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Article de revue

La catéchèse renouvelée par l’adolescent

Compte rendu d’un séminaire de recherche de l’ISPC

Pages 455 à 466

Citer cet article


  • Molinario, J.
  • et De Thuy-Croizé, V.
(2013). La catéchèse renouvelée par l’adolescent Compte rendu d’un séminaire de recherche de l’ISPC. Lumen Vitae, LXVIII(4), 455-466. https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000.

  • Molinario, Joël.
  • et al.
« La catéchèse renouvelée par l’adolescent : Compte rendu d’un séminaire de recherche de l’ISPC ». Lumen Vitae, 2013/4 Volume LXVIII, 2013. p.455-466. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2013-4-page-455?lang=fr.

  • MOLINARIO, Joël
  • et DE THUY-CROIZÉ, Véronique,
2013. La catéchèse renouvelée par l’adolescent Compte rendu d’un séminaire de recherche de l’ISPC. Lumen Vitae, 2013/4 Volume LXVIII, p.455-466. DOI : 10.2143/LV.00.0.0000000. URL : https://shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2013-4-page-455?lang=fr.

https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000


Notes

  • [1]
    Vocabulaire propre à l’ISPC, inventé par Jacques Audinet à la fin des années soixante, l’équipe de tâche désigne une sorte de séminaire qui réunit entre 10 et 20 personnes et dont l’objectif est de se mettre à la tâche. La partie enseignement est très réduite et les étudiants réalisent un travail : une enquête sociologique, une étude en communication, une analyse et une production catéchétique etc. L’équipe de tâche est évaluée sur une production prenant en compte la manière dont elle a été conduite.
  • [2]
    Il nous faut remercier les membres de cette équipe de tâche : Sr Thérèse (Vietnam), Sr Madeleine, Sr Céline (Chine), P. Rufus (Corée), Sr Antoinette (Congo), P. Antoine, P. Pierre (Vietnam), P. Marcin (Pologne), P. Jaray (Talminadu), P. Serge (RDC), P. Bruno (Madagascar), P. Joseph (Haïti), P. Ignatio (Mexique), Sr Anne-Flore (France), P. Shane (Ghana), P. Gilbert (Burundi) et P. Léon (Togo).
  • [3]
    Pour reprendre le titre d’un ouvrage important sur la question : Cl. Lagarde, L’adolescent et la foi de l’Église. Animer une équipe en catéchèse, tome 2, Paris, Centurion, 1990.
  • [4]
    Porta fidei, § 1.
  • [5]
    Porta fidei, § 2.
  • [6]
    Ubicumque et semper, préambule (21 septembre 2010).
  • [7]
    A. Wyler, Évangile et adolescence, Genève, Librairie Martingay, pp. 80-84. Nous ne ferons pas référence ici aux nouveaux autres ouvrages, articles et revues consacrés à l’adolescence… la liste est trop longue.
  • [8]
    J.-M. Petitclerc, Quand nos ados boudent la foi, coll. Débats, Montréal, Médiaspaul, 2013.
  • [9]
    Ibid., chapitre III.
  • [10]
    L.-M. Chauvet, Sacrements. La Parole de Dieu au risque du corps, coll. Vivre, Croire, Célébrer, Paris, Éd. de l’Atelier, 1993.
  • [11]
    Cl. Lagarde, L’adolescent et la foi de l’Église, op. cit., pp. 29-31.
  • [12]
    Ibid., p. 79.
  • [13]
    D. Villepelet, L’avenir de la catéchèse, coll. Interventions théologiques, Paris, Éd. de l’Atelier, 2003.
  • [14]
    « J’ai tardé à t’aimer, Beauté si ancienne et si neuve, j’ai tardé à t’aimer ! Ah ! voilà : tu étais dedans, moi dehors, et je te cherchais dehors où je me ruais, … ». Saint Augustin, Confessions, livre VI, 6. Aussi livre III, 6.
  • [15]
    Extrinsécisme, cette manière de concevoir la foi, dénoncée par Congar et de Lubac, qui consiste à présenter la foi comme un objet extérieur qui s’impose à la personne par l’enseignement de l’Église. À ce sujet, voir Fr. Moog, “Aux sources de la Nouvelle Évangélisation”, dans Fr. Moog & J. Molinario, La catéchèse au service de la Nouvelle évangélisation, coll. Théologie à l’université, Paris, DDB, 2013, pp. 13-33.
  • [16]
    Lumen Fidei n° 40.
  • [17]
    Au sens de la pédagogie d’initiation, développée dans le Texte national d’orientation pour la catéchèse en France (TNOC) Paris, Bayard/Cerf/Fleurus-Mame, 2006.
  • [18]
    Ibid.
  • [19]
    G. Devereux, Ethnopsychanalyse complémentariste, Paris, Flammarion, 1985.
  • [20]
    Voir note n° 3.
  • [21]
    À noter, un groupe de trois Vietnamiens ont travaillé ensemble dans un même sous-groupe pour des questions de langue : en effet, leur parcours n’était pas traduit en français. Ils ont présenté leur travail qui a été confronté sur le même mode que les autres.
  • [22]
    M.-R. Moro, Q. De La Noë, Y. Mouchenik, Manuel de psychiatrie transculturelle. Travail clinique, travail social, Grenoble, La Pensée sauvage, 2e éd. revue et augmentée, 2006 (traduit en italien) ; M.-R. Moro, Psychothérapie transculturelle des enfants de migrants, Paris, Dunod, 1998, 2e et 3e éditions sous le titre Psychothérapie transculturelle des enfants et des adolescents (2000, 2004) (traduit en italien).
  • [23]
    M.-R. Moro et al., Avicenne l’andalouse. Devenir psychothérapeute en situation transculturelle, Grenoble, La Pensée sauvage, 2004.
  • [24]
    P. Ricœur, Parcours de la reconnaissance, coll. Folio Essais, Paris, Gallimard, 2007.

