Compte rendu

BLOT, Denis ; MAILLARD, Alain (dossier coordonné par), “Mondes des migrants, mondes du travail”, Les Mondes du Travail, n° 7, juin 2009, pp. 25-101.

Pages 219b à 228b

Citer cet article


  • Moucharik, S.
(2012). BLOT, Denis ; MAILLARD, Alain (dossier coordonné par), “Mondes des migrants, mondes du travail”, Les Mondes du Travail, n° 7, juin 2009, pp. 25-101. Migrations Société, 143(5), 219b-228b. https://doi.org/10.3917/migra.143.0219b.

  • Moucharik, Samia.
« BLOT, Denis ; MAILLARD, Alain (dossier coordonné par), “Mondes des migrants, mondes du travail”, Les Mondes du Travail, n° 7, juin 2009, pp. 25-101. ». Migrations Société, 2012/5 N° 143, 2012. p.219b-228b. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-migrations-societe-2012-5-page-219b?lang=fr.

  • MOUCHARIK, Samia,
2012. BLOT, Denis ; MAILLARD, Alain (dossier coordonné par), “Mondes des migrants, mondes du travail”, Les Mondes du Travail, n° 7, juin 2009, pp. 25-101. Migrations Société, 2012/5 N° 143, p.219b-228b. DOI : 10.3917/migra.143.0219b. URL : https://shs.cairn.info/revue-migrations-societe-2012-5-page-219b?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/migra.143.0219b


Notes

  • [3]
    D’autres pourraient être mentionnées, comme le fait que la plupart des contributeurs, issus d’universités européennes, ont été peu ou pas publiés en France. En outre, le dossier est habilement prolongé par deux notes de lecture concernant le thème.
  • [4]
    À l’exception de l’introduction (pp. 25-30) qui range les contributions sous trois thèmes : “migrations”, “précarisation”, “ethnicisation”, et d’un article offrant une perspective historique sur les migrations européennes (pp. 31-41). Il constitue ainsi un contrepoint à l’ensemble des contributions s’intéressant à des situations très contemporaines.
  • [5]
    À ce propos, une contribution examinant les politiques migratoires européennes aurait peut-être été bienvenue, ceci afin de mieux saisir les contours de cet ensemble dessinés justement par celles-ci.
  • [6]
    Un collectif composé de chercheurs et d’une journaliste dont les noms figurent p. 63. Le sigle correspond à l’initiale du prénom de chacun de ses membres.
  • [7]
    Des bureaux abritant, semble-t-il, des fonctionnaires de l’Union européenne !
  • [8]
    Nous renvoyons, entre autres, à PITTI, Laure, “Grèves ouvrières versus luttes de l’immigration : une controverse entre historiens”, Ethnologie Française, vol. 31, n° 3, juillet-septembre 2001, pp. 465-476.
  • [9]
    Un extrait d’entretien laisse entrevoir la question de l’expérience du métier qui ne serait pas réutilisable en Pologne.
  • [10]
    Nous renvoyons au dossier “Usages paradoxaux des catégorisations en migration”, Migrations Société, vol. 22, n° 128, mars-avril 2010, pp. 25-200, qui montre combien les catégories sont enserrées dans des enjeux politiques.
  • [11]
    Il suffit de réfléchir au glissement entre “ouvrier immigré” et “immigré” au cours des années 1980 en France.
  • [12]
    Cela aurait été d’autant plus intéressant que cette enquête a lieu auprès de personnes installées depuis moins de cinq ans dans leur nouveau pays.
  • [13]
    Le mot est rarement mis entre guillemets et s’utilise comme nom ou comme adjectif.

1 En cohérence avec son projet éditorial, la revue Les Mondes du Travail aborde, dans un dossier publié en 2009, le thème des migrations en lien avec le travail et/ou des situations relevant du travail. Pour reprendre les termes de ses coordonnateurs, il s’agit de « reconsidérer le monde des migrants comme un monde du travail ». Cette reconsidération signifie prioritairement — pour eux comme pour l’ensemble des contributeurs — une restauration de problématiques intégrant dans leurs recherches toutes les dimensions sociales relatives au travail. De ce point de vue, les articles réunis, majoritairement fruits d’enquêtes, apportent des éléments de connaissance indispensables puisque, jusqu’il y a peu, assez négligés du fait de l’avènement de problématiques culturalistes. D’ailleurs, la décision énoncée dans l’article introductif est présentée comme une réaction aux assignations culturalistes réservées aux ouvriers étrangers et à leurs familles.

