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L'éternel retour

Pages 5 à 15

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  • Spielmann, G.
(2011). L'éternel retour. Littératures classiques, 76(3), 5-15. https://doi.org/10.3917/licla.076.0005.

  • Spielmann, Guy.
« L'éternel retour ». Littératures classiques, 2011/3 N° 76, 2011. p.5-15. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2011-3-page-5?lang=fr.

  • SPIELMANN, Guy,
2011. L'éternel retour. Littératures classiques, 2011/3 N° 76, p.5-15. DOI : 10.3917/licla.076.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2011-3-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/licla.076.0005


Notes

  • [1]
    Versailles secret, documentaire écrit par P. de Carolis et F. Wilner, réalisé par Fr. Wilner. Diffusé sur France 3 le 15 avril 2004, il avait réuni 5,7 millions de téléspectateurs (10.6 points d’audience). DVD édité par Eclectic Productions en 2004.
  • [2]
    Versailles, le rêve d’un roi, documentaire-fiction de Th. Binisti, scénario et dialogues de J. Dubuisson et M. Fessler. Diffusé sur France 2 le 3 janvier 2007, il a remporté le Laurier 2008 de la radio et de la télévision du meilleur docu-fiction. DVD édité par France Télévisions Productions en 2008.
  • [3]
    Le Roi, l’écureuil et la couleuvre, réalisé par L. Heynemann, scénario de D. Decoin et L. Heynemann, France Télévisions / Nelka Films, 2009, diff. sur France 3 les 5-6 mars 2011.
  • [4]
    Le Roi-Soleil, comédie musicale produite par D. Attia et A. Cohen, mise en scène et chorégraphiée par K. Ouali, première le 22 septembre 2005 au Palais des Sports de Paris. La citation provient du site internet officiel du spectacle : http://www.leroisoleil.fr.
  • [5]
    G. Toudouze, Le Roy Soleil [1931], Paris, Assouline, 2005.
  • [6]
    P.-J. Rémy [J.-P. Angrémy], Versailles. Entrez dans les coulisses du Château, Paris, Gründ, « Histoire sur le vif », 2008.
  • [7]
    À comparer par exemple avec la couverture médiatique orchestrée en 2010 autour du 400e anniversaire de l’assassinat de Henri IV ; personne, à part peut-être François Bayrou (Henri IV, le roi libre, Paris, Flammarion, 1993), n’a jugé opportun d’exploiter l’image du Vert Galant et de son époque d’une manière même vaguement comparable à ce qui a été réalisé pour Louis XIV (et Versailles) depuis 2004.
  • [8]
    « Le Siècle de Louis XIV. Quand la France dominait le monde », Le Point, n° 1736-1737, 22-29 décembre 2005, p. 116-180.
  • [9]
    F. Dufay, ibid., p. 117.
  • [10]
    Le colloque « Le Rayonnement de la France à l’Âge Classique » s’est tenu à Washington du 24 au 27 mars 2010 sous l’égide du Centre International de Rencontres sur le XVIIe siècle (CIR 17).
  • [11]
    Comptes rendus de Sauver le Grand Siècle ? Présence et transmission du passé de Chr. Jouhaud (Paris, Éd. du Seuil, 2007) par K. Crawford, (H-France Forum, n° 2 / 4, 2007, p. 1-4), M. Stefanovska (ibid., p. 5-8), O. Ranum (ibid., p. 8-13), et réponse de l’auteur (ibid., p. 14-20).
  • [12]
    G. Siouffi, « L’apologétique de la langue française et la problématique du “rayonnement” à la fin du XVIIe siècle », infra, p. 176.
  • [13]
    M. Barrès, Mes Cahiers, t. XI (juin 1914 - décembre 1918), Paris, Plon, 1938, p. 202.
  • [14]
    J. Chirac, « Déclaration aux Français » du lundi 14 novembre 2005, télévisée sur France 2 : « Les événements que nous venons de vivre sont graves. […] Ces événements témoignent d’un malaise profond. […] C’est une crise de sens, une crise de repères, c’est une crise d’identité. » Crise à laquelle son successeur a voulu répondre deux ans plus tard (décret du 18 mai 2007) en créant un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire. Ce portefeuille (un des quinze du premier gouvernement Fillon) a été confié à Br. Hortefeux (mai 2007 - janvier 2009) puis à É. Besson (janvier 2009 - novembre 2010), avant d’être intégré au ministère de l’Intérieur.
  • [15]
    J. Marseille, Le Point, n° cité, p. 176.
  • [16]
    Voir infra A.-É. Spica, « Le Grand Siècle et le grand homme : de Gaulle et le XVIIe siècle », p. 41 et 51.
  • [17]
