Introduction
- Par François Brun
- et Marguerite Rollinde
Pages 51 à 60
Citer cet article
- BRUN, François
- et ROLLINDE, Marguerite,
- Brun, François.
- et al.
- Brun, F.
- et Rollinde, M.
https://doi.org/10.3917/migra.143.0051
Citer cet article
- Brun, F.
- et Rollinde, M.
- Brun, François.
- et al.
- BRUN, François
- et ROLLINDE, Marguerite,
https://doi.org/10.3917/migra.143.0051
Notes
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[1]
Chercheur en sociologie, Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Genre Travail Mobilités (cresppa-gtm), cnrs.
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[2]
Chercheur en sociologie, Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris - Genre Travail Mobilités (cresppa-gtm), Université Paris 8.
-
[3]
ACHCAR, Gilbert, “Les révolutions arabes mises en perspective”, Hebdo Tout est à nous !, 28 juillet 2011.
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[4]
SALINGUE, Julien, “Un processus révolutionnaire durable, un défi épistémologique”, A l’encontre, 6 janvier 2012, http://alencontre.org/moyenorient/un-processus-revolutionnaire-durable-un-defi-epistemologique.html. L’auteur précise dans une note de bas de page que cette impossibilité de retour en arrière ne signifie pas qu’on puisse écarter l’hypothèse de contre-révolutions.
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[5]
SALINGUE, Julien, “Un processus révolutionnaire durable, un défi épistémologique”, art. cité.
-
[6]
« Il s’agit d’une protestation profondément pacifique, de manifestations de type politique, sans velléité ni intention d’orienter ces processus vers une autre voie. La preuve en est donnée par le refus absolu de la violence. Des manifestants syriens de Deraa, dès le mois de mai, enlevaient leur chemise face aux caméras ou aux téléphones qui les filmaient pour prouver à l’opinion internationale qu’ils n’étaient pas armés, comme le prétendait le régime. Les Yéménites, vingt-cinq millions d’habitants — il y aurait soixante millions d’armes en circulation dans le pays — mettent un point d’honneur à laisser leurs armes à la maison quand ils manifestent. Avec l’usure des mouvements et les manœuvres de certains régimes et/ou de l’impérialisme, on a vu apparaître la violence comme en Syrie, au Yémen ou en Libye, mais elle n’est pas le socle commun ». Luiza Toscanne, publié le 23 janvier 2012 par socadm, http://www.socialisme-maintenant.com/author/socadm
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[7]
Cf. DAKHLI, Leyla, “Une lecture de la révolution tunisienne”, Le Mouvement Social, n° 236, mars 2011, pp. 89-103.
-
[8]
FILIU, Jean-Pierre, La révolution arabe : dix leçons sur le soulèvement démocratique, Paris : Éd. Fayard, 2011, 264 p. (voir p. 13).
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[9]
Expression de Silvio Berlusconi. Voir, dans le présent dossier, la contribution de François Brun, p. 61.
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[10]
MALMSTRÖM, Cecilia ; STROOBANTS, Jean-Pierre (entretien avec), “L’immigration sera nécessaire pour l’Europe”, Le Monde du 10-7-2012.
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[11]
http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?language=fr&type=IM-PRESS&reference= 20070823IPR09787
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[12]
En octobre 2011, 312 000 sur 722 000. Voir, dans le présent dossier, la contribution de François Brun, p. 61.
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[13]
Par exemple, le Qatar, qui organise la Coupe du monde de football de 2022, doit se laver d’accusations de trafic d’êtres humains et de travail forcé : il a donc mis en place plusieurs initiatives très médiatisées en ce sens. De même l’Arabie Saoudite, en tant que membre de l’Organisation mondiale du commerce (omc), doit se rapprocher des normes internationales de “bonnes pratiques” en matière de droits de l’homme et du travail.
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[14]
La création d’un Comité de coordination de l'immigration tunisienne à l'étranger est révélatrice de cette volonté d’assumer leur double citoyenneté. Ce comité représente des associations autonomes, indépendantes et démocratiques agissant dans différentes régions de France, Suisse, Suède, Italie, Belgique et Canada. Il a exposé sa démarche et ses revendications au secrétaire d’État tunisien à l’Immigration le 9 juillet dernier à Gammarth, en présence d’associations et de syndicats tunisiens. À cette occasion, la création d’un Conseil des Tunisiens à l’étranger a été proposée, qui serait un « organe consultatif représentant les Tunisiens résidents à l’étranger en vue de défendre leurs intérêts légitimes spécifiques. Il est l’interlocuteur des pouvoirs publics tunisiens et des pouvoirs publics des pays d’accueil », www.citoyensdesdeuxrives.eu
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[15]
BERTHO, Alain, “Élections à Saint-Denis... et ailleurs. Le divorce paradoxal”, Mediapart, 18 juin 2012.