2 Simplement, la restauration de telles approches ne peut se mener sans la réactualisation de ses enjeux problématiques. En d’autres termes, le projet de « reconsidérer le monde des migrants comme un monde du travail » doit signifier non seulement mener des investigations sur les situations contemporaines, mais également en mener sur les problématiques et les approches adéquates. Pour ce faire, un double réexamen s’impose : celui des articulations subjectives entre le fait d’avoir migré et le travail ; et en lien avec le premier, le réexamen des catégories utilisées par les chercheurs, au premier rang desquelles les catégories de désignation des personnes et/ou groupes concernés. Or, il nous semble que cette reconsidération n’a pas été explicitement effectuée dans le dossier. Ce défaut se lit déjà dans son titre, Mondes des migrants, mondes du travail, tant en raison du choix d’une catégorie descriptive et vague qu’en raison de la virgule qui ne représente aucune articulation entre migration et travail.

3 Toutefois, même si la réflexion sur de nouvelles catégories et problématiques est à peine abordée dans le dossier, elle y est sousjacente dans la mesure où la lecture successive des articles — à la manière d’un montage cinématographique — réussit à susciter chez le lecteur des pistes de réflexion.

4 Avant de livrer au lecteur celles que nous avons repérées, il convient de présenter quelques qualités du dossier, des qualités qui justement concourent à son caractère réflexif [3].

5 Premier trait remarquable, le dossier repose en très grande partie sur des enquêtes, matériaux indispensables pour précisément repenser problématiques et catégories. Qui plus est, bon nombre de ces enquêtes reposent — au moins en partie — sur des entretiens [4]. Le second trait tient dans sa cohérence tant géographique que temporelle : d’une part, les articles sont le fruit d’enquêtes menées toutes en Europe occidentale, ce qui permet au lecteur de découvrir des situations certes marquées par des singularités et des politiques étatiques nationales, mais qui révèlent tout de même l’existence d’un ensemble européen partageant des traits communs [5] ; d’autre part, le lecteur du dossier publié en 2009 est invité à apprécier des situations des plus contemporaines, puisque la plupart des contributions ont été rédigées peu de temps après la réalisation des enquêtes.

6 C’est clairement le cas de l’enquête collective menée en 2008 par un groupe de chercheurs irlandais et portant sur le choix effectué par des migrants polonais de rester ou non en Irlande, alors que le pays connaît une sévère récession et une augmentation accrue du chômage (pp. 43-52). La contribution suivante s’attache à une autre situation mettant à l’épreuve la légitimité de la présence des étrangers ayant migré pour travailler : Cristina Ferreira étudie les conditions restrictives et spécifiques à l’accès aux prestations d’invalidité en Suisse pour les ouvriers étrangers (pp. 53-62). La contribution du collectif asplan[6] offre un décentrement par rapport aux deux articles précédents, en rendant compte d’un mouvement de grèves d’ouvriers sans papiers dans la région parisienne, entre 2006 et 2008, au cours duquel justement est revendiquée la reconnaissance légale de leur présence et de leurs droits à partir de la figure de “travailleur” (pp. 63-73). L’article de Fabienne Scandella propose, quant à lui, une très belle enquête menée auprès d’ouvriers du nettoyage dans des bureaux à Bruxelles [7] (pp. 75-86), qui met au jour, à partir de leur point de vue, une ségrégation spatiale et temporelle dans leur lieu de travail menant à leur invisibilisation, et cela en tentant d’articuler cette situation à leur condition d’étrangers et d’ouvriers du nettoyage. Enfin, Nouria Ouali étudie la réalité du racisme dans le travail dont sont la cible des chauffeurs de bus et des salariés de grands magasins à Bruxelles et à Londres. Simplement, du fait d’une telle optique, les salariés concernés n’ont pas toujours eux-mêmes migré (pp. 87-101). Certes, les auteurs de l’introduction prennent le soin d’englober cette contribution en soulignant que les personnes en question sont perçues comme venant de l’étranger, mais son inclusion témoigne en fait du choix de catégoriser les gens non pas à partir de leur propre subjectivité, mais à partir d’un point de vue extérieur. De plus, est aussi reprise une “opération” qui a eu cours dans les années 1980 et qui consistait à transformer la migration en marqueur identitaire, ici sous la règle de l’ethnicisation. À nos yeux, le fait d’inclure cette contribution dans le dossier met en lumière, sans doute plus que les autres, le défaut d’explicitation des partis pris problématiques du dossier qui auraient pourtant mérité d’être discutés.