    Voir en particulier P. Rambaud, Chronique du règne de Nicolas Ier, Paris, Grasset, 2008 (suivie de deux autres Chroniques en 2009 et 2010). Déjà, la présentation de l’ouvrage par l’éditeur montre que le Grand Siècle parasite cette vision napoléonienne : « Patrick Rambaud s’est lancé dans une chronique un peu particulière : conter, au jour le jour, l’éclosion de ce nouveau monarque, se fondant sur des faits vrais, mais dans l’esprit, avec la drôlerie et la cruauté de Saint-Simon. » Le parallélisme a d’ailleurs beaucoup hésité entre Napoléon Ier et Napoléon III ; voir par exemple « Sarkozy, Napoléon III, même combat ? », entretien avec l’historien P. Milza, Le Monde, 15 novembre 2008.
  • [18]
    Entretien diffusé sur Europe 1 le 14 janvier 2008. Voir F. Vignal « Royal compare Sarkozy à “Louis XIV” », Libération, 14 janvier 2008.
  • [19]
    P. Nora, « Une Histoire politisée », Le Monde, 16-17 octobre 2011, p. 16.
  • [20]
    Voir par exemple D. Casali, L’Altermanuel d’histoire de France, Paris, Perrin, 2011.
  • [21]
    « Cette Histoire de France qu’on n’enseigne plus à nos enfants », Le Figaro Magazine, 27 août 2011, p. 38-49.
  • [22]
    J.-Chr. Petitfils, « Louis XIV, le grand roi du Grand Siècle », ibid., p. 44.
  • [23]
    Je renvoie à mon livre Le Jeu de l’ordre et du chaos. Comédie et pouvoirs à la fin de règne (1673-1715), Paris, Champion, 2002, en particulier le chap. I, « Toile de fond : le “déplorable dénouement du Siècle de Louis XIV” ».
  • [24]
    F. Gaiffe, L’Envers du Grand Siècle, Paris, Albin Michel, 1924.
  • [25]
    Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, Berlin, Henning, 1751, 2 vol. Voir infra J. Campbell, « Entre le “siècle de Louis XIV” et le siècle des Lumières : la rhétorique voltairienne à l’œuvre », p. 85-97.
  • [26]
    Voir infra S. Loncle, « Dilemme libéral : que faire du “siècle de Louis XIV” lorsque l’on prône la liberté théâtrale ? », p. 213-222.
  • [27]
    Voir M. Moran, « Opposing Exclusion: The Political Significance of the Riots in French Suburbs (2005–2007) », Modern & Contemporary France, n° 19 / 3, 2011, p. 297-312. Cette synthèse s’appuie sur les travaux de D. Lapeyronnie (Ghetto urbain, ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui, Paris, Robert Laffont, 2009) et de M. Kokoreff (La Force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique, Paris, Payot, 2003).
  • [28]
    Voir V. Roels, « Sarkozy va en bouffer, de la Princesse de Clèves », Marianne, 17 février 2009.
  • [29]
    Voir C. Fabre, « Et Nicolas Sarkozy fit la fortune du roman de Mme de La Fayette », Le Monde, 29 mars 2011.
  • [30]
    Ibid. Les lycéens participant au tournage ont pu voir le film de Chr. Honoré, qu’ils ont apprécié. On rapprochera ces démarches de la référence au théâtre de Marivaux dans le film d’A. Kechiche, L’Esquive (2004) ; elles ont en commun un principe de réversibilité des classiques, supposés instruments d’impérialisme culturel devenus vecteurs d’acculturation émancipatrice pour les « jeunes de banlieue ». Voir l’entretien de R. Sauder par M. Blottière, « La Princesse de Clèves aide ces élèves de ZEP à penser », Télérama, 30 mars 2011.
  • [31]
    Cité dans C. Fabre, art. cit.
  • [32]
    Voir infra Chr. Biet, « Du national-classicisme au baroco-baroque », p. 245-259 ; et du même, « L’éblouissant soleil ou le mythe du national-classicisme français. Lectures et représentations du “Grand Siècle” : Corneille et le national-classicisme », L’Annuaire théâtral (Société Québécoise d’Études Théâtrales), n° 39, 2006, p. 27-46.
  • [33]
    Sur cette notion de « construction », voir P. Burke, The Fabrication of Louis XIV, New Haven, Yale University Press, 1992 (trad. P. Chemla, Louis XIV : les stratégies de la gloire, Paris, Éd. du Seuil, 1995), ainsi que J.-M. Apostolidès, Le Roi-Machine. Spectacle et politique au temps de Louis XIV, Paris, Éd. de Minuit, 1981.
  • [34]
    Depuis F. Gaiffe, la critique systématique du Grand Siècle est devenu un genre à part entière ; voir par exemple M. de Grèce, Louis XIV. L’Envers du soleil, Paris, O. Orban, 1984.
  • [35]
