Migrations et “révolutions” arabes : les vraies-fausses peurs de l’Europe
- Par François Brun
Pages 61 à 72
Citer cet article
- BRUN, François,
- Brun, François.
- Brun, F.
https://doi.org/10.3917/migra.143.0061
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- Brun, F.
- Brun, François.
- BRUN, François,
https://doi.org/10.3917/migra.143.0061
Notes
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[1]
Chercheur en sociologie, Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Genre Travail Mobilités (cresppa-gtm), cnrs.
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[2]
Cité dans CETTE FRANCE-LÀ, Rapport d’audit de la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy : à de mauvaises questions, apporter de pires réponses, Paris : Association Cette France-là, mai 2011, 88 p., http://www.mediapart.fr/files/audit.pdf
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[3]
Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
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[4]
BEAUCHEMIN, Cris, “Prendre la mesure du “problème de l’immigration”, in : CETTE FRANCE-LÀ, Rapport d’audit de la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy : à de mauvaises questions, apporter de pires réponses, Paris : Association Cette France-là, mai 2011, pp. 10-11.
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[5]
Allocution radiotélévisée sur la situation internationale, 27 février 2011, http://www.veronis.fr/ discours/transcript/2011-02-27/Sarkozy
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[6]
Propos très largement repris, à l’époque, dans la presse.
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[7]
Commissaire européen en charge de la Justice, de la Liberté et de la Sécurité (et à ce titre des questions d’immigration) de 2004 à 2008.
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[8]
Repris par plusieurs médias, notamment par le quotidien français Libération, qui publie un article sous le titre “Immigration : à Lampedusa, Berlusconi rappelle l’Europe à l’ordre”, 9 avril 2011, http://www.liberation.fr/monde/01012330822-immigration-a-lampedusa-berlusconi-rappelle-l-europe-a-l-ordre
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[9]
Le reste se répartissant entre l’Algérie (14 000), le Soudan (2 800) et Malte (1 500).
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[10]
Dépêche afp.
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[11]
http://fortresseurope.blogspot.fr/2006/01/forteresse-europe.html
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[12]
Indication donnée par Claire Rodier, juriste au gisti et cofondatrice du Réseau Migreurop. Voir notamment http://www.europaforum.public.lu/fr/actualites/2009/11/conf-claire-rodier/index.html
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[13]
Voir notamment RTL, http://www.rtl.fr/actualites/politique/article/marine-le-pen-en-campagne-sur-l-immigration-a-lampedusa-7668325067
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[14]
Voir RFI, http://www.rfi.fr/france/20110304-france-demande-italie-retenir-migrants-tunisiens
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[15]
Le Monde.fr avec AFP et Reuters | 22 avril 2011, http://www.lemonde.fr/politique/article/2011/04/22/afflux-de-migrants-la-france-envisage-de-suspendre-les-accords-deschengen_1511816_823448.html
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[16]
Voir notamment http://europarlement.touteleurope.eu/vivez/actualites/details-actualite/actualite/e-parlement-meilleur-avocat-de-schengen.html
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[17]
L’intégrale des conclusions de ce conseil est accessible sur http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/123095.pdf
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[18]
Aux termes de la directive 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001 relative à des normes minimales pour l’octroi d’une protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées et à des mesures tendant à assurer un équilibre entre les efforts consentis par les États membres pour accueillir ces personnes et supporter les conséquences de cet accueil, la « protection temporaire » est définie comme « une procédure de caractère exceptionnel assurant, en cas d’afflux massif ou d’afflux massif imminent de personnes déplacées en provenance de pays tiers qui ne peuvent rentrer dans leur pays d’origine, une protection immédiate et temporaire à ces personnes », la catégorie de « personnes déplacées » incluant celles « qui ont fui des zones de conflit armé ou de violence endémique ».