1Sous le signe de l’Année de la foi, une « équipe de tâche » de l’ISPC [1] s’est intéressée plus particulièrement à la foi des adolescents. Elle a bâti son travail à partir de l’expérience des catéchètes et de l’étude de certains documents catéchétiques actuels. Animée par un théologien et une psychologue, tous deux catéchètes, un semestre fut consacré à analyser certaines propositions catéchétiques existantes pour des jeunes de 13 à 17 ans, à l’issue de quoi, certaines propositions de modification ou d’extension ont été faites. Nous savions par notre propre expérience et celles partagées avec nos confrères, par de nombreux articles et travaux sociologiques, combien les catéchistes d’adolescents sont confrontés à de sérieuses difficultés ; au cœur des joies réelles de leur mission de transmission, ils ressentent trop souvent découragement et lassitude. Nombre d’ouvrages sur l’adolescence parlent de ce découragement des adultes, parents ou éducateurs, tout autant que l’apparent désinvestissement des jeunes concernant la foi chrétienne. Qu’en est-il ?

2Notre équipe de tâche avait pour projet d’étudier systématiquement à travers des documents catéchétiques pour adolescents, ce qu’il s’y disait de la foi (repérage linguistique), quelles approches de la foi étaient privilégiées et enfin, quelles figures de croyants étaient valorisées dans ces propositions catéchétiques. Nous avions à notre disposition des documents venus de Brazzaville, du Vietnam du Nord et de trois diocèses de France [2]. L’étude a été réalisée avec des grilles d’analyse adaptées à la situation spécifique de l’adolescence. Certains résultats récurrents nous ont éclairés sur certains points importants que nous allons développer dans cet article, mais le nombre restreint de documents analysés (cinq) ne nous permettra pas de conclure de façon définitive.

3Nous continuerons le travail d’analyse dans les années à venir et peut-être alors pourra-t-il se dessiner un paysage catéchétique plus solidement établi. Cependant, il nous a paru intéressant au cours de ce travail d’équipe de tâche de prendre un point de vue différent : il ne s’agissait pas de s’attacher à l’adaptation et l’impact des documents catéchétiques sur les adolescents et à la plus ou moins grande justesse de proposition, mais bien autrement, il s’agissait de se poser la question suivante : « En quoi la rencontre avec l’adolescent change-t-elle nos manières de proposer la foi ? Comment la relation avec l’adolescent dans sa particularité influence-t-elle l’expression même de la foi ? ».