    Entreprise également remarquable par la variété des média utilisés, de la médaille au reportage (la « relation ») en passant par l’almanach – sur cet aspect, voir infra, A. Adamczak, « Les almanachs gravés sous Louis XIV : une mise en images des actions remarquables du roi », p. 63-70.
  • [36]
    Cl.-Fr. Ménestrier, Histoire du roy Louis le Grand par les medailles, emblêmes, devises, jettons, inscriptions, armoiries, et autres monumens publics […], Paris, J.-B. Nolin, 1689, p. 7.
  • [37]
    Ibid., p. 13. Il s’agit de La Devise du Roy justifiée […] Avec un Recueil de cinq cens Devises faites pour S. M. & toute la Maison Royale, Paris, E. Michalet, 1679.
  • [38]
    Voir infra P. Bonnet, « La “Monarchie Universelle” de Louis XIV : une notion clé de la pensée politique, de Campanella à Montesquieu », p. 133-146.
  • [39]
    Je renvoie à mon article « Le Mythe d’Arcadie dans le texte du pouvoir royal : sémiotique et ésotérisme », dans A. Soare (éd.), Et in Arcadia Ego, Paris / Tübingen, Papers on French Seventeenth-Century Literature, « Biblio 17 », 1997, p. 259-275.
  • [40]
    Ch. Perrault, Le Siècle de Louis le Grand. Poème, Paris, J.-B. Coignard, 1687, p. 27.
  • [41]
    Voltaire, « Magnificence de Louis XIV. Conquête de la Hollande », Le Siècle de Louis XIV [1751], Dresde, Walther, 1753, chap. 9, p. 77-78.
  • [42]
    Voir J. DeJean, Du style : Comment les Français ont inventé la haute couture, la grande cuisine, les cafés chic, le raffinement et l’élégance, Paris, Grasset, 2006 (trad. de The Essence of Style : How the French Invented High Fashion, Fine Food, Chic Cafes, Style, Sophistication, and Glamour, New York, Simon and Shuster, 2005).
  • [43]
    « Relation de 1665 », Relations des Jésuites contenant ce qui s’est passé de plus remarquable dans les missions des pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-France [Québec, A. Côté, 1858], Montréal, Éd. du Jour, 1972. t. V, p. 7. Cité par M.?Chr. Pioffet, « De l’Ancienne à la Nouvelle-France : le rayonnement de la Gallia christiana dans les Relations des jésuites », infra, p. 157.
  • [44]
    Entre autres, dans l’imposant cycle des Sept vies de l’épervier publiées par les éditions Glénat (Grenoble), les dix volumes de Masquerouge (1984-2004), les six volumes de Ninon secrète (1992-2004), les neuf volumes du Fou du Roy (1995-2004) – dont Molière est l’un des personnages principaux –, et les six volumes du Masque de fer (1991-2001).
  • [45]
    Par exemple A.-M. Desplat-Duc, Les Colombes du Roi Soleil (10 volumes parus chez Flammarion entre 2005 et 2011) et Marie-Anne, fille du roi (3 volumes chez Flammarion en 2009-2010).
  • [46]
    Versailles 1685 : Complot à la cour du Roi-Soleil, Réunion des Musées Nationaux / Canal + Multimedia / Cryo Interactive, 1996.
  • [47]
    Comme par exemple le volumineux corpus de la correspondance de la princesse Liselotte, épouse de Monsieur, précieux témoignage sur la cour de Versailles à peu près méconnu en France. Voir infra W. Brooks, « Madame Palatine, ignorée en France », p. 123-132.
  • [48]
    Voir infra l’article de P. Thouvenin, « Les Mémoires de Port-Royal : un rayonnement contrasté, de l’âge classique au XXe siècle », p. 109-122.
  • [49]
    N. Toursel et J. Vassevière, Littérature : textes thétoriques et critiques, Paris, Nathan Université, 1994, chap. 9 (« Le destin de l’œuvre : qu’est-ce qu’un classique ? »), p. 93.
  • [50]
    I. Calvino, La Machine littérature [Una pietra sopra (Discorsi di litteratura e società), Turin, Einaudi, 1980], trad. M. Orcel et F. Wahl, Paris, Éd. du Seuil, 1984, p. 110. Voir aussi Pourquoi lire les classiques ? [Perché leggere i classici ?, Milan, Mondadori, 1991], trad. J.-P. Manganaro, Paris, Éd. du Seuil, 1993.
  • [51]
    Voir Chr. Jouhaud, Sauver le Grand Siècle ?, op. cit., ainsi que sa contribution au présent numéro, « La lumière des astres morts. À propos de quelques rayonnements posthumes », p. 17-30.
  • [52]
    « Goodbye Louis XVI ! », L’Année des Guignols, France, Studio Canal, 2005.
  • [53]
    Voir infra p. 51.
  • [54]
    Exposition« La Cité interdite au Louvre. Empereurs de Chine et rois de France », Paris, Musée du Louvre, 29 septembre 2011 - 9 janvier 2012.