7 La première discussion qui est suscitée par la lecture des contributions concerne la nécessité de repenser les articulations entre le fait d’avoir migré et le travail. En effet, remettre la focale sur le travail conduit à rechercher les termes sur lesquels est fondé le rapport subjectif au pays d’installation, à partir précisément de la figure du travail, là où les approches culturalistes ont dénié cette intériorité [8]. Celles-ci se sont engouffrées dans le vide laissé par la perte de sens du référent “classe ouvrière”, qui a entraîné avec elle celle du travail. Cette tâche est effectivement rendue ardue par le fait que la figure du travail est devenue errante, plus difficile à saisir, en même temps qu’elle apparaît fragilisée. Il nous semble que les auteurs n’ont pas pris la mesure de cette tâche, ce qui est le cas notamment lorsque la figure du travail est recouverte par l’emploi. Ainsi, les chercheurs irlandais qui, reprenant le débat politique et médiatique en cours en Irlande sur la présence des migrants par temps de chômage, interrogent le lien entre migration et emploi et non entre migration et travail. Certes, leur enquête met en lumière d’autres éléments sur lesquels leurs interlocuteurs fondent leur rapport subjectif (leur intériorité) au pays d’installation (« réseaux de sociabilité », « qualité de vie »), mais elle ne creuse pas la question du travail. Celui-ci donne-t-il lieu à d’éventuelles subjectivations ?[9]

8 Dans la contribution traitant du cas de la Suisse, l’urgence d’une telle investigation apparaît au regard des résultats de l’analyse des décisions judiciaires motivant le plus souvent un refus des demandes de pension d’invalidité. La politique de l’État suisse consiste justement à minorer les droits acquis au travail, à nier les spécificités du travail ouvrier, les efforts fournis à des postes pénibles, dangereux et refusés par tous. Cette politique consiste à reconnaître des droits afférents à l’occupation d’un emploi et non à des droits acquis par le travail.

9 L’analyse du mouvement de grèves des “travailleurs sans papiers” en France montre à sa façon la tension entre emploi et travail tout en dévoilant l’impasse des analyses et des réflexions actuelles. En effet, le mouvement tel qu’il a eu lieu révèle qu’il ne suffit pas d’opposer au déni ou à la criminalisation de la réalité du travail la simple occupation d’un emploi, et avec lui le simple paiement de cotisations. En l’absence d’une subjectivation positive du travail — ici ouvrier — l’État peut concéder une régularisation sur une apparente reconnaissance du travail, mais en élaborant des critères sur l’emploi et le type de contrat de travail. La fragilité de la figure du “travailleur” éclate en l’absence d’une subjectivation du travail par les premiers concernés, et cela dans une séquence où le travail est effectivement errant. Une contribution au dossier engage précisément une telle investigation : Fabienne Scandella mène en effet une enquête sur le lieu de travail et uniquement sur ce qui s’y passe, considérant ainsi ses interlocuteurs sous le seul jour du travail. Ce faisant, elle permet de donner consistance à la figure de celui qui travaille, même si elle le fait ici de manière minimale, car les ouvriers du nettoyage sont davantage interrogés sur la ségrégation dont ils sont l’objet que sur leur travail lui-même. Il n’empêche que les résultats de son enquête apportent des éléments de connaissance sur les subjectivités des ouvriers étrangers.