4C’est donc cette transformation là que nous allons observer dans cet article et cela nous a semblé d’autant plus fécond pour l’action catéchétique que ce changement de perspective a été vécu dans un cadre ecclésial interculturel.

5Nous allons procéder en trois temps. D’abord en établissant notre base de travail et nos projets initiaux à partir du lien entre l’adolescent et la foi de l’Église [3]. Ensuite, nous désignerons dans quel domaine la rencontre de l’adolescent a provoqué des changements. Cela touchera le corps, la liturgie, les relations, la mise en récit (Bible et figures de témoins), l’intériorité et la formation des catéchistes. Enfin, nous mettrons en valeur le cadre interculturel qui a permis de reconnaître la singularité, la particularité et l’universalité de la proposition de la foi.

La porte de la foi toujours ouverte

6« La porte de la foi » (cf. Ac 14,27) qui introduit à la vie de communion avec Dieu et permet l’entrée dans son Église est toujours ouverte pour nous. Il est possible de franchir ce seuil quand la Parole de Dieu est annoncée et que le cœur se laisse modeler par la grâce qui transforme » [4]. Ainsi débutait le motu proprio de Benoît XVI pour ouvrir l’année de la foi. La porte est toujours ouverte, pourtant cela ne suffit plus et plus loin Benoît XVI faisait le constat suivant :

7

« Il arrive désormais fréquemment que les chrétiens s’intéressent surtout aux conséquences sociales, culturelles et politiques de leur engagement, continuant à penser la foi comme un présupposé évident du vivre en commun. En effet, ce présupposé non seulement n’est plus actuel mais il est souvent même nié. Alors que dans le passé il était possible de reconnaître un tissu culturel unitaire, largement admis dans son renvoi aux contenus de la foi et aux valeurs inspirées par elle, aujourd’hui il ne semble plus en être ainsi dans de grands secteurs de la société, en raison d’une profonde crise de la foi qui a touché de nombreuses personnes » [5].

8Remise en cause des présupposés, crise de la foi et porte ouverte pour aider à franchir des seuils, l’année de la foi débutait pour nous dans une analogie avec la situation de l’adolescent. Entre héritage déconstruit et invitation à franchir des seuils, entre Tradition et innovation, l’année de la foi en nos sociétés sécularisées était décrite comme une expérience adolescente. La difficulté de la catéchèse des adolescents ressentie par tant de catéchistes, résonnait alors autrement. La catéchèse des adolescents pouvant devenir le prisme par où regarder la crise actuelle de la foi, l’expérience du détachement de la foi dans nos sociétés dites post-modernes, dont parlait Benoît XVI dans son motu proprio pour l’instauration du Conseil pontifical pour la Nouvelle Évangélisation [6]. Cette particularité de l’expérience des adolescents dans la foi a donc une résonance bien plus universelle que nous pouvions le penser spontanément. Les adolescents ont à nous apprendre beaucoup sur le détachement contemporain vis-à-vis de la foi et a fortiori sur les défis de la nouvelle évangélisation.

9Ce n’est pas d’aujourd’hui que les adolescents interrogent et inquiètent les catéchistes. Ce n’est pas spécifique à l’Église catholique non plus. En 1970, le pasteur Alain Wyler écrivit un essai très suggestif qui tentait de renouveler l’approche de l’adolescence en catéchèse. Il affirmait que plus que d’autres âges de la vie, la catéchèse des adolescents exige des catéchistes une connaissance double. La connaissance singulière du jeune et la connaissance particulière de cette période de vie que l’on nomme adolescence [7].

