S'abonner
Compte rendu

Autorité et pouvoir dans l’agir pastoral

Congrès de la Société internationale de théologie pratique, tenu à Drongen du 5 au 11 juin 2014

Pages 351 à 357

Citer cet article


  • Molinario, J.
(2014). Autorité et pouvoir dans l’agir pastoral Congrès de la Société internationale de théologie pratique, tenu à Drongen du 5 au 11 juin 2014. Lumen Vitae, LXIX(3), 351-357. https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000.

  • Molinario, Joël.
« Autorité et pouvoir dans l’agir pastoral : Congrès de la Société internationale de théologie pratique, tenu à Drongen du 5 au 11 juin 2014 ». Lumen Vitae, 2014/3 Volume LXIX, 2014. p.351-357. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2014-3-page-351?lang=fr.

  • MOLINARIO, Joël,
2014. Autorité et pouvoir dans l’agir pastoral Congrès de la Société internationale de théologie pratique, tenu à Drongen du 5 au 11 juin 2014. Lumen Vitae, 2014/3 Volume LXIX, p.351-357. DOI : 10.2143/LV.00.0.0000000. URL : https://shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2014-3-page-351?lang=fr.

https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000


1La Société internationale de théologie pratique (SITP) a tenu son dernier congrès à Drongen en Belgique du 5 au 11 juin 2014. Presque cent participants se sont retrouvés dans le magnifique site de l’ancienne abbaye des Prémontrés de Drongen. Accueil et organisation parfaites ont permis à ce congrès de travailler dans les meilleures conditions. Conférences en séances plénières et débats, puis ateliers aux choix avec échanges avec les intervenants représentaient en tout cinquante-deux interventions en cinq jours. Ces journées furent donc denses et le sujet, « Autorité et pouvoir dans l’agir pastoral », porteur.

2Le congrès a débuté par des interventions en philosophie, en sciences politiques et par le partage d’une expérience d’un homme politique belge. C’est donc sous les auspices de la modernité démocratique que la problématique de notre congrès s’est installée. Bien sûr ceci n’est pas accidentel et l’équipe d’organisation du congrès ne s’y est pas trompée. Les mentions sans cesse faites au long du congrès à Max Weber, Hanna Arendt, et dans une moindre mesure, à Tocqueville, Alain Renaut, Michel Foucault, Paul Ricœur et Agamben ont confirmé cette entrée en matière et ont surtout permis de donner des éléments pour une problématique moderne et post-moderne de l’autorité.

3Une autorité chez les modernes est une autorité et un pouvoir à l’heure de la démocratie. Depuis le Siècle des Lumières, l’autorité changea de figure et le pouvoir prit des formes nouvelles. L’autorité prétend s’arracher au droit du plus fort pour le droit du plus grand nombre. Mais droit et pouvoir se fragilisent puisqu’ils se limitent au consentement. Ainsi, la légitimité n’est plus assignée par nature ou par héritage. Le lieu du pouvoir n’est plus rempli par un substrat intemporel ni par la religion. Les Néo-conservateurs le regrettent : le demos de la démocratie conteste naturellement l’autorité et la société se décompose, tandis que les progressistes affirment que la démocratie ne peut accepter le pouvoir et l’autorité parce que le demos est contre le pouvoir et il faut imaginer une autre autorité. Mais aujourd’hui, l’instance validante est le consentement du plus grand nombre.

4Or, l’Autorité, c’est un droit de pouvoir commander et d’être obéi selon les trois formes que Max Weber a mises en lumière : traditionnelle, charismatique-talentueuse, rationnelle-légale, communément admises car Max Weber fait autorité ! On peut même parler de pouvoir comme une violence légitime assumée dans le cadre du ministère pastoral, dira un conférencier.

