Introduction
- Par Denis Bertrand
Pages 7 à 15
Citer cet article
- BERTRAND, Denis,
- Bertrand, Denis.
- Bertrand, D.
https://doi.org/10.3917/litt.204.0007
Citer cet article
- Bertrand, D.
- Bertrand, Denis.
- BERTRAND, Denis,
https://doi.org/10.3917/litt.204.0007
Notes
-
[1]
Stendhal, La Chartreuse de Parme (1839), Livre second, chap. XVIII, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 323.
-
[2]
Ibid.
-
[3]
Ibid., p. 324.
-
[4]
Cf. Denis Bertrand, Précis de sémiotique littéraire, Paris, Nathan, 2000, p. 42-43.
-
[5]
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. 1482 (1831), Paris, Le Livre de poche, n° 1698, p. 287 et 291-292.
-
[6]
Aurélie Jean, De l’autre côté de la machine. Voyage d’une scientifique au pays des algorithmes, Paris, L’Observatoire, 2019, p. 37.
-
[7]
Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France 2012-2014, Paris, Fayard, coll. « Poids et mesures du monde », 2015.
-
[8]
A. J. Greimas, « Pour une théorie des modalités », Du sens, II. Essais sémiotiques, Paris, Seuil, 1983, pp. 67-91.
-
[9]
Franz Kafka, « La colonie pénitentiaire », Œuvres complètes. Récits et fragments narratifs, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », T. 2, p. 327.
1Commençons par le général Fabio Conti. Il « faisait preuve de génie » nous dit Stendhal [1]. Génie de la surveillance. On se souvient de l’architecture particulière de la cellule où est enfermé Fabrice del Dongo :
Un conspirateur placé dans l’une de ces chambres […] ne saurait avoir de communication avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu’on l’entendît. Le général avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de chêne formant comme des bancs de trois pieds de haut […]. Sur ces bancs il avait fait établir une cabane en planches, fort sonore, haute de dix pieds et qui ne touchait au mur que du côté des fenêtres. Des trois autres côtés il régnait un petit corridor de quatre pieds de large, entre le mur primitif de la prison, composé d’énormes pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. […]
Ce fut dans l’une de ces chambres construites depuis un an, et chef-d’œuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom d’Obéissance passive, que Fabrice fut introduit [2].
3Et, plus loin, la description se poursuit et se précise : le corridor interne à la cellule est occupé par un geôlier et par son chien qui y séjournent et même couchent dans ce réduit, « entre les dalles de pierre du sol primitif de la chambre et le plancher en bois sur lequel le prisonnier ne pouvait pas faire un pas sans être entendu [3]. » On a pu interpréter cette cellule comme une enveloppe matricielle. Les neuf mois qu’y aura passés Fabrice avant son évasion, ajoutés à bien d’autres indices figuratifs et thématiques, permettent d’assimiler, sur une base formelle peu contestable, cette évasion à une parturition : le lieu de l’enfermement devient ainsi, dicté par les traits générateurs de l’analogie, le lieu de naissance du « nouveau Fabrice » [4].
4Indépendamment de cette analyse interne au roman, une autre dimension du sens de cette cellule métamorphique peut aujourd’hui attirer notre attention, au regard de la surveillance dont elle apparaît comme un véritable parangon prékafkaïen. Sa structure en effet est celle de l’enveloppe d’une enveloppe qui, elle-même, est littéralement enveloppée dans la « grosse tour » Farnèse qui, elle-même… Le chemin de la récursivité est ouvert. Et, comme on le sait en grammaire, la répétition structurelle ainsi désignée est potentiellement indéfinie, jusqu’à l’épuisement de la signification. Le schématisme récursif (cf. « je dis que je dis que je dis que je dis… ») ouvre sur une mise en abyme qui met en péril le sens et fait frémir la validité du langage.
