science vaine et fausse », science bourgeoise donc, ou petite science, science sérieuse, parfois même antiscience, en figure antithétique d’une vraie science.

4Tout commencerait avec Descartes, qui pratique « une petite science [4] » dont « les méthodes ne sont point celles de la science [5] ». Les conceptions de Descartes sont « infiniment mieux appropriées à la conversation qu’à la véritable science » (I : 44). « Un homme d’esprit, familier avec les raisonnements cartésiens, pouvait trouver réponse à tout : c’est là ce qui constitue le caractère essentiel d’une bonne philosophie pour les habitués des salons. » (I : 45.) La pensée cartésienne devient ainsi sous la plume de Sorel un archétype de ce qu’il dénonce : « Le cartésianisme restera toujours le type de la philosophie française parce qu’il était parfaitement adapté aux tendances d’une aristocratie pleine d’esprit se piquant de raisonner et désireuse de trouver des moyens de justifier sa légèreté. » (I : 49.) Comme souvent chez Sorel, la charge est lourde – l’utilisation du futur montre bien le souci démonstratif de Sorel à travers les âges – le cartésianisme devenant l’archétype négatif.

5Après le xviie siècle, c’est le xviiie siècle qui est analysé par Sorel dans sa démonstration. Avec Rousseau, il considère que la science est alors un moyen de satisfaire la curiosité des aristocrates. Cette science encyclopédique du xviiie siècle est « un ensemble de connaissances puisées surtout dans les livres de vulgarisation et destinées à éclairer la conduite des maîtres qui font travailler des spécialistes » (I : 179). Et Sorel d’insister sur sa définition : « C’est bien vraiment ce qu’on peut appeler, dans toute la force du terme, une science bourgeoise. » (I : 179.) Ainsi Lavoisier manie « la science encyclopédique d’un homme appartenant à l’oligarchie gouvernante […] grâce à lui cette science sortait des officines de pharmacie pour devenir tout à fait bourgeoise » (I : 151). Mais c’est surtout à Condorcet et à son Tableau historique[6] que Sorel s’en prend, allant même jusqu’à se demander « si la Terreur, en supprimant un si grand nombre de gens lettrés et férus d’idéologie, n’a pas rendu service à la France » (I : 179) – là aussi la charge est lourde, presque indécente. Condorcet et Lavoisier sont tous deux morts sous la Terreur, et tous deux liés à l’oligarchie d’Ancien Régime : mais l’attaque contre le premier est beaucoup plus forte car Condorcet, en sus d’être un savant, était un « lettré », un des philosophes des Lumières – il avait théorisé ses idées. L’analyse des attaques permanentes de Sorel contre Condorcet – à rapprocher de celles qu’il porte à Comte, fortement inspiré par Condorcet – mériterait un article entier. Nous retiendrons l’une d’entre elles : « Pendant le ministère de son ami [Turgot], Condorcet s’improvise contrôleur supérieur des grands travaux publics, traite d’ignorant, de vain, et je crois bien aussi de fripon, l’illustre Perronet ; se révolte contre les résistances que rencontrent ses projets par suite de l’esprit du corps des ingénieurs » (I : 178). Et Sorel de préciser en note que « Perronet [7] est l’auteur [sic] du pont de Neuilly, qui fut longtemps regardé comme le chef-d’œuvre de l’art des constructions civiles ». C’est bien à la fois l’idéologue et l’ingénieur Sorel qui parle : il affermit son attaque de Condorcet et de sa philosophie présentée comme une science théorique, par sa propre expérience d’ingénieur des Ponts (avec un zeste de corporatisme), celle d’une science concrète.

