Les parlementaires du Gabon au Grand Conseil de l’Afrique-Équatoriale française et l’expression du protonationalisme gabonais (1946-1959)
Pages 85 à 90
Citer cet article
- ESSABE, Ghislain Claude,
- Essabe, Ghislain Claude.
- Essabe, G.-C.
https://doi.org/10.3917/mate.149.0085
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- Essabe, G.-C.
- Essabe, Ghislain Claude.
- ESSABE, Ghislain Claude,
https://doi.org/10.3917/mate.149.0085
Notes
-
[1]
Catherine Coquery-Vidrovitch, Petite histoire de l’Afrique. L’Afrique du sud du Sahara de la Préhistoire à nos jours, Paris, La Découverte/Poche, 2016, p. 5-8.
-
[2]
Philippe Guillemin, « Les élus d’Afrique noire à l’Assemblée nationale sous la Quatrième République », Revue française de science politique, 8e année, 1958, p. 861-877.
-
[3]
Yves Benot, Les députés africains au Palais Bourbon de 1914 à 1958, Paris, Chaka, 1989.
-
[4]
Cf. Laurence Badel, Diplomaties européennes xixe-xxie siècle, Paris, Presses de Sciences Po, 2021.
-
[5]
Amady Dieng, Blaise Diagne, premier député africain, Paris, Chaka, 1990, 187 p. ; Hubert Deschamps, « Les assemblées locales dans les territoires d’outre-mer », Politique étrangère, no 4, 19e année, 1954, p. 427-436 ; Robert Bourcart, Le Grand conseil de l’Afrique Occidentale Française, Paris, Encyclopédie d’Outre-Mer, 2e édition, 1956.
-
[6]
Cf. Fidèle-Pierre Nzé-Nguéma, L’État au Gabon de 1929 à 1990. Le partage institutionnel du pouvoir, Paris, L’Harmattan, 1998 ; Guy Rossatanga-Rignault, L’État au Gabon. Histoire et Institutions, Libreville, Éditions Raponda-Walker, 2000 ; Nicolas Métégué N’Nah, Histoire du Gabon. Des origines à l’aube du xxe siècle, Paris, L’Harmattan, 2006 ; Wilson-André Ndombet, La transmission de l’État colonial au Gabon (1946-1966). Institution, élites et crises, Paris, Karthala, 2009 ; Wilson-André Ndombet, Partis politiques et Unité nationale au Gabon (1957-1989), Paris, Karthala, 2009.
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[7]
Florence Bernault, Démocraties ambiguës en Afrique centrale. Congo-Brazzaville, Gabon : 1940-1965, Paris, Karthala, 1996.
-
[8]
Véronique Dimier, « Décentraliser l’Empire ? Du compromis colonial à d’un gouvernement local dans l’Union Française », Outre-mers, tome 90, no 338-339, 1er semestre 2003, p. 83-107.
-
[9]
Benjamin Olatunji Oloruntimehin, « La politique africaine et le nationalisme africain 1919-1935 », in Albert Adu Bohen (dir.), Histoire générale de l’Afrique. L’Afrique sous domination coloniale, vol. 7, Unesco, 2000, p. 610.
-
[10]
Nicolas Métégué N’Nah, Histoire du Gabon…, op. cit., p. 142.
-
[11]
Wilson-André Ndombet, Partis politiques…, op. cit., p. 45.
-
[12]
Wilson-André Ndombet, Renouveau démocratique…, op. cit., p. 52.
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[13]
Ibid., p. 68.
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[14]
Wilson-André Ndombet, Partis politiques…, op. cit., p. 78-79.
-
[15]
Florence Bernault, Démocraties…, op. cit., p. 61.
-
[16]
Ibid., p. 62.
-
[17]
Ibid., p. 362.
-
[18]
Michel Raymond Anchouey, Premiers pas d’une Nation. La vie politique au Gabon de 1960 à 1965, Libreville, Éditions Raponda-Walker, 2013, p. 97-101.