1Rarement le « Grand Siècle » aura été à l’honneur autant qu’en ce début de troisième millénaire. Ne parlons même pas du domaine académique et universitaire, avec son lot de colloques et de publications savantes mais confidentielles : c’est dans la sphère publique au sens large qu’on trouve les signes manifestes d’un intérêt, voire d’un réel engouement. En 2004 un documentaire sur le Versailles « secret » de Louis XIV battait des records d’audience à la télévision [1], relayé par des numéros spéciaux de magazines, et bientôt suivi par Versailles, le rêve d’un roi, documentaire-fiction primé [2], puis par le téléfilm Le Roi, l’écureuil et la couleuvre[3], qui dramatisait la rivalité entre Fouquet et Colbert, diffusé à une heure de grande audience sur France 2. Dans le genre de la popularisation, toutefois, un sommet avait été atteint dès 2005 avec l’énorme succès de la comédie musicale Le Roi-Soleil, due à l’équipe Attia-Cohen-Ouali (celle des Dix Commandements et d’Autant en emporte le vent) qui « revisit[ait] avec faste le règne d’un monarque singulier à qui la France doit une grande partie de son aura culturelle [4] ». La même année, à l’approche des fêtes et des cadeaux à faire, lorsque les éditeurs sortent leurs « beaux livres », on réimprima un grand album illustré de 1931, délicieusement kitch, Le Roy Soleil[5]. Décidément très en vogue, Versailles fit peu après l’objet d’un livre-coffret avec des dizaines de reproductions en fac-similé de documents d’époque [6].

