Pour une “Poétique du Chantier”
- Par Jean-Max Colard
- et Juliette Singer
Pages 45 à 46
Citer cet article
- COLARD, Jean-Max
- et SINGER, Juliette,
- Colard, Jean-Max.
- et al.
- Colard, J.-M.
- et Singer, J.
https://doi.org/10.3917/lige.101.0045
Citer cet article
- Colard, J.-M.
- et Singer, J.
- Colard, Jean-Max.
- et al.
- COLARD, Jean-Max
- et SINGER, Juliette,
https://doi.org/10.3917/lige.101.0045
Notes
-
[1]
Organisée par les Musées de l’agglomération d’Annecy dirigés par Brigitte Liabeuf puis Elodie Kohler (février 2010), l’exposition “Poétique du chantier” a été co-curatée par Jean-Max Colard et Juliette Singer. En réseau avec la Bibliothèque-Artothèque et l’Ecole d’Art d’Annecy, elle a bénéficié du soutien de Scic Habitat Rhône-Alpes, d’Algeco, du BTP74, de l’APMA, de l’Université Charles-de-Gaulle / Lille 3 (laboratoire ALITHILA), de l’IMEC et de la Fondation d’entreprise Ricard. Les commissaires souhaitent ici renouveler tous leurs remerciements aux équipes du musée, en particulier Jean-Denis Frater, aux artistes et aux prêteurs. Ils remercient également les auteurs du présent numéro de Ligeia ainsi que toutes les personnes, galeries et institutions leur ayant permis de réunir la très riche iconographie d’illustration.
1Source d’inspiration, réservoir de formes, de matériaux bruts et de gestes ouvriers, image mouvante d’un monde toujours en transformation, le chantier est un des lieux, voire un des paradigmes majeurs de la modernité esthétique : tel fut le postulat de l’exposition “Poétique du chantier” qui s’est tenue au Musée-Château d’Annecy de novembre 2009 à avril 2010 [1]. La présente publication, dossier thématique de la revue Ligeia, dossiers sur l’art, ne se veut en aucune manière le catalogue de cette exposition. Mais plutôt sa continuation sous d’autres formes, son élargissement réflexif.
2Lors de la première journée d’études organisée en 2008 par la revue Livraisons d’histoire de l’architecture, son coordinateur Basile Baudez, maître de conférences en histoire du patrimoine et qui collabore à ce dossier, mentionnait que l’histoire des techniques de construction, et tout particulièrement des chantiers, constituait elle-même “l’ouverture d’un grand chantier” ; il émettait l’espoir de donner “un nouveau souffle” à ces études lacunaires, inégales, très nourries pour ce qui est de l’Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance, mais étonnamment plus rares en ce qui concerne l’époque moderne. “Nous espérons pouvoir inaugurer un cycle de travaux sur les chantiers”, concluait-il, “toujours dans une perspective diachronique”. À notre tour de participer à ce grand chantier d’études, de nous inscrire dans cette perspective, sur le plan non pas de l’histoire, mais de la représentation et de l’esthétique : en postulant l’idée d’une poétique du chantier, tout comme Diderot avait émis en 1767 l’idée d’une “poétique des ruines”.
3Loin de nous en tenir à la seule modernité esthétique, il nous a d’abord semblé nécessaire d’étendre notre interrogation à d’autres époques, à d’autres âges de la représentation du chantier, notamment ceux auxquels il est fréquemment associé : ainsi Hélène Courty revient-elle sur la vie de chantier dans l’Egypte pharaonique tandis que l’ère médiévale des grands bâtisseurs, pour le coup déjà très étudiée, est ici évoquée d’un point de vue littéraire par la médiéviste Estelle Doudet : entre crise du présent et mouvement de renovatio, entre destruction et construction, le chantier fait déjà ici l’objet d’une ambivalence que l’on retrouvera pleinement à l’âge moderne. Entre ruine et chantier, le XVIIIe siècle fait l’objet d’un regard plus soutenu : interrogation théorique sur la question de l’histoire dans la pensée esthétique (Saul Anton), lecture appuyée du Serment du Jeu de Paume de David (Nina Leger), et enfin point de vue renouvelé sur la “construction” de la ruine chez le graveur Piranèse (Bertrand Madeline), c’est paradoxalement dans une diminution notoire des représentations de chantier aux XVIIe siècles et suivants, comme le fait d’emblée remarquer Basile Baudez dans son étude, que le chantier acquiert avec la modernité un statut renouvelé. Réalité complexe, tout à la fois sociale, urbaine, technique et processive, le chantier n’apparaît plus seulement ici comme un simple thème ou motif, plus seulement comme un paysage de la ville mutante et tentaculaire, mais bien comme une image définitoire de l’œuvre d’art.