-
[19]
Fidèle-Pierre Nzé-Nguéma, L’État au Gabon…, op. cit., p. 62
-
[20]
Wilson-André Ndombet, Renouveau démocratique…, op. cit., p. 101.
-
[21]
Ibid., p. 103.
-
[22]
Fidèle-Pierre Nzé-Nguéma, L’État au Gabon…, op. cit., p. 64.
-
[23]
Guy Rossatanga-Rignault, L’État au Gabon…, op. cit., p. 227-228
-
[24]
Robert Bourcart, Le Grand conseil…, op. cit., p. 4.
-
[25]
Ibid., p. 5.
-
[26]
Ibid., p. 6-7.
-
[27]
Documentation Gabonaise (DG), Carton JOAÉF 1947, Loi no 47–1629, fixant le régime électoral, la composition, le fonctionnement et la compétence des Assemblées de groupe en Afrique Occidentale Française et de l’Afrique-Équatoriale française, dites : Grands conseils.
-
[28]
Joseph-Roger de Benoist, « Le Grand conseil de l’AOF, ébauche de Parlement fédéral », in Charles Becker, Saliou Mbaye et Ibrahima Thioub (dir.), AOF : réalités et héritages. Sociétés ouest-africaines et ordre colonial, 1895-1960, tome 1, Dakar, Direction des Archives du Sénégal, 1997, p. 77.
-
[29]
Archives nationales d’outre-mer (Anom), Fonds territoriaux/GCAÉF, Affaires politiques et administratives/ Sous-série 14 D/ Grand Conseil AÉF 1947-1957, 14 D 1/AÉF, France Équatoriale, Premier Grand Conseil, Novembre-Décembre 1947, Discours d’ouverture de A. Soucadaux, Haut-Commissaire de la République Française et Gouverneur général, P. Flandre, Président du Grand Conseil.
-
[30]
DG, Carton Grand Conseil AÉF 1952, Débats session extraordinaire 19-20 février 1952, Session ordinaire 9-27 juin 1952/Session ordinaire/Séance d’ouverture du 9 juin 1952.
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[31]
Ibid., Allocution prononcée par M. Le Grand Conseiller Flandre 9 juin 1952.
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[32]
DG, Carton Grand Conseil AÉF 1952, Débats du Grand Conseil de l’AÉF, art. cit.
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[33]
Cf. Robert Edmond Ziavoula (dir.), Brazzaville, une ville à reconstruire, Paris, Karthala, 2006, p. 48.
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[34]
DG, Carton Grand Conseil AÉF 1958, Débats du GC, Première session extraordinaire 23-25 janvier 1958, Compte rendu in extenso, Liste de présence à la séance d’ouverture 23 janvier 1958.
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[35]
Florence Bernault, Démocraties…, op. cit., p. 343.
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[36]
Anom, art. cit., Délibération no 7/B/47 portant attribution pour 1949, aux budgets des territoires, des recettes précédemment dévolues au budget général, adoptée au cours de la séance du 5 décembre 1947, p. 291.
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[37]
Ibid., p. 294-295.
-
[38]
Anom, Fonds territoriaux/GGA ÉF., Affaires politiques et administratives, Sous-série 14 D, Grand Conseil AÉF. 1947-1957, 14 D 1, Procès-verbal, Séance plénière du 27 octobre 1948, budget spécial complémentaire du Plan pour l’exercice 1948-1949, Article 5, p. 292.
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[39]
DG, Carton Grand Conseil AÉF 1949, Session budgétaire 2 août-10 septembre 1949, Séance du 5 septembre 1949, p. 98.
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[40]
DG, Carton Grand Conseil AÉF 1957, Deuxième session ordinaire 1957, 21 octobre-30 novembre, Compte rendu in extenso, 1re partie, séance du 30 octobre, p. 42.