De la récursivité
5Ce motif de la récursivité exercerait sur notre époque une sorte de fascination épistémique. Chaque grande période culturelle comporte une « sémiosphère », selon le concept de Juri Lotman, qui en condense les puissances signifiantes. Ainsi, l’allégorie au Moyen-Âge peut être considérée comme un grand motif emblématique qui généralise l’empire du Sens sous la houlette divine et fait surgir de toute manifestation concrète une signification abstraite prégnante : ne pas écrire le mot « diable », car le Diable apparaît ! Le xixe siècle est tout entier traversé par le symbolisme, jusqu’au mouvement éponyme qui ouvre sur la modernité artistique et au Naturalisme zolien qui fait cohabiter sa supposée « prise » directe sur le réel avec les symboles qui en émanent.
6Dans le même ordre de généralisation, inévitablement abusive, on pourrait dire que notre contemporanéité est modélisée par la récursivité. Comme toujours, en matière de langage et de communication, l’émergence d’une telle nouveauté prend ancrage dans celle d’un support matériel, dans l’apparition puis l’extension d’une substance d’expression. Un chapitre fameux de Notre-Dame de Paris, s’intitule « Ceci tuera cela » (V, 2). Hugo y soutient la thèse que l’architecture est le premier langage de toute civilisation, « écriture principale, universelle » écrit-il : « Quiconque naissait poète se faisait architecte » [5]. Or, voici que l’invention de l’imprimerie va tout bouleverser. Il affirme que « le livre va tuer l’édifice », et il constate que, de fait, depuis l’apparition de l’imprimé et son extension irrésistible dans l’espace culturel, « l’architecture se dessèche », elle devient pâle copie de l’antique : il suffit, pour s’en convaincre, de comparer aujourd’hui ce que donne à lire la façade de la Préfecture de police à Paris, production haussmano-gréco-romaine du XIXe siècle (qu’Hugo n’a pas connue) à celle de Notre-Dame et à ses portails figuratifs, narratifs et symboliques, de l’autre côté du parvis. La nouvelle substance d’expression a, d’un côté, altéré l’inventivité de l’ancienne et, de l’autre, généré des modèles jusqu’alors inédits.
7De manière comparable, la récursivité a sa source dans une invention matérielle : l’informatique, comme support désormais généralisé du langage, diffusant son modèle syntaxique de production signifiante depuis les premières techniques de programmation jusqu’à l’algorithmique qui nous gouverne à travers ses « machines d’apprentissage ». « La notion de récursivité » est, écrit Aurélie Jean, « un des grands principes en algorithmique [6]. » Ce n’est évidemment pas le lieu ici d’approfondir les implications axiologiques et idéologiques de la récursivité dans les discours, dans les comportements et plus largement dans la vie sociale contemporaine, mais citons simplement quelques traits : la quantification qui vient se loger au cœur de la syntaxe, assurant la « gouvernance par les nombres » selon l’expression d’Alain Supiot et le profond « malaise dans la civilisation » qui en résulte [7] ; l’empire indiscuté des réseaux sociaux sur les énonciations individuelles et collectives, réseaux qui ne sont pas seulement des machines répétitives et multiplicatives, mais des instruments puissamment récursifs ; l’interrogation sur la schématisation narrative où la tripartition canonique : 1. « Manipulation » (du faire croire au faire faire), 2. « Action » (le « faire être »), 3. « Sanction » (l’évaluation du faire par le Destinateur) se détériore entre hypertrophie maniaque (cf. le complotisme et autres fanatismes religieux) et dissémination indifférenciée (cf. le chaos narratif) ; la dissolution de la médiation et de la hiérarchie actorielles (crise de la représentativité) ; le marasme véridictoire (lorsque le chiffre – nombre de like par exemple – devient la mesure du croire et le critère du vrai), etc. De tels effets, ainsi cavalièrement énumérés, appelleraient bien entendu une argumentation détaillée qui n’est pas notre objet actuel. Mais l’importance de cette emprise, ici suggérée, intéresse directement notre approche de la surveillance, à la croisée de la littérature et de la vie sociale effective.
