Article de revue

Littérature pensée

Pages 35 à 49

Citer cet article


  • Hobé, A.
(2012). Littérature pensée. Lignes, 38(2), 35-49. https://doi.org/10.3917/lignes.038.0035.

  • Hobé, Alain.
« Littérature pensée ». Lignes, 2012/2 n° 38, 2012. p.35-49. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lignes-2012-2-page-35?lang=fr.

  • HOBÉ, Alain,
2012. Littérature pensée. Lignes, 2012/2 n° 38, p.35-49. DOI : 10.3917/lignes.038.0035. URL : https://shs.cairn.info/revue-lignes-2012-2-page-35?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lignes.038.0035


Notes

  • [1]
    M. Blanchot, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 520.
  • [2]
    Cette contradiction est relevée par Jean-Christophe Bailly dans la préface à La Légende dispersée (Bourgois éditeur), mais aussi par Jacques Rancière dans La Parole muette (Hachette littérature, collection « Pluriel »). Et comme le notent Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, la question se posait notamment déjà pour Friedrich Schlegel : « Si nous continuons de ce train, une chose après l’autre va se convertir en poésie sans que nous y prenions garde […] », déplore Amalia dans son « Entretien sur la poésie » (L’Absolu littéraire, Seuil, collection « Poétique », p. 307).
  • [3]
    Une invention lexicale à tout le moins difficultueuse : pensérature, littépensure, etc.
  • [4]
    « Ma pensée m’abandonne à tous les degrés », lettre à Jacques Rivière du 5 juin 1923.
  • [5]
    J. Rancière, La Parole muette, op. cit., p. 59.
  • [6]
    P. Lacoue-Labarthe et J.-L. Nancy, L’Absolu littéraire, op. cit., p. 278. Le fragment 116 précise : « La poésie romantique est encore en devenir. Et c’est son essence propre de ne vouloir qu’éternellement devenir, et jamais s’accomplir […] ».
  • [7]
    J.-C. Bailly, La Légende dispéersée, op. cit., p. 20.
  • [8]
    Ibid., p. 18.
  • [9]
    G. Deleuze, L’Abécédaire, entretien avec C. Parnet, un film de P.-A. Boutang, éditions Montparnasse. Ce commentaire de Gilles Deleuze est à rapprocher de la notion de limite mathématique.
  • [10]
    G. Deleuze, Kafka, pour une littérature mineure, Paris, Les éditions de Minuit, 1975, p. 96.
  • [11]
    F. Kafka, Journal, Grasset, « Les cahiers rouges », p. 410. Le passage fait l’objet d’une étude de Maurice Blanchot dans De Kafka à Kafka, où il note : « La contradiction nous rétablit dans la profondeur de l’expérience » (Gallimard, collection « Folio », p. 136).
  • [12]
    M. Blanchot, De Kafka à Kafka, Paris, Gallimard, 1981, p. 82.
  • [13]
    B. Dranty, L’hydre-anti, Fissile, préface de Bernard Noël, p. 8.
  • [14]
    M. Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Dits et Écrits, Gallimard, coll. « Quarto », p. 836.
  • [15]
    Ibidem.
  • [16]
    J.-P. Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard, 1948, coll. « Folio », p. 68.
  • [17]
    G. Deleuze, Critique et Clinique, Paris, éditions de Minuit, 1993, p. 9.

1Pas de littérature sans pensée. Ce pourrait être plus qu’un constat. Ce pourrait être un mot d’ordre, un programme, une ambition : pas de littérature qui ne soit pensée. Le dire ainsi, néanmoins, c’est aussitôt introduire une équivoque. Est-ce dire qu’il n’y a pas de littérature qui ne soit celle qui pense (une littérature de la pensée) ? Ou bien qu’il n’y en a pas qui ne soit celle qu’on pense (une littérature dans la pensée) ? Ou bien encore, s’agirait-il d’affirmer qu’il n’y a pas de littérature qui ne soit une pensée (une pensée sur elle, autant qu’une pensée sur tout ce qu’elle n’est pas), voire la pensée, toute la pensée : pas de littérature qui ne soit l’égale de la pensée ?