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[41]
DG, Carton Grand Conseil AÉF 1957, Deuxième session ordinaire 1957, 21 octobre-30 novembre, Compte rendu in extenso, 1re partie, séance du 30 octobre, p. 49-61.
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[42]
Ibid., p. 66-69.
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[43]
DG, Carton Grand Conseil AÉF 1957, Deuxième session ordinaire 1957, 21 octobre-30 novembre, Compte rendu in extenso, 1re partie, séance du 30 octobre., p. 77.
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[44]
DG, Carton Grand Conseil AÉF 1955, Débats du Grand conseil de l’Afrique-Équatoriale Française, Session ordinaire, 17 mai-10 juin 1955, p. 49
-
[45]
Eustache Mandjouhou-Yolla, La politique étrangère du Gabon, Paris, L’Harmattan, 2003.
1 Au moment où la Seconde Guerre mondiale entre dans sa phase finale, le Général de Gaulle, sous la pression anticolonialiste de ses alliés et des revendications accrues au sein des colonies décide de convoquer une rencontre afin de restructurer la politique coloniale française : c’est la Conférence de Brazzaville (20 janvier - 8 février 1944). De là nait le principe de l’autonomisation progressive des colonies, instituée par la Constitution de la IVe République française du 27 octobre 1946 qui crée l’Union française : une communauté d’intérêts et de destin entre la France métropolitaine, les départements, territoires d’outre-mer, États et territoires associés. Cette nouvelle organisation donne lieu à un système interparlementaire colonial pyramidal à trois paliers. À la base se trouvent les assemblées locales, celles des territoires ; au niveau intermédiaire se situent les assemblées de groupes et celles de l’Union ; enfin au sommet, au niveau métropolitain, se situent les deux chambres du Parlement français.
2 Cet article porte sur l’une des institutions de ce système, à savoir le Grand Conseil du groupe des territoires de l’Afrique-Équatoriale française (AÉF), formé par les élus des colonies du Gabon, du Moyen-Congo, de l’Oubangui-Chari et du Tchad. Pour faire écho à Catherine Coquery-Vidrovitch [1] et à la suite des travaux de Philippe Guillemin [2] ou d’Yves Benot [3], nous ambitionnons d’œuvrer à la connaissance d’une histoire politique peu appréhendée : celle des institutions pré-parlementaires, parlementaires et interparlementaires coloniales. À la confluence de l’histoire politique et de l’histoire des relations internationales, ce texte explore plus spécifiquement les pratiques proto-diplomatiques parlementaires gabonaises, dans le vaste champ de l’étude des pratiques diplomatiques contemporaines, cher à Laurence Badel [4]. Ce texte, qui couvre la durée de vie du Grand Conseil de l’AÉF (1946–1959) aspire à démontrer que cette institution, peut-être mieux que d’autres, a été pour l’élite politique gabonaise un haut lieu d’expression d’un nationalisme embryonnaire, né à l’avant-veille de l’indépendance.
3 Les travaux consacrés au Grand Conseil de l’AÉF, aux élites parlementaires coloniales africaines et à leurs activités extraterritoriales sont rares. En effet, en dehors des auteurs précités, seules quelques études traitent des parlementaires d’Afrique noire sous la décolonisation [5]. L’historiographie sur les Grands conseillers gabonais à Brazzaville est encore plus lacunaire. Les auteurs de référence que sont Fidèle-Pierre Nzé-Nguéma, Guy Rossatanga-Rignault, Nicolas Métégué N’Nah ou Wilson-André Ndombet, ne traitent essentiellement le Grand Conseil que sous l’angle électoral [6]. Ces auteurs, ainsi que Florence Bernault, livrent néanmoins des éléments d’analyse pertinents sur le nationalisme gabonais et l’opinion de cette élite politique [7]. Pourtant les archives parlementaires permettent d’éclairer le fonctionnement de cette assemblée ainsi que l’activité des élus gabonais. Il s’agit des débats de ce Grand Conseil consultés principalement à la Documentation gabonaise et en partie aux Archives nationales d’Outre-mer.