Le paradigme de la surveillance
8Car la surveillance, et c’est sans doute un des axes directeurs communs aux différentes contributions du dossier qu’on va lire, est liée, on peut presque dire par définition, au principe de récursivité et à ses mécanismes syntaxiques. Axe commun mais sous des formes variées, et qui nous paraissent du même coup riches de nombreuses suggestions analytiques.
9Il y a là un apparent paradoxe. Pourquoi ? Tout d’abord, parce que le mot « surveillance » implique, de par sa définition même, toute la puissance du paradigmatique avec sa distribution binaire d’oppositions différentielles : le surveillant/le surveillé, l’autorité/la soumission, la surveillance/la punition (cf. Foucault) et autres catégories tranchantes, découpées sur le monde et le divisant radicalement. Entre les deux espaces mentaux ainsi actantialisés (le Destinateur juge/le sujet jugé), se dresse une frontière infranchissable, un mur d’hostilité, la barrière étanche de l’incompréhension et du non-partage. L’Obéissance passive de la cellule, dans La Chartreuse de Parme, indique bien cette force de rempart.
10A. J. Greimas a utilisé cette expression, sans mentionner Stendhal bien entendu, dans une étude qui fait référence parmi les sémioticiens, intitulée « Pour une théorie des modalités » [8]. Si, de façon très simple, on définit la modalité comme « ce qui modifie » le rapport entre un sujet et son prédicat, on admettra que, parmi d’autres phénomènes sans doute, l’ossature modale que nous livrent nos langues tient en quelques verbes : croire et savoir, vouloir et devoir, pouvoir enfin, qui modulent, positivement ou négativement, nos relations avec nos actions (faire) et avec nos états (être), y compris nos états d’âme bien sûr.
11Dans son étude, Greimas développe une combinatoire dont le principe repose sur des confrontations modales. Ainsi, dans une véritable fresque paradigmatique, il agence les compatibilités et les incompatibilités entre toutes ces modalités déployées en carrés sémiotiques, dont le/devoir-faire/et le/vouloir-faire/. C’est de là que va sortir « l’obéissance passive » : elle se définit par une double combinaison, celle du devoir-faire avec le ne pas vouloir ne pas faire d’un côté, et celle du devoir ne pas faire avec le ne pas vouloir faire de l’autre. On voit se profiler la soumission, ou la complicité, voire, lorsque l’obéissance se fait active, la collaboration… auxquels vont s’opposer, sur d’autres tableaux, les variantes de la résistance (à son tour passive ou active). Tout cela paraît un peu formel mais, si on y songe, combien de variétés d’attitudes, de formes de passivité et de complaisances face aux surveillants, résultent de cette reconstruction modale : « “je dois faire… ?”, ça tombe bien, ce n’est pas que je le désire vraiment, mais je n’avais pas non plus envie de ne pas le faire » ; ou bien « On m’interdit cela ? Excellent, je n’en voulais pas ! ». Une typologie de la soumission s’esquisse, entre fatalisme, lâcheté, ou provocation. Le monde des valeurs et de l’engagement n’est pas loin.
12Le général Conti n’avait sans doute pas pensé à une telle architecture modale en concevant l’architecture répressive de la cellule où doit croupir Fabrice, et en nommant Obéissance passive la chambre du prisonnier. Mais il avait certainement songé à son efficacité et au résultat narratif qu’il pouvait en attendre : une surveillance telle qu’elle annulât toute velléité de résistance.
La récursivité, cœur syntaxique de la surveillance
13Car lorsqu’on pense à la surveillance, on ne va pas vers le paradigmatique formel, mais bien plutôt vers la réalité, les histoires vécues et l’histoire politique de l’oppression, celle des dominations coloniales, des tyrannies dictatoriales, des contrôles au faciès ou, plus encore aujourd’hui, vers le NSA, les GAFA et la surveillance numérique généralisée. Bref vers des récits ou, du moins, vers la dimension syntagmatique qui lui est inhérente.