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[19]
Propos bien entendu très largement repris dans les médias. Voir entre autres AUBERT, Fabrice, “UE : Guéant présente la réforme de Schengen ‘version Sarkozy’”, 26 avril 2012, http://lci.tf1.fr/monde/europe/ue-gueant-presente-la-reforme-de-schengen-version-sarkozy-7188916.html
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[20]
Propos tenus le 12 mars 2012, en déplacement à Charleville-Mézières, http://www.lunion.presse.fr/article/autres-actus/video-claude-gueant-et-le-point-faible-grec
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[21]
Expression employée à Nice en mars 2011, http://cote-d-azur.france3.fr/info/le-nouveau-ministre-de-l-interieur-dans-le-06-67647455.html
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[22]
http://www.rue89.com/2011/03/15/les-migrants-tunisiens-egyptiens-et-libyens-meprises-par-la-france-194836
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[23]
Cf. HUNTINGTON, Samuel, The clash of civilizations and the remaking of world order, New York : Simon and Schuster Publishing, 1996, 367 p. ; HUNTINGTON, Samuel, Le choc des civilisations, Paris : Éd. Odile Jacob, 1997, 402 p.
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[24]
En 1997, présentant son projet de loi devant le Parlement, le nouveau ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement indiquait : « L’économie générale du texte tient en équation simple : oui à l’immigration régulière, non à l’immigration irrégulière ». C’est dans le droit fil de cette politique que se situe encore, quoiqu’en déplaçant le curseur, Nicolas Sarkozy quand il oppose en 2007 « l’immigration choisie » à « l’immigration subie ». Il en va tout différemment lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2012, et particulièrement celle du second tour, lorsque le même Nicolas Sarkozy centre désormais tout son discours sur l’idée qu’il y a simplement trop d’immigrés en France.
1 Avril 2008 : Nicolas Sarkozy, alors président de la République, déclare : « Il y a 475 millions de jeunes Africains qui ont moins de 17 ans. La France est à 14 kilomètres de l’Afrique, par le détroit de Gibraltar » [2]. C’est à l’aune de telles déclarations qu’on peut apprécier le vrai-faux vent de panique suscité par l’ébranlement ou le renversement des régimes dans les pays du nord de l’Afrique placés aux avant-postes du contrôle des flux migratoires. Véritable inquiétude, certes, parce qu’aucun gouvernement n’aime se voir confronté à des situations qu’il n’a en rien anticipées ni à des processus qui lui échappent soudain. C’est pourtant bien ce qui s’est produit avec le “dégagement” de partenaires anciens auxquels les gouvernements français (et autres) successifs avaient toujours accordé leur pleine confiance. Il n’en a pas fallu davantage pour faire naître la crainte d’une caducité de fait de ces « accords de gestion concertée des flux migratoires », aussi bien bilatéraux qu’européens, qui ne représentaient que des contrats léonins visant à troquer des facilités (au demeurant extrêmement limitées) d’« immigration légale » contre des aides au « développement solidaire », le tout demeurant conditionné par l’engagement des pays d’émigration dans la sous-traitance d’une partie du « contrôle des flux migratoires » ! De surcroît, le relâchement des contrôles aux frontières, davantage provoqué par la traversée d’une zone de turbulences que décidé par les nouveaux régimes, ne pouvait qu’inquiéter. Sans compter que, à force de manœuvrer des épouvantails, on s’expose à laisser son imagination s’emballer.
2 On ne peut toutefois guère douter que l’affolement des chancelleries et des dirigeants “responsables” ait été sinon totalement simulé, du moins cyniquement mis en scène, dans la mesure où on n’ignorait certainement pas, en haut lieu, que ces migrations sont, pour l’essentiel, des migrations Sud-Sud et que, par exemple, « d’après les données du hcr [3] pour 1999, sont restés en Afrique 90 % des réfugiés de République démocratique du Congo (2 % seulement étaient en France cette année-là), 96 % des réfugiés libériens, 93 % des réfugiés tchadiens et 88 % des réfugiés rwandais » [4].