10Le pasteur Wyler écrivit de fines remarques sur notre rapport à l’adolescent. Désespérer de l’adolescent, dit le pasteur, c’est désespérer de Dieu et de son Esprit. Nous ne pouvons désespérer de lui sinon ce serait une prétention énorme : celle d’avoir une connaissance entière du mystère de sa personne. « L’irréductibilité d’autrui, c’est précisément qu’il échappe toujours en quelque façon à mon investigation, de même qu’il échappe à lui-même. Dieu seul connaît l’homme en totalité. […] Désespérer c’est juger ». La connaissance de l’adolescent est donc une nécessité, mais intrinsèquement relative. Il y a un manque qu’il ne faut pas chercher à combler. Pourtant, toutes les initiatives catéchétiques depuis les années soixante, autant catholiques que protestantes, se sont investies dans la connaissance psychologique et sociologique des adolescents afin d’en déduire une pédagogie catéchétique qui se veut plus adaptée. Or, malgré cette connaissance de plus en plus approfondie, le nombre d’adolescents en catéchèse continue de baisser : nous avons toutes les données psychologiques et sociologiques et pourtant notre pédagogie n’en n’est pas plus performante.

11Nous faisons l’hypothèse que la connaissance que nous devons avoir de l’adolescent, doit être entendue comme une connaissance insérée dans son contexte relationnel. Il s’agit là d’une approche systémique dans laquelle le jeune est relié à la fois à sa famille, ses pairs, le catéchète, les institutions (collège, clubs, Église…) et la Tradition ecclésiale. D’où l’angle d’approche différent. La question ne concerne pas ce que le catéchiste doit proposer de plus adapté à l’adolescent (ce qui demeure une bonne question) mais, qu’est-ce que l’adolescent l’oblige à changer quand le catéchiste vit avec lui une expérience catéchétique ? Autrement dit, en quoi le contact avec l’adolescent modifie-t-il la proposition de la foi ? Cela suppose que nous fassions l’hypothèse que la foi éprouvée de l’adolescent a quelque chose à dire pour la vie de foi de toute l’Église. En cela la catéchèse des adolescents a une réelle parenté avec le défi actuel de la Nouvelle Évangélisation.

Comment la rencontre de l’adolescent change-t-elle la catéchèse ?

12L’adolescent pour devenir adulte doit vivre des deuils ; Jean-Marie Petitclerc fait référence à quatre types de deuil [8] : le deuil de l’image idéalisée de l’adulte, de l’image idéalisée de lui-même, le deuil des rêves de son enfance et enfin le deuil d’une image enfantine de Dieu [9]. Ces deuils doivent se conjuguer avec un deuil que l’on pourrait qualifier de théologal : celui qui consiste à quitter la question, « J’ai la foi ? Tu as la foi ? ». Cette expression possessive de la foi, si souvent entendue, ne peut qu’engendrer un obstacle insurmontable dans la relation à Dieu. La foi suppose la grâce de la relation (Porta fidei). « Avoir la foi » s’oppose donc au mystère de l’accès à Dieu. Au-delà de l’adolescent, c’est un deuil que toute l’Église est appelée à vivre pour être disponible à la Nouvelle Évangélisation.

13Les observations qui suivent ont été réalisées à partir de documents et d’habitudes catéchétiques jugées par les catéchistes comme peu adaptées ou pas assez pertinentes pour les adolescents. Cela les a conduit à les modifier et à identifier l’importance des points suivants.

Le corps

14Tout d’abord le corps s’est imposé dans la relation catéchétique et ceci de deux manières. Dans la relation, le soin à l’autre, la prise en compte des fragilités liées à cet âge, cette conscience de la mutation du corps qui bouleverse le rapport à l’autre. Mais aussi par la place nouvelle et la remise en valeur de rites et de liturgies. Une foi moins notionnelle, une attention plus grande à ce que la foi nous fait éprouver. L’adolescent semble appeler le catéchiste à accueillir la grâce d’une foi exprimée plus corporellement. La relation actuelle aux adolescents ouvre une vision qui contraste avec les propositions catéchétiques de la fin du siècle dernier qui avaient une forte tendance à écarter de la catéchèse de l’adolescence la liturgie considérée comme hors du champ existentiel. Ici les catéchistes ont réinvesti des rites pour une foi au risque du corps [10].

