MARCHAND, Pascal ; RATINAUD, Pierre, Être français aujourd’hui : les mots du “grand débat” sur l’identité nationale, Paris : Éd. Les liens qui libèrent, 2012, 318 p.
- Par Luca Marin
Pages 219a à 228a
Citer cet article
- MARIN, Luca,
- Marin, Luca.
- Marin, L.
https://doi.org/10.3917/migra.143.0219a
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- Marin, L.
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https://doi.org/10.3917/migra.143.0219a
1 L’une des initiatives qui ont marqué la brève histoire du ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire (dans un premier temps, “du Codéveloppement”) a certainement été le « grand débat sur l’identité nationale » lancé par le ministre Éric Besson le 25 octobre 2009 et achevé le 8 février 2010. La consultation, ouverte à tous les internautes souhaitant laisser leurs sentiments sur le site web du ministère, visait à répondre aux questions suivantes : « Qu’est-ce qu’être français ? Quelles sont les valeurs qui nous relient ? Quelle est la nature du lien qui fait que nous sommes français et que nous sommes fiers de l’être ? » [1].
2 Proposé dans un contexte politiquement très marqué par la mise en discussion de l’existence même du ministère, par les prises de position très critiquées du gouvernement vis-à-vis du démantèlement de la “jungle” de Calais, par l’expulsion de réfugiés afghans et autres mesures de contrôle de l’immigration irrégulière, « le débat sur le débat a supplanté le débat lui-même : le milieu politico-médiatique (et l’opinion publique elle-même) s’est davantage exprimé sur la légitimité du débat que sur son contenu » (p. 16). « Qu’a-t-il été dit sur ce forum ? Il était loisible à tout commentateur de l’imaginer, voire d’y trouver ce qui l’arrangeait selon ce qu’il voulait démontrer. Le ministre, lui, a proposé de le résumer ainsi : “Être français, c’est avoir des droits et des devoirs”. Quant aux sondeurs, ils ont publié les diapositives Powerpoint d’une analyse en deux temps : un décompte lexical dont la méthode n’est pas indiquée (et qui contredit éventuellement les propos du ministre [...]) ; l’analyse qualitative d’un échantillon tiré au hasard... » (p. 19). Trois ans après, cet épisode du « grand débat sur l’identité nationale » a été, en définitive, presque effacé de la mémoire collective sans que personne en ait fait une synthèse en mesure de rendre publique une image fiable et détaillée de ses résultats.
3 Finalement, deux spécialistes de l’analyse automatique de textes, Pascal Marchand et Pierre Ratinaud, se sont emparés du corpus composé au total de plus de 1,8 million de mots figurant sur les pages web du forum. Dans leur ouvrage Être français aujourd’hui, ils nous offrent 300 pages constituant un résumé bien structuré de tout ce matériel, nous économisant ainsi la lecture de l’équivalent de presque 23 livres de la même taille.
4 « Le ministre Éric Besson a affirmé que le site avait reçu 50 000 contributions. L’institut de sondage qui a travaillé sur les données transmises par le Ministère n’en a recensé que 26 000. Pascal Marchand et Pierre Ratinaud n’ont comptabilisé, pour leur part, que 18 240 interventions » [2]. Après avoir supprimé les doublons, les auteurs obtiennent finalement 17 940 contributions, qu’ils confient à un traitement logiciel capable de les simplifier jusqu’à les rendre compatibles avec leur programme d’association de mots. Une fois l’opération achevée, ils sont en mesure de tout rassembler en cinq chapitres aux titres correspondant à autant d’infinitifs verbaux de base : “débattre”, “croire”, “savoir”, “vouloir” et “être”. Chaque section et chaque sous-section affiche clairement le pourcentage de récurrences des différentes expressions employées.
5 Le premier chapitre (Débattre) fait référence à toutes les contributions qui essaient de donner un sens ou de critiquer le débat lui-même, se concentrant surtout sur la possibilité et la pertinence du fait de « définir l’identité nationale ». Les trois chapitres suivants respectent le schéma de la rhétorique aristotélicienne — « pathos – logos – ethos » — que les psychologues de la communication et les publicitaires reprennent respectivement sous les appellations de « dimension affective, cognitive et conative ». “Croire” correspond ici à adhérer affectivement aux valeurs républicaines de liberté, fraternité, égalité, laïcité, droits de l’homme, universalisme de la Révolution, etc. “Savoir” renvoie, en revanche, à une communauté d’expériences (historiques) collectives, à un héritage ethnique, géographique, gastronomique, artistique et religieux, même si parfois il s’agit d’appartenances multiples, régionales d’abord et nationales ensuite. “Vouloir” correspond, enfin, à « Vouloir venir en France [...] : respecter les lois, travailler, refuser la polygamie. Pourquoi vouloir venir en France pour vivre comme dans le pays qu’ils ont fui ? Vouloir être français c’est : vouloir vivre en Français, en accord avec les us et les coutumes, vouloir apprendre notre langue, vouloir respecter notre civilisation judéo-chrétienne, vouloir apprendre la civilité à ses enfants, vouloir construire sa vie en France et y mourir » (p. 211). Le dernier chapitre, “Être”, prend en compte les réponses les plus subjectives des internautes sur leur manière d’interpréter le fait d’être français, se traduisant dans des comportements qui les distingueraient du reste des nations ; il s’agit ici souvent de récits de vie ou de faits qui ont marqué l’adhésion personnelle à la nationalité française.
6 Si le travail de rationalisation des quelque 18 000 contributions analysées peut donner une impression d’homogénéité, en réalité les opinions et les avis exprimés sur le site de l’ancien ministère de l’Immigration sont beaucoup plus contrastés et disparates. Le contenu du débat ne surprend pas trop les chercheurs habitués à analyser les “pensées” de l’opinion publique. On y retrouve, par exemple, tous les arguments et les propos pour ou contre l’immigration, ainsi que les idéologies des différents partis politiques bien intériorisées par leur électorat respectif. Cela n’empêche pas que de nombreux textes sont très intéressants et construits de manière très pertinente, méritant ainsi d’être publiés.
7 Pascal Marchand et Pierre Ratinaud ne se lancent pas dans des jugements de valeur sur les propos ni n’essaient de dresser une synthèse en mesure de concilier toutes les contributions. Pour eux, le résultat du « grand débat », plutôt que repérer les éléments fédérateurs de l’identité française, conduit à constater que si on élimine toutes les thèses contradictoires, il reste très peu dans l’intersection commune à tous les avis : « Partis à la recherche de l’identité nationale comme plus petit commun multiple (ppcm), nous avons sans doute trouvé le plus grand commun diviseur (pgcd) » (p. 300). D’une certaine manière, les auteurs se contentent du test réussi de leur méthode logicielle, sans aller au-delà dans l’analyse, qui — tout en traitant des propos “escomptés” — pourrait mener à une introspection plus profonde de la société française.
8 La bibliographie utilisée provient en bonne partie d’ouvrages d’historiens et de psychologues sociaux, notamment d’auteurs tels que Suzanne Citron, Ohad David, Daniel Bar-Tal, José Miguel Salazar et surtout Edmond-Marc Lipiansky.
9 Luca Marin