14À y regarder de près, l’approche paradigmatique de la surveillance, pour nécessaire qu’elle soit, reste donc sommaire. Et c’est là que la littérature intervient : elle déploie ses linéaments syntagmatiques, approchant ainsi la complexité vivante des vécus et intégrant les paramètres – affectifs, esthésiques, stylistiques – qui lient la surveillance à la narration fictionnelle, avec les jeux de positions et de rôles, les entrelacements et les renversements, les complexités inattendues que les autres champs disciplinaires intéressés par cette problématique – de la sémantique à la sociologie politique – ne parviendront pas à saisir d’aussi près. On peut alors attendre de l’analyse qu’elle découvre des modèles susceptibles d’éclairer les univers d’expérience eux-mêmes – expériences de surveillance vécues, ou transmises d’une génération à la suivante, ou restituées approximativement (rapidement, elliptiquement, fallacieusement) par les médias. Et si la surveillance peut être comprise comme un « motif » migrant d’œuvre en œuvre, maintenant sa structure et ses grands contenus thématiques à travers les variations figuratives, narratives et génériques des œuvres littéraires, on peut supposer que ce motif traverse l’histoire, les genres et les formes d’écriture, que les figures et les rôles thématiques qui incarnent le surveillant – l’argousin, le maton, le flic, le garde-chiourme, le contrôleur, le gardien, le maître – exercent leur fonction asymétrique dans les contes, les épopées, les romans et les nouvelles, comme dans la dramaturgie théâtrale, dans la tragédie et dans la comédie, que les surveillés eux-mêmes, aux statuts si variés, y revêtiront le plus souvent l’habit du héros, les forces du pouvoir coercitif les épinglant de temps à autre, comme Fabrice, au fil d’un récit qui leur échappe.
Corpus
15Pourtant, le choix dans ce dossier n’était pas de bâtir une anthologie littéraire, ni même théorique, de la surveillance. Il était, plus simplement, de dégager de la mise en scène de ce motif quelques modèles saillants à partir de leur invention littéraire ; il n’est donc pas étonnant que le corpus choisi par les contributeurs aille vers les œuvres et les genres où ce motif est central et littéralement exalté : les utopies en ce qu’elles recèlent de dystopie (Engélibert, Horrein), les dystopies littéraires elles-mêmes (Costantini), les romans d’espionnage (Alonso Aldama), les jeux vidéo prolongeant pragmatiquement ces univers narratifs (Bonenfant), les récits – du corpus populaire des contes aux œuvres littéraires – imposant de manière indirecte et oblique la surveillance à travers le motif corrélé de la paresse (Marrone) et enfin les œuvres issues de l’expérience politique et traumatique de la surveillance répressive (Estay Stange). Car les relations entre littérature et surveillance sont entrelacées : d’un côté la littérature sur la surveillance, et de l’autre, la littérature sous surveillance. On entrebâillera cette porte, qui ouvre cependant sur un autre domaine socio-politique.
16Telle que nous l’envisageons donc, cette syntagmatique de la surveillance, faite d’histoires imaginées, nous paraît reposer, pour une large part, sur les phénomènes de récursivité. En termes élémentaires, rappelons-le, ce sont les chemins qui font passer du « tu crois »… au « je vois que tu crois »… et au « je vois que tu crois que je crois »…, et au « je vois que tu crois que je crois que tu crois que je crois… ». Jusqu’à l’effondrement des positions subjectives derrière les brouillages actantiels.
