Article de revue

Scènes de foot

Pages 123 à 132

Citer cet article


  • Grillet, T.
(2018). Scènes de foot. Médium, 57(4), 123-132. https://doi.org/10.3917/mediu.057.0123.

  • Grillet, Thierry.
« Scènes de foot ». Médium, 2018/4 N° 57, 2018. p.123-132. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-medium-2018-4-page-123?lang=fr.

  • GRILLET, Thierry,
2018. Scènes de foot. Médium, 2018/4 N° 57, p.123-132. DOI : 10.3917/mediu.057.0123. URL : https://shs.cairn.info/revue-medium-2018-4-page-123?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mediu.057.0123


Il fait chaud ce mercredi 8 juillet 1998 : à la soixante-dixième minute d’un France-Croatie tendu, Lilian Thuram catapulte le ballon, du pied gauche, dans le petit filet à l’extrémité droite du but croate. Dans cette dramaturgie de la chance et de la malchance qu’est un match, Thuram, après avoir été à l’origine d’un but encaissé, est porté par deux fois devant le but adverse. Lui qui n’a jamais marqué, inscrit ainsi son second but et fait basculer le score en faveur de l’équipe de France. C’est un souvenir majeur, saturé d’émotion, dans cette coupe du monde.
Or ce n’est pas le geste, miraculeux, du buteur mais celui du joueur, après but, qui retient l’attention. Geste à la profondeur sémantique énigmatique qui n’appartient pas strictement au jeu, mais plutôt au hors-jeu. Le spectacle sportif se nourrit en effet tout autant de la virtuosité des hommes, habiles à maîtriser la balle, que des moments de tristesse, de jubilation, qui paraissent se condenser sur le tapis vert de la pelouse. Le vocabulaire gestuel commun aux manifestations de joie d’après but déploie toute la gamme de l’explosion physique : gesticulations, sauts périlleux, pas de danse, courses, bras levés, rictus, pleurs, hurlements. Or avec Thuram, rien de tel. L’arrière de l’équipe de France tombe à genoux. Assis sur ses talons, bras droit replié sur le ventre tenant son bras gauche, il pose la main sur le bas du visage et le doigt sur la bouche. Tout l’inverse de ce qui est attendu : au mouvement, il oppose l’immobilité ; à la communion avec les autres, l’isolement ; à l’expressivité extrême des visages, le masque ; aux manifestations bruyantes, le silence, et davantage, avec ce doigt sur le philtrum, le signe même du silence ; à l’agitation, la rumination marquée par cette main au menton… Certains gestes ont la beauté plastique de ce qui ne se produit qu’une seule fois…


Date de mise en ligne : 06/11/2018

https://doi.org/10.3917/mediu.057.0123

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