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[16]
En Tunisie, en particulier, on a vu fleurir sur les murs des messages incontestablement politiques, rivalisant d’audace et de créativité. L’importance de cette forme d’expression n’a pas tardé à déranger le nouveau pouvoir, comme on a pu le constater dans la ville de Gafsa où un groupe de personnes armées de seaux de peinture a repeint en blanc le mur du lycée, détruisant toutes les œuvres réalisées par un collectif d’artistes, pour y inscrire un message appelant à « faire la prière avant l’heure du jugement ». http://nawaat.org/portail/2012/07/20/lart-de-rue-a-gafsa-premiere-victime-du-ramadan/20 juillet 2012
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[17]
Antoine Gitton est avocat au barreau de Paris, chargé de cours à l’Université de Paris X.
-
[18]
Ibidem.
1 Qu’on le qualifie ou non de “révolution”, le processus qui, à partir de la Tunisie, a touché depuis février 2011, à des degrés divers et sous plusieurs aspects, de nombreux pays, apparaît aujourd’hui comme irréversible et « s’inscrit dans la longue histoire moderne des États arabes » [3]. C’est à juste titre qu’on a pu dire qu’il était « le produit de contradictions d’ampleur et d’une lente maturation politique et sociale, qui interdisent toute forme de retour en arrière » [4]. En effet, les soulèvements en cours dans la région ne concernaient pas simplement quelques dictatures, mais bien un ordre régional fondé sur quatre facteurs qui se retrouvent dans l’ensemble des pays de la région : « La place subalterne occupée par le monde arabe dans le système capitaliste mondialisé en crise, la mainmise des dirigeants de la région et de leurs proches sur les richesses nationales, le poids du clientélisme (particulièrement favorisé par les économies de rente) et la persistance de l’autoritarisme le plus brutal » [5].
2 Ce processus est engagé par une nouvelle génération qui se veut autonome par rapport aux structures institutionnalisées et qui exprime de profondes aspirations de nature politique. Il renvoie ainsi à un projet de société pluraliste et qui proclame, dès l’origine, son caractère pacifique [6] (même si dans certains cas la violence extrême du régime en place a provoqué un conflit armé). Par leurs revendications, les manifestations sont à l’origine d’un nouveau savoir militant, nourri par le débat, qui, par le biais des réseaux sociaux, de l’expression artistique et des rassemblements sur les places ou sous les tentes, a fait d’un slogan, « Dégage ! », une arme et le symbole d’une révolte contre des régimes établis de longue date [7].
3 En faisant sauter le mur de la peur, en décidant de prendre en main leur destinée dans leur propre pays, les jeunes Tunisiens, Égyptiens, Marocains et autres porteurs de ces “printemps arabes” semblent vouloir trouver chez eux la réponse à leur demande de “dignité” et de “justice sociale”. Leur action nous oblige à remettre en cause une image stéréotypée et figée du monde arabe : « Quelque chose semblait décalé, vicié, gâché entre l’Océan [Atlantique] et le Golfe [Persique]. Et ce “quelque chose” était présenté comme intimement lié à l’identité arabe, à sa dynamique intellectuelle, voire psychologique, dans un recyclage contemporain des pires clichés orientalistes. Les Arabes étaient décrits comme l’Autre par excellence, ce qui les mettait au ban de la modernité comme de ses bienfaits » [8].
4 Pourtant, en dépit des espoirs, voire de l’enthousiasme que ces événements ont pu susciter, beaucoup persistent à quitter leur pays. Pour un temps ou pour faire ailleurs leur vie ? Par inquiétude face à un avenir plus imprévisible que jamais, par doute sur les suites de “révolutions” en passe d’être confisquées, par promptitude à saisir l’occasion d’un relâchement des contrôles aux frontières, par tentation d’aller chercher ailleurs la “modernité” ? Un peu de tout cela sans doute, mêlé chez un même individu... sans parler, parfois, de la fuite pure et simple pour raisons de survie.
5 De fait, c’est sans doute de tout temps que les motivations des migrants ont présenté un caractère composite, ne serait-ce que parce qu’avant d’être constitués en catégories par les administrations ou la “science”, il ne s’agit jamais “que” d’êtres humains conduits à prendre une décision personnelle dans des circonstances particulières ou tout bonnement chassés de chez eux.
