Les prolégomènes de l'Union de la paix sociale de la Vienne
- Par Antoine Savoye
Pages 163 à 166
Citer cet article
- SAVOYE, Antoine,
- Savoye, Antoine.
- Savoye, A.
https://doi.org/10.3917/etsoc.147.0163
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Notes
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[1]
Dans une lettre à Adrien Delor, son voisin à Ligoure (Haute-Vienne) où est installé son fils Albert, Le Play énonce avec précision le schéma d'organisation qu'il a en tête : « Je vous envoie le programme d'une œuvre que je fonde avec le concours de douze disciples, d'un zèle incroyable (…). Cette entreprise pourrait être l'une des plus fécondes de ce temps. Elle comprend : 1) un congrès siégeant en permanence à Paris ; 2) des sociétés locales, françaises ou étrangères ; 3) des membres correspondants… Si vous venez ici, vous serez étonné des adhésions qui me viennent du clergé, malgré l'aveuglement de ce milieu que nous avons souvent déploré ensemble ». Voir « Extraits de la correspondance de Le Play à A. Delor », La Réforme sociale, 1er août 1906, p. 258.
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[2]
Les extraits de la correspondance du comte de Butenval à Emmanuel de Curzon, publiés dans la revue La Réforme sociale, sous le titre « Les origines des unions de la paix sociale », débutent par une lettre du 13 mai 1870 (La Réforme sociale, 16 novembre 1899, p. 709).
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[3]
Lettre du 16 août 1872, ibid., p. 710-711.
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[4]
Voir Union de la paix sociale, Correspondance n° 1, L'urgence de l'union en France, Tours, A. Marne et fils ; Paris, Dentu, 1872. La deuxième édition (1874) de cette brochure contient une réponse de Le Play à Butenval.
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[5]
Charles-Adrien His de Butenval (1809-1883) entre au conseil d'État (1853) après une carrière de ministre plénipotentiaire à Rio-de-Janeiro, Constantinople, Turin (1850-1852)-il est, à ce titre, signataire du traité de commerce entre le Piémont-Sardaigne et la France –, et, enfin, à Bruxelles (1853). Affecté à la section des Travaux publics, de l'Agriculture et du Commerce, il y côtoie Le Play à partir de 1856, avant d'entrer au sénat de l'Empire (1865) où Le Play le retrouve à la fin de 1867. Dans cette phase de sa carrière, Butenval s'occupe d'économie politique dont il devient un spécialiste reconnu, collaborant au Journal des économistes. Remarquons que la lettre de lancement de l'Union de la paix sociale est un échange épistolaire entre deux anciens dignitaires du régime impérial qui ne renient pas les hautes fonctions qu'ils ont occupées.
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[6]
Emmanuel Parent de Curzon (1811-1896) mène de front une activité de propriétaire-agriculteur et de publiciste engagé. Conseiller général de la Vienne (1842), il se fait aussi connaître en fondant et dirigeant L'Abeille de l'Ouest (1846), publication d'opinion légitimiste. Ses Études sur les enfants trouvés, au point de vue de la législation, de la morale et de l'économie politique (Poitiers, Oudin, 1847) lui valent, de la part du Correspondant, d'être rangé « parmi ces hommes d'une érudition et d'une conscience devenues de plus en plus rares ». Il publie, en juillet 1851, à la veille de l'interdiction de son journal, un texte prémonitoire de l'Union de la paix sociale intitulé Documents contemporains pour servir à la restauration des principes sociaux et à la réconciliation des partis. Membre de la Société académique d'agriculture, belles-lettres, sciences et arts de Poitiers (1847), il y intervient régulièrement sur des questions agronomiques. Voir M. Mathieu, « Emmanuel de Curzon et le légitimisme dans la Vienne », Revue historique du Centre-Ouest, III, premier semestre 2004, pp. 7-76.
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[7]
Voir Em. de Curzon, M. Le Play ; la réforme sociale, l'union de la paix sociale. Conférence faite au cercle agricole de Poitiers, le 16 mars 1873, Poitiers, Impr. de Dupré, 1873, 38 p. Qui devient la Correspondance n° 6 de l'Union de la paix sociale, sous le titre de La presse périodique et la méthode, à propos de l'œuvre de M. Le Play. Lettre et Conférence par M. Emm. de Curzon, Tours, Marne, 1873, 54 p.
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[8]
Description faisant appel à la méthode d'observation directe adoptée par Le Play pour les monographies de familles.