2Déjà les premiers mots prêtent au trouble et même au désarroi. Les premiers mots ont toujours porté au désarroi. Ces premiers mots, ce sont toujours déjà les premiers mots de la littérature, de la littérature qui vient quand on cherche à l’écrire, héritant à chaque fois comme un recommencement tous ses malentendus. Les premiers mots de sa littérature en tant qu’elle est à la fois ce qu’on écrit et ce qu’on n’écrit pas – qu’on lit ou qu’on voudrait écrire, et davantage encore : qu’on voudrait ne pas avoir écrit. De la littérature qu’on est amené à produire autant qu’à réprouver. Car ce n’est pas chose nouvelle : la littérature n’est pas sans la pensée de son nécessaire outrepassement. Au moins depuis que la littérature s’est retournée sur elle pour rompre avec ses formes canoniques. Ce moment, celui du romantisme allemand, qui est aussi celui où le mot de littérature apparaît dans son sens actuel, où, comme le note Blanchot, « la littérature annonce qu’elle prend le pouvoir[1] ». Un pouvoir voulu comme total, mais un pouvoir à l’embrassement trop passionné pour ne pas risquer de se perdre dans sa totalité, pour ne pas toucher les limites d’une absolutisation restituant le poétique à l’enchantement du monde, et revenir à la tempérance d’une littérature assouvie [2]. Un acte de naissance se doublant de l’annonce de sa fin : l’évidence d’un inconciliable de la littérature à elle-même.

3Cet inconciliable de la littérature à elle-même est propre à la perdre, et plus encore : il l’a déjà perdue, toujours déjà perdue. Il la perdra toujours. Et rien ne serait plus vain que de s’en plaindre. Il y a tout lieu de s’en réjouir au contraire : c’est une des conditions de son sens. Il n’y a pas de littérature si elle ne revient pas de la pensée de son impossibilité, si elle ne répond pas de cette suspension de la littérature par elle-même. Une suspension qui a tout l’air d’un sabordage ou d’un patient travail de sape, mais qui est pourtant seule à même de lui épargner le triste accompagnement du présent. L’inactualité qu’est pour elle l’épreuve enjouée de la contradiction dans laquelle elle se perd et qui tout autant la soustrait, sans la sauver, au clabaudage ambiant. Une contradiction donc elle-même contradictoire, en ce qu’elle n’arrête ou n’empêche rien, et qui fait dire que la littérature n’en est ni n’en sera jamais venue à bout de ses antinomies, de ses inconséquences et ses débordements.

4Car la contradiction ne s’arrête pas à elle : écrire ne se suffirait pas de cette belle vérité. S’il fallait qu’elle en soit un principe, un principe à l’écrire, l’écrire chercherait à s’en défaire. À se débarrasser de ce principe, ou de ce propre, le propre de la littérature dont elle ne peut se satisfaire et qu’il lui faut soustraire à tout rang. La contradiction s’ordonne en profondeur : les premiers mots et les suivants toujours déjà projettent dans la contradiction de la contradiction, dans la contradiction rejouée, surenchérie qui est celle de toute littérature, et qui confine à la déraison ou au déraisonnable : un déraisonnable dont la littérature n’aura pu faire l’économie.

5C’est sa part d’impensé. Une part d’impensé constitutive de la littérature. Car il n’y a pas de littérature sans cet impensé, ce déraisonnable, en vertu duquel se dit toute sa liberté – cette liberté qui n’est la sienne qu’alors qu’elle la propose à tout ce dont elle est la continuité, cherchant à s’excepter d’elle-même. Un impensé qui l’éloignant de la raison ne la déplace cependant pas tout aussitôt dans le domaine sensible – le pur imaginaire et le spiritualisme inspiré. Mais l’associe à la pensée de ce rapport à tout ce qu’elle n’est pas – à tout ce qu’elle ne serait plus ou pas encore. Un impensé de la littérature en tant qu’il est sa pensée en procès, sa pensée faite procès, processus, et ne présage aucune issue. Aucun verdict. Aucun partage affirmé des rôles.