D’étonnantes connexions
3 Cela n’empêche qu’il était plus prudent de “bétonner”. À telle enseigne que, après avoir été pris de court par le départ de l’allié Ben Ali, l’“Occident” n’a pas hésité à donner un peu plus qu’un coup de main aux rebelles libyens contre un Kadhafi jusque-là sous-traitant exemplaire des politiques migratoires européennes, et ce non sans s’être assuré des garanties offertes par ses potentiels successeurs. Précisons d’ailleurs que, à cet égard, les gouvernements occidentaux n’ont effectivement pas lieu d’être déçus, si l’on en juge par les résultats d’une mission d’enquête effectuée en juin 2012 par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (fidh), Migreurop et Justice sans frontières pour les migrants : la traque des migrants “illégaux” (souvent des réfugiés de la corne de l’Afrique) se poursuit allègrement en Libye, à ceci près que des milices armées, en cheville avec trafiquants et racketteurs, se chargent du travail, hors de tout contrôle gouvernemental, le tout sous l’œil indifférent — pour ne pas dire le regard bien-veillant — des États européens. Mais, après tout, rien ne garantit que d’autres régimes issus d’autres révoltes seront toujours et partout aussi complaisants : d’où le soutien marqué à la monarchie chérifienne qui, sur un autre front, remplit très bien sa fonction de gendarme, refoulant les migrants subsahariens ; qui sait sur quoi pourrait déboucher une victoire du Mouvement marocain du 20 février, par exemple ?
4 C’est ainsi que, dès février 2011, Nicolas Sarkozy avait éprouvé la nécessité de mettre en garde contre « ce que pourraient être les conséquences de telles tragédies sur des flux migratoires devenus incontrôlables et sur le terrorisme » [5]. Si l’on savait l’auteur de ces propos grand amateur de figures de style, on goûterait tout particulièrement le glissement (subtil ?) que le mot « incontrôlable » permet d’opérer des « flux migratoires » au « terrorisme ». Force est de reconnaître en tout cas que nous n’avons là que la forme concentrée d’une rhétorique éprouvée à laquelle les “soulèvements arabes” ont offert l’occasion d’une vraie cure de jouvence. Ainsi, lors d’une réunion des ministres européens en charge de l’Immigration, le 11 avril 2011 à Luxembourg, le ministre autrichien de l’Intérieur, Maria Fekter, déclarait : « Laisser entrer des gens qui ne peuvent se nourrir par leurs propres moyens, qui ne peuvent prouver qu’ils ont des ressources, ne ferait que préparer le terrain à la criminalité, et en tant que ministre responsable de la sécurité je ne peux l’autoriser » [6]. Il est de la sorte possible de dire beaucoup de choses en s’abstenant d’expliciter le cœur du propos, en l’occurrence de replier benoîtement la catégorie de ceux « qui ne peuvent prouver qu’ils ont des ressources » sur celle des « gens qui ne peuvent se nourrir par leurs propres moyens », ce qui, en d’autres termes, s’appelle travailler. On en vient ainsi à procéder à une dénégation implicite du droit au travail. Du coup, ce n’est plus seulement l’immigration dans son ensemble qui, en référence au topique de la “crise”, est présenté comme un fardeau, mais tout migrant qui, dans son individualité, devient un fauteur de « criminalité » en puissance et, partant, un danger pour la « sécurité ».
5 Le propos n’est pas à proprement parler nouveau, mais les connexions établies dans ce contexte tombent sous le sens. D’une part, on agite le fantasme non de l’“invasion pernicieuse” dans la durée, mais celui, bien plus propre à faire remonter les peurs ancestrales, de la “déferlante”, ce à quoi le ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattini [7], s’entend fort bien lorsqu’il qualifie d’« exode biblique » la « vague de 200 000 à 300 000 immigrés » qu’il imagine déferler en février 2011, en cas de chute du régime libyen, Silvio Berlusconi, alors président du Conseil italien, lui faisant écho sous une forme tout aussi imagée en évoquant un « tsunami humain » [8]. D’autre part, il est clair que le contexte de déclenchement de ce qui est immédiatement et largement perçu comme un “processus révolutionnaire” nourrit les représentations de ceux qui ne voient dans les migrants qu’une figure des “classes dangereuses”, tant redoutées des possédants, y compris, si ce n’est surtout, de ceux qui ne possèdent pas grand-chose, mais qui y tiennent légitimement et qui vivent dans la hantise de le perdre ; hantise dont le racisme d’État sait excellemment, si l’on ose dire, jouer.