4Car quelle est au fond la particularité du chantier, quelle est sa “qualité” propre, dans un monde actuel où il apparaît trop souvent comme une réalité déclassée, disqualifiée, synonyme de “nuisances sonores” pour les “usagers” de la ville, ce dont témoigne encore l’étude que Loïc Diaz Ronda consacre aux apparitions cinématographiques du chantier ? D’où vient que tant d’artistes en aient fait leur atelier à ciel ouvert et continuent d’y œuvrer, comme en atteste la vaste étude du critique d’art Paul Ardenne, ou celle de Quentin Bajac, davantage penché sur l’histoire de la photographie ? D’où vient que toutes les modernités esthétiques soient successivement venues se refléter au miroir de ce terrain vague, en passant par Duchamp (Thierry Davila) et jusqu’aux femmes-artistes de la seconde moitié du XXe siècle (Claire Moulène) ? Non seulement plusieurs articles monographiques consacrés à Anselm Kiefer ou Marguerite Duras (auteur d’une nouvelle précisément intitulée “les chantiers” et sur laquelle revient Sophie Bogaert), mais également de grands entretiens avec le musicien Blixa Bargeld ou l’architecte Patrick Bouchain, et enfin les analyses d’Albert Dichy de l’IMEC s’intéressant depuis longtemps aux chantiers et brouillons d’écrivains, nous permettent de valider cette permanence du chantier dans l’esthétique moderne par un autre postulat : le chantier est un espace en crise. C’est un entre-deux permanent, un lieu indéterminé, ambivalent, partagé entre construction et démolition, fondation et éboulement. Il soutient d’une part l’édification joyeuse et positive des mondes en cours, mais il est aussi ce terrain vague interlope, ce no man’s land en déshérence des zones urbaines. Avec ses Algeco, ses barrières, panneaux et échafaudages, son organisation entière aide à la construction de nouveaux bâtiments, mais le chantier est aussi cette réalité éphémère, évolutive, mouvante, qui n’existe qu’en vue de sa propre abolition, une fois achevé le travail de construction, ou de rénovation — aussi le chantier est-il également du côté de l’informe, de l’inachevé, aussi s’oppose-t-il paradoxalement au fini, au construit, au monumental, à la pétrification du monde. A ce titre, deux conceptions très différentes de l’œuvre sont ici en jeu : d’une part la grandeur épique et positive du chantier et de ses hommes occupés à reconstruire le monde. D’autre part la poésie fragmentée des formes brisées, des matériaux mis à nu, notamment étudiée ici par la critique d’art Anne Bonnin : par son anti-monumentalité, sa propension à l’inachevé, à l’inabouti, au précaire, par la suspension du geste constructeur, le chantier apparaît comme une manière d’“arte povera”.
5Fort de cette ambivalence, on comprend que le chantier nous apparaisse au fond comme une écriture du temps, une chronophotographie du présent du Monde, pris entre le passé de la ruine et le futur de la construction. Et sans doute est-ce cette adhésion forcenée au présent qui distingue le plus profondément la sensibilité moderne du chantier de celle qui pouvait prévaloir dans les temps anciens du Moyen Âge ou de la Renaissance. Dans le désir manifesté tout au long du XXe siècle de faire fusionner l’art et la vie, le chantier apparaît comme un des lieux actifs de cette jonction : espace-temps d’un travail ouvert et collectif, lieu des travaux en cours, du “work in progress”, il donne à voir le présent de l’œuvre en train de se faire, et non sa finition ultime. On touche ici à la qualité particulière de l’intérêt qui a incité artistes et écrivains à multiplier les apparitions de ce motif : le chantier n’est pas un thème, c’est bien plutôt un “théâtre des opérations”, autant dire un paradigme esthétique majeur de la modernité — sa mise en abyme. Retour donc sur les lieux du chantier, et sur les “lieux communs” de son esthétique.