6Si rien ne dit jusqu’où va ce rapport intime entre littérature et pensée, rien n’est dit non plus du moment où ce rapport s’initie, où l’une et l’autre se distingueraient assez pour apparaître dans leur réciprocité. Écrire, ou l’écrire, peut être aussi le moment où s’appréhendent les choses à front renversé : là où s’indétermine le partage entre pensée et littérature, comme si l’écrire forçait les injonctions séparatrices et repoussait l’ingérence du genre. Une indétermination qui ne vaudrait cependant pas pour une ignorance ou un oubli. La pensée, quoi qu’on fasse, œuvre toujours. La main qui court sur le papier n’est pas l’instrument d’un bienheureux flux poétique, et l’écrire ne s’accorde pas au chant du monde : pas de saut de l’ange dans l’écriture. La pensée n’est pas dupe de ce qui veut s’écrire.

7Dire qu’il n’y a pas de littérature qui ne soit pensée, c’est déjà une pensée. C’est un dehors de la littérature à même de lui être appliqué, et par là opérant la séparation nette de l’une et de l’autre : une cruelle contradiction de ce qu’elle énonce. S’agirait-il d’un programme, on n’en serait qu’exécutant. Un exécutant habile et capable de cheminer sur ce sentier de crête séparant la pensée pleine et consciente et le dévolu littéraire. Il faudrait ne pas savoir ce que l’on sait, et s’abandonner à l’inconscience arbitraire. Au fond, se donner comme programme de ne pas en avoir… Une aporie. Le rapport d’égalité entre littérature et pensée n’est pas sans livrer à la perplexité. Le rapport de réciprocité par lequel il s’agirait de verser de la pensée dans la littérature et de la littérature dans la pensée n’est pas plus concluant, ou plus exactement : il est trop concluant. Car c’est bien dans une relation d’indétermination de l’une par l’autre qu’elles apparaissent engagées. Une indétermination qui veut que la littérature et la pensée soient perçues dans un rapport asymétrique. Il n’y a pas d’isomorphisme entre l’une et l’autre : il ne s’agit pas de voir de la pensée dans la littérature, ou l’inverse, mais de considérer que littérature et pensée ne sont pas ce qu’elles sont sitôt qu’on croit les apparier. Il ne s’agit pas d’un simple jeu de miroirs (le partage et la circonscription, c’est la besogne de l’institution), mais de la mise en présence de leurs invasivités respectives. Il n’y a pas de distribution nette des places et des rôles entre littérature et pensée. L’une est illimitée par l’autre. Au point qu’on pose sur ces notions des noms dont n’est pas bien sûr qu’ils leur conviennent, et dont on voit qu’ils sont promis en définitive à d’incessantes renégociations.

8C’est souligner ce rapport d’indétermination, ou d’indéfinition, que de supprimer le « et » entre littérature et pensée. D’écrire littérature pensée à la seule fin de mettre en présence deux mots dont l’un s’indétermine dans sa nature : adjectif ou nom. Mettre deux mots l’un à côté de l’autre, en laissant juste transparaître cet autre lien que serait le trait d’union : un trait de ligature à peine envisageable, parce qu’il sépare autant qu’il noue, et témoignant aussi d’un improbable encastrement néologique, l’inarticulable mot-valise [3] – un enchâssement trop contraint pour ne pas décevoir et se racornir dans la solitude de sa dérision. Pensée littérature ensemble et ne s’appariant pas : non pas en vis-à-vis, non pas attelées, mais dans leur position asymétrique, jointées par un rapport indécidable à la teneur redéfinie sans cesse.