Des données à remettre en perspective
6 Pourtant, en ce qui concerne au moins l’aspect quantitatif des mouvements migratoires imputables aux événements en Afrique du Nord, il convient de relativiser ces annonces qui ne visent, assez clairement, qu’à effrayer. Le retour à la réalité que permettent les données éclairantes de l’Organisation internationale pour les migrations (oim) nous y aide. En octobre dernier, sur environ 722 000 migrants qui avaient officiellement quitté la Libye (dont 312 000 ressortissants de pays tiers, notamment subsahariens), 313 000 étaient passés par la Tunisie, 230 000 par l’Égypte, 83 000 par le Niger, 52 000 par le Tchad et... 26 000 par l’Italie [9] (un nombre équivalent de Tunisiens étant arrivés dans ce pays). Les relations ayant trait aux traversées aventureuses ou à l’interception de navires transportant des “clandestins” ne concernent jamais à chaque fois “que” des centaines (ou, plus souvent, des dizaines) de personnes.
7 En août 2011, la porte-parole du hcr en Italie, Laura Boldrini, évoquait la disparition en mer, depuis le début de l’année, d’au moins 1 500 réfugiés (morts de faim et de soif ou noyés) [10]. Le chiffre est terrible et renvoie directement aux effets meurtriers des politiques de contrôle sans cesse renforcé de l’Union européenne qui, pour être globalement inefficaces, n’en produisent pas moins des dommages croissants : c’est ainsi qu’un relevé des informations parues dans la presse internationale sur le nombre de migrants morts, toutes causes confondues (de la noyade à l’asphyxie en passant par le tir à vue ou l’abandon dans le désert), aux frontières de l’Europe aboutit à en comptabiliser 2 352 pour toute l’année 2011 ; à titre de comparaison, selon le même relevé, le nombre total de morts depuis 1988 s’élève à 18 244, soit moins de 800, “seulement” ( ! ), par an [11].
8 Il y a donc là un saut quantitatif qu’on ne saurait considérer sans se référer à l’orientation générale de la politique de l’Union européenne. Si celle-ci n’a jamais été ouverte à tous vents, c’est depuis 2004 que, volonté d’harmonisation et de coopération aidant, l’agence Frontex œuvre de plus en plus activement pour gérer la coopération aux frontières extérieures de l’Union, assurer la surveillance des zones frontalières et organiser des retours groupés. En février 2010, elle disposait d’une flottille de 113 navires, 25 hélicoptères et 22 avions ; quant à son budget, entre 2005 et 2010 il était passé de 6,3 millions à... 87 millions d’euros, ce qui, en ces temps de vaches maigres pour beaucoup, représente tout de même une coquette somme. Un ministre espagnol pouvait du coup se féliciter de ses performances qui avaient conduit à une chute notable du nombre de migrants débarquant sur les côtes espagnoles en provenance des Canaries ; seulement, on observait en même temps que le nombre de cadavres échoués avait augmenté de 50 % [12] : naturellement, puisque, pour échapper aux contrôles, les migrants doivent utiliser des voies de plus en plus dangereuses sur des embarcations de fortune, souvent des barques de pêcheurs que la raréfaction des ressources halieutiques a contraints à partir de chez eux ou à se reconvertir en passeurs.
9 Il n’en demeure pas moins que si ces données sont effroyables en chiffres absolus, elles ne révèlent qu’une accentuation et une montée en puissance de politiques déjà bien engagées et ne renvoient nullement à une quelconque réorientation qu’aurait imposée la nécessité de parer au risque d’un « exode biblique ».
10 Néanmoins, en mars 2011, tous les ingrédients de la “Grande Panique” sont rassemblés. Les chaînes de télévision diffusent les images de “révolutions” et de guerre suivies de reportages sur des déplacements de population dans des conditions propres à frapper l’imagination. L’île de Lampedusa, point d’entrée depuis plus de 20 ans de migrants cherchant à gagner l’Europe, focalise soudain l’attention. Les politiques n’ont plus qu’à se livrer à un exercice de scansion. Certains font le déplacement, telle Marine Le Pen, accompagnée d’un député européen de la Ligue du Nord qui ne manque pas d’exprimer aux réfugiés sa « compassion » et assure : « Si je n’écoutais que mon cœur, je me jetterais à l’eau pour aller les sauver, mais nous nous noierions tous, parce que ma barque est trop fragile, mon peuple est en train de s’appauvrir » [13].
