Article de revue

De l'un et de la hiérarchie

Pages 72 à 75

Citer cet article


  • Nancy, J.-L.
(2002). De l'un et de la hiérarchie. Lignes, 8(2), 72-75. https://doi.org/10.3917/lignes1.008.0072.

  • Nancy, Jean-Luc.
« De l'un et de la hiérarchie ». Lignes, 2002/2 n° 8, 2002. p.72-75. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lignes1-2002-2-page-72?lang=fr.

  • NANCY, Jean-Luc,
2002. De l'un et de la hiérarchie. Lignes, 2002/2 n° 8, p.72-75. DOI : 10.3917/lignes1.008.0072. URL : https://shs.cairn.info/revue-lignes1-2002-2-page-72?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lignes1.008.0072


1Si le « 11 septembre » a rendu clair quelque chose, c’est ceci : le monde se déchire autour d’une insupportable division de la richesse et du pouvoir. Cette division est insupportable parce qu’elle ne repose sur aucune hiérarchie admissible ni du pouvoir, ni de la richesse. Une « hiérarchie » signifie selon l’étymologie un caractère sacré du principe ou du commandement. Or le monde de la techno-science, ou le monde que je mets sous le nom d’écotechnie – c’est-à-dire d’un milieu naturel entièrement fait de la suppléance humaine d’une « nature » désormais retirée –, qui est aussi le monde de la démocratie, des droits universels d’un homme supposé universel, le monde de la laïcité ou de la tolérance religieuse, esthétique et morale, non seulement empêche de fonder en régime sacral des différences d’autorité et de légitimité, mais il fait apparaître comme intolérables des disparités ou des inégalités qui violent ouvertement ses principes d’égalité et de justice.

2C’est pourquoi notre monde est un monde dans lequel il ne peut y avoir que des dominants et des dominés, des exploiteurs et des exploités – il ne peut y avoir que cela et il ne peut qu’y avoir cela, du moment qu’une équivalence générale (c’est le nom marxien de l’argent) ronge la vérité de l’égalité, laquelle n’est pas équivalence mais parité de grandeurs singulières et singulièrement incommensurables. En un sens, l’égalité pensée comme parité de dignités singulières et irréductibles à un équivalent contient un principe profondément hiérarchique : le caractère principiel (archique) d’une sacralité ou d’une sainteté du singulier (de l’existence multiple). Une hiérarchie sans couronne ni tiare, sans dogme ni sacrement, mais non sans vérité ni foi.

3Aussi faut-il souligner ceci : ce qu’on appelle l’instrumentation des religions, ou bien la déviation, la perversion ou la trahison de telle ou telle religion (y compris le théisme national des États-Unis), ne constitue pas du tout une explication suffisante. Ce qui est instrumentalisé ou trahi donne, de soi, matière à instrumentalisation ou à perversion. Cette matière est donnée, de manière paradoxale mais évidente, par le motif de l’Un : c’est l’Unité, l’Unicité et l’Universalité qui sont convoquées de part et d’autre dans l’affrontement mondial, ou plutôt dans le monde structuré en un affrontement qui n’est en rien celui d’une « guerre des civilisations » (puisque l’Islam est aussi une part de l’Occident, de part toute son histoire, et même s’il n’est pas exclusivement cela).

4À la mobilisation totale (je n’emploie pas par hasard un concept naguère fasciste) proclamée et télécommandée au nom d’un Dieu unique dont l’unicité transcendante opère une hiérarchisation absolue (Dieu, le paradis des croyants, la poussière de tout le reste – tout le reste composé aussi de beaucoup de dollars, de missiles et de pétrole…) prétend répondre l’immobilisation totale de la situation (le capital mondial) au nom d’une prétendue universalité dont l’Universel est nommé « homme », mais dans son abstraction évidente s’en remet aussitôt à un autre Dieu (« in God we trust, in this God who bless America »).

5L’un et l’autre Dieu sont deux figures affrontées de l’identique Unique lorsque son Unicité est saisie comme Présence absolue, en soi et par soi consistante, comme le sommet ponctuel et donc invisible d’une pyramide dont il résume et résorbe l’essence. (On pourrait dire ici : les pyramides des Pharaons ne valaient pas par le point nul de leur sommet, mais par le secret de mort et de vie enseveli dans leur masse. Elles valaient par le profond retrait dans une obscurité cryptique, non par la pointe d’une présence érigée en évidence.) Et il est bien permis de dire sans être « antiaméricain » (catégorie ridicule) que c’est le modèle Uni-fiant, Unitaire et Universel, Unidimensionnel aussi et finalement Unilatéral (ce qui est sa contradiction interne) qui a rendu possible la mobilisation symétrique et non moins nihiliste d’un modèle Monothéiste et non moins unilatéral. On ne prête enfin garde à ce dernier que parce qu’il est devenu l’instrument idéologique du « terrorisme » que nous savons. Mais le « terrorisme » est la conjonction du désespoir et d’une volonté Uni-fiante qui affronte l’autre visage de l’Un.

6Cet affrontement de l’Un à son Unité substantifiée n’est rien d’autre que l’affrontement interne du nihilisme. L’Un n’a pas en effet de propriété plus avérée que de se nier lui-même : ou bien il se nie en se démultipliant sans limites, ou bien il se nie en se faisant nul.

7Or ce qui est ainsi perdu de l’essence même du monothéisme dans toutes ses formes, c’est précisément ceci, que l’« un » du « dieu » n’y est pas du tout l’Unicité en tant que substantielle, présente et réunie à elle-même : au contraire, l’unicité et l’unité de ce « dieu » (ou la divinité de cet « un ») consistent précisément en ce que l’Un ne peut y être posé, présenté ni figuré réuni en soi. Qu’il soit dans l’exil et la diaspora, qu’il soit dans le devenir-homme et dans un être-triple-en-soi, ou qu’il soit dans le recul infini de celui qui n’a ni égal, ni semblable (donc pas même l’unité sous aucune de ses formes), ce « dieu » (et en quoi est-il divin ? comment l’est-il ? c’est ce qu’il faut penser) exclut absolument sa propre présentation – et il faudrait même dire : sa propre mise en valeur autant qu’en présence.

8Cela, les grands mystiques, les grands croyants, les grands « spirituels » des trois monothéismes l’ont su, et ils l’ont su dans des échanges et des confrontations multipliées avec les philosophes auxquels ils faisaient face tout en leur étant en même temps étrangers. Leurs pensées, c’est-à-dire leurs actes, leurs ethos ou leurs praxis, nous attendent toujours. Cela ne veut pas dire qu’elles nous attendent dans l’avenir, mais qu’elles sont là, ici, sous la main s’il est permis de le dire ainsi.


Date de mise en ligne : 20/03/2014

https://doi.org/10.3917/lignes1.008.0072