9« C’est faux de dire : Je pense. » Dans sa lettre du 13 mai 1871, première dite « du voyant », Rimbaud ne se borne pas à la proclamation de la souveraineté du poète. Celle-ci n’est pas nouvelle : le fragment 116 de l’Athenaeum affirmait déjà « que l’arbitraire du poète ne souffre aucune loi qui le domine ». Il ne prête pas le flanc à la tendance spiritualiste du voyant post-romantique (en rejetant à la fois le positivisme en vogue et la poésie subjective). Il ne se plie pas non plus à l’objectivité poétique des Parnassiens, pas plus qu’il ne prétend reprendre pour lui l’idée de la pensée furtive (celle qu’on trouvera chez le jeune Artaud dans sa correspondance avec Rivière [4]) et du dédoublement du sujet conscient (rien d’original là-dedans : le conservateur Taine, un an plus tôt, dans De l’intelligence, écrivait déjà : « Je suis un autre »). C’est mieux que ça. Il fait entendre à la suite ceci : « On devrait dire : On me pense. » C’est ce on là qui intéresse, celui qui fait intervenir un tiers, une instance qui n’est pas moi sans être véritablement quelqu’un de différent : le on qui est tout ce que n’est pas moi mais qui se donne de moi. Une impersonne que convoque le fameux « Je est un autre » par la disjonction grammaticale (à quoi Taine n’a pu consentir) et le pronom indéfini. Par le rejet du psychologisme et le refus du retour sur le moi, par l’effraction de la norme linguistique, apparaît ce on qui ne se montre pas : un innommable, un irreprésenté sans nom, quelconque, énième. Et c’est par lui que la pensée se fait : une pensée déroulée ni sous le mode de l’accord au monde, au peuple, à l’art ou à la poésie, ni sous celui du divorce avec eux, mais sous celui de sa métamorphose. Sans doute la pensée se dérobe-t-elle, mais ce n’est pas pour s’échapper. C’est pour se travestir en même temps qu’elle travestit la littérature et qu’elle en épuise interminablement les ressorts. Ce qui reviendrait à dire, en songeant à Bataille : il n’y a pas de littérature qui ne soit aussi dépensée.

10C’est une tension qui parcourt la littérature pensée. Cette tension est plus que tout le signe de la conscience aiguë de son impuissance à aller au bout d’elle-même. La littérature ne connaît pas le succès. Sa gloire n’est pas même éphémère, et se montre à la fois moins et plus que cela : elle est sans cesse ajournée. Les premiers romantiques ont très vite éprouvé cette tension non pas exactement de l’impossible achèvement, mais de la force sans égale de la promesse. Et la nécessité de capter l’instant de cette mise en jeu, ce point de suspension du temps, dans la forme brève et fragmentaire, « l’unité dans laquelle toute chose figée est remise dans le mouvement des métamorphoses[5] ». L’absolu littéraire – la littérature en sa pensée la plus dense et néanmoins dégagée de l’assomption sublime –, ne pouvait, ne peut jamais qu’avoir valeur d’indéfini et n’être visée que « comme une sorte d’au-delà de la littérature elle-même[6] ».

11S’agirait-il de demander plus à la littérature qu’elle ne peut donner ? Elle-même exige d’elle ce qu’elle n’est pas. Non par goût de l’excès (ce qui ne veut rien dire), non par crainte d’un manque (ce qui désespère). Mais parce que la littérature pensée fait défaut. Elle fait défaut parce qu’elle ne comble aucune attente. Elle ne rend pas son dû, et pour cause : elle n’en a pas. Une certaine idée de la littérature (celle qui a le plus souvent cours) voudrait qu’elle s’actualise dans son retour sur elle, sur ses propres limites et dans ses propres limites : elle trouverait son sens dans sa seule itérabilité. Or il n’est pas de pensée qui vaille plus pour la littérature que celle d’un affranchissement de son cycle : un surcroît de la littérature comme une liberté promise à celle qu’elle se donne. Quand bien même elle lui fait entrevoir une « immensité décevante » et que « la pensée se heurte aux angles du réel[7] ». Il n’y a pas d’immensité qui ne soit décevante, et pas de déception qui ne soit cette autre immensité que la littérature pensée défie. Si « elle est retrouvée l’éternité », comme dit Rimbaud, c’est qu’elle le sera toujours – autant qu’elle l’a toujours été : aussi longtemps que la littérature pensée est mue par « la force d’une exigence plus grande encore[8] ».

12La littérature a hérité la pensée de l’immensité décevante. Elle s’est nourrie de cette immensité décevant par son immensité même : un encyclopédisme épuisant, retourné sur lui-même et n’aboutissant qu’au non-savoir, la vanité qu’est le savoir sans fin du duo des copistes flaubertiens. La littérature pensée a peut-être en vue un autre cap : celui où la littérature est appelée à s’augmenter de la pensée d’un monde désormais décisivement rond, un monde mondial voué au rituel, à sa célébration. Pour reprendre les mots de la Poétique d’Aristote : promis à sa convenance, à sa ressemblance et à sa cohérence. Un monde d’imitation, donc. À lui-même sa tragédie. Une littérature issue de la pensée, de la prise à partie, d’une immensité qui ne se révèle plus exactement décevante (à quoi n’est plus léguée la déception d’un idéalisme échouant), mais déçue, déjà déçue : une immensité sur laquelle nul n’est embarqué, devant elle en arrêt dans un pseudo-rapport à l’histoire problématique, lorsqu’il se passe que rien ne devrait se passer et que le monde dit en se rengorgeant : je suis cela qui est.