L’occasion d’un infléchissement de la politique européenne
11 Il est patent que, au-delà de l’agitation des peurs, la diffusion de telles images a une fonction. Après s’être renvoyés quelque temps la balle sur “l’accueil” des Tunisiens que la France demande à l’Italie de « retenir » (les autorités françaises s’étant, par la voix du ministre en charge de l’Immigration, affirmées rien de moins que « déterminées à résister » [14]), les deux pays parviennent assez vite à parler d’une seule voix pour demander une révision de l’accord de Schengen, dont la gouvernance est jugée « déficiente » [15]. En mai, ils sont suivis par la Commission européenne qui envisage la possibilité de rétablir les contrôles en cas de « défaillance » d’un pays situé aux frontières extérieures de l’espace Schengen ou lorsque « la poussée migratoire est trop lourde sur un point de cette frontière » [16].
12 En juin 2011, le Conseil européen, qui indique que « les frontières extérieures de l’Europe doivent être gérées de manière efficace et cohérente, sur la base d’une responsabilité commune, de la solidarité et d’une coopération pratique renforcée », décide d’instaurer un « système d’évaluation Schengen », censé aboutir à ce qu’« une réponse efficace puisse être apportée aux défis à venir », et demande la mise en place d’un mécanisme destiné à « faire face à des circonstances exceptionnelles mettant en péril le fonctionnement global de la coopération Schengen, sans porter atteinte au principe de la libre circulation des personnes [...] afin d’aider un État membre soumis à une forte pression aux frontières extérieures ». Et surtout, il est précisé que, « en tout dernier ressort, dans le cadre de ce mécanisme, une clause de sauvegarde pourrait être introduite afin d’autoriser, à titre exceptionnel, le rétablissement des contrôles aux frontières intérieures en cas de situation véritablement critique, lorsqu’un État membre n’est plus en mesure de respecter ses obligations au titre des règles Schengen » [17].
13 Le rapport conclusif du Conseil européen cité ici a beau, en vertu d’une rhétorique éprouvée, mettre en balance les « critères objectifs » et la « nécessité de pouvoir réagir à des situations d’urgence », on appréciera la largeur de la brèche ouverte par la notion de « situation véritablement critique ». Et quand il répète, un peu plus loin, que « cela n’affectera pas les droits des personnes jouissant de la liberté de circulation en vertu des traités », on est conduit à se demander si cela peut signifier autre chose qu’une opposition entre ressortissants extracommunautaires et ressortissants communautaires, ces derniers étant en dernière instance les seuls à véritablement bénéficier de la « liberté de circulation en vertu des traités ». Dans la foulée, le rapport annonce, entre autres, que « le développement du système européen de surveillance des frontières sera poursuivi à titre prioritaire », que de « nouvelles technologies » devront être « mises à profit pour relever les défis liés au contrôle des frontières », et se félicite d’un « accord intervenu sur la révision du règlement Frontex, qui permettra d’améliorer l’efficacité des capacités opérationnelles de l’agence ». Enfin, il prévoit que, pour « traiter les causes premières des migrations au niveau structurel, [...] des partenariats seront mis en place avec les pays du voisinage méridional et oriental ». On retrouve ici la logique réaffirmée avec plus de force que jamais des accords de gestion concertée des flux migratoires puisqu’il est souligné que « les partenariats pour la mobilité seront différenciés en fonction des mérites de chaque pays partenaire, feront l’objet d’un accord séparé avec chacun d’eux, seront conditionnés par les efforts et les progrès réalisés dans tous les domaines (migrations, réadmission, mobilité et sécurité) et incluront un mécanisme de suivi efficace ».