6Au début du xixe siècle – le sien –, Sorel est critique de l’utopie sociale saint-simonienne, et surtout d’Auguste Comte, comme lui philosophe issu de Polytechnique. Mais son discours, moins général, plus précis, et surtout plus proche de son temps, est à certains égards fort exagéré, comme nous l’allons voir. On a cru à tort que « la science était capable de corriger la société » ; ce fut, dans la lignée des Lumières, « la “conception bourgeoise de la science” » (R : 135), celle des capitalistes, étrangers à l’atelier. Intéressons-nous aux prémisses de son raisonnement. Sorel note la fascination des utopies sociales (qu’il appelle « superstitions scientifiques ») pour les lois physiques de l’attraction et de la gravitation universelles : elles souhaitaient les appliquer à une science de l’homme, à naître – Newton inspire par ailleurs le titre de la fameuse « théorie de l’attraction passionnée » de Fourier. Mais, à partir de ces prémisses, Sorel va loin dans son raisonnement : ce ne sont pas des lois de la science exacte qu’ils veulent transposer – d’ailleurs le discours des utopistes est, aussi, très critique envers la physique de leur temps, empreint d’une forme de fascination/rejet. On peut certes trouver de curieuses pages d’illustres saint-simoniens, polytechniciens notamment, qui semblent vouloir appliquer les mathématiques à l’humain [8] : mais les uopies sociales du xixe siècle ne sauraient être réduites à cela, presque ainsi caricaturées. Peut-être Sorel s’en prend-il ainsi, en priorité, et sans les citer, aux disciples saint-simoniens, comme lui de formation scientifique, à la différence du Maître ? Un des exemples qu’il donne à l’appui de son raisonnement apparaît pourtant fallacieux : la prévision de la sixième planète, Neptune, par Le Verrier, aurait donc permis aux utopies du xixe siècle de penser que « la science était capable de corriger la société ». Et le terme « corriger » n’est pas choisi au hasard : c’est bien une correction mathématique de l’orbite des planètes voisines à laquelle Le Verrier se livre pour mettre en évidence une nouvelle planète. Il suffirait donc ainsi de corriger par quelques formules le fonctionnement de la société humaine actuelle. L’exemple est trop facile, et à la limite erroné : la découverte de Neptune date de 1846, Saint-Simon étant mort depuis plus de vingt ans. Et il est difficile d’imaginer qu’un quelconque de ses disciples ait pu penser appliquer aux sociétés humaines les formules compliquées de variations différentielles des orbites elliptiques des planètes utilisées par Le Verrier pour sa découverte. C’est pourtant la même facilité – aux deux sens du terme : discours aisé et plaisant, mais discours qui ne se donne pas toujours la peine d’approfondir – à laquelle se livrera Guy Debord lecteur de Sorel : citant ce dernier, Debord indique que « c’est sur le modèle de l’astronomie que les utopistes pensent découvrir et démontrer les lois de la société [9] », en restant « entièrement dominés par la pensée scientifique ». C’est à la fois, chez Sorel comme chez Debord, vrai et faux : on les suit dans leurs prémisses, mais pas dans une forme d’outrance qu’ils utilisent pour critiquer les penseurs de l’utopie sociale et s’en démarquer.

7Quant à l’autre philosophe des utopies sociales, Auguste Comte, élève de Saint-Simon, il nous rapproche de Sorel, à la fois chronologiquement (Comte meurt du vivant de Sorel) et personnellement, compte tenu de leur formation scientifique commune. Les attaques répétées de Sorel contre Comte lui servent à étayer sa propre théorie de la science bourgeoise : avec elles, il porte le fer contre les positivistes, ses contemporains, qui se trouvent être ses ennemis politiques, et ennemis de sa philosophie politique. Il est d’ailleurs possible que Sorel se voie, ou puisse être analysé, comme l’antithèse de l’autre philosophe polytechnicien qu’était Auguste Comte – ils ont pourtant des points communs, ne serait-ce que l’invocation permanente de la science à l’appui de leur philosophie. On pourrait à cet égard les voir rétrospectivement comme deux frères ennemis.

8Le champ de critique de Comte par Sorel est large. À propos de la science, Sorel souligne que « jamais on ne vit homme fermant les yeux avec plus d’entêtement sur les voies nouvelles qu’on explorait de son temps [10] ». Le manque de clairvoyance de Comte sur les avancées de la science de son temps est en effet frappant : l’analyse mathématique, les probabilités et les statistiques, la théorie ondulatoire de la lumière… Mais, là encore, on en vient à prendre Sorel en faute, manquant lui-même de clairvoyance quand il écrit : « Quelle faillite de la science si les physiciens avaient lu les livres d’A. Comte [11] ! » Certes, les physiciens français ne se sont pas précipités pour lire Comte, dont les écrits, comme ceux de Sorel [12], sont parfois pénibles à lire et pleins d’assertions péremptoires – une caractéristique des philosophes polytechniciens ? Mais le positivisme comtien a influencé les physiciens français malgré eux : la physique française à partir des années 1860 s’est focalisée sur la méthode expérimentale et empirique prônée par Comte (« un fait est un fait »), au détriment des cadres théoriques et de la logique hypothético-déductive. La physique théorique se développera fructueusement dans le monde anglo-saxon, avec Maxwell (1865), Boltzmann (1885), puis bien sûr Planck (1900) et Einstein (1905). Ceci est maintenant documenté en histoire des sciences, ce ne l’était pas à l’époque : mais Sorel n’a pas eu cette intuition. Tout à son souci de coller à la physique de son temps, qu’il donne en exemple d’une vraie science (nous y reviendrons), il agrège à son raisonnement ce qui apparaît a posteriori comme une erreur de sa part : si, de fait, Comte a eu une influence sur l’école de physique française.