17D’où la surveillance non seulement du surveillé, jusqu’au panoptisme (Horrein), mais aussi du surveillant qui se sait également surveillé, guetté par le surveillé et contrôlé par ses propres surveillants, sans compter les épanchements réflexifs du surveillé qui se surveille. Le panoptisme intérieur de l’autosurveillance prend ainsi le nom de « conscience » : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » Plus riche et plus fécond qu’il apparaissait au prime abord, le motif est instable et mouvant, les formes de ses mises en abyme nombreuses, et les trames où il se meut, complexes. Par-delà sa structure drastique, sa hiérarchie implacable et son exécution mortifère, la surveillance est modulable et réversible. Comme dans « La colonie pénitentiaire » de Kafka, où « le condamné semblait être le plus ému par le pressentiment de quelque grand revirement [9] », voici que l’officier servant de la machine de torture et d’exécution s’installe lui-même à la place du condamné, la met en marche et se fait empaler. À l’échelle cognitive de la surveillance, ce sont de tels parcours que nous donnent à découvrir les études qu’on va lire.
18Sans chercher à systématiser les résultats d’analyses forcément éparses, on peut néanmoins indiquer quelques grandes opérations effectuées sur, à travers et au nom de la surveillance, résultats dont on peut espérer qu’ils apporteront une contribution aux Surveillance studies.
Surveillance et dramaturgie de l’identité
19La relation fondatrice entre surveillance et identification tout d’abord. Raphaël Horrein, moteur de la recherche dans ce dossier, s’attache à cette première opération quand le sujet identifié par le système de surveillance en vient à s’identifier au double de lui-même ainsi projeté et cherche à s’y ajuster, faisant du simulacre le référent d’une visée existentielle alors immergée dans la surveillance. C’est au contraire par l’échappée à l’identification que les « furtifs » qu’étudie Jean-Paul Engélibert incarnent, à travers la désincarnation précisément, la résistance à la surveillance. Cette stratégie mise en œuvre dans le roman éponyme de Damasio repose sur une figure qui, « oppos[ant] le mode à l’être », se rend indiscernable – le furtif étant en transformation permanente. D’un point de vue sémiotique, ce qui est ici à la fois une création et une analyse confirme l’antécédence de la modalité sur l’actantialité, et de l’actantialité sur la corporéité à travers la variation continue des modes d’existence du sens (virtualisé, actualisé, potentialisé, etc.). La question de l’identité sur fond de surveillance implique le chassé-croisé entre le collectif et l’individuel ou, plus précisément, entre les deux versions du premier (ou bien « Totus » le bloc fermé du tout, ou bien « Omnis » la diversité dans le tous) et, partant, du second (l’uniformité fusionnelle de l’Un ou la singularité du chacun). L’analyse de ces marques et des instances qu’elles recèlent, dans le roman Nous de Zamiatine, conduit Michel Costantini à analyser la surveillance de l’État uniformisateur jusqu’à la mise en jeu des organes sensoriels « délateurs ».
Surveillance et jeux de rôles
20La circularité des rôles ensuite, et leur mise en abyme. Plusieurs contributions s’attachent à montrer que la surveillance s’apparente à un phénomène cyclique ou spiralaire, où la prise d’autrui dans les rets du savoir sur lui s’apparente à l’emprise, et où les positions sont toujours susceptibles de se renverser l’une dans l’autre. C’est ce dont Maude Bonenfant analyse les conséquences dans le jeu vidéo de surveillance et de traque Orwell. Keeping an eye on you où le joueur, surveillant et enquêteur, se livre lui aussi à la surveillance, hors-jeu et effective, du meneur. Le réel s’imbrique alors dans la fiction, découvrant une dimension nouvelle, et vertigineuse, du panoptisme. De même, dans la littérature d’espionnage, qui constitue par définition l’espace narratif de la surveillance, le statut du surveillant-surveillé, guetteur-guetté, entre dans une toupie à la fois sensorielle et figurative, cognitive et thématique : Juan Alonso Aldama montre comment le monde sursignifie aux yeux de l’espion, et le contraint à une véritable ascèse épistémique pour ne pas sombrer dans le vertige récursif.
