Article de revue

Oh tout finir ? Sur le motif de la disparition dans Je m’en vais, de Jean Echenoz

Pages 49 à 59

Citer cet article


  • Mével, Y.
(2018). Oh tout finir ? Sur le motif de la disparition dans Je m’en vais, de Jean Echenoz. Littérature, 189(1), 49-59. https://doi.org/10.3917/litt.189.0049.

  • Mével, Yann.
« Oh tout finir ? Sur le motif de la disparition dans Je m’en vais, de Jean Echenoz ». Littérature, 2018/1 N° 189, 2018. p.49-59. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-litterature-2018-1-page-49?lang=fr.

  • MÉVEL, Yann,
2018. Oh tout finir ? Sur le motif de la disparition dans Je m’en vais, de Jean Echenoz. Littérature, 2018/1 N° 189, p.49-59. DOI : 10.3917/litt.189.0049. URL : https://shs.cairn.info/revue-litterature-2018-1-page-49?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/litt.189.0049


Notes

  • [1]
    Paris, Minuit, 1989, p. 28.
  • [2]
    Dans Disparaître de soi. Une tentation contemporaine (Paris, Métailié, coll. Traversées, 2015), David Le Breton souligne que « [toute] l’œuvre de Beckett est sous l’égide de la disparition, ses personnages se dissolvent peu à peu au fil du temps, érodés par leur histoire, sans reliefs, ils voudraient être aériens, libérés de leur fatigue de vivre et des entraves qui les retiennent au monde, mais un reste de corps les rive encore à leur condition d’humains. […] Les clochards hantent les pages de Beckett, ils incarnent justement le sans feu ni lieu, le nomadisme de soi, l’impossibilité de porter une identité » (p. 34).
  • [3]
    Paris, Minuit (1999). Nous renvoyons à l’édition de 2004.
  • [4]
    Jérôme Lindon, Paris, Minuit, 2001.
  • [5]
    Jean Echenoz. Étude de l’œuvre, Paris, Bordas, coll. « écrivains au présent », 2008, p. 84.
  • [6]
    Université du Québec à Rimouski/Université du Québec à Trois-Rivières, Tangence éditeur, coll. « Confluence », 2015.
  • [7]
    La Société du malaise. Le mental et le social, Paris, Odile Jacob, 2010.
  • [8]
    Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998.
  • [9]
    Op. cit., p. 20.
  • [10]
    Op. cit., p. 70-71.
  • [11]
    Op. cit., p. 69.
  • [12]
    Op. cit., p. 57.
  • [13]
    Je m'en vais peut se lire comme un roman de (la peur de) l’ennui et de l’oisiveté : dans le Grand Nord, si ce n’est même à Paris, Ferrer doit « tuer le temps » (ibidem, p. 33). Delahaye, tandis qu’il attend le moment propice au cambriolage, lui aussi cherche à « tuer le temps » (ibidem, p. 121). Moments de vacuité où risque pour Ferrer de surgir à la conscience le risque de la mort (risque réel compte tenu de ses problèmes cardiaques) ?
  • [14]
    Homme à femmes, Ferrer est sollicité « par le spectacle du monde » (ibidem, p. 118), celui qu’elles lui offrent. Mais la notion même de spectacle suggère, dans ce contexte, l’ambivalence du regard, la combinaison de l’attention et de l’indifférence dans l’indifférenciation de ce qui est vu : l’indifférent « abolit le sens de l’expérience pour la transformer en spectacle, sans relation à soi. […] Les autres sont tenus à distance, neutralisés, ils ne font plus craindre de devoir s’engager. […] L’indifférence au monde et aux autres épargne tout investissement mais elle expose au vide. Renfermement narcissique, elle devient une volonté d’immobilité, de fixation de la durée pour ne pas être happé par des relations non souhaitées. L’indifférent se fait un univers à lui tout seul, autosuffisant. Il préfère le monde à distance, sans être emporté par son flux » (David Le Breton, op. cit., p. 40). Certes, Ferrer contemple les femmes, et ressent du désir – mais précisément il « les considère toutes » (ibidem, p. 118), et veille à maintenir la distance.
  • [15]
    Une tentative, dans l’avion qui mène vers le Grand Nord, achoppe : « Cette solitude passive, pense-t-on, serait peut-être l’occasion de faire le point sur sa vie, de réfléchir au sens des choses qui la produisent. On essaie un moment, on se force un peu mais on n’insiste pas longtemps devant le monologue intérieur décousu qui en résulte […] » (ibidem, p. 12).