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[9]
Voir « L'Union de la paix sociale. Organisation provisoire du Comité d'union de Paris (1er mai 1874) » in Correspondance n° 1, L'urgence de l'union en France…, Tours, Alfred Marne et fils, Paris, Dentu, 2e édition, mai 1874, « Documents annexés », p. 40-44.
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[10]
Lettre à Le Play du 28 juin 1875, fonds Le Play (Institut de France, Paris).
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[11]
Au moins la moitié des premiers membfes de l'UPS apparuent à l'une ou l'autre de ces deux sociétés.
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[12]
Hilaire Parent de Curzon (1847-1936) est licenciÉ en droit (1873). Longtemps fidèle au mouvement leplaysien, Éditeur des lettres de Le Play à son père (1899), il s'investira dans le syndicalisme agrcole, présidant l'Union poitevine des syndicats agricoles en 1924.
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[13]
Voir dans ce même numéro M. Mathieu, « N0ote sur l'évolution de l'Union de la paix sociale de la Vienne (1875-1914) ».
1 Lorsque Le Play projette, en 1872, de constituer une Union de la paix sociale qui aurait un centre permanent à Paris et comporterait des sociétés locales en France et à l'étranger [1], le Poitou, à travers un représentant de l'intelligentsia locale, est une des premières régions à se rallier à son idée. Cela tient, originellement, non pas comme on pourrait l'imaginer à une action personnelle de Le Play en direction du Poitou, mais à la relation entre deux hommes, Adrien His de Butenval et Emmanuel Parent de Curzon, nouée dès 1870 autour de questions d'économie politique [2]. Alors que l'idée d'un regroupement de ceux qui partagent tout ou partie des idées de Le Play et de sa stratégie de réforme de la société, se précise, Butenval écrit à Curzon :
« Quant aux questions sociales, je suis heureux de constater que nous sommes du même avis, et j'accepte avec empressement, au nom de M. Le Play, le concours que vous voulez bien nous offrir. (…) Avant de vous mettre, comme je compte le faire, si cela vous agrée, en relation directe avec M. Le Play, je me permettrai de vous demandez si ses ouvrages-j'entends ceux dont la nomenclature figure sur la couverture de ma lettre (souligné par moi)-sont entre vos mains ; car c'est en les lisant souvent, « et en s'en imbibant goutte à goutte » comme le disait M. de Montalembert, après les avoir achevés, qu'on se sent pénétré et gagné, et apte en même temps à agir sur les autres [3] . »
2 La lettre à laquelle Butenval fait allusion et qui provoque l'adhésion d'un Curzon, empressé de collaborer à la nouvelle œuvre, est un courrier de Butenval à Le Play, daté du 12 mai 1872, qui sert de manifeste de lancement de l'Union de la paix sociale. Ce courrier privé-spontané ou suscité, nous l'ignorons-, a été, en effet, rendu public sous forme d'une petite brochure portant comme titre L'urgence de l'union en France [4]. Son auteur, His de Butenval [5], confesse combien il a eu tort de négliger le diagnostic de Le Play sur la société française, formulé dans les trois éditions de La réforme sociale en France (1864, 1866 et 1867) et dans L'organisation du travail (1870). Il appelle au rassemblement des « autorités sociales » c'est-à-dire ces « hommes éminents (qui), quel que fût d'ailleurs leur rang dans l'ordre social de leur pays, ont brillé par leurs vertus, leurs succès, et ont su faire régner autour d'eux la paix, le bien-être et les bonnes mœurs ». Butenval poursuit en indiquant le nouveau devoir social de cette élite :
« Tout homme supérieur par la vertu, le savoir, le talent, la fortune, devra donc désormais se sentir chargé et responsable, pour sa part, du salut général (…). Assuré de soi et de sa résolution, chaque homme de bien devra chercher ses pairs, les reconnaître, les rallier à lui ou se rallier à eux, et former avec eux le noyau d'une aristocratie toute nouvelle (…) ».