6 Sans revenir sur un terrain que, dès les années 1970, un penseur comme Abdelmalek Sayad avait labouré, il nous apparaît légitime de nous interroger sur les formes de protestation présentes dans le “geste” que représente la migration, notamment de nos jours, dans l’aire géographique considérée.
7 C’est ainsi qu’en décidant de fuir leur pays sur des bateaux de fortune, ceux que l’on nomme les harraga — par référence aux papiers d’identité qu’ils “brûlent” pour pouvoir “brûler” les frontières — ne se contentent pas de sortir ou de fuir un pays qui ne répond pas à leur attente. Leur décision relève d’une “stratégie active”, forme de protestation contre le dysfonctionnement d’un système (Farida Souiah). El harga participerait ainsi, au fond, du même registre que les rassemblements et manifestations de la place Tahrir, les pneus (ou plus !) brûlés dans les banlieues des pays riches, la musique et les textes des rappeurs, etc. C’est sans doute aussi ce que veut dire un jeune militant associatif en France qui évoque l’immolation par le feu en Tunisie du jeune Mohamed Bouazizi, comme un « moyen d’être encore vivant en allant au bout de sa protestation et en léguant sa mort à ceux qui le suivent » (Marguerite Rollinde).
8 Raison de plus, certainement, pour l’Europe de faire, aujourd’hui comme hier, la sourde oreille. Il est plus commode pour elle de ne pas entendre la voix des sans-voix que sont les migrants, comme elle n’entendait pas naguère le grondement des peuples opprimés. Ceux qui franchissent la Méditerranée n’ont rien à attendre de gouvernements qui, tout en saluant, même tardivement, la chute des dictateurs, voire en y contribuant largement, comme en Libye, jusqu’à commettre une forme de hold-up sur la révolution, agitent le fantasme de l’invasion et s’autorisent, à partir de projections de chiffres sans fondement, à parler par exemple de « tsunami humain » [9] et, pour faire bon poids, n’hésitent pas à faire planer le spectre du “terrorisme” dans un contexte de “crise” (François Brun). Ce sur quoi les médias surenchérissent en ne montrant guère de scrupules à emprunter à la politique-fiction pour faire montre de tout leur savoir-faire en matière de manipulation des émotions, dont la plus performante d’entre elles, la peur.
9 Pour autant, les migrants ne sont pas dans l’inconscience pure : s’ils auront à découvrir douloureusement sur place à quel point ils peuvent être utilisés dans des discours de politique intérieure, souvent de bas étage, ils n’ignorent pas que, des pays du Golfe à l’Europe, les pays de destination — à défaut d’être vraiment d’accueil — ne sont que trop contents de bénéficier de la force de travail à moindre coût qu’ils apportent, la meilleure manière de s’assurer de la faiblesse de ce coût étant d’ailleurs de les maintenir durablement dans l’irrégularité ou la précarité. C’est pourquoi la politique de l’Union européenne se construit également autour d’un autre pôle qui se réfère, lui, au paradigme du besoin d’immigration. C’est ainsi qu’en juillet 2012, Cecilia Malmström, commissaire européenne aux Affaires intérieures, accordait au quotidien français Le Monde un entretien [10] dans lequel, s’appuyant sur des considérations démographiques, elle appelait à « s’élever au-dessus des contingences nationales » pour saisir ce qu’elle considère comme une « opportunité historique » expliquée ainsi : « Que, dans notre voisinage immédiat, des populations fassent pacifiquement tomber des dictateurs et réclament la liberté et les droits de l’homme fut un événement majeur. Or qu’avons-nous dit à des gens qui s’inspiraient de nos valeurs ? Que nous étions en crise et que nous avions peur de “vagues bibliques” d’immigrés... Notez que 4 % seulement de ceux qui ont fui la Libye se sont dirigés vers l’Europe ! ».
10 Les deux ordres de discours ne sont pas aussi contradictoires qu’il peut le sembler de prime abord. Lorsque Cecilia Malmström indique un peu plus loin que « des chefs d’entreprise [lui] confient régulièrement leur difficulté à recruter des gens qualifiés », elle se situe dans le droit fil de son prédécesseur au même poste à la Commission européenne, Franco Frattini, qui, en septembre 2007, lors d’une séance du Parlement, soulignait « la nécessité pour l’Europe de disposer de travailleurs hautement qualifiés » [11]. Il s’agit bien du même Frattini qui, devenu ministre italien des Affaires étrangères, anticipait un « exode biblique ». Immigration “sélective” ou “choisie”, comme “maîtrise” ou “contrôle” des flux migratoires ne sont que des variantes d’une même politique. Dans la subtile dialectique entre référence humaniste aux “valeurs” et “fermeté”, chacun arrive à trouver sa place, avec, pour les migrants, la persistance dans leur volonté de réaliser un projet de vie ; pour les chefs d’entreprise, le recrutement d’une main-d’œuvre flexible et bon marché ; pour les États, une occasion d’affirmer leur souveraineté.