5Il y a une tension entre pouvoir, autorité et démocratie. D’où une réflexion intense sur le leadership, les modèles, les styles du gouvernement et les formes de l’autorité. Le vocabulaire de la démocratie se retrouve pour exprimer le fonctionnement des Églises et son peuple de Dieu est lui aussi assigné au demos, notamment à travers la synodalité et ses processus délibératifs, consultatifs et démocratiques. Tension d’autant plus forte qu’une affirmation sans contestation parcourt tout le discours philosophique et politique dans nombre des interventions de ce congrès : plus il y a égalité, plus il y a une participation active et maximum de chacun et plus il y a justice. Ceci a des répercussions anthropologiques et sociales jusqu’à la remise en question des rapports de genres hérités comme perception de domination d’une norme hétérosexuelle ou d’une domination de l’homme sur la femme. Ce phénomène démocratique est décuplé par la nouvelle culture Internet qui critique les figures verticales et d’héritages. À ceci s’ajoutera l’expérience de chacun en dehors des discours politiques. Mais voilà, au cœur de l’idéal démocratique, la participation du plus grand nombre et la démocratie élective n’empêchent pas l’élection de ceux qui veulent l’affaiblissement du peuple et le plus grand nombre n’empêche pas et, peut-être, favorise la mise à l’écart des minorités des étrangers et des plus pauvres. Existe-t-il une autre logique que l’assentiment populaire ? La peur peut guider le demos ! (Qui devient alors démon ?) Donc, les démocraties représentatives issues des Lumières ont profondément modifié la figure du pouvoir et de l’autorité avec une conséquence paradoxale : le pouvoir augmenté d’une autorité consentie a rendu plus fragile et plus complexe l’exercice de l’autorité à l’heure de l’égalité démocratique. Ce que nous vivons dans le leadership pastoral dans l’enseignement et dans la catéchèse des adolescents, dans la famille avec la figure du père qui est transformée, est l’adaptation éducative des idées des Lumières et de la Révolution française. Le philosophe Alain Renaut s’étonne même que cette crise de l’autorité soit arrivée si tard dans l’éducation et dans la famille, presque deux siècles après 1789. Et là, Hanna Arendt et Karl Rahner viennent nous rappeler que la prolongation d’une tradition d’autorité bien au-delà de la Révolution provient du facteur religieux qui prolonge une tradition reçue et révélée par la reconnaissance d’une vérité transcendante et d’une vertu d’obéissance, ce que confirme l’expérience bouleversante de la convocation du Concile Vatican II. Le gouvernement de l’Église catholique par la curie ou son gouvernement centralisé est ébranlé. Vatican II représente un moyen de libérer l’exercice de la primauté de la tutelle de la curie pour l’inscrire dans le cadre de la conciliarité des Églises, prenant en compte le fait que l’Église catholique est désormais une Église aux dimensions du monde. Mais la crise du gouvernement dans l’Église catholique est aussi une crise de l’enseignement doctrinal. Une forme de la théologie s’accommodait d’une forme du gouvernement où l’autorité de l’Église enseignante fusionnait avec le pouvoir. D’où le peu d’espace pour que s’expriment, des Chenu, Congar, de Lubac, Comblin etc.

6Cette tension issue de l’esprit de la démocratie où comme le disait Tocqueville, tout devient négociable, ouvre l’imagination à une pluralité de modèles pour vivre et assumer cette tension entre l’esprit d’égalité et la nécessaire expérience pratique d’une asymétrie dans l’exercice de la responsabilité et de la décision. Je voudrais ici désigner plusieurs solutions aperçues au cours du congrès.