2Cette production aussi variée qu’imposante ne s’expliquant par aucun anniversaire propice à la commémoration [7], on pouvait se demander ce qui justifiait cette soudaine et pressante actualité du Grand Siècle. La réponse arriva, comme un point d’orgue, vers la fin du mois de décembre 2005, lorsque l’hebdomadaire d’information Le Point fit fleurir sur les kiosques à journaux et dans les couloirs du métro d’imposantes affiches figurant un portrait du Roi Soleil, barré d’un éloquent sous-titre : « Quand la France dominait le monde [8] » (Fig. 1).

Figure 1

Marseille, décembre 2005

Description de l'image par IA : Kiosque à journaux avec publicités, rue animée, palmiers, bâtiments, passants.

Marseille, décembre 2005

Photo de l’auteur

3 Si l’on a jugé nécessaire, dans la grande presse, chez les éditeurs, à la télévision, dans le monde du show-business comme dans celui de l’université, de convoquer ainsi le « Siècle de Louis XIV » avec tous ses ors et toutes ses gloires, c’était apparemment pour restituer des repères et une certaine estime de soi à un pays qui doutait et s’interrogeait sur sa propre identité.

4Le texte de présentation de François Dufay dans Le Point donnait le ton sans ambiguïté :

5

En ce temps-là, le modèle français n’était pas synonyme de sclérose, et Michel Houellebecq aurait eu du mal à qualifier la France de « pays moyen-pauvre ». […]
Si le culte de la grandeur et le sens des hiérarchies du XVIIe siècle nous sont devenus presque incompréhensibles, il nous reste aujourd’hui bien des manières d’être et de penser héritées du Grand Siècle. […] À lui seul, le château de Versailles témoigne de cet équilibre miraculeux entre une robuste santé venue de l’âge baroque et une raison raisonnante qui, pour le meilleur et pour le pire, constitue notre génie national.
Voilà pourquoi, en ce début de millénaire crépusculaire, Le Point, avec le concours des meilleurs historiens, a choisi de se retourner vers ce « Siècle d’or » français. […] Sous son masque solennel, le siècle de Louis XIV réapparaît alors […] au moins aussi remuant, bigarré et créatif qu’un XXIe siècle qui se gargarise un peu vite de sa prétendue modernité. [9]

6Lorsqu’en 2008 j’ai lancé l’idée d’un colloque sur le « rayonnement du Grand Siècle [10] », certaines réactions ont indiqué que cette notion restait à l’occasion perçue comme marquée idéologiquement – en France, bien sûr (selon une polarisation droite-gauche), mais pas seulement, comme le montrent les commentaires des historien(ne)s américain(e)s Katherine Crawford, Malina Stefanovska et Orest Ranum sur Sauver le Grand Siècle ? de Christian Jouhaud [11], où revient la critique d’un Grand Siècle tenu pour acquis et insuffisamment problématisé par les intellectuels de l’hexagone

7Par habitude, on pourrait continuer de penser que « la thématique du “rayonnement” n’est jamais dépourvue d’arrière-pensées [12] », et la ramener à « ce rayonnement de la France que l’univers proclame [13] » envisagé par Maurice Barrès en 1916, n’était le spectre très large des échos que suscite le Grand Siècle depuis une dizaine d’années, preuve d’un (ré)investissement fort, mais souvent sans présupposé idéologique, ou bien motivé par une idéologie difficilement assimilable à un nationalisme barrésien, on va le voir.

8L’actualité du siècle où « la France dominait le monde » prenait un sens très particulier en 2005, après que les « événements » survenus dans les banlieues en octobre eurent débouché sur le constat – solennellement exprimé par le président d’alors, Jacques Chirac – que le pays se trouvait confrontée à une « crise d’identité [14] », tandis que dans Le Point, l’historien Jacques Marseille se posait la question en ces termes :

9

Et si la France de Louis XIV à la fin de son règne souffrait des mêmes maux que la France de Jacques Chirac en fin de mandat ? Et si les pesanteurs qui s’appellent aujourd’hui croissance faible, endettement croissant et chômage persistant puisaient leurs racines dans le Grand Siècle ? [15]

10Ce saisissant parallèle, présenté ici comme motivé par un contexte très contemporain, s’inscrit en réalité dans une topique qui n’a cessé de sembler pertinente depuis le tout début de la Ve République, lorsque s’imposa, par le biais de la caricature satirique, l’identification du « Grand Charles » au Roi Soleil [16]. Il semble tout à fait révélateur que la référence à Louis XIV finisse toujours par supplanter les autres, comme dans le cas de Nicolas Sarkozy, d’abord presque universellement comparé à Napoléon [17], puis, très vite reclassé en avatar de Louis XIV, tant par les dessinateurs de presse comme Plantu (Fig. 2) que par ses adversaires politiques : Ségolène Royal affirmait dans un entretien radiodiffusé que « Sarkozy a choisi de faire des évènements de la vie privée des évènements publics, comme Louis XIV [18] ».

Figure 2

Le président Nicolas Sarkozy en habit de Louis XIV

Description de l'image par IA : Homme en costume Louis XIV, sac rouge "Dépenses de l'Elysée +20%".

Le président Nicolas Sarkozy en habit de Louis XIV

Dessin de Plantu, Le Monde, 18 juin 2009

11On pourrait facilement en conclure que ces invocations du Grand Siècle à des fins satiriques, émanant toutes de personnalités et de publications situées à gauche, sont le fait de ce que Pierre Nora appelait récemment « une Histoire politisée [19] ». Hypothèse d’autant plus tentante au moment où j’écris ces lignes que les tenants de la tradition s’offusquent de la quasi disparition de certaines figures emblématiques (dont Louis XIV) des programmes scolaires [20], philippique (ou jérémiade, comme on voudra) amplement relayée dans la presse conservatrice [21]. « Sans doute tout n’était-il pas idyllique, mais sans le Grand Siècle, y a-t-il encore une histoire de France ? » se lamente ainsi Jean-Christian Petitfils [22].