13Quel est ce pire sur lequel on met le cap ? C’est la question à laquelle, après Beckett, ne peut pas se dérober la littérature pensée. La question sans laquelle écrire n’a pas plus d’incidence qu’un séjour au jardin qu’on cultive ou que le chatoiement de la musique soluble dans l’air. Disons-le : c’est cap au pire de la littérature pensée. Mais non pour en déplorer l’horizon. Non pour faire entendre un bourdon moral : la plainte de l’auteur éconduit, sinon destitué, sinon mort ; les larmes versées sur l’esprit perdu des temps héroïques du romantisme et du réenchantement du monde qu’il a voulu inaugurer, qu’a pu décliner l’idéalisme littéraire qui s’est ensuivi (du symbolisme au surréalisme) ; les regrets éternels du tout-un poétique auquel a prétendu l’expression d’une poéticité déjà là, vivante au cœur du silence des choses – une poéticité à l’état de nature attendant de se voir, au son de la lyre, élevée à la connaissance des hommes.

14Le pire de la littérature pensée – sa réponse à la prégnance du monde en rond, ce dernier monde disant qu’il est aussi le seul –, c’est celui de ses mots, de son langage. Un langage s’offusquant de pareille finitude et lui retournant non les premiers mots (une origine) mais les pénultièmes. À la façon de l’alcoolique de Deleuze à la recherche de l’avant-dernier verre [9], la littérature pensée poursuit les avant-derniers mots : ceux qui viendront avant la fin.

15« Bon qu’à ça », dit Beckett. Quel ça ? Ni rien ni tout. Le ça qu’on ne montre pas. Parce qu’il n’est pas montrable. Parce qu’il n’est pas plus l’évidence que la coulisse ou le secret. Parce qu’il n’est pas l’infime ou le cosmos, en butte aux infinis, mais le ça de la littérature pensée portant les mots jusqu’à l’indécidable. Le ça qui en s’énonçant s’en prend au défini des mots, les mots qui fondent et terminent le monde, ou veulent encore le faire. En premier lieu, ceux de l’écriture sainte, laquelle a pour principe de maintenir l’écart de la représentation exemplaire – un paradigme. Elle fait en sorte qu’œuvre encore de plein droit la métaphore qui désespérait tant Kafka. Elle fait en sorte qu’on ne se perde pas en littérature : en affirmant l’irréductibilité de la distance séparant le langage et l’objet, elle fait valoir que si l’objet vit, le langage lui n’est susceptible d’aucune indistinction. L’interdit de l’indiscernable vaut plus que tout pour le langage, et professe la discontinuité du très-haut du Verbe à l’ici-bas du langage. Et l’aliénation d’un rapport de ressemblance au pur modèle. Elle subordonne au Verbe. Et si la métaphore est si désespérante, c’est qu’elle procède d’un lien d’autorité : autorité de la figure, autorité du Verbe, autorité de la raison du langage. En confirmant l’ordonnancement des choses et des mots, celui du langage et de ce qu’il dit, elle ne fait pas qu’affirmer cette autorité : elle la restaure. Elle résonne comme un verdict et tourne en outrance ou en affectation le requis littéraire inconditionné : celui de l’incorporation à la littérature elle-même, aussi propre à décevoir qu’en soit la pensée. Si Kafka comprend qu’il ne peut être « rien d’autre que littérature », la métaphore et le Verbe s’ingénient en retour à lui montrer qu’il ne le sera pas, et le rappellent à l’ordre : il n’ira pas plus loin. L’écrivain ne sera pas cette littérature qu’il ne veut ou ne peut pourtant qu’être en toute immédiateté. Voilà placé au cœur de sa contradiction celui qui sait que la littérature est l’espoir qui ne le sauvera pas. Voilà voué à la désespérance ce prétendant aux ambitions prométhéennes.