4 Cet article examinera les fondements du protonationalisme gabonais, dont il proposera une définition, avant d’étudier le discours des principales figures parlementaires du Gabon au Grand Conseil.
Le protonationalisme gabonais : une idéologie ambiguë
5 Entre 1946 et 1959, la vie politique au Gabon a été invariablement dominée par des considérations communautaires. C’est dans ce contexte que l’élite politique s’est employée à construire un imaginaire nationaliste, fondé sur des facteurs exogènes. Une vision identifiée ici sous le vocable de protonationalisme gabonais.
La communautarisation de la vie politique gabonaise : un invariant
6 Lorsque la métropole engage le processus de « décentralisation de l’Empire [8] », en vue d’intégrer les autochtones dans la gestion de leurs territoires, les populations assujetties revendiquent de « nouvelles identités politiques et culturelles à partir des populations hétérogènes englobées dans les frontières artificielles imposées par le maître européen [9] ». Comment ces nouvelles identités dans ce type d’espace, comme le Gabon, constitué de nombreuses micro-nationalités, se sont-elles construites ?
7 En effet, avec l’intensification de l’activité politique à cette période, trois principaux partis y animent la vie politique : le Bloc démocratique gabonais (BDG) de Léon Mba et Paul-Marie Gondjout, fondé en 1953, l’Union démocratique et sociale gabonaise (UDSG) créée par Jean Hilaire Aubame en 1947 et le Parti de l’Unité nationale gabonaise (PUNGA) que fonde René-Paul Sousatte en 1958. Ces partis ont une faiblesse commune : « ils importaient davantage par leur armature organisationnelle que par leur rôle idéologique, qui était tout-à-fait mineur [10] ». Bien qu’affirmant le principe d’unité nationale, ils ont plutôt une stratégie ethno-régionale, encourageant un militantisme communautaire [11]. Malgré l’ambition d’un maillage territorial étendu du BDG, « on ne saurait dissimuler qu’il s’appuya énormément sur Libreville, qui fut son fief électoral. On y compte une importante communauté Fang, de laquelle il partit [12] ». S’agissant de l’UDSG, Wilson-André Ndombet arrive à la même conclusion : « Bien qu’organisant des congrès plus souvent que le BDG, l’UDSG ne put s’implanter que dans trois provinces où vivent également de fortes communautés Fang, le Woleu- Ntem, le Moyen-Ogooué et l’Ogooué-Maritime. Au point que l’UDSG peut être aisément qualifié de parti tribaliste [13] ». L’implantation du PUNGA n’échappe également pas à cette logique : « Tous les responsables principaux de ce nouveau parti étaient d’origines punu […] [14]».
8 Dans cet environnement, une autre communauté culturelle s’ajoute : celle des métis. Né d’un père blanc et généralement d’une « ménagère » Mpongwé [15], ce sont des populations de la côte métissées par les contacts avec les colons, qui constituent un groupe social organisé, bénéficiant de privilèges de l’administration coloniale, dont la possibilité de demander la nationalité française, les facilités d’accès à l’école, aux orphelinats, aux emplois, etc. En 1933, ils fondent « l’Amicale des Métis », dirigée par Walker Deemin mais en réalité ils « ne purent donc jouer un rôle de premier plan dans la naissance des mouvements politiques gabonais [16] ».
9 Si le facteur ethno-régional est une constante dans la politique gabonaise, de nombreux facteurs exogènes invitent à un véritable sursaut patriotique et à l’avènement d’un nationalisme, même primitif, transcendant ces micro-nationalités. De plus, « l’identité ethnique, et ceci de manière particulièrement visible dans les villes, fut d’abord et surtout un statut politique. Comme telle, elle était de nature opportune, ou mieux, historique. Elle ne constitua jamais, même lors des crises, un facteur unique et absolu dans le choix des individus et des communautés [17] ».