  • [16]
    Le contexte de cet incident incite à y voir une forme de burn out : « Sans même bien s’en apercevoir, Ferrer se trouva surchargé de travail, débordé comme le premier technico-commercial venu. C’était si peu dans ses habitudes qu’il n’en prit même pas clairement conscience : au bout de quelques jours il en paierait le prix » (ibidem). David Le Breton considère le burn out comme l’une des manifestations d’un besoin de disparaître (voir Disparaître de soi, op. cit., p. 61-66).
  • [17]
    Cet épisode, qui fait suite à la crainte de se voir traqué par les créanciers, révèle plus nettement que le précédent ce qu’est le burn out : « la dépression par épuisement de ses ressources […] » (D. Le Breton, op. cit., p. 65).
  • [18]
    Hasard ou non, selon l’horoscope de Murphy son « [jour propice] » est le dimanche (Murphy, Paris, Minuit, 1990, p. 30).
  • [19]
    À l’occasion du face-à-face final avec Delahaye le narrateur note que les « forces » de Ferrer « peuvent se multiplier quand il s’énerve » (Ibidem, p. 209). Mais ce moment de conflit est aussi éphémère que rare.
  • [20]
    La préférence de Ferrer, dans le métro, pour les « banquettes entièrement disponibles » (p. 223) peut s’expliquer par le fait que celles-ci lui évitent l’effort d’avoir à choisir ses voisins. De même, on comprend que la perspective du réveillon du 31 décembre le rende habituellement « un peu nerveux » (p. 220), puisque celle-ci l’oblige, pour ainsi dire, à franchir un pas, à aller vers autrui.
  • [21]
    Op. cit., p. 71.
  • [22]
    Les convergences entre les romans de Beckett et d’Echenoz ne s’arrêtent pas là. Il faut ainsi rappeler que Murphy souffre, au sens le plus physique du terme, de problèmes de cœur, celui-ci « tantôt peinant tellement que Murphy était tenté de croire qu’il allait caler, tantôt dans un tel état d’ébullition que Murphy était porté à craindre qu’il ne fût sur le point de péter » (ibidem, p. 9).
    Même le burlesque de la situation créée par la manipulation du Babyphone, dans Je m’en vais, pourrait trouver sa source dans une ou deux pages de Murphy : dans la première, le personnage éponyme doit affronter le « cri épouvantable », les « hurlements tranquilles du téléphone », susceptibles, imagine-t-il, de susciter la venue « de sa logeuse, ou d’un autre locataire » (ibidem, p. 11) ; la seconde met en scène Monsieur Endon, occupé à « combiner toutes les façons dont il était possible d’allumer, d’éteindre et de presser le bouton témoin » (ibidem, p. 177).
  • [23]
    Soleil noir. Dépression et mélancolie (1987), Paris, Gallimard, « Folio-Essais », 1990, p. 70.
Français

Le titre de cet article renvoie aux derniers mots de Soubresauts, de Beckett, de manière à poser la question de ce qui rapproche et différencie les imaginaires de Beckett et d’Echenoz dans leur rapport à la disparition. Le roman d’Echenoz Je m’en vais met à l’épreuve le personnage en tant que tel, tant l’errance sentimentale donne à voir la perte d’une énergie vitale, l’indécision et l’indifférence, l’ambivalence plutôt que la capacité à se métamorphoser. Le personnage principal, toujours fuyant, échappe dans une certaine mesure à la mélancolie, mais non à une peur obsessionnelle du vide.


English

Oh all to end? On the Disappearance Motif in Jean Echenoz’s Je m’en vais

The title of the article alludes to Beckett’s last words in Stirrings Still, in order to put the question of what differentiates and connects Beckett’s and Echenoz’s imaginations vis-à-vis the disappearance motif. Echenoz’s novel, Je m’en vais, tests the character as such, in as much as sentimental wandering reveals the loss of a vital energy, uncertainty and lack of concern, ambivalence rather than the capacity to be metamorphosed. The main character, always evasive, in some way eludes melancholy, however not an obsessional fear of the void.


Date de mise en ligne : 28/03/2018

https://doi.org/10.3917/litt.189.0049