3 Parent de Curzon [6] qui se reconnaît dans ce projet et va œuvrer pour qu'il prenne corps dans la Vienne, vient d'un autre horizon politique et social. Actif légitimiste, enraciné dans sa région, c'est un propriétaire agricole aux compétences agronomiques avérées. Lui aussi a longtemps ignoré Le Play, mais sa rencontre avec l'auteur de la Paix sociale après le désastre, par la médiation de Butenval, se révèle un véritable coup de foudre. Tout de suite, les deux hommes entament une correspondance régulière qui montre combien ils s'apprécient l'un l'autre. Butenval, témoin de cette affinité, en informe, si besoin est, son interlocuteur poitevin : « Je sais par ses lettres (il ne me renvoie les vôtres qu'après s'en être imbibé à la façon de M. de Montalembert) que M. Le Play est aussi charmé de vous que vous l'êtes de lui ». Cette « lune de miel des esprits » (Butenval) ne peut qu'encourager Curzon à tout faire pour concrétiser localement le projet d'Union de la paix sociale. Cela s'avère difficile, d'autant plus que le projet de Le Play et de ses proches n'est pas, d'emblée, stabilisé. Au tout début (1872-1873), il s'agit d'opérer un ralliement d'individualités autour des idées-forces de Le Play, avec l'ambition de peser sur les orientations du nouveau pouvoir politique où s'affrontent légitimistes, orléanistes, républicains et un reliquat du personnel bonapartiste. Lors de cette phase, comme il s'y est engagé, Curzon cherche à convaincre les milieux poitevins en intervenant publiquement en faveur de l'union prônée par le vieux maître parisien, comme, par exemple, au Cercle agricole de Poitiers [7].
4 À partir du printemps de 1874, le projet d'une Union de la paix sociale, jusque-là, sinon désincarné, du moins non localisé, prend une autre tournure. Le Play propose à ses partisans un modèle organisationnel, à travers le « Comité d'union de Paris » qu'il fonde à cette époque. À ce comité expérimental incombent trois tâches de nature pratique ou scientifique : tester, au cours d'une « période d'essai », un schéma de fonctionnement, élaborer un cadre d'étude pour « la description comparée des sociétés de tous les lieux et de tous les temps » [8] et faire paraître un Annuaire des premiers membres, complété d'un aperçu de leurs travaux [9]. Ce Comité d'union, par son action et ses réalisations, doit servir de modèle aux « Unions locales et nationales » (le pluriel est dès lors de mise), appelées à se créer partout où il se trouvera suffisamment d'adeptes pour se regrouper en une union.
5 L'existence de ce comité modèle fixe la nouvelle mission des unionistes déjà déclarés, en particulier de ceux qui, comme Curzon, ont rang de correspondant du Comité de Paris : créer, là où ils vivent et travaillent, un groupement analogue. C'est ce à quoi va s'efforcer Curzon, avec plus ou moins de bonheur. Dans une lettre à Le Play où il lui fait le point sur ses démarches peu fructueuses en direction des milieux catholiques, Curzon, pessimiste, conclut :
« Mais ce qui fait obstacle ici à la constitution d'une conférence permanente, sérieuse, et suffisamment publique, c'est précisément la multiplicité des œuvres : lesquelles, ayant toutes un but analogue, tiennent à se distinguer, à se parquer, à se renfermer chacune dans son local et dans son personnel. Ce sont autant de petites églises, dont chacune à son grand prêtre, ses discoureurs, et surtout ses quêteurs [10] . »
6 Néanmoins, ses efforts sont finalement couronnés de succès. C'est probablement en mettant l'accent sur la dimension scientifique du projet d'union de la paix sociale, à la différence des cercles catholiques dont l'approche des questions sociales est d'abord caritative, que Curzon parvient à convaincre la frange éclairée des catholiques poitevins. Les premiers individus à rallier son projet appartiennent, en effet, pour beaucoup, aux sociétés savantes locales, la Société académique d'agriculture, de belles-lettres, de sciences et d'arts de Poitiers (dont Curzon lui-même est un des dirigeants) et la Société des antiquaires de l'Ouest [11]. À la fin de 1876, on compte, dans la Vienne, une quarantaine de personnes adhérents déclarés des unions qui se constitueront définitivement en une Union de la paix sociale de la Vienne en 1881. Em. de Curzon passe alors le relais à son fils, Hilaire [12]. Celui-ci y prend les fonctions de « correspondant », en charge de son animation, ainsi que de la liaison avec les unions voisines et le centre parisien. Il devient même, ultérieurement, correspondant régional de l'Union du Poitou qui regroupe les unions locales de la Vendée, la Vienne et les Deux-Sèvres. L'UPS de la Vienne, enfin fondée, va connaître au fil du temps des vicissitudes que Maurice Mathieu nous restitue jusqu'à la Première Guerre mondiale [13].