Le malaise gabonais dans la Fédération AÉF : le ferment de l’unité nationale
10 Très tôt, les Gabonais prennent conscience de la faiblesse de leur système socioéconomique, en comparaison avec les autres colonies de la Fédération, notamment le Moyen-Congo. Pour Michel Raymond Anchouey, le bilan de la politique de développement du colonisateur est insuffisant :
« Rien n’a été fait pendant la période coloniale pour développer les voies de communication au Gabon. Dans ce domaine, le bilan est des plus maigres : pas une seule route nationale entièrement carrossable, pas une seule voie ferrée, pas un seul port en eau profonde [...]. Aussi, la région minière du Nord est-elle complètement coupée de celle du Sud, tandis que l’une et l’autre tournent le dos au pays tout entier pour s’ouvrir par des voies d’évacuation sur le Congo-Brazzaville [18]. »
12 Partant de là, l’élite gabonaise développe une forme de nationalisme reposant sur le diptyque unité nationale et développement économique. Fondée sur le refus de poursuivre plus tard une quelconque aventure fédérale de type AÉF, cette idéologie souhaite maintenir une relation privilégiée avec la métropole, sous le statut de département français. Cela suscite un sentiment de méfiance et parfois de violence contre les autres communautés. D’ailleurs, les ressortissants des communautés aofiennes en font les frais, comme en témoignent les événements sanglants de Port-Gentil en 1953, qui opposèrent les autochtones aux populations du Togo et du Dahomey. Les Gabonais estimaient avoir longtemps été « la vache à lait » de la Fédération et des autres communautés [19]. C’est donc naturellement que l’élite politique s’est opposée au projet de l’Union des républiques d’Afrique centrale (URAC) de Barthélémy Boganda [20]. Les discours de Léon Mba, concepteur du slogan « Gabon d’abord », notamment sa déclaration du 16 juillet 1958, sont suffisamment représentatifs de l’opinion locale :
« Nous ne trahissons pas nos voisins, mais nous en avons assez de travailler pour les autres. Nous n’acceptons pas de voir Brazzaville devenir une ville champignon avec notre argent, alors que nous n’avons pas de routes, ni d’infrastructures [21]. »
14 Pour Nzé-Nguéma, cette posture qui n’est ni un véritable nationalisme, ni un anticolonialisme, est peu cohérente :
« Nationalisme ambigu. Nationalisme de substitution. Ambigu il proclame la reconduction des valeurs de la société pré-coloniale pour s’en écarter aussitôt que confronté aux exigences de la réalité moderne […]. Nationalisme de substitution : il prend pour cible une catégorie sociale fragile : les ressortissants africains. Faute d’avoir pu s’imposer à l’autorité coloniale […] la lutte des partis politiques révélera la fragilité de pareil nationalisme [22] ».
16 Par « protonationalisme gabonais », il faut donc entendre ce nationalisme ambigu développé par l’élite politique gabonaise entre 1946 et 1959. C’est en cela que Guy Rossatanga-Rignault affirme que : « être gabonais signifie concrètement être un paradoxe sur jambe. Le Gabon […], est autant un être-ethnique qu’un être-national, c’est le paradoxe gabonais [23] ». Tout ambigüe et paradoxale qu’elle soit, c’est cette idéologie qui s’exprime, de façon permanente, dans l’hémicycle du Grand Conseil à Brazzaville.
Le Grand Conseil de l’AÉF et le protonationalisme gabonais
17 Le pré-parlement gabonais, dans sa dynamique, a régulièrement envoyé ses représentants au Grand Conseil de l’AÉF. Une institution qui, au regard de ses attributions, de sa composition et de son organisation est devenue, au fil des législatures, une assemblée interparlementaire fédérale essentielle au développement de l’AÉF et au sein de laquelle, de façon constante, les élus gabonais ont exprimé ce protonationalisme.