12Résistons pourtant à une telle tentation pour constater, preuves à l’appui, que les échos du Grand Siècle, en 2011, renvoient à tout autre chose qu’une référentialité forcément réactionnaire, comme cela a d’ailleurs souvent été le cas au cours des trois cents ans qui nous en séparent. Certes, la « fin de règne » de Louis le Grand a été obscurcie par les revers militaires, la crise budgétaire et financière (déjà !) et le durcissement du pouvoir [23] ; mais si ces problèmes, accentués par des erreurs politiques aux sérieuses conséquences (Révocation de l’Édit de Nantes, ravages du Palatinat), ont terni l’image du roi, celui-ci ne fut jamais détesté avec la virulence qui se déchaîna contre certains de ses successeurs. L’« envers » du Grand Siècle, selon la fameuse expression de Félix Gaiffe [24], n’a jamais pu en éclipser l’avers. Dès le milieu du XVIIIe siècle, il revint même en grâce sous la plume d’un défenseur inattendu, Voltaire, qui brossait un tableau nuancé mais résolument flatteur du « Siècle de Louis XIV [25] », et depuis il a toujours été malaisé de dénigrer en bloc le régime d’un monarque soi-disant absolu, mais néanmoins mécène éclairé [26], directement ou indirectement responsable d’une production artistique et littéraire tout à fait exceptionnelle.

13Revenons à notre époque actuelle, et plus précisément aux années évoquées plus haut, celles de la « crise des banlieues » et de ses suites [27], pour nous remémorer un singulier incident qui démontre la force identitaire du Grand Siècle au-delà des clivages idéologiques. Le 23 février 2006, à Lyon, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, avait ironisé sur la présence de La Princesse de Clèves au programme du concours d’attaché d’administration ; devenu président, il réitéra sa pique en juillet 2008 lors d’une allocution où, soutenant que le bénévolat devait être reconnu dans le cadre de l’accession à la fonction publique, il avait lancé :

14

Car ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves. Enfin… j’ai rien contre, mais enfin, mais enfin… parce que j’avais beaucoup souffert sur elle.

15Cette nouvelle sortie provoqua d’abord un insolite happening : une lecture-marathon du roman de Mme de La Fayette, dans l’après-midi du 16 février 2009, devant le Panthéon, organisée par des universitaires parisiens et des artistes plutôt marqués à gauche [28]. Dans la foulée, les ventes des nombreuses éditions de La Princesse de Clèves connurent une nette recrudescence, suffisamment notable pour valoir mention au journal télévisé de Claire Chazal sur TF1 le mois suivant [29]. Avant cette soudaine montée de fièvre, le cinéaste Christophe Honoré avait remis au goût du jour ce classique, transposé de la cour de Henri II à celle d’un lycée parisien, sous le titre La Belle personne (2008), tandis que le documentariste Régis Sauder tournait Nous, princesses de Clèves, sur l’appropriation du texte par des lycéens des quartiers « sensibles » du nord de Marseille, au moment même de la mobilisation contre la réforme des lycées. Sauder a d’ailleurs remarqué que son film était « une réponse au débat sur l’identité nationale, à la ghettoïsation de l’enseignement et à l’éducation à deux vitesses [30] ». Le distributeur du film, Thomas Ordonneau, renchérissait :

16

C’est le type de film qui interroge toute la société. Des séances-débats seront organisées à l’initiative d’enseignants et de responsables associatifs. […] Nous, princesses de Clèves, fait l’ouverture des Inrockuptibles, et c’est aussi le coup de cœur du Figaro, pour des raisons différentes. [31]

17L’intérêt pour ce fleuron de notre culture classique a pu à l’occasion aller jusqu’à l’instrumentalisation, lorsque par exemple le courant d’Arnaud Montebourg au Parti Socialiste a programmé une projection du documentaire en présence du député et du réalisateur au cinéma parisien Saint-André-des-Arts, en avril 2011, afin de dénoncer la politique culturelle du président sortant.