16« C’est toujours à côté que ça se passe[10] » dit Deleuze à propos de Kafka. Le ça encore – un ça ou du ça vaudrait-il mieux dire – auquel se mêle l’indétermination du lieu : c’est à côté de quoi ? On ne sait pas. On sait seulement qu’opère une double indétermination, ou plutôt une indétermination redoublée, redoublante : du ça produit de l’à côté qui produit du ça, et ainsi de suite. Ce qui suppose une reconsidération de la présence ou de l’acuité de l’infini : une façon de lutter contre l’infini, quand c’est la lutte qui est infinie, qui produit cet infini, quand l’infini ne nous tombe pas du ciel. La lutte crée les conditions de ce déploiement d’un infini qui n’est jamais accompli, jamais actualisé. Le temps et l’espace sont repensés, et toujours repensables. Ils ne sont pas simplement les cadres du déploiement : eux-mêmes s’étendent, ils sont instables et portent à l’idée d’une exception à leur nature (à l’idée de toute nature même et de toute physique convaincante). Ils mettent en jeu l’idée de leur constitutive insuffisance, cette constitutive insuffisance qui est celle de la littérature pensée. Rien qui convienne en elle, et rien qui plaise. Littérature et pensée n’existent ensemble qu’à leur insuffisance près. Tout contentement est trompeur. Si Kafka voulait « mourir content[11] » c’est parce que c’était une volonté inadéquate : une synthèse impossible à conclure, et que la disparition seule permettait d’approcher (la disparition de ce contentement lui-même en tant qu’inaccessible objet de la satisfaction) : une synthèse ajournée, à la hauteur de la désespérance à laquelle voue la littérature faite homme.

17Il n’est nullement question de rendre possible la littérature pensée, le possible de la littérature pensée est sa dévastation (la perte de son étendue). Il s’agit bien plutôt de donner libre cours au devenir de ce qu’elle ne sera plus, et par là de s’épargner la charge de la transmission, du lignage et de l’origine. C’est-à-dire de se soustraire à la linéarité formatrice, au simple jeu de la dualité de la fidélité ou de la répudiation. Et de considérer un disparate, ou un inadéquat, en tant qu’il veut ne pas faire question du dilemme de l’origine et cherche à prendre à son compte le caractère feint de la rupture. En tant qu’il n’est en rien trompé sur la composante trompeuse de tout divorce. C’est à cette autre contradiction que la littérature pensée a aussi affaire : à l’irrésolution de l’alternative entre l’origine et son démenti, lorsque refuser l’origine c’est marquer un nouveau point de départ. Autrement dit, il lui faut assumer l’impossibilité qui se découvre avec l’acuité d’un diagnostic de pouvoir naître vraiment. Pour reprendre le mot de Kafka : de naître content. Car ce n’est pas que l’histoire est finie (le dire, c’est déjà faire histoire : il y aura une histoire de la fin de l’histoire, ou bien alors c’est que personne ne sera là pour l’affirmer), c’est que l’origine va mal. Elle ne sied pas. Non pas seulement depuis que Dieu n’est plus, mais depuis que le Verbe l’a suivi. Depuis que l’écriture sainte est dévitalisée, depuis que l’indiscernable du langage, l’indiscernable à l’œuvre au sein du langage, subvertit le Verbe et son origine démiurgique. Il n’y a plus d’exemplarité, plus d’exemplaire, et la littérature pensée complète : il n’y en a même jamais eu, on s’est trompé, l’homme de Dieu qu’il faudrait imiter n’est pas celui qu’on croit. Le Verbe épargnait aux hommes la pensée de l’animalité qui est la leur. Ce qui était rompu sous le couteau d’Abraham, c’était la continuité de l’homme à l’animal : il allait toujours se trouver un bélier sous les mains d’Abraham permettant une substitution comme une non-identification de l’animal au fils – une séparation du parlant (reconnu par le langage entre « père » et « fils ») et de ce qui est muet, une séparation entre l’unique du langage et l’obscurité du mutique substituable. Or l’homme n’est plus ce qu’il était, sous Dieu, et son langage non plus n’en est pas moins un autre. Un autre inadéquat.