  • Solution refusée à l’unanimité : pas de retour en arrière. La démocratie a fragilisé certes l’exercice de l’autorité, mais personne ne souhaite revenir et, c’est illusoire, à des modèles anciens d’autorité qui ont laissé des traces dramatiques dans les formes d’abus de tout genre et particulièrement pour les abus sexuels où pouvoir et autorité fusionnent dans la violence.
  • Une autorité doit être construite et négociée. L’autorité n’est donc jamais simplement reçue, elle est toujours accompagnée d’un processus actif qui veut articuler un pouvoir et une instance personnelle. Alors, nous rencontrons une volonté de magnus consensus différencié dans les Églises protestantes et puis une réflexion et de nombreuses mises en œuvre de la synodalité dans les Églises catholiques et orthodoxes.
  • Un modèle apparut à plusieurs reprises : le cercle ! ou plus exactement la circularité… « particularité d’un modèle circulaire qui concerne tout le monde ». Le cercle peut devenir ellipse avec deux pôles pour exprimer les effets réciproques du conseiller et de son interlocuteur autant par les motifs et les effets dans l’acte et la situation au sein de l’agir pastoral. Il faut cependant dire, à la décharge de nos intervenants, qu’il n’est pas facile en géométrie circulaire de faire des figures asymétriques… à tel point que nous trouvons des circularités triangulaires avec des expériences, des études et une théologie académique qui débouche sur des expériences de théologies appliquées.
  • Aussi dans cette circularité, il y a des principes actifs qui tentent de résorber cette tension entre l’expérience de chacun et le pouvoir de quelques-uns : tel le dialogue ou les structures dialogales, les relations de mutualités entre expérience humaine et tradition chrétienne qui se conjuguent avec une multiplicité de lieux d’autorité. Il faut noter le terme d’influence, inséparable de l’autorité, et qui est comprise comme réciproque avec un jeu transactionnel entre pasteur et fidèle, ou encore un nouveau venu dont les contours ne sont pas encore bien définis, la notion d’abduction qui est une forme améliorée de l’induction, marquant sans doute la prise de conscience qu’une méthode seulement inductive n’apporte pas tous les résultats que l’on escomptait. Ceci nous emmène au point suivant. Enfin, la question de l’autorité atteint les problématiques de droit canonique où les notions de pouvoir d’ordre et de juridiction sont vues autrement dans l’ère moderne mais la méthode de théologie est interpelée aussi par la théologie pratique où l’argument d’autorité et de tradition ne fonctionne plus de la même manière.

7C’est sans doute le mot « hésitant » qui caractérise le mieux les interventions quand il s’est agi de penser l’autorité scientifique de nos méthodes en théologie pratique. Entre la transformation du pouvoir dans le processus d’élaboration de la théologie pratique, la lutte de l’expérience contre la théologie, la liturgie et l’Écriture normative et la tentative pour mettre fin à la disjonction entre le doctrinal et le pastoral, nous sentons bien que nous sommes en plein changement de paradigme. Il faut dire que la sortie de la théologie pratique du modèle néo-scolastique ou simplement du style autoritaire a mis du temps à se faire de par une double raison : celle de la résistance de cette théologie du Saint Office telle que la décrivait Chenu, mais aussi paradoxalement de l’entretien par des discours en théologie pratique d’un imaginaire de la théologie et de la Bible dite normative dans une posture de lutte frontale de l’expérience pastorale et spirituelle contre les modèles impositifs. Et il faut revenir ici à l’introduction du congrès par le vice-doyen de la KU Leuven qui n’est pas restée dans le protocole poli mais nous a introduit d’emblée dans la théologie pratique. La théologie pratique est une théologie qui ne peut se passer du dialogue avec les sciences humaines : l’autorité de référence n’étant pas d’abord pour elle un corpus de textes mais des pratiques sociales croyantes. Si le dialogue entre théologie systématique et théologie pratique est difficile, le dialogue avec les sciences humaines n’est pas évident non plus, parce que les sciences humaines ne sont pas neutres.

8Mais le plus important, et qui fait écho avec d’autres interventions du congrès, c’est que le passage d’une compréhension métaphysique à une compréhension historique de la théologie fondamentale a ouvert la voix à l’élaboration d’une théologie pratique. C’est ici que la théologie pratique représente un apport nouveau à la théologie systématique pour l’aider à prendre conscience de la dimension fondamentalement pratique et historique de la théologie. La théologie, ce n’est pas seulement une explication de la foi mais aussi l’expression de la conscience d’une vérité croyante historique et pratique et nous retrouvons là comme une inclusion avec la citation du théologien écossais Swinton : « La vérité chrétienne est donc vue comme émergente et dialectique, ayant à être forgée en dialogue constant entre la tradition chrétienne et l’existence historique de l’Église et du monde ». Toutes les conditions sont réunies pour que la théologie pratique (et le théologien pratique) entre dans un âge adulte de la reconnaissance des autorités partagées entre celles de la tradition et de ces corpus instituants et celles des pratiques d’expériences croyantes des Églises et des communautés non moins instituantes, une manière de mettre un terme « à l’opposition stérile entre pratique et théorie, entre théologie dogmatique et pratique ».