18Ce genre d’exemple suffirait à démontrer que le Grand Siècle et le classicisme peuvent être investis et revendiqués par des gens de milieux sociaux et de sensibilités extrêmement variés ; rien de bien nouveau, si l’on en juge par les usages antinomiques de l’œuvre de Corneille sous l’occupation et dans l’après-guerre [32], ou encore du statut protéiforme de Molière et de ses comédies : classique absolu ici, là suppôt d’un pouvoir despotique, ailleurs agitateur subversif (souvenons-nous des mises en scène brechtiennes de Planchon dans les années 1970). De toute évidence, le « rayonnement » du Grand Siècle dépasse celui de la « civilisation » (au sens le plus conservateur du terme) dont il représenterait un des sommets. Pourquoi ? Je retiendrai entre autres explications possibles et plausibles celle d’un rayonnement immanent parce que construit délibérément [33], très tôt, et indépendamment de ce qui a été accompli. On peut assez facilement – les détracteurs de Louis XIV ne s’en sont pas privés [34] – faire état du bilan finalement modeste voire mitigé du règne sur les plans politique, social, économique ou militaire. Sur le plan artistique et culturel, en revanche, aucune équivoque n’est envisageable, non plus que sur le plan de l’image : le pouvoir louis-quatorzien a pleinement réussi à imposer le mythe de sa propre splendeur à travers une entreprise de relations publiques (comme l’on dirait aujourd’hui) d’une ampleur et d’une complexité sans précédent, et peut-être jamais égalées [35].

19Rayonner – au sens propre, si l’on peut dire – fut la grande affaire d’un règne placé très tôt sous le signe du soleil. Le jésuite Ménestrier, dans son Histoire du roy Louis le Grand par les médailles, indique que le roi, dès 1660, à l’occasion de son mariage, le reçut pour emblème sur une image représentant la terre illuminée par le soleil, avec la devise Fecundis ignibus ardet (« C’est par ses chastes feux qu’elle devient féconde [36] »). Quelques années plus tard, après le carrousel de 1662 et la fête des « Plaisirs de l’Île Enchantée » de 1664, l’emblème est singulièrement monté en gamme : on y voit l’astre dardant ses rayons sur un globe stylisé, avec la fameuse devise Nec pluribus impar, que Ménestrier ne traduit même pas, précisant néanmoins qu’il avait « justifié cette devise par un livre entier contre ceux qui l’attribuent faussement à Philippe II d’Espagne [37]. » On comprend que cette proclamation de supériorité sans réserves et la volonté de s’élever au dessus de l’Espagne aient alimenté les fantasmes de « Monarchie Universelle [38] »… On discerne surtout dans la méticuleuse justification de la devise un souci tout particulier accordé à la dimension symbolique du pouvoir [39].

20De fait, c’est au concetto du rayonnement que Louis XIV semble s’être attaché, plus qu’à une réelle hégémonie politique, cultivant la forme plutôt que le fond. La seule campagne militaire à laquelle il ait participé a consisté à attaquer une petite nation, relativement peu belliqueuse, sans même obtenir de victoire décisive ; mais c’était une base suffisante pour construire la figure d’un redoutable « roi de guerre » à coup de relations, de médailles et de tableaux épiques où Joseph Parrocel « des batailles » dépeignait Louis XIV comme un nouvel Alexandre. Déjà, Perrault notait, sans ironie aucune : « L’invincible LOUIS, sans flotte, sans armée / Laisse agir en ces lieux sa seule renommée [40]. » Voltaire, pourtant très indulgent, on l’a dit, a épinglé le morceau de bravoure du passage du Rhin, que cet « air de grandeur dont le roi relevait toutes ses actions […], la splendeur de son règne, l’idolâtrie de ses courtisans » firent « regarder comme un prodige qu’on exagérait encore [41] ».

21On observe la même stratégie dans le domaine économique, avec l’attention portée à l’artisanat de luxe [42] ou aux produits manufacturés de prestige, comme les tapisseries des Gobelins, au détriment d’une véritable industrie ; et Versailles, synecdoque architecturale du règne, ne fut-il pas conçu comme une gigantesque œuvre d’art bien plus qu’un logement ?