18Qu’il soit inadéquat ne l’excepte en rien, tout au contraire : c’est en vertu de l’inadéquation qu’il est continûment reversé dans le collectif. Cet autre est un autre sans majuscule : il n’est pas propre, mais commun. En d’autres termes, il se détache de l’altérité et va vers une altération. C’est par là qu’il s’éprouve et c’est par lui que la littérature pensée devient ce qu’elle ne sera plus. Son devenir est sans situation ni forme a priori, c’est un devenir rien : rien qu’on connaisse, un presque rien, le presque rien de l’animalité muette ou de la chose en deçà du néant. La pensée de la littérature se forme dans cette ambition non pas illimitée mais illimitative qui la porte au silence et à l’indistinction quand devenir un presque rien, c’est douloureusement rendre inaudible ce devenir lui-même. Parvenir au babil, c’est ne pouvoir s’en expliquer. Le silence est aussi celui qui est fait sur ses raisons.

19C’est une ambition folle peut-être, ou bien démesurée. Mais dont la démesure a le sens de son renversement : lorsque la littérature pensée a non pas abdiqué son pouvoir, mais toute idée du pouvoir qui pourrait être le sien. Un pouvoir retourné contre lui, quand la littérature se donne la liberté souveraine d’en jouir jusqu’à s’en délivrer, s’en délivrer pour mieux la reconduire. Lorsqu’elle cherche, comme le dit Blanchot, à « parler à l’instant où parler devient le plus difficile, en s’orientant vers les moments où la confusion exclut tout langage[12] ». On serait tenté de penser qu’aussi bien, elle ne tient pas à grand-chose. Mais on ne pourrait pas moins dire : c’est justement à ce pas grand-chose qu’elle doit de ne pas sombrer dans l’institution qui la guette et de contrevenir à la langue – à la langue en entier. Si la littérature pensée fait fi du littéraire en monument, de l’œcuménique reconduction de sa célébration, de sa conciliation consolatrice, c’est à la fois pour prononcer l’indivisible élan vers tout ce qu’elle n’est pas et pour aller au-devant de tout ce qui s’est dépouillé de la langue, et se ravive au sein du prosaïque des mots.

20Le prosaïque a pour lui de mettre à découvert les mots dans leur incomplétude et leur mitoyenneté, leur nécessaire accompagnement de ce qu’ils n’expriment pas. C’est là ce qu’on peut voir comme un semblant d’insignifiance, ou la contestation d’un privilège de l’unité, que se lie la pensée de leur circulation. L’impur et le commun leur sont comme un viatique. Ces mots du prosaïque sont ceux dont Bernard Noël dit, en ouverture à L’hydre-anti de Billy Dranty, qu’ils sont « une atteinte à la “littérature” produite par une émeute généralisée […] grave et ludique[13] ». Ils sont ceux avec lesquels « il s’agit plutôt de ce qui est dit à travers[14] », comme le note Foucault, ceux pour lesquels aussi « c’est à côté que ça se passe », à côté dans le monde, dans l’à-côté du monde. Dans les marges occultées, quoique béantes, de l’extrême capitalisme où se mène la guerre qu’on ne voit pas. Là où sont prononcés les mots muets. Des mots de déclassés, des mots de mis au rebut, et des mots mis eux-mêmes au rebut et déclassés, relégués dans le lugubre des grognements et des cris, pour dire : ceux-là sont ceux dont rien ne sourd et rien n’est entendu. Parce qu’au-delà de la relégation, c’est à l’arrêt dans le propre des mots qu’en appelle la divisibilité du pittoresque et du primitif fantasmé : la mise en équivalence d’une impossibilité du langage et de l’éviction de la langue. Alors que le rapport des choses aux mots ne suppose pas moins le passage ininterrompu du langage en lui-même et la reconfiguration de ses contenus. Il est déjà pour lui, dans son redoublement, son nécessaire exercice de retraduction, dès lors que si c’est à côté que ça se passe, c’est à côté des mots et nulle part pour la langue. Et disons-le ainsi : littérature est tout le reste, tout ce reste. Le reste de la langue en tant qu’il lui dénie son rang, en tant qu’il est un tout dynamique lorsque la langue n’est rien qui ne la pose. Le reste en tant qu’il fait valoir les mots hors la langue, hors l’emprise de la langue, là où le langage s’expose à sa positivité sans emploi lorsque désentravé, débarrassé de son appareil de représentation, il fait valoir que « ce n’est point dans ce mot-ci, ni dans ce mot-là, [qu’] aucun des mots visibles et lisibles ne dit ce qui est maintenant en question[15] ».