La relation

15Le sens de la relation entraîne un a priori relationnel de la foi qui s’exprime de différentes manières : relation à Dieu, relation aux autres, sens des relations de Jésus dans l’Évangile, intérêt pour des figures de croyants qui bouleversent nos relations ; besoin de sortir des registres informatif, abstrait et formel du langage de la foi. Pourquoi le catéchiste se laisse-t-il interpeller si fortement par cette dimension de relation ? Sans doute parce qu’il perçoit qu’il en va de la dimension existentielle de la foi. Comme l’écrivait Claude Lagarde, « la parole existentielle [de l’adolescent] est une parole produite pour dire des relations », elle envahit l’adolescent qui expérimente à travers elle l’altérité et la temporalité [11]. Si Dieu n’entre pas dans une expérience relationnelle, la foi restera sur le registre de la possession ou de la non-possession sur le registre de l’extériorité informative. Et l’Évangile restera de papier et ne saura l’aider à répondre à la question « comment vivre ? ». Vivre l’expérience du chemin de la foi avec les adolescents nous révèle à nous catéchistes combien la foi fait son œuvre au cœur d’une relation qui exige cependant des médiations.

Le récit existentiel

16La transfiguration narrative des figures idéales de la foi fut un fait massif du travail de transformation des propositions catéchétiques. C’est bien l’adolescent qui nous interpelle par le travail intérieur de mutations qui s’effectue en lui. « Déconnecter en effet le langage de la foi de l’horizon du temps et de la mort, donc des questions existentielles et de la vie relationnelle, c’est le rendre insignifiant, le vouer à l’indifférence du monde », écrivait Claude Lagarde [12]. Les modifications pédagogiques de l’équipe de tâche se sont attachées à redonner une épaisseur existentielle tout autant que théologique à des vies de saint ou à des épisodes bibliques. Les évocations trop brèves d’une vie de témoins de la foi, souvent centrées sur son « exploit de croyant », empêche le déploiement de la portée existentielle de la foi dans un itinéraire de vie. Le risque est alors de retomber dans des vies idéales peu incarnées et qui ne touchent que très peu l’adolescent. De même, pour la Bible, c’est le temps de la narration qui a été remis en valeur, qui dit l’expérience croyante de la rencontre y compris dans les destinées complexes et sinueuses (Abraham, Sarah, David-Bethsabée…).

L’intériorité

17Le défi de l’intériorité n’est pas le propre de l’adolescence. Denis Villepelet en avait fait un élément essentiel du renouveau contemporain de la catéchèse [13]. Pourtant, par les deuils et les seuils qu’il est en train de vivre, l’adolescent déconstruit le Dieu du ciel et souvent cette descente de Dieu du haut des nuages est suivie par un vide que l’adolescent n’a pas su combler par un renouveau d’une rencontre avec Dieu. L’adolescent semble vivre l’expérience spirituelle que saint Augustin raconte dans les confessions. « Je te cherchais à l’extérieur de moi…et tu étais à l’intérieur de moi » [14]. Et l’évêque d’Hippone d’en conclure que le Christ est notre maître intérieur. L’adolescent appelle : « Que me donnez-vous pour illuminer mon expérience intérieure naissante. J’ai besoin de mots, de symboles, de rites pour habiter une expérience intérieure bouleversante qui est en train de me transformer ». C’est ainsi que le prophète Ézéchiel est invité à manger le rouleau de la Torah, (Ez 2-3). Au début, le rouleau amer est rempli de gémissements et de plaintes mais prend soudain le goût du miel comme la manne qui accompagna le peuple au désert. Les mots, les symboles, les rites de la foi ne prennent pas d’emblée le goût de la terre promise ; c’est au cœur d’une transformation intérieure que cela s’opère.