Principaux pouvoirs et enjeux du Grand Conseil de l’AÉF
18 L’institutionnalisation des Grands Conseils en l’AÉF et AOF résulte des dispositions de l’article 78 de la Constitution de la IVe République française [24] et de l’initiative des élus africains au parlement français, qui veulent notamment donner aux élus locaux un pouvoir budgétaire et de décision sur leurs territoires [25]. Au parlement français, à l’occasion du débat qui a précédé l’adoption du texte, le ministre de la France d’Outre-mer, Marius Moutet, explique que cette institution doit être « le syndicat des intérêts communs […] un lien étroit entre les Assemblées territoriales qui gèrent les intérêts particuliers de chaque Territoire et l’Assemblée de groupe qui gère les intérêts communs aux Territoires [26]». Finalement instituées par la loi organique no 47-1629 du 29 août 1947 [27], ces assemblées des groupes AOF et AÉF, ne disposent certes pas de pouvoir législatif, mais d’importantes compétences budgétaires et de contrôle, notamment sur le Fonds d’investissement et de développement social (FIDES) – créé le 30 avril 1946 –, qui finance les programmes de développement dans l’Union française [28]. De ce fait, le Grand Conseil de l’AÉF devient au fil du temps un haut lieu géopolitique. Son hémicycle fut donc, pour les élus gabonais, la tribune idoine d’expression d’un protonationalisme.
Le discours protonationaliste des Grands conseillers gabonais à Brazzaville
19 Au cours de la première législature du Grand Conseil, du 30 novembre 1947 [29] au 20 février 1952 [30], pour le compte du Conseil représentatif local du Gabon siègent : Paul Flandre, Paul-Marie Gondjout, Marcel Regnault, Édouard Mossot et Yves Evouna. À la seconde législature, qui débute le 9 juin 1952 [31] et s’achève en 1957, l’assemblée territoriale du Gabon est représentée par Paul Flandre, Marcel Regnault, Jean-Jacques Boucavel, Eugène Marcel Amogho et Polycarpe Joumas [32]. Enfin, lors de la troisième et dernière législature, qui n’a théoriquement duré que deux ans, du renouvellement de 1957 à sa liquidation le 1er avril 1959 [33], l’assemblée territoriale qui devient assemblée législative en 1959, a envoyé à Brazzaville Marcel Amogho, Charles Bakissy, Jean Félix M’Bah, Vincent de Paul Nyonda et Maurice Sossa Simawango [34].
20 Pendant treize ans, trois générations de parlementaires se sont régulièrement succédé, soit douze au total, dont dix autochtones. Ils constituent le plus grand contingent des élus gabonais ayant siégé dans les assemblées interparlementaires coloniales. Élus territoriaux et extraterritoriaux, selon Florence Bernault, ils constituent une élite dont les liens non seulement transcendent les aspérités locales mais surtout forment un front uni au Grand Conseil [35]. Cela peut également s’expliquer par le fait qu’ils ont majoritairement un parcours socioprofessionnel similaire : formés par les religieux à l’École Montfort, à Saint-Gabriel, au petit séminaire Saint Jean de Libreville ou au grand séminaire et à l’école normale primaire supérieure Édouard Renard de Brazzaville, nombre d’entre eux ont connu l’administration coloniale, tandis que d’autres ont embrassé la carrière enseignante. Ces facteurs ont renforcé une solidarité dans l’hémicycle de Brazzaville, comme l’atteste une bonne partie de leurs interventions pendant les sessions, en l’occurrence celles des années 1947, 1948, 1949 et 1957.
21 Dès le 5 décembre 1947, au cours de l’examen du budget des territoires, un débat houleux s’engage entre les parlementaires gabonais et leurs collègues au sujet du développement des secteurs agricole et pétrolier du Gabon. Yves Evouna et Paul-Marie Gondjout animent la discussion :
« LE SÉCRÉTAIRE GÉNÉRAL :M. Evounah, il est possible qu’au Gabon l’arachide vienne bien, mais je ne vois pas la nécessité de faire des arachides en grande quantité alors qu’à côté il y a une exploitation industrielle qui lui permettra de se fournir [...]. Il faut une collaboration efficace entre les territoires.
