Compte rendu

Valentin-Yves Mudimbe. L’Invention de l’Afrique (1988). Trad. fr. de Laurent Vannini, Paris, éd. Présence africaine, 2021

Pages 144 à 146

Citer cet article


  • Mégevand, M.
(2021). Valentin-Yves Mudimbe. L’Invention de l’Afrique (1988). Trad. fr. de Laurent Vannini, Paris, éd. Présence africaine, 2021. Littérature, 203(3), 144-146. https://doi.org/10.3917/litt.203.0144.

  • Mégevand, Martin.
« Valentin-Yves Mudimbe. L’Invention de l’Afrique (1988). Trad. fr. de Laurent Vannini, Paris, éd. Présence africaine, 2021 ». Littérature, 2021/3 N° 203, 2021. p.144-146. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-litterature-2021-3-page-144?lang=fr.

  • MÉGEVAND, Martin,
2021. Valentin-Yves Mudimbe. L’Invention de l’Afrique (1988). Trad. fr. de Laurent Vannini, Paris, éd. Présence africaine, 2021. Littérature, 2021/3 N° 203, p.144-146. DOI : 10.3917/litt.203.0144. URL : https://shs.cairn.info/revue-litterature-2021-3-page-144?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/litt.203.0144


1The Invention of Africa paraît en 1988, dix ans après Orientalism d’Edward Said et un an après Black Athena de Martin Bernal, en anglais, aux États-Unis. Cet ouvrage est vite devenu célèbre auprès des africanistes anglophones et francophones travaillant dans diverses disciplines des sciences humaines et sociales dont la philosophie, l’histoire intellectuelle et culturelle de l’Afrique, les African Studies, l’anthropologie et la littérature. Il s’est rapidement imposé dans le monde anglophone comme un ouvrage incontournable des études africaines, et dans une moindre mesure, des études postcoloniales. Le livre vient de paraître pour la première fois en français, la raison de sa première publication en anglais étant que son auteur, Valentin-Yves Mudimbe, universitaire zaïrois qui est aussi auteur de poèmes et de romans, s’était exilé en 1979 aux États-Unis pour fuir la dictature de Mobutu, menant une carrière qui l’a conduit aux universités Stanford et Duke où il est aujourd’hui professeur émérite de Littérature comparée. Cette première traduction en français est assortie d’une préface de l’historien sénégalais Mamadou Diouf, directeur du Centre d’études africaines de l’université Columbia et initiateur du projet, qui situe L’Invention de l’Afrique à la croisée de l’anthropologie politique, des études postcoloniales et de la philosophie. L’historien ne commente pas la démarche philologique revendiquée par Mudimbe qui offre un intérêt certain pour les spécialistes des études littéraires.

2Cette publication constitue incontestablement un événement éditorial d’importance. Rappelons ici que le livre a longtemps été rapproché de L’Orientalisme de Said, en raison d’une évidente proximité de projets : en philosophe et en philologue, Mudimbe propose d’y déconstruire les discours sur l’Afrique en reconstituant ce qu’il nomme la bibliothèque coloniale. Le propos du livre est de présenter la façon dont diverses « formations discursives » européennes et africaines relevant de la philosophie, de l’anthropologie, de la théologie, de la littérature, traitent des systèmes de pensée africains. Il s’agit donc d’un projet de « déconstruction critique » des formes académiquement autorisées de la connaissance. Mudimbe examine dans ce livre le discours sur la philosophie africaine tel qu’il a été construit par l’occident, mais aussi tel qu’il est repris par les universitaires africains. L’étude se veut généalogique, remontant l’histoire occidentale depuis Hérodote – certes hâtivement – jusqu’aux écrits des missionnaires, des anthropologues, pour aboutir aux développements contemporains dans les domaines de la philosophie politique et de la théologie. L’ouvrage se partage en cinq chapitres qui convoquent des écrits de chercheurs francophones, anglophones, germanophones et italophones. La « bibliothèque coloniale » ainsi rassemblée englobe textes anticolonialistes et théories favorables à l’idéologie coloniale ; elle est conçue par Mudimbe comme une réalité produite par la structure coloniale, de sorte que l’œuvre contient aussi un volet sociologique (Claude Duchet y est cité) : ainsi l’auteur retrace-t-il, par exemple, les parcours d’intellectuels africains passés par des lieux symboliques de l’excellence académique européenne, Oxford ou l’ENS. L’œuvre rassemble la confrontation de divers systèmes de représentation qui ont composé, dans l’histoire du monde, l’image de l’Afrique et de son destin, décrété par une instance hétéronome ou émanant du continent lui-même : selon Mudimbe, les systèmes de pensée africains procèdent indissociablement d’éléments communs aux Européens et aux Africains.

3Pour mener à bien cette entreprise, Mudimbe déclare emprunter aux travaux de Michel Foucault un outil conceptuel central – la célèbre notion d’épistémè – et un projet d’ensemble qui consiste à élaborer une archéologie des représentations de l’Afrique. Mais pour effectuer ce travail, Mudimbe a aussi recours aux outils de l’herméneutique de Paul Ricœur, qu’il emploie pour établir une typologie des savoirs et définir sa propre position critique des discours universitaires. Enfin, dans une manière qui rappelle les travaux d’Edward Said, c’est moins la cohérence d’une démonstration d’ensemble qui suscite l’intérêt que le développement d’une pensée asystématique, qui procède selon une logique de juxtaposition.

4Dès le sous-titre, « Gnose, philosophie et ordre de la connaissance », s’expose toutefois une différence majeure entre le travail de Mudimbe et l’entreprise de Said. Mudimbe propose en effet de confronter la notion d’épistémè foucaldienne à une seconde catégorie qu’il emprunte à la théologie chrétienne : celle de gnose qui désigne un ensemble de savoirs non imposés par le système colonial. De ce fait, le livre est traversé par une tension entre l’analyse des discours qui ont constitué une succession de représentations occidentales du monde africain et celle d’autres savoirs nés en opposition aux savoirs occidentaux ou dans leurs marges. Ces analyses reposent sur l’étude critique de travaux aussi variés que ceux des anthropologues Lévy Brühl, Frobénius, Griaule, avec une importance particulière accordée à l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss ; mais aussi aux œuvres des théologiens et philosophes Fabien Éboussi Boulaga, et Placide Tempels, auteur de La Philosophie bantoue. Un chapitre entier est consacré à l’intellectuel libérien Edward Wilmot Blyden, l’un des fondateurs du panafricanisme au xixe siècle, quelque peu éclipsé aujourd’hui par la figure de Marcus Garvey.

5Ce livre, régulièrement présenté comme majeur, ne fournit pas seulement des outils d’analyse des rapports de domination coloniale : il repose, c’est en tout cas ainsi que Mamadou Diouf propose d’en saisir le sens, sur l’idée de la transaction et sur le constat des formes multiples de porosité existant entre les systèmes de représentation du monde portés par les discours des colonisateurs et par ceux des colonisés.

6Contrairement aux cas de L’Orientalisme et de Black Athena, l’évaluation de l’apport de L’Invention de l’Afrique aux études africaines et aux études postcoloniales demeure à faire dans le monde francophone. La parution de cette traduction en langue française, du fait de l’étonnant décalage de trente-trois ans qui la sépare de l’année de publication de l’original, devrait faire événement. Il y a lieu de s’en réjouir dans la mesure où cette traduction permettra de renouveler les débats sur le « décolonial » qui se développent en France depuis près d’un an.


Date de mise en ligne : 12/08/2021

https://doi.org/10.3917/litt.203.0144