L’objectivité des médiations de la foi

18Peu d’adolescents réclament directement de travailler sur les dogmes. Pourtant la confrontation à un langage de la foi puisé dans la Tradition est structurante pour l’adolescent. À condition que l’objectivité du langage de la Tradition ne se transforme pas en extrinsécisme [15], ce qui fut une tendance forte de l’enseignement du catéchisme au xixe et au début du xxe siècle. Benoît XVI rappelle cela dans Porta fidei : « Dans sa structure elle-même, le CEC présente le développement de la foi jusqu’à toucher les grands thèmes de la vie quotidienne. Page après page, on découvre que tout ce qui est présenté n’est pas une théorie, mais la rencontre avec une personne ». Lumen fidei va dans le même sens : « Ce qui est communiqué dans l’Église, ce qui se transmet dans la Tradition, c’est la nouvelle lumière qui naît de la rencontre avec le Dieu vivant, une lumière qui touche la personne au plus profond, au cœur, impliquant son esprit, sa volonté et affectivité, et l’ouvrant à des relations vivantes de communion avec Dieu et avec les autres » [16]. Le langage de la Tradition ne s’oppose donc pas au langage de l’expérience de la relation, il contribue à révéler le sens de cette relation à Dieu et aux autres. L’exemple d’un groupe de l’équipe de tâche est fort suggestif à ce propos. Les étudiants ont été amenés à réorganiser entièrement un livret de catéchèse pour jeunes adolescents en montrant comment le Symbole des apôtres pouvait être une clé pour structurer théologiquement les diverses vies de saints et de témoins données dans ce document. Le credo ici n’est pas venu s’ajouter comme un chapitre supplémentaire, mais a été proposé comme une colonne vertébrale articulant l’ensemble. Si la catéchèse n’est pas structurée par une médiation objective alors le catéchiste risque lui-même de se confondre avec l’adolescent et n’être donc plus un initiateur [17].

La formation

19Pourquoi les catéchistes attachés à des actions avec les adolescents sont-ils spontanément enclins à se préoccuper de leur propre formation ? Il s’agit d’une formation toute particulière qui concerne la formation à la relation. Avec l’adolescent, on ne pourra se contenter d’un manuel catéchétique, même bien fait pour accompagner un groupe de jeunes. C’est un leurre pour l’enfance qui devient criant à l’adolescence. L’important concerne la qualité de la relation que le catéchète propose au jeune : il s’agit de la qualité de sa disponibilité au cœur de la relation. En effet l’adolescent se construit en s’identifiant à celui qu’il admire et qu’il prend pour modèle ou au contraire en s’appuyant sur un contre-modèle qui lui permet de mieux reconnaître ce qu’il rejette : le catéchète a besoin d’être aidé pour décoder ce que l’adolescent cherche à exprimer. La foi se vit au risque de la relation. Le catéchète a besoin de relire tout autant sa manière d’être dans la relation avec l’adolescent que ses propres cheminements de foi pour savoir se situer « comme un aîné », comme le dit le texte des évêques français pour la catéchèse [18].

Un cadre universitaire interculturel facilitant une démarche créative

20Depuis les années 1960, catéchètes et missionnaires ont mené une réflexion profonde au sujet de l’inculturation de la foi. Il s’agissait de penser la façon dont l’Évangile pouvait à la fois féconder une culture particulière et comment en retour le langage de la Tradition pouvait être transformé et enrichi par une culture locale. Ici, sans désavouer ce souci d’inculturation, il s’est manifestement passé quelque chose de différent dans le travail de l’équipe de tâche. Car ce qui a primé ce n’est pas l’inscription dans une culture particulière mais l’apport réciproque interculturel dans l’expérience catéchétique : expérience de transculturalité. La reconnaissance de la pluralité des expériences de foi avec l’adolescent est devenue féconde pour tous.

21En tout premier lieu, nous avons posé l’hypothèse que la diversité culturelle des dix-huit participants serait la pierre d’angle sur laquelle allait se construire notre travail de recherche. Si l’adolescence peut s’exprimer et se vivre différemment selon les cultures, nous nous sommes appuyés sur l’idée de l’existence de processus communs et universels de celle-ci : cela nous a donc permis de valider les avis des uns, d’une culture donnée, à propos des projets pédagogiques des autres, d’une autre culture [19].