14 Un tel infléchissement de la politique de libre circulation dans l’espace européen, qui était sans doute dans les cartons depuis quelque temps, avait bien besoin d’un cas de force majeure pour être assumé sans fausse honte. Il en est allé de même lorsque, en juin dernier, au terme d’un accord avec le Conseil national de transition libyen, l’Italie prenait la lourde responsabilité du refoulement de réfugiés dans un pays alors en guerre, en contradiction avec les pratiques humanitaires dont l’Union européenne avait ces dernières années posé le cadre et qui avaient conduit, par exemple, à accorder dans plusieurs pays une « protection temporaire » aux réfugiés kosovars [18].
15 Le point d’orgue (ou le coup de cymbale) des surenchères constantes en matière de contrôle sera une déclaration du président-candidat Nicolas Sarkozy au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle française, moins d’un an après la publication du rapport conclusif : « Les Français ne veulent plus d’une Europe passoire. C’est le message que j’ai entendu. Si l’Europe ne peut pas défendre ses frontières, la France le fera. L’Europe qui ne maîtrise pas ses flux migratoires, c’est fini » [19].
16 Et lorsque la “menace” d’afflux massifs de migrants comme conséquence des événements d’Afrique du Nord s’estompe, ce sont les frontières entre la Grèce et la Turquie qui, en pleine campagne électorale, seront opportunément placées dans la ligne de mire : selon le ministre français de l’Intérieur de l’époque, Claude Guéant, « l’an dernier, 55 000 personnes sont venues de façon irrégulière en Europe par ce point », et d’en conclure : « Il faut prévoir des clauses d’exception pour que nous puissions faire face à des situations de ce genre. Quand un pays n’accomplit pas tous ses devoirs, il faut que nous trouvions des correctifs, soit en appuyant ce pays, soit en exigeant qu’il remplisse ses obligations, soit en le sortant du système » [20]. De fait, l’attention s’étant déplacée sur les marches de l’Est, on a vu, en juin 2012, l’Union européenne signer avec la Turquie un accord de réadmission des migrants en situation irrégulière aux termes duquel, selon le principe du donnant-donnant défini par le Conseil européen et en application de la notion de « mérites de chaque pays partenaire », davantage de visas seraient accordés aux ressortissants de Turquie, les réfugiés afghans, irakiens, iraniens, pakistanais, bangladeshis, etc., contre lesquels la Turquie ferait désormais la garde, en faisant les frais.
Du “neuf” avec du vieux
17 Toutefois, l’excitation des fantasmes ne porte pas que sur l’ampleur des “flux”, mais comporte un aspect qualitatif donnant lieu à une rhétorique dont la déclinaison est au demeurant variable : tantôt les demandeurs d’asile sont suspectés d’être des migrants économiques qui font état de persécutions plus ou moins imaginaires (ou, simplement, comme le déclare Claude Guéant, profitent d’une « opportunité politique » [21]), tantôt ils se confondent avec tous ces étrangers qui abusent de notre générosité et qui vivent de nous, mais pas comme nous ; plus souvent, c’est l’ensemble des migrants qui, sous la figure « toute la misère du monde », risquent de surcharger et de faire couler notre embarcation. La vision induite par la terreur de l’irruption de “hordes” de migrants emportés dans le maelstrom des “révolutions”, populations déplacées dans tous les sens du terme, intègre un peu tout cela.
18 Parce qu’ils représentent un nouveau type de migrants, des sortes d’omni (objets migratoires non identifiés) peu adaptés aux processus d’essentialisation et de catégorisation, ils inquiètent la population des pays dans lesquels ils arrivent et ils agacent les administrations qui ne savent où les “caser”. Très vite, on parlera ainsi de « Tunisiens en errance dans les rues de Paris » ; ce à quoi il faut ajouter, circonstance aggravante s’il en est, qu’ils sont souvent très jeunes : de quoi faire peur et donner mauvaise conscience à la fois !