9Aux yeux de Sorel, Comte est le digne disciple de Condorcet, c’est-à-dire un théoricien par excellence, sans expérience pratique, se parant des atours de la science. C’est cette science-là que Sorel qualifie de « bourgeoise », de « petite science [13] » : une science qui se voyait capable de « corriger la société et d’indiquer les mesures à prendre pour faire disparaître ce que le monde actuel renferme de déplaisant ». L’ensemble du paragraphe 3 du chapitre 4 (traitant de la grève prolétarienne) des Réflexions sur la violence est consacré au descellement de la science et de la philosophie positivistes. « Les positivistes [14], qui représentent, à un degré éminent, la médiocrité, l’orgueil et le pédantisme, avaient décrété que la philosophie devait disparaître devant leur science. » (R : 137.) La sociologie ne saurait être rapportée à une loi mathématique : ceux qui professent cela pratiquent une « science vaine et fausse, […] toute de bavardage, […] une petite science qui croit atteindre la vérité en atteignant la clarté d’exposition » (R : 136-137). Au passage, on rencontre ici un autre fossé entre Sorel et Comte : ce dernier, sa vie durant, aura plaidé pour une science exacte (physique, astronomie, mathématiques) qui soit pratiquée de la manière la plus générale possible – contre une science qui se spécialise trop à ses yeux [15]. Sorel s’inscrit contre cette position : « La coordination des sciences fascine encore la bourgeoisie démocratique » (I : 139). Et il s’accommode fort bien de la spécialisation de la physique du début du xxe siècle : cela vient à l’appui de sa thèse selon laquelle les généralités, sociales notamment, ne sont plus de mise.

10Sorel va chercher une légitimation dans cette physique moderne : au début du xxe siècle, elle est en pleine mutation, mais on peut se demander quel est l’exact degré de connaissance et de compréhension par Sorel de cette nouvelle physique… Toujours est-il qu’il souhaite s’y rattacher : « Notre situation ressemble un peu à celle des physiciens qui se livrent à de grands calculs en partant de théories qui ne sont pas destinées à durer éternellement. » (R : 144.) La vraie science, la physique moderne, est ainsi mobilisée par Sorel à l’appui de sa doctrine – l’alinéa conclusif du chapitre 4 (« La grève prolétarienne ») mérite à cet égard d’être cité dans son intégralité :

11

Faire de la science, c’est d’abord savoir quelles sont les forces qui existent dans le monde, et c’est se mettre en état de les utiliser en raisonnant d’après l’expérience. C’est pourquoi je dis qu’en acceptant l’idée de grève générale et tout en sachant que c’est un mythe, nous opérons exactement comme le physicien moderne qui a pleine confiance dans sa science, tout en sachant que l’avenir la considérera comme surannée. C’est nous qui avons vraiment l’esprit scientifique, tandis que nos critiques ne sont pas au courant ni de la science ni de la philosophie modernes ; – et cette constatation nous suffit pour avoir l’esprit tranquille.
(R : 145)

12Cette conclusion condense un certain nombre de caractéristiques de l’appel démonstratif à la science chez Sorel. L’analogie entre science et politique, portée par les forces (mécaniques ou électriques d’un côté, sociales de l’autre). La primauté de l’expérience, dans un cas comme dans l’autre. La revendication du moderne, aussi, pour les physiciens comme pour lui-même et ses idées. Le discrédit de ses adversaires, qui à l’inverse de lui ne connaissent rien de cette science moderne. Et, corrélativement, l’attribution du véritable esprit scientifique à lui, Sorel. Curieusement, sur ce dernier point, on ne peut manquer de faire le rapprochement avec Comte : lui aussi considérait incarner, avec sa philosophie, le véritable esprit scientifique, auquel même les physiciens et les mathématiciens devaient se rallier. Là encore, cette volonté d’avoir la science de leur côté caractérise peut-être ces deux philosophes, fort différents, mais tous deux de formation scientifique.