21De la littérature n’a jamais pu se faire sans penser sa mise à l’épreuve par elle-même, au point de s’y confondre. L’inassouvissement de la littérature est cela même à quoi les penseurs d’Iéna se sont heurtés : « Partout nous cherchons l’absolu, et jamais nous ne trouvons que des objets », déplorait Novalis. Et sans doute a-t-il fallu admettre après eux, avec eux, que la littérature n’existe qu’à la pensée de sa défection près, que l’insatisfaction de la littérature est cela même qui lui donne sens. Et que c’est comme une aubaine ou le bonheur de la littérature de n’être d’abord qu’inaboutie, et de se tenir dans ce paradoxe : être une littérature revenant ou relevant de l’impossible, et donc hypothéquant le sens de cette extrémité (se serait-il agi d’arpenter l’impossible ?). Si les tourments du siècle passé ont détourné le cours de la littérature, et notamment porté le soupçon sur le roman de la représentation, l’ineffable des temps qui viennent la livre à ce qui, semble-t-il, donne à voir une exhaustion de sa pensée : un éventement de ses contradictions aplanissant une littérature sans histoire, une absence d’œuvre ironisée dans un monde des lettres s’épuisant en marchandages et en mondanités.

22Pourtant de la littérature insiste, ou résiste, au nom même de son peu de lustre. Une résistance basse, en ce qu’elle n’a pas la bassesse pour objet comme au temps du naturalisme, mais se refuse pour elle-même à quelque hauteur que ce soit. Et ajoutons : elle se refuse à quelque idée d’une restauration possible et se pense en vertu du commun. Un commun qui n’en fait pas un désespoir de littérature, et ne lui fait endosser nul pathos : à l’inverse, c’est sa persévérance et son aménité. On peut en convenir avec Sartre : « Il faut que l’ouvrage, si méchante et si désespérée que soit l’humanité qu’il peint, ait un air de générosité[16] », entendu que rien ne détermine une exemplarité de telle générosité, que rien n’en fait un prêche. Et si la générosité n’en a que l’air, si elle en a tout l’air, c’est qu’elle se donne dans le mouvement même de l’écrire, à travers ce surcroît d’une liberté s’en cherchant de nouvelles.

23Il faut y voir ce qu’on peut appeler son encouragement – sa vigueur investie, reprise au désœuvrement. Car cet indiscernable de la littérature pensée est cela même qui la tient en haleine. Elle a d’autant plus d’existence que cette existence est perdue, ou plus exactement en perdition : continûment reversée dans le commun de cette extravagance où l’entraîne le refus de ce qui la couronne – ou plus exactement : ce qui la renomme (qui en fait la renommée, qui fait d’elle la renommée). Là est peut-être aussi le pire aperçu par Beckett : un pire à l’autre bout non du meilleur, mais de l’innommable. Le bonheur d’être au monde et le bien commun ne sont d’aucun secours à la littérature. Il n’y a pas d’écriture de plaisir, il n’y en a pas de partage. C’est ce qui permettrait de rendre compte, aujourd’hui, du peu d’intérêt d’une littérature décidément trop possible.

24En dépit d’elle, au grand dam de la littérature de projet, persiste une non-intégration de la littérature : celle d’une littérature qui se cherche et qui ne s’accomplit qu’alors qu’elle ne l’aura pas voulu. Alors qu’elle n’aura pas voulu en être : être littérature et s’y compter. Une littérature qui n’aura pu en être autrement que sans elle, hors la loi littéraire et la police des genres, hors le limitatif imitatif aristotélicien. En butte aux mots aimables, et redoublant la pensée de ce qui n’en est pas encore et la harasse. Ce qui est pensée, dans son intransitivité : la pensée de quoi ? Justement : la pensée du « quoi ». Le « quoi » qui est pensé, qui est pensée. Ce « quoi » dont la littérature pensée s’occupe (prend en charge, est occupée), embarquant avec elle le langage en son ensemble. À ses risques et périls. Jusqu’à se rendre imperceptible. Évidemment imperceptible. Et bien évidemment en lutte pour ne pas s’en suffire. Comme le dit Deleuze, lecteur de Nietzsche : « La littérature est une santé.[17] »


Date de mise en ligne : 19/03/2014

https://doi.org/10.3917/lignes.038.0035