A. J. Greimas. Du sens en exil. Chroniques lithuaniennes. Limoges, Lambert-Lucas, 2017
- Par Raphaël Horrein
Pages 89a à 95a
Citer cet article
- HORREIN, Raphaël,
- Horrein, Raphaël.
- Horrein, R.
https://doi.org/10.3917/litt.189.0089a
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https://doi.org/10.3917/litt.189.0089a
1 Du sens en exil. Chroniques lithuaniennes est un recueil de textes d’Algirdas Julien Greimas écrits entre 1942 et 1989, parus en lithuanien en 1991. Cette large sélection, traduite en français en 2017, a été publiée à l’occasion du centenaire de sa naissance par Lambert-Lucas, éditeur en Sciences du Langage. L’austère théoricien qui a incarné plus que d’autres le formalisme abstrait, de Sémantique structurale (1966) à Sémiotique des passions (1992), révèle ici un visage profondément inattendu : celui de l’homme, marqué par l’expérience de l’exil. Cette « cohabitation de deux univers culturels » (p. 20), lithuanien et français, est vécue comme une « schizophrénie » (p. 20). On y découvre aussi les premières esquisses du projet sémiotique, Greimas cherchant à créer, à l’instar de ce que sont les mathématiques pour les sciences exactes, un « langage commun à toutes les disciplines des sciences humaines » (p. 39). La présentation du recueil par Denis Bertrand et Ivan Darrault-Harris insiste sur cette « cohérence d’un projet intellectuel » avec « l’anticipation des thématiques essentielles de la future sémiotique » (p. 12).
2 La publication de ce livre permet surtout de prendre conscience de la place centrale de la littérature au sein de ce projet. Aux yeux du lecteur français, les œuvres analysées ou commentées seront d’abord caractérisées par leur étrangeté, de nombreux chapitres étant consacrés à des poètes lithuaniens. La fonction politique de ces textes publiés clandestinement apparaît alors : il s’agissait pour Greimas de participer à la réaffirmation d’une identité culturelle et nationale – un canon –, propre à la Lithuanie, alors sous domination soviétique. Par ailleurs, au niveau scientifique, ces textes font de la littérature l’horizon problématique de la sémiotique, son objectif et sa pierre d’achoppement. Greimas l’indique, « le passage à la grande littérature écrite n’est pas facile », notamment en raison de la complexité de ces œuvres qui « se laissent difficilement formaliser » (p. 77). Dans un texte de 1971, il trace un chemin pour la sémiotique : « l’approche scientifique des objets scientifiques exige de commencer l’étude par ce qui est simple et de passer ensuite à ce qui est compliqué […]. Seules les recherches en folklore peuvent nous amener à une compréhension plus grande et plus profonde des textes littéraires de création individuelle » (p. 45). Dans cette optique, les analyses de motifs (la résistance, les beaux gestes) ainsi que les réflexions sur le folklore et les mythes lithuaniens (comme celui des trayeuses de vache) contenues dans ce recueil sont intéressantes pour l’analyse littéraire.
3 Le constat de l’importance de la littérature a aussi – et peut-être surtout – des conséquences quant à notre lecture de l’œuvre théorique de Greimas, en mettant en lumière son ambivalence face à la critique littéraire. D’un côté, il réfute ce qu’il appelle la critique impressionniste et rejette les « théories littéraires [qui] ne sont des théories qu’au sens métaphorique, et non pas scientifique » (p. 85). Il reproche à ces analyses d’être subjectives et de ne consister qu’en « variations sur un thème donné par un créateur original » (p. 147). À la figure du critique littéraire, il oppose celle du « chercheur littéraire » (p. 86). Pour ce dernier, « l’analyse d’un roman de trois cents pages suivant les méthodes et règles sémiotiques prendrait au moins dix ans de travail assidu » (p. 45). L’objectif de Greimas est de « discipliner la lecture des textes poétiques et d’augmenter leur lisibilité par des moyens objectifs – des méthodes acquises par voie d’apprentissage » (p. 272). La micro-analyse d’un poème de Marcelijus Martinaitis illustre cette méthode. D’un autre côté, certains textes de ce recueil interpellent, en raison d’un décalage de ton, moins formel, moins abstrait, plus figuratif, que les textes français de Greimas. Dans une présentation de Don Quichotte, il insiste sur la vie de l’auteur comme élément explicatif de l’œuvre. Au cours d’une célébration souvent lyrique du « génie » de Cervantès, il considère que « toute la vie de ce héros à l’apparence non héroïque [Cervantès] a trouvé son expression dans Don Quichotte » (p. 179). Un autre texte, consacré à l’œuvre de Verlaine, insiste également sur la vie de l’auteur, en faisant un récit extrêmement précis, qui donne quasiment à voir le poète maudit tituber sur le boulevard Saint-Michel. La critique littéraire qu’il réprouve, Greimas l’a ainsi pratiquée, en phénoménologue de l’expression sensible, que ce soit dans ces deux textes ou dans ceux consacrés aux poètes lithuaniens Radauskas, Mackus et Venclova.
4 L’ambivalence de Greimas face à la critique littéraire révèle ses inquiétudes face à la possibilité d’une étude scientifique de la littérature. Dans un des derniers écrits publiés avant sa mort et repris ici, il explique qu’il a longtemps considéré la « créativité » comme un « aveu d’échec » : « Quand on n’arrive plus à dire une chose comme on le voudrait, on se met à piétiner et on produit une métaphore, bonne ou mauvaise. Pendant de nombreuses années, j’ai passé mon temps à éviter la créativité. Plus tard, perdant peu à peu la foi dans le pouvoir du dire, j’ai appelé cette démission, cette déviation figurative « une heureuse erreur », un raccourci dans l’errance de la raison raisonnante » (p. 304-305).
5 La publication de Du sens en exil. Chroniques lithuaniennes est ainsi l’occasion d’une double (re)découverte : celle, d’abord, d’une sémiotique structurale affirmant ses ambitions mais consciente des limites d’une analyse scientifique de la littérature et considérant les « heureuses erreurs » comme nécessaires à la poursuite de son véritable objectif : « la compréhension du monde signifiant » (p. 38) ; celle, ensuite, d’un Greimas inattendu, engagé politiquement, marqué par l’expérience de l’exil, guetté par « le ressenti profond du non-être » (p. 18), et, surtout, passionné par la littérature.
6 Raphaël Horrein