13Toujours dans ce même sous-chapitre sur les dégâts du positivisme, on voit Sorel s’élever contre ces « universitaires [qui] se donnent la tâche de remplacer le socialisme par de la science sociale » (I : 212) – de remplacer le socialisme par la sociologie ? Ils imaginent « une science véritablement antiscientifique qui existerait sans que des liens rigides existassent entre les choses » (I : 212) : Sorel, parlant ici des nécessités économiques, utilise encore l’analogie scientifique, avec la notion de « liens rigides » bien connue en mécanique.

14La détestation chez Sorel de cette science bourgeoise recouvre encore un autre aspect, celui du dénigrement de la démocratie ; d’ailleurs, la science bourgeoise est bien celle de la « démocratie bourgeoise [16] », comme si les deux substantifs étaient interchangeables. Cette charge contre la démocratie est couplée, à nouveau, à celle du positivisme, qui fut au fondement de la IIIe République, et est donc vu comme un suppôt de la démocratie. Parmi « les représentants officiels de la démocratie française, on rencontre pas mal d’admirateurs d’A. Comte » (I : 2) – ce sont les « membres d’une congrégation laïque ». Avec la religion positiviste, « on met tout en œuvre pour développer la vénération envers les hommes plus ou moins illustres que la démocratie a adoptés pour héros » (I : 12). Et ces avocats de la démocratie font appel « à un énorme appareil de déclamations scientifiques » (I : 10, nous soulignons) – relevant de cette fausse science, bien sûr. D’ailleurs cette science démocratique pourrait bien cousiner avec la fable de l’occultisme, d’Anton Mesmer à la fin du xviiie siècle à Charles Richet au début du xxe : « aucune science ne saurait aussi bien que l’occultisme mériter le nom de démocratique » (I : 145 n., nous soulignons), puisqu’elle peut être pratiquée par tous !

15En outre, « depuis que la démocratie se croit assurée d’un long avenir », elle en vient à se passer de la notion de progrès, celle d’un progrès « réel » chère à Sorel [17] : « La notion de progrès a perdu beaucoup de son importance aux yeux des hommes qui tiennent une grande place dans la science bourgeoise : c’est ainsi que deux excellents “blocards [18]”, les professeurs Langlois et Seignobos, ne [lui] consacrent que quinze lignes (et encore assez dédaigneuses) » (I : 265). On retrouve là une tendance à l’anti-intellectualisme [19] chez Sorel, telle que l’a pointée Jacques Julliard [20] : mais l’analyse par le prisme d’une certaine vision de la science chez Sorel nous paraît susceptible d’aider à mieux comprendre son anti-intellectualisme, et plus généralement sa dialectique argumentative.

16On voit finalement comment se dessine cette trame de la science bourgeoise dans l’œuvre de Sorel : elle part de Descartes, passe par Condorcet, Saint-Simon, Comte, pour arriver jusqu’à ses contemporains, les positivistes, les sociologues, la plupart des philosophes, les « intellectuels », en bref tous ceux qui ne partagent pas sa vision, et notamment son idée de la grève générale (qu’il veut ancrée dans l’expérience, mais qui reste somme toute assez théorique – il la qualifie lui-même de mythe, cf. supra). Il est intéressant de voir cet outil démonstratif d’une fausse science utilisé en permanence dans l’arsenal rhétorique de Sorel – même si c’est parfois de manière outrancière, ou erronée, comme nous en avons donné quelques exemples. Si cette arme rhétorique est tant utilisée par Sorel, c’est aussi parce que le concept de « science » a une importance à ses yeux, presque une primauté : car la science est « une manière perfectionnée de connaître » (R : 135). Lui-même se réclame d’une vraie science, se rattachant à la physique contemporaine que, non sans immodestie, il estime être un des seuls à comprendre, à l’inverse de ses critiques. Comme le physicien moderne, il promeut une idée et la fait avancer par ses travaux, tout en sachant qu’elle sera sans doute remplacée par une autre.