11 Dans des circonstances exceptionnelles telles que celles du printemps 2011, l’équilibre peut sembler un temps compromis mais, très vite, tout le monde retrouve ses marques en tâchant de tirer le meilleur parti de ce qui vient de se jouer.
12 En tout état de cause, Cecilia Malmström est bien inspirée de nous demander de noter que « 4 % seulement de ceux qui ont fui la Libye se sont dirigés vers l’Europe ! ». Il faudrait rajouter à cela que près de la moitié de ces fugitifs [12] étaient des ressortissants de pays tiers, notamment d’Afrique subsaharienne, qui ont fui les violences et le climat de racisme exacerbé dont ils étaient victimes. C’est bien pourquoi on ne peut se satisfaire d’un regard européocentriste qui ne serait dirigé que sur la gestion des migrants par les pays européens. Dans leur contribution, Hassan Boubakri et Swanie Potot rendent d’ailleurs compte de l’accueil spontané fait par la population tunisienne à ces réfugiés (libyens comme ressortissants de pays tiers). Les auteurs s’interrogent sur le lien de cette mobilisation avec l’élan “révolutionnaire” tunisien et la constitution d’une société civile post-dictatoriale. Les conditions de vie, au bord de la crise humanitaire, malgré l’intervention des associations, les incitent à se pencher sur la question du statut des demandeurs d’asile et de l’élaboration d’une politique migratoire dans le nouveau contexte tunisien. C’est également le thème de l’atelier Repenser les droits des migrants, dans le cadre du colloque Les migrations en Tunisie après le 14 janvier 2011 dont la synthèse effectuée par Abdesslem Ben Hamida et Riadh Ben Khalifa est proposée en fin de dossier.
13 Si les pays du Golfe ont été touchés, eux aussi, par des processus “révolutionnaires” ou “réformistes”, selon les États, les répercussions sur les populations étrangères n’ont pas atteint le degré de violences de la Libye et n’ont pas provoqué de fuites massives. Cependant, les contributions de Françoise De Bel-Air et de Lucile Gruntz mettent en évidence, en les reliant aux politiques migratoires des pays de destination, le rejet dont ces populations sont victimes dans un contexte où le taux de la population immigrée par rapport à la population active sur le marché du travail peut, dans le secteur privé du moins, être exorbitant.
14 Face à la contestation des nationaux et à la peur de la contagion révolutionnaire, les États du Golfe sont conduits à adopter des politiques migratoires plus restrictives : « Au-delà des impératifs de “présentation de soi” sur la scène internationale [13] et de la volonté de rendre plus difficile et onéreux le recrutement de travailleurs étrangers, il s’agit de changer la “culture professionnelle” en vigueur dans les secteurs privés de ces pays afin d’encourager la main-d’œuvre locale à s’y aventurer » (Françoise De Bel-Air). L’objectif initial d’instaurer une infériorité, de fait et de droit, des migrants (sous le régime de la kafâla) avait fini par priver une partie de la population nationale des bénéfices du pacte rentier. L’attention portée aux revendications économiques des nationaux permet alors de détourner de revendications telles que la liberté d’expression et la lutte contre la corruption, contre l’inégalité dans la redistribution des ressources, voire contre les difficultés d’accès à l’emploi et la stagnation des salaires en laissant les manifestants prendre les migrants pour cible.
15 Sans compter que les émigrés égyptiens peuvent être perçus comme des “importateurs de révolution”, objets de tensions diplomatiques répétées entre l’Égypte post-révolutionnaire et l’Arabie Saoudite, en raison du soutien apporté à la révolution dans leur pays d’origine. « Les émigrés seraient-ils [...] des révolutionnaires en puissance ? », question que pose Lucile Gruntz dans sa contribution, qui tente de comprendre, sur le temps long, « de quelles manières l’expérience plurielle du golfe Arabo-Persique participe au changement social au Caire ». Victimes de la dégradation de leurs conditions de vie dans les pays d’accueil et ne nourrissant aucune illusion sur leurs chances d’une vie digne dans leur pays d’origine, la plupart limitent à des discours en privé leurs critiques sur le régime du pays d’accueil, mais une partie d’entre eux va se retrouver dans les revendications portées par les manifestations de 2011 en Égypte.