M. EVOUNAH :Vos explications sont bonnes, mais enfin je pourrais vous dire que le Gabon au lieu d’aller acheter des arachides par ailleurs lorsqu’il se trouve en mesure de les cultiver doit les cultiver [...], le Gabon a certains produits qui poussent bien et pour lesquels nous ne voulons pas demander des crédits, mais certains produits essentiels, nous voulons les avoir [...]. Il n’y a pas que la forêt dans le Gabon [36]. »
24 Sur le même texte, à l’examen de l’article 2 du chapitre 8 sur la recherche pétrolière, Paul-Marie Gondjout réplique :
« Lors de la Commission, on nous a laissé entendre que jusqu’ici il n’y a pas de résultats positifs sur les recherches pétrolières en AÉF. Je me suis permis de faire remarquer que si depuis 1931 la SERP [Syndicat d’études et de recherches pétrolières] est en AÉF, il n’a rien trouvé, il n’a plus qu’à plier bagages et repartir. Il nous faut savoir si on a découvert du pétrole en AÉF ou non [...]. J’avais fait remarquer qu’il y avait du pétrole, j’avais dit que j’apporterai la preuve ici [...]. Voici le document, je vous ai dit ce que je sais pour attirer l’attention du Gouvernement [37]. »
26 L’année suivante, à l’occasion de la séance plénière du 27 octobre 1948, consacrée à l’examen du budget spécial complémentaire du Plan pour l’exercice 1948-1949, Paul Gondjout, réagissant aux remarques désobligeantes de ses collègues d’origine métropolitaines, revient sur la nécessité de la diversification de la production économique du Gabon :
« M. GONDJOUT : En somme, au Gabon, c’est seulement l’okoumé et le cacao, pas d’autre activité agricole [...]. Nous voulons de nouvelles ressources, il viendra un jour où le bois n’aura plus d’utilité, notre territoire doit avoir d’autres ressources [38]. »
28 De façon récurrente, les élus gabonais se font insistants sur les questions territoriales au regard de l’insuffisance d’investissements dans leur territoire. Loin d’être un simple plaidoyer pro domo, le rapport de la mission de terrain effectuée au Gabon, présenté par le Grand conseiller tchadien Adoum Aganaye en 1949, leur donne raison, au regard de la faiblesse du système sanitaire et de l’insuffisance des infrastructures et équipements de base [39]. Ce triste constat offre aux Grands conseillers gabonais l’occasion de rappeler le sens de leurs réclamations et de justifier leur sentiment d’injustice.
29 En 1957 [40], le ressenti est le même au moment de la motion de procédure au sujet du virement de crédits d’un montant de cinquante-cinq millions de francs, pour la réalisation de la route d’accès au site de Sounda (Moyen-Congo) où doit être réalisé un projet hydroélectrique. Assez rapidement, cette « simple » question de procédure laisse transparaitre le profond malaise des parlementaires gabonais. Un vif échange s’engage alors entre Apollinaire Bazinga du Moyen-Congo et Vincent de Paul Nyonda :
« M. NYONDA : [...] La nécessité de la route de Sounda n’est pas mise en cause, c’est le principe du partage, le principe du virement que je condamne. Nous n’avons pas donné délégation à la commission permanente pour procéder de cette manière.