19 Ce brouillage des catégories servira alors de point d’appui à des violations caractérisées du droit d’asile, qui suppose la possibilité au moins de déposer une demande d’asile. Or, en mars 2011, de jeunes Tunisiens, Égyptiens et Libyens, parvenus sur le territoire français après avoir survécu à une traversée meurtrière de la Méditerranée et un passage par Lampedusa, déclarent avoir été interpellés et placés en rétention sans avoir pu exercer ce droit à demander l’asile et, par conséquent, bénéficier de celui de demeurer sur le territoire jusqu’à ce qu’il ait été statué sur leur demande. De même est-il avéré que des réfugiés qui ne parlaient pas français, illégalement interpellés à leur arrivée dans les gares parisiennes, ont été privés d’interprète. Certains juges de la liberté et de la détention ont d’ailleurs prononcé la libération immédiate des personnes placées en rétention [22].
20 En réalité, il convient de rapporter ces faits à un contexte appréhendé sur une période relativement longue et de faire le constat de trois grandes tendances :
21 * en premier lieu, une droitisation générale des classes politiques européennes, qui comporte plusieurs facettes : un effacement dès la fin des années 1980 du “modèle” communiste et un piétinement du “modèle” altermondialiste au seul bénéfice du “modèle” libéral ; des extrêmes droites légitimées par leurs succès électoraux et par le “blanchiment” de leurs rhétoriques et de leurs idéologies, voire associées au pouvoir ; une crispation, sur fond d’angoisses multiples, des postures identitaires et une progression de l’idéologie du « choc des civilisations », formalisée par Samuel Huntington [23] ;
22 * en second lieu, une tendance croissante à substituer la réactivité à l’actualité immédiate à la conception d’un projet : la médiatisation de la confrontation politique, le triomphe de la “société du spectacle”, l’insécurité sociale vécue au quotidien se sont conjugués pour aboutir à ce résultat ; à des degrés divers et, ces dernières années, tout particulièrement en France et en Italie (justement en première ligne, quant aux conséquences migratoires possibles des “soulèvements arabes”), c’est ce dont il aura été décidé de faire le titre du journal télévisé de 20 h (souvent le simple fait divers) qui devient dans un premier temps l’événement du jour et, dans la foulée, le déterminant, ou tout le moins le motif invoqué, des décisions et des orientations dites politiques ; si le cap est à droite, la navigation est à vue ;
23 * enfin, en troisième lieu, plus que jamais le prétendu “problème” de l’immigration fournit la variable d’ajustement des politiques générales, les mesures à l’égard (pour ne pas dire à l’encontre) des migrants permettant de tester aussi bien de nouvelles formes de gouvernance (globalement plus autoritaires) que l’infléchissement des politiques sociales vers le toujours plus de contrôle et de répression et toujours moins de protection ; les migrants sont ainsi les premiers à faire les frais de la dilution de la notion de “plein droit” dans l’invention de critères éminemment subjectifs (tels que la condition d’intégration) et de la rupture des digues qui protégeaient les segments les plus vulnérables de la société ; absence de tabous oblige !
24 Dans ce contexte, où l’émotion — et la première d’entre elles peut-être, la peur — est reine, ce qui fait impression compte au moins autant, au prix de la gesticulation et de l’emballement du discours, que l’effet réel des événements qui se produisent au-delà de la Méditerranée.
25 C’est d’abord en ce sens qu’on peut dire que les propos de Franco Frattini sur « l’exode biblique » n’annoncent pas un véritable tournant dans les politiques européennes mais inaugurent seulement une nouvelle époque de cette “série tv” qu’on pourrait baptiser “Les migrants attaquent”. C’est cette fois l’immigration légale qui est ouvertement visée, alors que, précédemment, une distinction absolue était affichée entre une immigration légale accueillie avec “humanité”, sinon à bras ouverts , et une immigration irrégulière, combattue avec “fermeté” [24] (cette distinction s’avérant au demeurant tout à fait fallacieuse, dans la mesure où l’immigration irrégulière n’était produite que par les restrictions à l’immigration légale). Comme toujours, afin de maintenir l’intérêt pour la série, des degrés supplémentaires seront, sans nul doute, franchis dans l’émotion et l’épouvante, mais, sans nul doute également, les nouveaux épisodes demeureront parfaitement dans la lignée et dans l’esprit des précédentes époques.