16 Les dernières contributions du dossier que nous vous proposons nous éloignent un peu des questions de politiques migratoires pour s’intéresser à ce qui se passe dans la société civile, en Europe et en France plus particulièrement. En effet, les personnes issues de l’immigration maghrébine ont appris à conjuguer une double citoyenneté, “ici” et “là-bas”, qui les conduit à entrer dans les luttes politiques tout autant contre les dictatures qui oppriment leurs pays d’origine ou ceux de leurs parents que contre les discriminations et les inégalités qu’elles subissent dans leur travail et dans leur vie en général.
17 C’est ce dont témoignent les contributions de Hayat Berrada-Bousta sur l’immigration marocaine en France et de Vincent Geisser concernant les Tunisiens de France. Dans une perspective historique, ces deux contributions mettent en valeur « l’articulation complexe entre la problématique migratoire et celle des mobilisations sociales » (Vincent Geisser). Le travail soutenu pour sensibiliser les populations issues de l’immigration que mènent des militant-e-s s’inscrit dans une démarche de reconnaissance de leurs droits et de leur dimension citoyenne au Maroc (les revendications pour un État de droit et la séparation des pouvoirs) comme en France (le droit de vote des étrangers) [14].
18 Quant aux générations issues de l’immigration, qu’interroge Marguerite Rollinde, beaucoup de jeunes n’ont en dehors des vacances guère de contacts avec le pays de leurs parents. L’écho des révolutions arabes leur est parvenu de façon parfois assourdie. Mais ils se retrouvent, même si ce n’est pas toujours de façon consciente, dans la manière qu’ont leurs contemporains marocains ou tunisiens de s’approprier de nouveaux espaces, comme le souligne ailleurs Alain Bertho : « La politique comme construction d’une volonté collective a déserté les scènes du pouvoir et son calendrier [...]. Elle a, ces derniers mois, trouvé le chemin des places et des rues : Tahrir au Caire, Puerta del Sol à Madrid, Wall Street à New York, place de l’Indépendance à Dakar... C’est sans doute une alternative à la généralisation des émeutes sans espoir qu’on voit se développer depuis plusieurs années. C’est loin, pour l’instant, d’être une alternative durable aux formes politiques d’organisation et de mobilisation dont nous sommes en train de faire le deuil » [15].
19 Il aurait pu ajouter que cette « volonté collective » se traduit aussi par un nouveau mode de communication, s’exprimant par exemple dans le hip-hop et le rap ou par le biais des graffiti et autres formes d’expression artistique de rue [16], donnant naissance à un langage distancié des discours politiques de leurs aînés et devenu le symbole de la révolte des jeunes, ici et là-bas, mais aussi de leur volonté d’exister et d’exercer pleinement leur citoyenneté.
20 Enfin, la synthèse du colloque de Tunis sur l’après-14 janvier 2011 donne à voir ces migrants, ou du moins ceux qui ne sont pas perdus dans ces “zones d’ombres” où les cherchent leurs parents. Grâce à la contribution présentée au colloque par un photographe et donc par le recours à la photographie apparaissent les portraits de ceux qui ont survécu au voyage en mer et qui sont arrivés à Lampedusa, pour se retrouver abandonnés dans les rues de Vintimille puis en France autour de la porte de La Villette. Cette synthèse qui complète notre dossier met en évidence des pistes de réflexion pour « penser les migrations non seulement en termes politiques, mais encore, plus précisément, en termes démocratiques : ceci étant un enjeu de civilisation », selon les mots d’Antoine Gitton, l’un des participants à ce colloque [17]. Cette démarche se réfère à la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948 ainsi qu’au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels signé à New York le 16 décembre 1966. Elle prend en considération « comme facteur de lien social, la charge culturelle de chaque individu, qui doit apparaître non seulement comme ce qu’il n’est pas, “étranger”, mais encore comme ce qu’il est, porteur et apporteur de son histoire, de sa culture et de son patrimoine » [18].
21 Le dossier que nous présentons ici nous semble montrer que, pour considérables qu’ils soient, les bouleversements ou les perturbations de l’ordre ancien qu’ont connus nombre de pays, du Maroc à Bahreïn, n’ont pas, loin s’en faut, changé la donne en matière de rapports inégaux entre pays dont une partie de la population, au-delà des craintes et des espoirs sur ce que lui réserve l’avenir, aspire à aller tenter ailleurs sa chance et États qui rechignent à accueillir les migrants décemment. Mais ils placent sous un jour cru la double problématique, toujours au cœur des questions migratoires, de la liberté de circulation et de l’égalité des droits.