17Nous terminerons cette brève étude – elle pourrait ouvrir la voie à une étude plus détaillée du traitement de Condorcet par Sorel, ou celle d’une comparaison de l’invocation de la science chez Comte et chez Sorel – en nous projetant après Sorel, et notamment dans la période contemporaine. Nous l’avons déjà esquissée en évoquant Debord, mais la question pourrait être : quelle postérité de cette critique d’une science bourgeoise ? et même, aussi, quelle antériorité ? Yves Guchet nous exhorte à ne pas comparer cette notion à celle que le régime soviétique en a fait, celle d’une science bourgeoise opposée à une science prolétarienne [21]. Même si cette dernière notion n’apparaît pas stricto sensu chez Sorel, pourquoi devrait-on se priver d’une telle comparaison ? Car, en effet, nous ne sommes pas très loin des conceptions qui seront plus tard, dans l’URSS stalinienne, celles de Jdanov ou de Lyssenko sur la « science de classe [22] ». Même si ce n’est pas l’objet de notre article, une analyse comparée entre le concept de « science bourgeoise » chez Sorel d’une part, chez Lyssenko et Staline d’autre part, aurait un certain intérêt. Comme aurait un intérêt la comparaison de la critique d’une science aristocratique au xviiie siècle – la science des cabinets de curiosité – chez Rousseau et chez Sorel.

18Car, même si le terme de « science prolétarienne » ne semble pas apparaître chez Sorel, ce qu’il recouvre est présent dans ses écrits. La science bourgeoise, celle des maîtres qui font travailler des spécialistes, est « la manière de penser des capitalistes qui, étrangers à la technique perfectionnée des ateliers, dirigent cependant l’industrie et trouvent toujours d’ingénieux inventeurs pour les tirer d’embarras » (R : 135). La science prolétarienne en est bien l’antithèse : c’est celle du second membre de sa phrase, celle des ateliers et des inventeurs, une science pratique. On peut trouver de nos jours une littérature [23], fortement imprégnée par les social studies of science, qui revisite l’histoire des sciences en étudiant le rôle joué par les « soutiers de la science » à travers les âges : il ne semble pas qu’elle se réclame en quoi que ce soit de Sorel.

19Un autre thème sorélien est celui de la science (bourgeoise) liée aux pouvoirs :

20

On devait croire que rien n’était impossible à la royauté ; la science ne pouvait jamais manquer à des princes qui avaient ainsi affirmé la plénitude de leur droit divin ; la science devait donc croître toujours en même temps que le pouvoir de ceux qui en avaient besoin pour régner.
(I : 36)

21De nos jours aussi, un certain nombre de courants très divers, à droite comme à gauche, en milieu universitaire ou politique, développent l’idée d’une science liée au capital, à l’État, aux élites, etc. [24]. Certains d’entre eux citent Debord (ils peuvent être qualifiés d’« anarcho-situationnistes »), qui lui-même, on l’a vu, n’ignore pas Sorel : mais là non plus il ne semble pas que ces courants contemporains fassent la jonction avec Sorel.

22Comme sur d’autres thèmes, on retrouve donc, avec celui de la science bourgeoise, et plus généralement celui de sa conception de la science, Sorel à la fois précurseur et isolé, quelque peu oublié alors qu’un certain nombre d’idées contemporaines sont déjà chez lui ; sans nécessairement qu’il en soit l’inventeur – elles pouvaient exister avant lui.

23C’est pourquoi, d’un point de vue historiographique général, il serait utile de bien inscrire Sorel dans cette tradition de la critique d’une science bourgeoise, qui démarre avec Rousseau, passe par Marat pour aller jusqu’au communisme français des années 1950 – Aragon relayant Lyssenko. Cette tradition-là s’étant émoussée, il convient aussi de marquer Sorel comme jalon important d’une tradition autrement plus vivace de nos jours, celle de la vision d’une science liée aux intérêts du capital : une bonne compréhension des critiques contemporaines de la science et des sociétés occidentales passe par une relecture attentive de Sorel.

24Enfin, du point de vue historiographique plus précis des études soréliennes, comme cela a été vu par ailleurs [25], il convient d’avoir en tête cette vision de la science chez Sorel, ce prisme d’une certaine idée de la science qu’il avait solidement ancrée en lui, depuis ses études et sa pratique scientifiques, et qui traverse, puissante arme démonstrative, l’ensemble de son œuvre.


Date de mise en ligne : 24/03/2015

https://doi.org/10.3917/mnc.032.0111