M. BAZINGA : Votre position semble draconienne.
M. NYONDA : C’est une mesure de justice qu’il faut respecter.Nous tous ici, nous représentons des territoires, et nous avons tous besoin d’argent [...]. Je voudrais dire un petit mot à l’intention de mon collègue Bazinga : je ne suis pas aussi imbu de l’esprit territorialiste, détrompez-vous. Je ne veux même pas parler du Gabon car si nous levons le rideau, ce serait pour éprouver une certaine amertume en pensant à ce qu’il a dépensé pour le Moyen-Congo [41]. »
33 Ainsi, au-delà des questions de développement, le fossé grandit entre l’élite autochtone et l’administration coloniale. Il est perceptible notamment le 9 novembre 1957 lorsque Barthélémy Boganda, président du Grand Conseil, soumet à l’appréciation de ses collègues la lettre ouverte de l’inter-syndicat des Fonctionnaires et Cadres généraux de la France d’Outre-mer qui s’insurge contre les propos du président Boganda durant sa campagne électorale. À leur tour, ces derniers rappellent à Barthélémy Boganda les mérites de la colonisation française qui aurait fait progresser le continent africain et l’AÉF, instauré la paix face aux « luttes fratricides de races et de clans » et grâce à laquelle les Africains disposent désormais d’une langue commune [42].
34 Cette missive provoque l’ire des Grands conseillers, dont Vincent de Paul Nyonda :
« Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire général, Mes chers collègues, Mesdames, Messieurs,“Delenda Carthago est” c’est ainsi que s’exprimait Scipion l’Africain à Rome : “Il faut détruire Carthage”. Je me range avec mon président pour dire politiquement qu’il faut détruire non pas Carthage, mais les colonialistes. Il faut détruire tous les saboteurs de la loi-cadre, ennemis de l’Afrique [...], non pas avec les armes [...], mais avec la plume et les paroles [...].Tous ceux qui croyaient qu’ils étaient de petits dieux, nous sommes là pour leur dire maintenant qu’ils ne sont plus de petits dieux, ils sont devenus des hommes comme nous, et que s’ils ne veulent pas se plier à la loi, ils n’ont qu’à prendre leur natte, ils n’ont plus qu’à faire leur valise pour s’en aller, et ils s’en iront [43]. »
36 Ainsi, les relations sont de plus en plus tendues entre ces élus et l’administration coloniale. Cela se reflète également dans les propos de Maurice Bayrou, Secrétaire d’État à la France d’Outre-mer, dans son discours du 7 juin 1955. Il fustige cette élite impatiente, qui veut « brûler les étapes de l’émancipation » et qui entretient « un prétendu syndicalisme, qui masque mal une propagande idéologique d’origine étrangère [44] ». Son discours est devenu inaudible dans un contexte international et panafricain qui appelle à l’autodétermination des peuples.
37 Depuis le Conseil représentatif local en 1946, l’élite parlementaire gabonaise embrasse concomitamment une carrière au sein du système interparlementaire colonial, en l’occurrence au Grand Conseil de l’AÉF, devenu pour eux une importante tribune pour l’expression, parfois véhémente, du protonationalisme gabonais, une idéologie finalement ambiguë. Car, nonobstant l’enracinement du communautarisme ethno-régional dans la vie politique locale et l’imparfaite unité nationale qui en a découlé, cette idéologie est paradoxalement antifédéraliste, sans être ni panafricaniste, ni indépendantiste. Pour les parlementaires gabonais, l’enjeu est avant tout matérialiste, il s’agit de remettre en cause les orientations et les choix de l’administration coloniale, souvent favorables au Moyen-Congo, lui-même victime du système de prédation et de traite instauré par la métropole. Aussi ce protonationalisme, exprimé à Brazzaville, a fortement contribué à la construction d’un imaginaire collectif anti-fédéraliste au Gabon. Une idéologie qui, au lendemain de l’indépendance, avec l’ancienne élite parlementaire coloniale à la tête du jeune État, va constituer le socle d’une politique étrangère isolationniste qui fera des potentialités économiques minorées les atouts de sa diplomatie [45].
Mots-clés éditeurs : Afrique-Équatoriale française, élite, Gabon, Grand Conseil, protonationalisme
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Date de mise en ligne : 22/04/2024
https://doi.org/10.3917/mate.149.0085