21Tout cela éclaire bien les mécanismes effectifs du phénomène : comme si le « sur- » de surveillance comportait dans sa définition même la marque d’un excès, les parcours cognitifs et pragmatiques qu’elle induit sont frappés d’une asymétrie constitutive. C’est ainsi que la surveillance – et particulièrement la surveillance réciproque qui s’installe aujourd’hui au cœur de nos sociétés comme modèle socio-économique – génère inévitablement des relations dysfonctionnelles dans le milieu où elle s’exerce. Cela, du seul fait de l’érection d’un Destinateur qui s’institue dans l’acte, dans la relation elle-même : car le changement de place – et partant de rôle – est toujours possible, assurant la permutabilité et non la réciprocité. On peut penser par exemple au modèle de covoiturage Bla-bla car, où l’évaluation du passager par le conducteur et du conducteur par le passager, est en réalité frappée d’une asymétrie qui la rend parallèle mais non réciproque, les deux évaluateurs étant surveillés et évalués dans deux mondes simultanés mais de nature différente.
Surveillance et regards obliques
22Une troisième ligne de fuite de la surveillance est son caractère indirect. Loin d’être toujours frontale, dans ses dispositifs de contrôle et ses appareils d’observation, elle peut être déductible. Invisible et d’autant plus présente, prégnante et pressante qu’elle se cache. C’est ce que révèle ici l’étude d’un motif qui lui est corrélé et fait corps avec elle comme son négatif : la paresse. Les analyses de Gianfranco Marrone, au-delà d’une utile typologie, montrent la paresse comme une stratégie d’échappement. Car le travail ne se définit pas seulement par la quête, l’action et la transformation des objets, il se définit aussi par la visibilité, l’affichage de soi au regard des autres et à leur insistant contrôle. Or, le paresseux non seulement échappe à ce mode de surveillance mais il affiche aussi aux yeux du public son état, renversant alors les contenus et les valeurs de la visibilité normée.
23La surveillance, enfin, ciment social, et en cela positif – lorsqu’on surveille avec soin les malades –, déploie plus souvent toute sa négativité dans la capture et dans l’oppression. Comme les autres pratiques et comme les autres arts, la littérature se vit sous surveillance. Et il lui revient alors de déployer des stratégies récursives pour faire face sans le faire voir, et pour se déployer en résistance par la création. Veronica Estay Stange explore les différentes opérations conduites au sein des œuvres artistiques, pendant et après la dictature chilienne, pour affronter la surveillance sous ses deux formes, censure et autocensure. Opérations créatives qui consistent à contourner la représentation ou à la détourner en opposant ainsi une résistance aux interdits de l’image et de la parole étroitement surveillés.
24Loin d’être exhaustives, ces remarques sur les textes ont pour seul objectif de montrer quelques-uns des fils rouges qui illustrent la syntaxe récursive qui donne à la surveillance son caractère retors. Chacune des contributions aborde ces différents aspects, et bien d’autres, dans les entrelacs de notre objet. Reste à justifier l’ordre de succession des contributions et les critères de composition de ce volume. De multiples possibilités se présentaient : une organisation fondée sur le corpus des œuvres de référence, les genres et sous-genres, les dates de publication, etc. ; ou bien fondée sur les thématiques dominantes, ou encore déterminée par la focalisation sur le surveillant et/ou le surveillé, ou bien même adossée aux arrière-plans théoriques et critiques dont on pourrait dégager une trame, quoique ne pouvant en aucun cas former système. En définitive, la combinaison des critères posant problème, l’entrelacs de tous les aspects évoqués ici étant la caractéristique essentielle de cet ensemble d’études, il nous a donc semblé, de guerre lasse, que l’aléatoire s’imposait. Nous avons songé tout d’abord à l’ordre alphabétique, mais inversé. Cet ordre étant arbitraire, nous avons finalement opté pour l’assomption de l’arbitraire : le tirage au sort. Car le jeu d’écho entre les articles, leur dialogue implicite, les nombreuses transversales qui caractérisent cet ensemble font, à nos yeux, la richesse de ce dossier sur – et sous – surveillance : la surveillance critique des lecteurs à qui revient la tâche de relier s’ils le souhaitent, tisser, tramer à leur tour le sens.