22Il ne s’agissait pas de confronter ces divers parcours catéchétiques français, congolais ou vietnamiens aux modèles occidentaux tels qu’ils sont enseignés à l’ISPC. Mais plutôt d’apprécier comment chacun des participants, fort de sa culture d’origine et de la formation dont il a bénéficié à l’ISPC, pouvait réagir, quelle analyse critique il pouvait en faire et quelles suggestions il proposait. Une telle négociation entre ces différentes dimensions semblait être un défi à relever et supposait aussi une organisation précise.

23Les étudiants étaient répartis en cinq sous-groupes de travail constitués de trois ou quatre participants, chacun d’origine culturelle différente des trois autres participants [20]. À l’issue de quelques séances de travail qui a consisté en une analyse critique d’un document choisi, chacun des sous-groupes devait présenter ses résultats à l’ensemble du grand groupe.

24Après la présentation d’un groupe (ex. A), les autres groupes (B, C, D, E) se retrouvaient afin d’identifier ce qui leur semblait essentiel dans ce qu’ils avaient entendu du groupe A. Aussi, dans ce second temps, chacun des membres du sous-groupe (ex. A) qui avait présenté son travail rejoignait individuellement un autre sous-groupe afin d’entendre avec attention ce que chacun avait à lui dire comme remarques et suggestions de transformations du document. Et ainsi de suite pour chacun des groupes. Fort de cela, chacun revenait dans son sous-groupe d’origine pour y travailler des propositions de modifications [21]. Pour ce faire, nous nous sommes référés aux travaux du Pr Marie-Rose Moro [22] et de la pratique de sa consultation transculturelle à l’Hôpital d’Avicenne [23] (Seine Saint-Denis).

25Nous avons été très favorablement surpris que ce travail de recherche et de remise en question ait pu se faire par ces étudiants qui se situent culturellement et moralement avant tout comme des êtres loyaux vis-à-vis de leurs professeurs et supérieurs hiérarchiques et respectueux de leurs traditions. Nombre d’entre eux étaient impliqués dans la conception et la mise en œuvre du document catéchétique évalué, ce qui aurait pu empêcher toute remise en question. Il n’en n’a pas été ainsi.

Conclusion

26Ce type de travail critique a donc pu être fait par chacun des groupes de travail constitué d’étudiants d’origine culturelle différente, sans qu’une culture soit majoritaire dans le même groupe : le groupe ne pouvait survivre qu’à la condition nécessaire d’un profond respect de la culturalité de l’autre, au risque de n’en pas tout comprendre. Le respect de l’altérité de l’autre et de la spécificité de sa parole a permis pour chacun des participants la possibilité d’avoir une parole authentique.

27Les moments de confrontations ont donc été de vrais moments d’écoute et d’enrichissement par le point de vue de l’autre : en effet, l’enjeu n’était pas de se conformer à quelque modèle, ou de se justifier, mais bien plus pour chacun d’entre eux de reconnaître l’autre dans toute sa particularité culturelle et de ce qu’elle pouvait apporter de nouveau, et dans toute sa singularité personnelle : en filigrane pouvait alors apparaître la dimension universelle de son humanité pour laquelle la foi chrétienne avait déjà façonné une expérience, à la fois particulière, mais aussi universelle.

28Autrement dit, l’ISPC, en maintenant une vraie reconnaissance de la diversité culturelle de ses membres et en favorisant les échanges entre cultures, permet le passage d’un projet d’« inculturation » à un vrai travail de réflexion transculturelle. Dans ces conditions, un travail de recherche innovant est possible. La fécondité de la catholicité de la foi y est présente. La rencontre concrète de la pluralité culturelle de l’expression de la foi aide à la prise de conscience de la nouveauté insatiable de l’Évangile. Il s’agit d’un paradoxe : jamais l’annonce de l’Évangile ne pourra être saturée d’une culture et d’un langage particulier, et pourtant elle se réalise dans une culture et dans un langage particulier. C’est dans ce paradoxe que se tient la transculturalité de la vie de l’Église. Cette transculturalité implique aussi une éthique pratique de la reconnaissance [24].


Date de mise en ligne : 08/12/2019

https://doi.org/10.2143/LV.00.0.0000000