10 En lien avec la nécessité de réfléchir sur les articulations subjectives entre migration et travail, une autre discussion est soulevée par la lecture du dossier de la revue Les Mondes du Travail. Il s’agit du choix des catégories de désignation de ceux qui ont migré. L’absence de neutralité dans l’acte de désignation ne peut être ignorée, et encore moins par des chercheurs travaillant sur les migrations, confrontés à l’écueil d’investiguer à partir de catégories utilisées par des politiques étatiques ou venant à leur appui, politiques qui n’ont eu de cesse en Europe de minorer, voire de nier la pleine appartenance au pays d’accueil des personnes ayant migré [10]. Ici encore, le dossier témoigne, nous semble-t-il, d’un manque de réflexivité dans le choix des catégories tout en offrant des pistes pour y réfléchir. Au-delà de leurs singularités, nous avons repéré dans l’ensemble des contributions deux positions problématiques : d’une part, le choix de catégories surimposées, rendant compte d’un point de vue étatique ou scientifique ; d’autre part, le choix de catégories qui, au contraire, rendent compte du point de vue des intéressés. L’enjeu est d’importance car l’on sait combien une catégorie révèle des positions problématiques qui ne s’énoncent pas toujours comme telles [11].

11 Trois contributions font usage de catégories surimposées, en ce qu’elles ne sont pas subjectivées par les personnes désignées. Cristina Ferreira opte pour la reconduction d’une catégorie qui ne peut qu’être éculée, “travailleur immigré” ; cette catégorie ne peut plus proposer une identification positive au pays d’installation du fait de la fragilisation de la figure du “travailleur”. Alors qu’elle en appelle à une vigilance à l’égard des catégories institutionnelles, elle ne peut se départir du point de vue de l’État suisse. Le choix de la catégorie descriptive “migrant”, opéré par l’équipe de chercheurs irlandais, semble produire le même effet puisque leur interrogation sur les intentions des travailleurs polonais de quitter ou non l’Irlande reprend le débat politique et médiatique sur “le retour”. De ce fait, l’enquête — telle qu’elle est rendue dans la contribution — ne laisse pas de place aux prises de position des premiers intéressés au sujet d’un débat qui pourtant les concerne, ni surtout à une exploration de la manière dont leurs interlocuteurs se pensent en pensant leur rapport subjectif au pays [12]. Nouria Ouali emploie également une catégorie surimposée en usant de la catégorie nouvelle et analytique de “minoritaire” [13]. Cette catégorie identifie ainsi des personnes à partir du seul fait repéré par le chercheur d’une situation subie, et par conséquent opère une division entre les “minoritaires” et ceux qui ne le sont pas. À notre sens, cette lecture est rendue possible car les subjectivités des chauffeurs de bus et des salariés des magasins ne sont pas explorées.

12 L’enquête menée auprès des ouvriers du nettoyage et celle sur le mouvement de grèves apparaissent en contrepoint, en recourant à des catégories plus fidèles aux subjectivités. Si Fabienne Scandella ne met pas au jour des catégories subjectivées par ses interlocuteurs, elle utilise clairement des catégories de désignation qui se veulent certes descriptives, mais qui réaffirment leur rapport subjectif au pays d’installation via le travail. En lieu et place de “migrants” ou “immigrés”, elle les désigne par « salarié-e-s du nettoyage » ou « ouvriers du nettoyage ». Ce choix est sans doute à rapprocher du fait que c’est dans cette contribution que sont donnés des extraits d’entretiens livrant le plus d’énoncés intéressants, car singuliers, n’ayant pas de visée purement illustrative. Quant au collectif asplan, il utilise une catégorie qui correspond à la subjectivation politique opérée pendant les grèves, à savoir “travailleur sans papiers”. Peut-être aurait-il fallu approfondir l’enquête auprès des grévistes afin de déterminer si d’autres catégories plus puissantes apparaissent.

13 Il n’empêche que ces deux contributions constituent à notre sens le point de départ d’un programme d’enquêtes visant à saisir les subjectivités de ceux qui ont migré en Europe pour travailler, récemment ou depuis des décennies. Ainsi pourra-t-on reprendre avec plus de sérénité et surtout plus de justesse le débat sur les catégories et déterminer également si le travail produit encore des subjectivations positives.

14 Samia Moucharik


Date de mise en ligne : 01/12/2016

https://doi.org/10.3917/migra.143.0219b