9Cette opération est possible si le théologien pratique se laisse convertir par sa tâche, s’il se laisse, lui aussi, travailler par la Parole qu’il annonce et interpeler par la pratique qu’il analyse. Non seulement la dogmatique doit prendre conscience de sa radicale et foncière dimension historique et spirituelle mais la théologie pratique doit reconnaître sa dimension non moins systématique. Il est toutefois apparu un doute sur le bien-fondé d’une théologie pratique, comme inductive, comme corrélative, car les pratiques des Églises sont en crises et nos cadrages deviennent obsolètes. Alors ne doit-on pas plutôt privilégier une théologie pratique tournée vers la mission et une théologie plus kérygmatique de première annonce.

10Dernier point, the last but not the least… Comment repenser théologiquement le pouvoir et l’autorité ? Le congrès a pris conscience que nos traditions théologiques et nos églises ne sont pas démunies pour penser cette mutation de l’autorité car au cœur de la foi se tient comme l’échec d’une autorité pour une autorité plus grande. L’autorité de l’Évangile peut-elle alors faire du neuf dans le monde ? C’est aussi sans doute une manière de valider ce que Hanna Arendt avait soutenu avec quelques arguments forts. Sans le religieux, les sociétés ne savent plus penser l’autorité. « Il parlait comme celui qui avait autorité » nous a rappelé un intervenant. Le congrès comprit que l’autorité était un échange par la reconnaissance, que l’autorité suppose, par celui qui la reçoit. L’autorité du prédicateur est instituée par la liturgie et le ministère, mais elle est en même temps reçue et accordée par les auditeurs. Le prédicateur comme le scribe n’est pas à l’abri de parler sans autorité. Car ce qui caractérise l’autorité de Jésus c’est qu’elle est kénotique, elle est livrée pour nous et pour notre salut. Celui qui est hors jeu devient figure d’autorité, parce qu’il empêche la porte de se refermer sur notre pouvoir sans autorité. Il n’est pas retenu comme une proie. L’autorité de Jésus rejaillit sur la Bible mais comme une autorité critiquable, c’est une autorité qui a été défaite par le pouvoir religieux et romain, par le pouvoir des riches et des savants et qui se livre naturellement à la lecture populaire. Cette autorité kénotique fragile rejaillit sur la Bible, expression incarnée de cette Révélation unique dont le Mystère pascal est le cœur. D’où un mouvement où, à la fois, la Bible est critiquée parce qu’elle ne possède pas toutes les réponses matérielles à nos questions et en même temps où la Bible est une instance d’autorité critique envers les institutions de par sa constitution kénotique. Mais la modernité apporte une nouvelle critique : celle des sciences certes, mais aussi celle de l’expérience démocratique de chacun. L’individu post-moderne est l’instance de jugement de l’autorité redoublé par la culture Facebook et la force de l’individu en miroir, qu’on se donne à soi à partir d’un narcissisme primaire ou secondaire. Ici, il n’y a pas de corrélation avec la culture, car l’autorité de Jésus propose une autre manière, l’Évangile livre une augmentation de soi par l’accueil d’une autorité qui ne vient pas de nous. Cette autorité kénotique est un don, le pasteur en est l’écho dans sa relation asymétrique et sa gestion légitime du pouvoir au service d’une espérance.

11En résumé, plus que les sciences politiques, la philosophie et les sciences de l’éducation, la théologie chrétienne dispose des ressources fortes pour penser le pouvoir et sa médiation dans l’autorité de manière à proposer à l’individu contemporain et aux communautés marquées par la démocratie, une construction de soi dans la référence questionnante à la Bible qui renvoie à l’autorité désarmante de Jésus-Christ. Car reconnaître le maître intérieur, c’est grandir. Il s’agit bien alors d’un autre développement personnel non narcissique, notamment parce « qu’il a traversé le même chemin que les pauvres » et donc il permet par cela que la vie reste une promesse.


Date de mise en ligne : 08/12/2019

https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000