22Le Grand Siècle est classique avant tout parce qu’il s’est voulu et pensé comme tel, avec une conscience remarquable de sa propre importance, spontanée ou induite par le discours encomiastique officiel. Lorsqu’en 1665 Molière, dans le prologue de L’Amour médecin, fait entonner par la Comédie, la Musique et le Ballet : « Unissons-nous, tous trois, d’une ardeur sans seconde. / Pour donner du plaisir au plus grand Roi du monde », ses vers font écho à la déclaration d’un chef des Hurons qui cette même année, selon le témoignage des jésuites, tenait le « Roy de France pour le Maistre de toute la terre [43] ». Difficile d’imaginer à une autre époque et dans un autre contexte, un intellectuel qui, à l’instar de Perrault, avec un parfait sérieux et sans verser dans un pur délire mégalomane, soutiendrait la thèse d’une exception culturelle faisant de sa propre époque rien moins qu’un des grands âges de l’humanité. Il est inutile d’adhérer pleinement à cette thèse pour reconnaître la puissance référentielle du Grand Siècle, y compris, de nos jours, dans les domaines aussi inattendus que la bande dessinée [44], la littérature pour la jeunesse [45] ou le jeu vidéo : quel autre moment de l’histoire française pouvait-il être enrôlé pour servir de toile de fond à un logiciel « ludo-éducatif [46] » ?

23Certes, ce que l’on nomme ordinairement « classicisme » – comme mouvement intellectuel et esthétique homogène et dominant qui caractériserait le siècle de Louis XIV – est avant tout une invention des érudits et des idéologues du XIXe siècle, qui avaient évacué ce qui leur paraissait non-conforme à leur idée du règne [47], et qui dans certain cas, pourtant, en offre le plus fidèle reflet : quoi de plus louis-quatorzien que l’opéra dit « baroque » de Lully et Quinault ? Quant à l’homogénéité supposée des auteurs « classiques », elle résiste mal au fait que certains d’entre eux furent des irrédentistes (les Messieurs de Port-Royal [48]) ou des mécontents du règne à titres divers (de La Fontaine à Saint-Simon). Heureusement, on se rend compte aujourd’hui que le classicisme recouvre une réalité autrement complexe et nuancée, et que les références au Grand Siècle, aussi multiples que diverses, ne cadrent pas aisément avec les schémas convenus et longtemps véhiculés par l’école autant que par la culture de masse.

24D’abord, qu’est-ce au juste qu’« un classique » ? En allant au plus simple, on qualifiera ainsi « toute œuvre, ancienne et moderne qui a trouvé sa place dans notre patrimoine culturel et que l’on étudie en classe [49] ». Italo Calvino, dans La Machine littérature, ne proposait pas moins d’une quinzaine de critères d’identification, dont le dernier me semble le plus justement résumer la question : « Les classiques nous servent à comprendre qui nous sommes et où nous en sommes arrivés [50]. » En d’autres termes, un point de repère, ce par rapport à quoi on reste obligé de se définir, de quelque point de vue (idéologique, social, esthétique) que l’on se place. Peu importe qu’on veuille le remettre au goût du jour, affecter d’en déplorer l’éclipse, voire le « sauver [51] », qu’on cherche à l’ignorer, le rejeter ou en prendre le contrepied, à en louer les vertus ou en abominer les vices.

25Revenons pour finir à cette fin de l’année 2005 sur laquelle nous avions commencé notre propos. La chaîne Canal + intitula son florilège annuel de l’émission satirique Les Guignols de l’info « Goodbye Louis XVI ! », avec sur la jaquette du DVD une image des marionnettes de Jacques Chirac et de sa femme Bernadette en habits d’apparat de l’Ancien Régime. Or on lit au dos la mention suivante : « les historiens pointilleux, fins connaisseurs de la période 1648-1789 […], auront remarqué que notre Louis XVI est habillé en Louis XIV [52] » ; de fait, si Mme Chirac est affublée d’une perruque à la Marie-Antoinette, le président porte le costume emblématique du grand portrait de Rigaud, celui-là même dont fut revêtu de Gaulle [53], et qu’on prêterait quelques années plus tard à Nicolas Sarkozy. Plus récemment, une exposition au Louvre d’objets d’arts conservés à la Cité Interdite de Pékin a révélé ce portrait insolite de l’empereur Yongzheng, qui régna sur la Chine de 1723 à 1735, et qui se fit représenter en costume et en perruque à la Louis XIV [54]. Les échos du Grand Siècle n’ont décidément pas fini de résonner là où on les attendrait le moins.


Date de mise en ligne : 27/03/2013

https://doi.org/10.3917/licla.076.0005